‹ Contes de Madagascar (volume 2)Chapitre 29 sur 29 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

RASOANOROMANGA

ET TELOVOIIAI.OGOSY

CONTE ANTANKARÂNA Recueilli à Tsaralalana (province de Vohemar).

Deux jeunes filles, voyageant en pays étranger, s’arrcièrent dans un village prés duquel coulait un grand fleuve : elles eurent envie de se baigner. Pendant qu'elles étaient dans l'eau, une grosse anguille se tranforma en homme et s’approcha d’elles en disant : « Voulez-vous passer de l’autre côté du fleuve ? — Non, répondirent-elles ; l’eau est trop profonde. — Qu'à cela ne tienne ; je vous porterai sur mon dos. » Elles acceptèrent et Rasoanoromanga monta sur les épaules de l'homme-anguille. Mais ranguillc, arrivée au milieu du courant, commença à s'enfoncer doucement dans l’eau. Quand la jeune fille sentit scs pieds mouillés, elle eut peur; cependant

l’anguille cherchait un endroit de plus en plus profond; l'eau peu à peu monta jusqu'aux genoux, puis jusqu’à la poitrine, puis jusqu'au cou de Rasoanoromanga ; elle se mit à crier, mais la bête l'entraîna au fond de l'eau. En assistant à ce spectacle, Telovohalogosy fut épouvantée et pleura. Elle avisa un arbuste moranga [\] et s’écria : « Si mes parents sont nobles, que cet arbuste devienne un gros arbre. » Ce qui advint. Alors Telovohalogosy grimpa sur ce gros arbre. Quand elle vit des oiseaux passer près d’elle, elle les appela pour porter ses paroles à scs parents. Passa d’abord un fody. n Mon petit fody ! Mon petit fody 1 Veux-tu porter mes paroles à mes parents? » Le fody lui répondit; « Non ! je ne veux pas porter tes paroles. Car chaque jour, lorsque je m’approchais de vos rizières, tu me criais : \’oilà le mauvais oiseau, voilà le mauvais oiseau ! » Passa encore un karako. n Mon gentil karako, mon gentil karako, veux-tu porter mes paroles à mes parents ? » — Non ! je ne veux pas porter tes paroles. Car chaque jour, lorsque je m’approchais de votre moisson, tu me criais ; Voilà le vilain oiseau, voilà le vilain oiseau! » Passèrent encore beaucoup d'autres oiseaux, mais aucun ne voulut porter le message. Enfin le kirombo [ou voron-

( 1 ) Arbuste assez commun dans la forêt de l'Est.

dreo] passa et la jeune fille lui dit ; « Porte à mes parents mes paroles et je te donnerai un beau présent. Dis-leur que Soanoromanga fut mangée par l’anguille qui la coupa en trois morceaux. Quant à moi, Telovohalogosy, je mourrai de faim sur cet arbre. » L’oiseau s’envola et, lorsqu’il vit beaucoup de personnes travaillant ensemble, il s’arrêta et cria : « Où sont les parents de Rasoanoromanga ? Leur fille a été mangée par l’anguille, et l’autre jeune fille, Telovohalogosy, est sur un gros arbre où elle mourra de faim. » Le propriétaire du champ, qui surveillait ses travailleurs, répondit à l’oiseau ; « Les parents de Rasoanoromanga ne sont pas ici, tant pis pour cette fille ; tous les hommes sont comme des morceaux de pot brisé, il y en a qui sont au Nord et d'autres au Sud ; tous meurent quand ils ne s’y attendent pas. » L’oiseau vola plus loin, et, partout où il voyait des gens, il demandait les parents de Rasoanoromanga. Telovohalogosy lui avait dit de s’arrêter lorsqu’il rencontrerait un village où poussait un vanillier. L’oiseau entra enfin dans ce village et y trouva les parents de Rasoanoromanga. Il leur dit; « 'Votre fille fut mangée par l’anguille qui la coupa en trois morceaux, et sa compagne, Telovohalogosy, est près de mourir de faim sur un arbre. » En entendant ces tristes nouvelles, les parents de Rasoanoro-

