‹ Contes de MaupassantChapitre 31 sur 37 · L'HOMME PROPOSE ET DIEU DISPOSE · texte numérisé non relu

L'HOMME PROPOSE ET DIEU DISPOSE

Nous venions de passer Gisors,! où je m’étais réveillé en entendant le nom de la ville crié par les employés, et j'allais m’assoupir de nouveau, quand une secousse épouvantable me jeta sur la grosse dame qui me faisait vis-à-vis.

Une roue s'était brisée à la machine qui gisait en travers de la voie. Le tender et le wagon de bagages, déraillés aussi, s’étaient couchés à côté de cette mourante? qui râlait, geignait, sifflait, soufflait, crachait, ressemblait à ces chevaux tombés dans la rue, dont le flanc bat, dont la poitrine palpite, dont les naseaux fument et dont tout le corps frissonne, mais qui ne paraissent plus capables du moindre effort pour se relever et se remettre à marcher.

Il n’y avait ni morts ni blessés, quelques contusionnés seulement, car le train n’avait pas encore repris son élan, et nous regardions, désolés, la grosse bête de fer estropiée, qui ne pourrait plus nous traîner et qui barrait la route pour longtemps peut-être, car il faudrait sans doute faire venir de Paris un train de secours.

Il était alors dix heures du matin, et je me décidai tout de suite à regagner Gisors pour y déjeuner.

Tout en marchant sur la voie, je me disais: «Gisors, Gisors, mais je connais quelqu’un ici. Qui donc? Gisors? Voyons, j'ai un ami dans cette ville.» Un nom soudain jaillit dans mon souvenir: «Albert Marambot.» C'était un ancien camarade de collège, que

1 Gisors: a small town about thirty miles southeast of Rouen (Normandy). The other towns mentioned in this story are in the same general region.

? cette mourante: La machine is here personified as a dying creature in the throes of agony. Emile Zola employs a like personification in describing a wrecked express-engine in one of his well-known novels, La Bête humaine (1890). ù

Le Rosier DE MADAME HussoN

je n'avais pas vu depuis douze ans au moins, et qui exerçait à Gisors la profession de médecin. Souvent il m'avait écrit pour m'inviter; javais toujours promis, sans tenir. Cette fois enfin, je profiterai de l’occasion.

Je demande au premier passant: «Savez-vous où demeure M. le docteur Marambot?» Il répondit sans hésiter, avec l’accent tratnard des Normands: «Rue Dauphine.» J’aperçus en effet, sur la porte de la maison indiquée, une grande plaque de cuivre où était gravé le nom de mon ancien camarade. Je sonnai; mais la servante, une fille à cheveux jaunes, aux gestes lents, répétait d’un air stupide: «I y est paas [il n’y est pas], i y est paas.»

J’entendais un bruit de fourchettes et de verres, et je criai: «Hé! Marambot.» Une porte s’ouvrit, et un gros homme à favoris parut, l’air mécontent, une serviette à la main.

Certes, je ne l’aurais pas reconnu. On lui aurait donné qua- rante-cinq ans au moins,! et, en une seconde, toute la vie de province m’apparut, qui alourdit, épaissit et vieillit. Dans un seul élan de ma pensée, plus rapide que mon geste pour lui tendre la main, je connus son existence, sa manière d’être, son genre d’esprit et ses théories sur le monde. Je devinai les longs repas qui avaient arrondi son ventre, les somnolences après dîner, dans la torpeur d’une lourde digestion arrosée de cognac, et les vagues regards jetés sur les malades avec la pensée de la poule rôtie qui tourne devant le feu. Ses conversations sur la cuisine, sur le cidre, l’eaude-vie et le vin, sur la manière de cuire certains plats et de bien lier certaines sauces me furent révélées, rien qu’en apercevant l’empâtement rouge de ses joues, la lourdeur de ses lèvres, l’éclat morne de ses yeux.

Je lui dis: «Tu ne me reconnais pas. Je suis Raoul Aubertin.»

Il ouvrit les bras et faillit m’étouffer, et sa première phrase fut celle-ci:

—Tu n’as pas déjeuné, au moins?

10n lui aurait donné quarante-cing ans au moins: “One would have said that he was forty-five at least.’

—Non.

— Quelle chance! je me mets à table et j’ai une excellente truite.

Cinq minutes plus tard je déjeunais en face de lui.

Je lui demandai:

—Tu es resté garçon?

—Parbleu!

—Et tu t’amuses ici?

—Je ne m’ennuie pas, je m'occupe. J’ai des malades, des amis. Je mange bien, je me porte bien, j'aime à rire et chasser. Ça va.

