‹ Contes de MadagascarChapitre 21 sur 75 · LES 2 ÉPOUX SANS ENFANTS · texte numérisé non relu

LES 2 ÉPOUX SANS ENFANTS

FABLIAU SAKALAVE

Recueilli à Manakana ( cercle de Maevatanana).

Deux époux, dit-on, possédaient beaucoup de richesses, mais n’avaient pas d’enfants ; or ils en désiraient vivement. Un jour le mari dit à sa femme : « Si nous avions un fils, j’irais chercher la pleine lune pour lui servir de jouet. — Alors apporte-moi, dit la femme, les poumons d’une pierre, les cornes d’un moucheron et les esclaves d’un pauvre. — Où trouverais-je tout cela ? — Si tu ne le trouves pas, tu n’auras pas davantage la pleine lune. Il ne faut pas chercher à avoir ce qui n’existe pas. » Quelques jours après, l’enfant fut conçu dans le ventre de la femme. Aussitôt le mari partit à la recherche de la pleine lune. Longtemps il resta absent, et on ne savait pas s’il était mort ou vivait encore. Cependant la femme mit au monde un filsi

L’enfant marcha, grandit peu à peu, et son père ne revenait toujours pas. Un jour qu’il jouait avec ses petits voisins, chaque enfant, le soir venu, rentra chez lui et appela son père, Ikoto seul n’avait point de père à appeler. Il grandit encore, son intelligence se développa, et il finit par demander à sa mère: «Ai-je un père, oui ou non, et où est-il ? — Non, tu n'as pas de père, mon enfant. » Ikoto ne se contenta pas de cette réponse. Sa mère étant montée au premier étage, il enleva l'échelle, et ne consentit à la remettre que si sa mère promettait de lui dire qui était son père et ce qu’il était devenu. Elle jura et, une fois descendue, dit à son fils : « Ton père est allé chercher la pleine lune pour te servir de jouet, il est parti avant ta naissance et n’est pas encore revenu. Je ne sais s’il est mort ou vivant. » Alors l’enfant se munit de provisions et partit à la recherche de son père. On ne l’a pas revu non plus.

RATRIMO ET IKELIANTIBOLO

FABLIAU TANALA

Recueilli dans la région de l'Ikongo [province de Farafangana).

Un jour, dit-on, Ratrimo et Ikeliantibolo se rencontrèrent à la croisée de deux chemins. Ratrimo avait comme occupation de cultiver la terre, Ikeliantibolo allait dans les pays éloignés pour faire le commerce. « Salut, mon maître, dit Ratrimo. Où vas-tu comme cela ? — Je vais commercer avec les étrangers, répondit l’autre. Et toi, où vas-tu? — Je m’en vais travailler mon champ, ici près. — Veux-tu que nous soyons amis et que nous fassions ensemble une association. Toi qui cultives la terre, tu ramasseras beaucoup de récoltes, moi qui vends des marchandises, je gagnerai beaucoup d’argent. Ainsi nous pourrons nous entr’aider : tu encaisseras

les recettes, moi j’exporterai tes produits. — C’est convenu. » Aussitôt les deux amis se jurèrent de ne jamais se tromper l'un l’autre, de s’entr’aider toujours jusque dans la misère. Et Ikeliantibolo fit le commerce, pendant que son compère mettait de côté les recettes. Au bout d'un long temps, quand ils eurent amassé une énorme quantité de piastres, Ikeliantibolo pensa, dit-on, à part lui: « Si toutes ces piastres appartenaient à moi seul, je serais l’homme le plus riche du monde; je deviendrais tout puissant dans le pays. Comment faire pour m’approprier cette fortune? » Après avoir bien réfléchi, il imagina une ruse. Il réunit tous les animaux sauvages de la forêt, tels que le sanglier, l’ombimanga, ou bœuf sauvage, le varika, ou maque à la queue tachetée, habitants de la forêt, il les lia avec de fortes cordes et les amena près de son ami Ratrimo, en disant : « Voici ce que je viens d’acheter avec tout notre argent : garde soigneusement ces animaux, car, si nous les perdions, nous éprouverions un gros dommage. » Le rusé compère venait naturellement de dérober les piastres et de les mettre en sûreté dans une cachette. Il ajouta : « Si tu viens à laisser échapper un de ces animaux, il va sans dire que ta part sera perdue, mais non pas la mienne. Cependant j’ai encore une recommandation à te faire : au moment où la chaleur du soleil est

accablante, ne manque pas de conduire toutes ces bêtes à l’abri des arbres de la forêt; toutes ont l’habitude de vivre dans des endroits boisés. Aie soin de ne pas les attacher aux arbres et de les délier, pour que les cordes ne les blessent pas; tu n’auras pas de peine à les réunir le soir, au moment où tombera la nuit. » Le bon Ratrimo, qui avait confiance en son ami, souscrivit à toutes ces conditions. Donc, arrivé dans la forêt, il coupa les cordes qui liaient les bêtes; celles-ci se dispersèrentaussitôt dans les fourrés. Notre homme se figura qu’elles cherchaient un abri contre la chaleur ; il s’en alla tranquillement vaquer à ses affaires et revint le soir pour rassembler ses animaux, mais il ne put retrouver que les débris des cordes. II eut peur alors de perdre toute sa richesse, s'enfonça dans la forêt pour chercher les bêtes; bientôt il rencontra un bœuf sauvage tacheté de blanc et de noir, tout pareil à un de ceux qu’il avait perdus, et se dit en lui-même, tout content : « En voilà déjà un de retrouvé ! » Puis il se jeta sur le bœuf pour le lier avec une corde, mais l’animal, furieux, lui donna un coup de corne dans le ventre avec une telle force que les entrailles sortirent et que l'homme mourut. Quand à Ikeliantibolo, il se réjouit d’être le seul propriétaire de toutes les piastres.