manga versèrent des larmes. L’oiseau continua : (c Telovohalogosy m’a dit qu'il fallait apporter un bœuf au bord du grand fleuve où l’anguille a mangé Soanoromanga . » Et il guida les parents jusqu’à l’endroit où leur fille avait été mangée. Arrivés au bord de l'eau, ils tuèrent le bœuf, et découpèrent sa chair comme appât pour prendre la grosse anguille. Les parents de Telovohalogosy virent leur fille sur l’arbre et la promirent en mariage à celui qui la ferait descendre. Aussitôt un homme grimpa sur l’arbre, prit la jeune fille sur son dos et descendit. Quant Telovohalogosy fut à terre, elle dit : « Voici l’endroit où nous nous sommes baignées. Soanoromanga fut emportée par une grosse anguille et c’est ici qu’elle disparut. » Les gens prirent une pirogue et allèrent jeter l’amorce à l'eau. Au matin, l’anguille était prise. On l’amena jusqu'à la rive, on la tua et on lui ouvrit le ventre. Soanoromanga s’y trouvait, coupée en trois morceaux. On se servit du sang de l’anguille pour les réunir et la jeune fille s’en retourna vers son village avec sa famille toute joyeuse. On fit une grande fête, on but beaucoup d’eau de vie et on tua de nombreux bœufs. On n’oublia pas non plus de donner au vorondreo comme récompense un gros sac de graines.

Et voilà comment le vorondreo devint un oiseau de présage.

SOAFARA

CONTE BETSIMISARAKA Recueilli à llaka {province des Betsimisarjka-du-Sud] .

Un jour une femme s’en alla cueillir des brèdes, laissant les enfants aux soins du plus âgé d’entre eux. C'était lui qui préparait et donnait à manger aux autres et qui les gardait pendant que la mère était absente. Le plus jeune des enfants était une fille nommée Soafara ; elle n'avait pas l'habitude d’étre séparée de sa mère, aussi la suivit-elle après le déjeuner. Or à l'Ouest du village, il y avait un cours d’eau qu’il lui fallait passer ; ce cours d'eau était infesté de caïmans; l'un de ces animaux se chauffait au soleil près du gué: il fit semblant d’avoir pitié de la petite fille et lui dit : « Monte sur mon dos, je te passerai de l’autre côté. » Comme c'était une enfant, elle ne se douta pas que le Dosécailleux avait l'intention de la tromper*

Il la transporta d'abord tout doucement sur son dos, mais ensuite il se mit à s’enfoncer peu à peu dans l'eau ; le pied de Soafara commença par être submergé, aussitôt la petite fille fredonna cette chanson :

n Eh ! Ravoaimena, eh ! Ravoaimena 1 « Mes pieds sont mouillés. «

— Ce qui n’est pas mouillé le sera, « répondit le caïman.

Puis l’eau arriva jusqu'à ses jambes.

<1 Eh! Ravoaimena, eh ! Ravoaimena!

<( Mes jambes sont mouillées.

— Ce qui n’est pas mouillé le sera. »

L’eau vint à ses cuisses.

« Eh ! Ravoaimena ! eh ! Ravoaimena ! n Mes cuisses sont mouillées.

— Ce qui n’est pas mouillé le sera. »

Son ventre fut mouillé.

« Eh ! Ravoaimena ! eh! Ravoaimena !

« Mon ventre est mouillé.

— Ce qui n’est pas mouillé le sera. »

Sa poitrine se trouva dans l’eau.

« Eh ! Ravoaimena ! eh ! Ravoaimena !

Il Ma poitrine est mouillée.

— Ce qui n'est pas mouillé le sera. »

Ses épaules furent submergées.

« Eh ! Ravoaimena ! eh ! Ravoaimena!

« Mes épaules sont mouillées.

— Ce qui n’est pas mouillé le sera. »

Son cou fut atteint.

« Eh ! Ravoaimena ! eh ! Ravoaimena !