—La vie n’est pas trop monotone dans cette petite ville?

— Non, mon cher, quand on sait s'occuper. Une petite ville, en somme, c’est comme une grande. Les événements et les plaisirs y sont moins variés, mais on leur prête plus d'importance; les relations y sont moins nombreuses, mais on se rencontre plus souvent. Quand on connaît toutes les fenêtres d’une rue, chacune d’elles vous occupe et vous intrigue davantage qu’une rue entière à Paris.

C’est très amusant, une petite ville, tu sais, très amusant, très amusant. Tiens, celle-ci, Gisors, je la connais sur le bout du doigt depuis son origine jusqu’à aujourd’hui. Tu n’as pas idée comme son histoire est drôle.

Il cessa de parler pour boire lentement un demi-verre de vin qu'il regardait avec tendresse en le reposant sur la table.

Une serviette nouée au col, les pommettes rouges, l’œil excité, les favoris épanouis autour de sa bouche en travail, il était amusant à voir.

Il me fit manger jusqu’à la suffocation. Puis, comme je voulais regagner la gare, il me saisit le bras et m’entraîna par les rues. La ville, d’un joli caractère provincial, dominée par sa forteresse, le plus curieux monument de l'architecture militaire du vii® siècle qui soit en France, domine à son tour une longue et verte vallée où les lourdes vaches de Normandie broutent et ruminent dans les pâturages.

Nous suivions une longue rue, légèrement en pente, chauffée d’un bout à l’autre par le soleil de juin, qui avait fait rentrer chez

eux les habitants. D ,

Tout à coup, à l’autre bout de cette voie, un homme apparut, un ivrogne qui titubait.

Il arrivait, la tête en avant, les bras ballants, les jambes molles, par périodes de trois, six ou dix pas rapides, que suivait toujours un repos. Quand son élan énergique et court l’avait porté au milieu de la rue, il s’arrêtait net et se balançait sur ses pieds, hésitant entre la chute et une nouvelle crise d'énergie. Puis il repartait brusquement dans une direction quelconque. Il venait alors heurter une maison sur laquelle il semblait se coller, comme s’il voulait entrer dedans, à travers le mur. Puis il se retournait d’une secousse et regardait devant lui, la bouche ouverte, les yeux clignotants sous le soleil, puis d’un coup de reins, détachant son dos de la muraille, il se remettait en route.

Un petit chien jaune, un roquet famélique, le suivait en aboyant, s’arrêtant quand il s’arrêtait, repartant quand il repartait.

—Tiens, dit Marambot, voilà le rosier de Me Husson.

Je fus très surpris et je demandai: «Le rosier de Me Husson, qu'est-ce que tu veux dire par là?»

Le médecin se mit à rire.

—Oh! c’est une manière d’appeler les ivrognes que nous avons ici. Cela vient d’une vieille histoire passée maintenant à l’état de légende, bien qu’elle soit vraie en tous points.

+ —Est-elle drôle, ton histoire?

—Très drôle.

— Alors raconte-la.

—Très volontiers. Il y avait autrefois dans cette ville une vieille dame très vertueuse et protectrice de la vertu qui s'appelait Mme Husson. Tu sais, je te dis les noms véritables et pas des noms de fantaisie. M Husson s’occupait particulièrement des bonnes œuvres, de secourir les pauvres et d’encourager les méritants. Petite, trottant court, ornée d’une perruque de soie noire, cérémonieuse, polie, en fort bons termes avec le bon Dieu représenté par l’abbé Malou, elle avait une horreur profonde, une horreur native du vice.

Or c'était l’époque où l’on couronnait des rosières! aux environs de Paris, et l’idée vint à Mr Husson d’avoir une rosière à Gisors.

Elle s’en ouvrit à l’abbé Malou, qui dressa aussitôt une liste de candidates.

Mais M Husson était servie par une bonne, par une vieille bonne nommée Françoise, aussi intraitable que sa patronne.

Dès que le prêtre fut parti, la maîtresse appela sa servante et lui dit:

— Tiens, Françoise, voici les filles que me propose M. le curé pour le prix de vertu; tâche de savoir ce qu’on pense d'elles dans le pays. k

Et Françoise se mit en campagne. Elle recueillit tous les potins, toutes les histoires, tous les propos, tous les soupçons. Pour ne rien oublier, elle écrivait cela avec la dépense, sur son livre de cuisine, et le remettait chaque matin à M Husson, qui pouvait le lire, après avoir ajusté ses lunettes sur son nez mince.

Pas une ne sortit intacte de cette enquête scrupuleuse. Françoise interrogeait tout le monde, les voisins, les fournisseurs, l’instituteur, les sœurs de l’école et recueillait les moindres bruits.