Mais quelques années après, le village d’Ike-

liantibolo fut complètement détruit par la foudre, ses bœufs furent tués et il ne retrouva pas une seule de ses piastres. Pauvre, du jour au lendemain, il fut obligé de mendier pour vivre.

Prenez garde quand vous choisissez vos amis, car les mots sortis de la bouche du méchant coulent comme de la graisse fondue pour salir les habits du juste. Sachez aussi que la richesse acquise injustement disparaîtra au moment où on s’y attend le moins et qu’alors celui qui a fait le mal entrera dans la chambre de la pauvreté; car les anciens ont dit: 11 y a retour de l’action et ce qu’on a fait retombe sur soi ( i ) .

(i) Toute la fin de ce conte, probablement assez récente, semble être une interpolation de quelque missionnaire chrétien; les préoccupations morales qu'elle décèle, sont généralement étrangères au l'olk-lore. On leur a donné d’ailleurs une forme parfaitement malgache, avec application du proverbe bien connu : « faction retourne. » J'ai recueilli une autre version de ce conte, trop semblable à celle-ci pour mériter d'être publiée. Elle se termine par les mêmes considérations morales.

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RANALAHY ET RANAVAVY

FABLIAU BETSIMISARAKA

Recueilli à Vatomandry {province des Betsimisaraka-du-Sud).

Ranalahy et Ranavavy étaient mari et femme, et avaient beaucoup d’enfants. Un jour qu’ils n’avaient rien à leur donner à manger, ils partirent chercher de la nourriture dans la forêt. Dans leurs recherches, peu à peu, ils se séparèrent. Or, voici que Ranavavy trouva du miel, elle appela son mari, mais Ranalahy lui dit ; « Tu crois que c’est là du miel, mais c’est du miel amer d’aloès. Tu mourras si tu le prends. » Ranavavy se mit de nouveau en quête . Et quand elle se fut éloignée, l’autre mit une marque pour retrouver l'endroit où était le miel. Or voici que Ranavavy trouva un pied de patates, elle appela son mari, mais Ranalahy lui dit : « Tu crois que ce sont là des patates, mais ce sont des

diavolanantany [espèce de patates non comestibles], Tu mourras, si tu les prends. » Ranavavy le crut encore et, aussitôt qu'elle fut partie, lui mit un signe pour reconnaître le lieu où étaient les pommes de terre. Or, voici que Ranavavy trouva des tandraka ; il y en avait bien vingt; elle appela son mari, mais Ranalahy lui dit : « Tu crois que ce sont là des tandraka, mais ce sont des fanilo-ala. Tu mourras si tu les prends. » Et quand ils se fuient séparés, Ranalahy marqua l’emplacement de la demeure des Tandraka. Ranavavy chercha encore jusqu’à la tombée du jour, mais ne trouva plus rien. Elle se disait : « J’ai vu du miel, et on m’a dit que c’était du miel d’aloès, j’ai vu des patates et on m’a dit que c’étaient des diavolanantany, j'ai vu des tandraka et on m’a dit que c'étaient des fanilo-ala. » Et elle était triste et méfiante à la fois. Quand l’œil du jour fut mort, elle appela Ranalahy et le pria de rapporter le miel et les patates et les tandraka. Mais il répondit qu’il avait peur de l’oiseau torotoroka . Elle lui demanda alors où ils se retrouveraient le lendemain matin pour chercher de la nourriture et il lui donna rendez-vous à une caverne de pierre, à la lisière de la forêt. Ranavavy arriva bien avant l’heure convenue et se cacha derrière les arbres; elle vit alors Ranalahy qui était allé chercher

le miel et le mettait dans la caverne; il revint encore avec les patates, puis avec les tandraka (il y avait 22 tandraka); ensuite il coupa avec son couteau des bouses de vache sèches et s’apprêta à y mettre le feu pour cuire la nourriture et la manger tout seul. A ce moment Ranavavy, imitant le cri de l’oiseau Torotoroka, se mit à faire : « Atoroko, Atoroko! Atoroko, ô atoroko! (1) » Ranalahy regarda de tous côtés et ne vit rien; alors il eut très grand peur, et, pour calmer l’oiseau, il porta le miel dans la forêt, près de l’endroit d’où était parti le cri. Ranavavy cria de nouveau, et il porta les patates. Elle cria une troisième fois, et il porta les tandraka. Elle cria encore une quatrième fois, et Ranalahy, qui tenait à la main son couteau avec les bouses de vache sèches, laissa tout tomber et s’enfuit. Elle le poursuivit en criant toujours : « Atoroko, atoroko! » Et elle ne cessa que lorsqu’elle le vit tomber à terre à demimort de peur. Alors elle s’approcha de lui et lui fit honte de ses tromperies. 11 promit de 11e jamais recommencer jusqu’à la lin de sa vie, et ils portèrent dans leur maison le miel, les patates et les tandrakas. (

(1) Calembour : c'est l’onomatopée du cri de l'oiseau, et en même temps atoroko signifie : dénonce' par moi.

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