‹ Contes de MadagascarChapitre 34 sur 75 · LA GRENOUILLE ET LE SANGLIER · texte numérisé non relu

LA GRENOUILLE ET LE SANGLIER

FABLE BARA

Recueillie à Befandriana ( province de Titlear).

Ralambo (le sanglier) rencontra un jour Raboketra (la grenouille) au bord des rizières. Le gros regarda le petit de travers et dit : « Reste donc tranquille, et ne plonge pas dans l’eau, en faisant du bruit! » — « Mon cadet, répondit Raboketra, tu es gros, c'est vrai, mais je ne veux pas que tu me parles avec tant d’arrogance. Es-tu si fort que tu parais ? Mesuronsnous donc à la nage. » — « Tais-toi, et ne m’inportune pas davantage. Mettez-vous cent contre moi seul, si vous voulez. » — « Oui, oui ! je sais bien que tu es très gros. Pourtant je te défie à la nage. » — « Eh bien ! soit ! A la nouvelle lune, chacun de nous réunira sa famille pour assister

à l’épreuve qui aura lieu à Amparihilava (la Longue-Lagune) ».

Or, avant la lutte, Raboketra imagina une ruse. 11 pria plusieurs autres grenouilles de se tenir çà et là dans la lagune, aux endroits où devaient passer les nageurs, et de répondre habilement aux questions posées par Ralambo.

Quand les deux clans furent réunis, les chefs tinrent un kabary, pour savoir ce qu’on ferait du vaincu. On convint qu’il serait mis à mort avec toute sa famille. Il faut dire que les sangliers ne croyaient pas du tout à la défaite possible de leur champion .

Les nageurs partirent donc. L’un ne comptait que sur sa force; il nageait vigoureusement et l’eau rejaillissait autour de lui; l'autre se ménageait. Andriandambo (le Seigneur sanglier) fut bientôt au milieu du lac. Ses parents l’encourageaient de leurs acclamations. Mais soudain il se trouva fatigué, et tourna la tête de droite et de gauche, pour voir s’il avait beaucoup dépassé son concurrent. Une grenouille aussitôt lui dit : « Encore un peu d’effort et tu le dépasseras de beaucoup ». « Où est mon compère? » dit le sanglier. — « Me voici », répondit derrière lui une autre grenouille. Et voilà le sanglier reparti de toute sa vigueur. [Un peu plus loin le même manège recommença; et] comme Ralambo épuisé ouvrait la bouche pour demander

où était son compère, l'eau entra dans son gosier et l'étouffa.

Les autres sangliers, au bord du lac, furent surpris de cette mort soudaine. Furieux contre les grenouilles qui acclamaient le vainqueur, ils se précipitèrent sur elles pour les dévorer, mais toutes sautèrent à l'eau et purent échapper à leurs ennemis.

Depuis ce temps, dit-on, les grenouilles et les sangliers ne sont plus amis.

RAVOALAVO ET RAPISO

FABLE BAR A

Recueillie à Befandriana ( province de Tulear).

« Allons nous amuser, dit un jour le rat au chat. » — « Et où cela? » — « Sur le tanety, dans l’herbe. » — « Et à quoi jouerons-nous? » — « On se fourrera l’un après l’autre au milieu de l’herbe sèche, et on y mettra le feu. »

Les deux amis partirent et trouvèrent un endroit où l'herbe était haute et abondante. Sa sécheresse était telle, qu’une fois le feu mis, elle devait flamber de suite. Ravoalavo s’y fourra le premier, car c’était lui qui avait inventé le jeu. Rapiso défit son sac, y plongea la patte, en sortit la pierre à feu, le morceau de fer et la petite courge [contenant les chiffons], après quoi il demanda au compère : « Mettrai-je le feu maintenant?» — « Non, attends un peu. » Puis, au bout de quelques instants : « Allumerai-je la

T, II

bozaka ?» — « Ne te presse pas. Donne-moi le temps de respirer un bon coup, pour faire provision d’air. » En même temps l'animal rusé se cachait au fond d'un petit terrier, qu’il avait découvert dans l'herbe. Le chat mit le feu. Les flammes pétillaient et montaient très haut. En voyant le brasier, Rapiso pensait : « Le malheureux va mourir; quand il sera rôti, j’en ferai un excellent repas. » Bientôt le feu diminua, puis s'éteignit. Le chat fouilla les cendres, il avait hâte de croquer son camarade, mais il ne trouva rien. Las de chercher, il s’écria : « Sors, Ravoalavo, je renonce à te découvrir. » Rakelibehevitra (le Petit- à - la - grande- intelligence) sortit alors tout guilleret, à la profonde stupéfaction de son compère. « A ton tour, maintenant, dit-il. Cherchons un endroit où l’herbe soit assez abondante, pour que tu puisses t’y cacher facilement. » Ils pai tirent et rencontrèrent bientôt un endroit favorable. Rapiso disparut dans l’herbe, tandis que Ravaolavo préparait son briquet. « Faut-il mettre le feu maintenant ?» — « Attends un peu que je me mette en boule ?» — « Je vais donc faire flamber. » — « Patience, l'Ami-aux-mauvaises-dents ! Je réfléchis à ce que je dirai à mes parents, quand tu auras fini de me brûler. » Alors le rat mit le feu; on entendit des pétillements et des grésillements, parce que la graisse du chat fondait,

et une bonne odeur de chair rôtie se répandit aux alentours. Quand le feu s’éteignit, le chat, tout rouge, était grillé à point. Ravoalavo se réjouit, d’abord parce qu’il allait faire un excellent repas. 11 emporta la viande savoureuse à la case, pour que les siens en eussent leur part. Chemin faisant, il rencontra deux passants, [deux parents du chat], Karaka et Rafangatadava (i). La conversation s’engagea. « D’où viens-tu, Ravoalavo ?» — « Je viens d'une grande fête. » — « Est-ce qu’on a tué beaucoup de boeufs? » — «Certes oui. Voici la part d’une seule personne. » — « Donnes-en un petit peu, que nous y goûtions aussi. » Le rat fit halte, coupa un bon morceau de viande et le leur présenta. « Mais cette viande est exquise, direntils, après avoir mangé. — « Exquise, puisque c'est la chair de votre parent.» — « Qu’est-ce que tu dis? » — « Je dis qu’il y a beaucoup de monde à la fête là-bas. » Et il poursuivit son chemin. Peu après, il rencontra Rasaka (2) qui lui demanda : « D’où viens-tu, Ravoalavo ?» — « D'une fête. » — « Est-ce qu’on y distribue beaucoup de viande ?» — « Certainement oui. » — « Partage ta part avec moi. » Le rat donna une portion de viande à Rasaka. « Elle est excel-

(1) Autres noms donne's au chat.

(2) Autre nom du chat.

lente », s’écria celui-ci. — « Certes oui, car c’est la chair de ton parent. » — « Qu’est-ce que tu dis? » — « Rien, je dis qu’il y a beaucoup de gens à la fête, là-bas. » — « Tu t'imagines que je suis sourd! Ah! vraiment! Tu m’as donné à manger la chair de mon parent! La fin de ta rie est venue! » Là-dessus, dit-on, le chat se jeta sur le rat. Depuis ce temps, dit-on, chats et rats sont ennemis. Pour moi, je laisse la parole à un autre, car je suis fatigué.

Page 1