Comme il n’est pas une fille dans l’univers sur qui les commères n’aient jasé, il ne se trouva pas dans le pays une seule jeune personne à l’abri d’une médisance.

Or Mr Husson voulait que la rosière de Gisors, comme la femme de César, ne fût même pas soupçonnée et elle demeurait effarée, désolée, désespérée, devant le livre de cuisine de sa bonne.

On élargit alors le cercle des perquisitions jusqu'aux villages environnants; on ne trouva rien.

Le maire fut consulté. Ses protégées échouèrent. Celles du D’ Barbesol n’eurent pas plus de succès, malgré la précision de ses garanties scientifiques.

1 On couronnaït des rosières: À rosière is a young girl recipient of a public prize for exemplary character. Formerly this prize consisted of a wreath of roses presented at a public festival; hence the name. In those regions of France

in which this custom is still in vogue—the town of Beauvais is a good example— the prize now consists of a purse or even of a dowry.

Or, un matin, Françoise, qui rentrait d’une course, dit à sa maîtresse :

—Voyez-vous, madame, si vous voulez couronner quelqu’un, n’y a qu’ [il n’y a qu’] Isidore dans la contrée.

Mre Husson resta rêveuse.

Elle le connaissait bien, Isidore, le fils de Virginie la fruitière. Sa chasteté proverbiale faisait la joie de Gisors depuis plusieurs années déjà, servait de thème plaisant aux conversations de la ville et d’amusement pour les filles qui s’égayaient à le taquiner. Agé de vingt ans passés, grand, gauche, lent et craintif, il aidait sa mère dans son commerce et passait ses jours à éplucher des fruits ou des légumes, assis sur une chaise devant la porte.

Il avait une peur maladive des jupons qui lui faisait baisser les yeux dès qu’une cliente le regardait en souriant, et cette timidité bien connue le rendait le jouet de tous les espiègles du pays.

Donc Mr° Husson était devenue rêveuse.

Certes, Isidore était un cas de vertu exceptionnel, notoire, inattaquable. Personne, parmi les plus sceptiques, parmi les plus incrédules, n’aurait pu, n’aurait osé soupçonner Isidore de la plus légère infraction à une loi quelconque de la morale. On ne l'avait jamais vu non plus dans un café, jamais rencontré le soir dans les rues. Il se couchait à huit heures et se levait à quatre. C'était une perfection, une perle.

Cependant Mr° Husson hésitait encore. L’idée de substituer un rosier à une rosière la troublait, l’inquiétait un peu, et elle se résolut à consulter l’abbé Malou.

L'abbé Malou répondit: «Qu'est-ce que vous désirez récompenser, madame? C’est la vertu, n'est-ce pas, et rien que la vertu.

«Que vous importe, alors, qu’elle soit mâle ou femelle! La vertu est éternelle, elle n’a pas de patrie et pas de sexe: elle est La Vertu.»

Encouragée ainsi, Me Husson alla trouver le maire.

Il approuva tout à fait. «Nous ferons une belle cérémonie, ditil. Et une autre année, si nous trouvons une femme aussi digne qu’Isidore, nous couronnerons une femme. C’est même là un bel

exemple que nous donnerons à Nanterre. Ne soyons pas exclusifs, accueillons tous les mérites».

Isidore, prévenu, rougit très fort et sembla content.

Le couronnement fut donc fixé au 15 août, fête de l’empereur Napoléon.

La municipalité avait décidé de donner un grand éclat à cette solennité et on avait disposé l’estrade sur les Couronneaux, charmant prolongement des remparts de la vieille forteresse où je te mènerai tout à l’heure.

Par une naturelle révolution de l’esprit public, la vertu d’Isidore, bafouée jusqu’à ce jour, était devenue soudain respectable et enviée depuis qu’elle devait lui rapporter 500 francs, plus un livret de caisse d'épargne, une montagne de considération et de la gloire à revendre. Les filles maintenant regrettaient leur légèreté, leurs rires, leurs allures libres; et Isidore, bien que toujours modeste et timide, avait pris un petit air satisfait qui disait sa joie intérieure.

Dès la veille du 15 août, toute la rue Dauphine! était pavoisée de drapeaux.