(( Mon cou est mouillé. »

A peine eut-elle prononcé ces dernières paroles, que Soafara fut engloutie, et le caïman l’emporta dans son trou. Or la demeure du caïman n’est pas dans l’eau, mais dans la terre sèche. Soafara avait perdu connaissance : la hête cruelle la crut morte et partit pour convoquer tous ses parents et les faire participer au régal ; avant de partir, il boucha l’ouverture du trou. Quand la petite fille reprit connaissance, elle se rendit compte qu’elle était dans le trou du caïman ; elle se mit à creuser la terre audessus de sa tête et parvint à se mettre en sûreté. Quand les autres caïmans arrivèrent ils trouvèrent le trou vide ; ils se fâchèrent, se jetèrent tous sur Ravoaimena et le couvrirent de morsures. 11 s’en alla piteusement laver ses plaies et se chauffer sur un banc de sable non loin de là.

Or Ratsimalaho le papango chantait sa çhan-

son dans le voisinage. Soat’ara en profita pour le charger d’une commission.

« Eh! Ratsinialaho, eh! Ratsimalaho !

<1 Dis à mon père et à ma mère « Que Soafara a été enlevée par le cai'man.

— Non, non ! répondit Ratsimalaho, n’est-ce « pas h moi que vous reprochez tous d'enlever « vos poulets ? Meurs, si tu veux, je ne dirai rien « à ceux de ta famille. »

"Vint à passer le takatra.

« Eh ! Ratakatra, eh ! Ratakatra !

<1 Dis à mon père et à ma mère « Que Soafara a été enlevée par le cai'man !

— Que tes yeux s'enflent à force de pleurer, « en m'attendant ! N'est-ce pas moi que vous Il appelez la « plate-tête », et tu me demandes « de faire ta commission! Non, je ne la ferai Il pas ! »

Alors parut le goaika.

Il Eh! Ragoaika ! eh ! Ragoaika !

n Dis à mon père et à ma mère

Il Que Soafara a été enlevée par le caïman !

— Jamais, répondit le goaika. Je n’oublie Il pas que vous m’avez qualifié de « bec-pointu » Il et de II lèvres-épaisses ». Non, je n'irai pas « faire ta commission ! »

\'int le vorondreo.

« Eh ! Ravorondreo ! eh ! Ra vorondreo !

Il Dis à mon père et à ma mère

« Que Soafara a été enlevée par le caïman !

— Peut-être bien qu’on ne m’écoutera guère, « chez toi, mais j'y vais tout de même. »

Le vorondreo partit et arriva au village juste au moment d’un Kabary qu’on faisait à propos de la disparition de Soafara.

<1 Reo ! reo, reo, reo !

(( Là-bas il y a une enfant qui parle ;

(( Reo, reo, reo, reo !

Il Soafara a été prise par Ravoaimena.

Di.xfoislc vorondreo répéta son cri, avant qu'on y prêtât la moindre attention. Le père de Soafara, sa mère et sa sœur aînée partirent pour suivre le vorondreo; ils emmenèrent avec eu.x des bœufs pour être abattus et emportèrent des lambamcna pour envelopper le cadavre de Soafara, quand on l’aurait retrouvé.

Il Reo, reo, reo, reo ! dit le vorondreo,

(I Lâ où je m’arrêterai, se trouve Soafara,

Il Reo, reo, reo, reo !

(I Vous fouillerez la terre, car l’enfant est là. »

Ils s’en allèrent le long de l’eau et le vorondreo continuait sa chanson.

<c Reo, reo, reo, reo !

« Ici est l'enfant qui parle!

« Reo, reo, reo, reo !

<1 Ici Soafara a été emportée par Ravoaimena.

L’enfant entendit le chant de son ami le vorondreo et de nouveau elle l'appela:

<1 Eh ! Ravorondreo, eh! Ravorondreo 1 « Dis à mon père et à ma mère " Que Soafara a été enlevée par le caïman. »

Alors les parents creusèrent la terre et tirèrent Soafara du trou. On la lava, on lui mit de beaux vêtements, et au vorondreo, son sauveur, on demanda de choisir ce qu’il désirait, soit des bœufs, soit des esclaves. Mais il répondit : « Je ne demande qu’une chose, c’est la vie. » La demande du vorondreo fut acceptée et c’est pourquoi, dit-on, il ne faut pas tuer le vorondreo.

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