On avait jeté des fleurs tout le long du parcours du cortège, comme on fait aux processions de la Fête-Dieu, et la garde nationale était sur pied, sous les ordres de son chef, le commandant Desbarres, un vieux solide de la Grande Armée? qui montrait avec orgueil, à côté du cadre contenant la croix d'honneur donnée par l’empereur lui-même, la barbe d’un cosaque cueillie d’un seul coup de sabre au menton de son propriétaire par le commandant, pendant la retraite de Russie.ÿ

Le corps qu’il commandait était d’ailleurs un corps d'élite célèbre dans toute la province, et la compagnie des grenadiers de

1rue Dauphine: The eldest daughter of the king of France held by right of birth the titles to the ancient province of Dauphiné and was called ‘la Dauphine.” The street in question was named in honor of such a princess.

? la Grande Armée: the celebrated army of the Emperor Napoléon.

3 Ja retraite de Russie: the terrible retreat of the winter of 1813 which marked the painful end of Napoléon’s vast campaign in Russia.

Gisors se voyait appelée à toutes les fêtes mémorables dans un rayon de quinze à vingt lieues. On raconte que le roi Louis- Philippe,! passant en revue les milices de l'Eure? s'arrêta émerveillé devant la compagnie de Gisors, et s’écria: «Oh! quels sont ces beaux grenadiers?

—Ceux de Gisors, répondit le général.

—J'aurais dû m'en douter,» murmura le roi.

Le commandant Desbarres s’en vint donc avec ses hommes, musique en tête, chercher Isidore dans la boutique de sa mère.

Après un petit air joué sous ses fenêtres, le Rosier lui-même apparut sur le seuil.

Il était vêtu de coutil blanc des pieds à la tête, et coiffé d’un chapeau de paille qui portait, comme cocarde, un petit bouquet de fleurs d’oranger.

Cette question du costume avait beaucoup inquiété Mr Husson, qui hésita longtemps entre la veste noire des premiers communiants et le complet tout à fait blanc. Mais Françoise, sa conseillère, la décida pour le complet blanc en faisant voir que le Rosier aurait l’air d’un cygne.

Derrière lui parut sa protectrice, sa marraine, M Husson triomphante. Elle prit son bras pour sortir, et le maire se plaça de l’autre côté du Rosier. Les tambours battaient. Le commandant Desbarres commanda: «Présentez armes! Le cortège se remit en marche vers l’église, au milieu d’un immense concours de peuple venu de toutes les communes voisines.

Après une courte messe et une allocution touchante de l’abbé Malou, on repartit vers les Couronneaux où le banquet était servi sous une tente.

1 Louis-Philippe: Restoration ruler, elected king of the French at the close of the Revolution of 1830 and retaining that title with difficulty until the Revolution of 1848. By assuming a very democratic attitude he sometimes amused his subjects more than a king probably should.

?l'Eure: a region in Northwestern France formerly a part of the old province of Normandy.

Avant de se mettre à table, le maire prit la parole. Voici son discours textuel. Je l’ai appris par cœur, car il est beau:

«Jeune homme, une femme de bien, aimée des pauvres et respectée des riches, Mr Husson, que le pays tout entier remercie ici par ma voix, a eu la pensée, l’heureuse et bienfaisante pensée, de fonder en cette ville un prix de vertu qui serait un précieux encouragement offert aux habitants de cette belle contrée.

«Vous êtes, jeune homme, le premier couronné de cette dynastie de la sagesse et de la chasteté. Votre nom restera en tête de cette liste des plus méritants; et il faudra que votre vie, comprenez-le bien, que votre vie tout entière réponde à cet heureux commencement. Aujourd’hui, en face de cette noble femme qui récompense votre conduite, en face de ces soldats-citoyens qui ont pris les armes en votre honneur, en face de cette population émue, réunie pour vous acclamer, ou plutôt pour acclamer en vous la vertu, vous contractez l’engagement solennel envers la ville, envers nous tous, de donner jusqu’à votre mort l’excellent exemple de votre jeunesse.

«Ne l’oubliez point, jeune homme, vous êtes la première graine jetée dans ce champ de l’espérance, donnez-nous les fruits que nous attendons de vous.»

Le maire fit trois pas, ouvrit les bras et serra contre son cœur Isidore qui sanglotait.

Il sanglotait, le Rosier, sans savoir pourquoi, d'émotion confuse,

d’orgueil, d’attendrissement vague et joyeux. Puis le maire lui mit dans une main une bourse de soie où sonnait de l’or, cinq cents francs en or! … et dans l’autre un livret de caisse d'épargne. Et il prononça d’une voix solennelle: «Hommage, gloire et richesse à la vertu.»

Le commandant Desbarres hurlait: «Bravo! Les grenadiers vociféraient, le peuple applaudit.

A son tour Me Husson s’essuya les yeux.

Puis on prit place autour de la table où le banquet était servi.

Il fut interminable et magnifique. Les plats suivaient les plats; le cidre jaune et le vin rouge fraternisaient dans les verres voisins

et se mélaient dans les estomacs. Les chocs d’assiettes, les voix et la musique qui jouait en sourdine faisaient une rumeur continue, profonde, s’éparpillant dans le ciel clair où volaient les hirondelles. Mre Husson rajustait par moments sa perruque de soie noire chavirée sur une oreille et causait avec l’abbé Malou. Le maire, excité, parlait politique avec le commandant Desbarres, et Isidore mangeait, Isidore buvait, comme il n’avait jamais bu et mangé! Il prenait et reprenait de tout, s’apercevant pour la première fois qu’il est doux de sentir son ventre s’emplir de bonnes choses qui font plaisir d’abord en passant dans la bouche. Il avait desserré adroitement la boucle de son pantalon qui le serrait sous la pression croissante de son bedon, et silencieux, un peu inquiété cependant par une tache de vin tombée sur son veston de coutil, il cessait de mâcher pour porter son verre à sa bouche, et l’y garder le plus possible, car il goûtait avec lenteur.

L'heure des toasts sonna. Ils furent nombreux et très applaudis. Le soir venait; on était à table depuis midi. Déjà flottaient dans la vallée les vapeurs fines et laiteuses, léger vêtement de nuit des ruisseaux et des prairies; le soleil touchait à l’horizon; les vaches beuglaient au loin dans les brumes des pâturages. C’était fini: on redescendait vers Gisors. Le cortège, rompu maintenant, marchait en débandade. Mr Husson avait pris le bras d’Isidore et lui faisait des recommandations nombreuses, pressantes, excellentes.

Ils s’arrêtèrent devant la porte de la fruitière, et le Rosier fut laissé chez sa mère.

Elle n’était point rentrée. Invitée par sa famille à célébrer aussi le triomphe de son fils, elle avait déjeûné chez sa sœur, après avoir suivi le cortège jusqu’à la tente du banquet.

Donc Isidore resta seul dans la boutique où pénétrait la nuit.

Il s’assit sur une chaise, agité par le vin et par l’orgueil, et regarda autour de lui. Les carottes, les choux, les oignons répandaient dans la pièce fermée leur forte senteur de légumes, leurs aromes jardiniers et rudes, auxquels se mêélaient une douce et pénétrante odeur de fraises et le parfum léger, le parfum fuyant d’une corbeille de pêches.

Le Rosier en prit une et la mangea à pleines dents, bien qu’il eût le ventre rond comme une citrouille. Puis tout à coup, affolé de joie, il se mit à danser; et quelque chose sonna dans sa veste,

Il fut surpris, enfonça ses mains en ses poches et ramena la bourse aux cinq cents francs qu’il avait oubliée dans son ivresse! Cinq cents francs! quelle fortune! Il versa les louis sur le comptoir et les étala d’une lente caresse de sa main grande ouverte pour les voir tous en même temps. Il y en avait vingt-cinq, vingt-cinq pièces rondes, en or! toutes en or! Elles brillaient sur le bois dans l’ombre épaissie, et il les comptait et les recomptait, posant le doigt sur chacune et murmurant: «Une, deux, trois, quatre, cinq, —cent;—six, sept, huit, neuf, dix, —deux cents»; puis il les remit dans la bourse qu’il cacha de nouveau dans sa poche.

Qui saura et qui pourrait dire le combat terrible livré dans l’âme du Rosier entre le mal et le bien, l’attaque tumultueuse de Satan, ses ruses, les tentations qu’il jeta en ce cœur timide et vierge? Quelles suggestions, quelles images, quelles convoitises inventa le Malin pour émouvoir et perdre cet élu? Il saisit son chapeau, l’élu de Mr Husson, son chapeau qui portait encore le petit bouquet de fleurs d'oranger, et, sortant par la ruelle derrière la maison, il disparut dans la nuit.

La fruitière Virginie, prévenue que son fils était rentré, revint presque aussitôt et trouva la maison vide. Elle attendit, sans s'étonner d’abord; puis, au bout d’un quart d’heure, elle s’informa. Les voisins de la rue Dauphine avaient vu entrer Isidore et ne l'avaient point vu ressortir. Donc on le chercha: on ne le découvrit point. La fruitière, inquiète, courut à la mairie: le maire ne savait rien, sinon qu’il avait laissé le Rosier devant sa porte. M®° Husson venait de se coucher quand on l’avertit que son protégé avait disparu. Elle remit aussitôt sa perruque, se leva et vint ellemême chez Virginie. Virginie dont l’Ââme populaire avait l’émotion rapide, pleurait toutes ses larmes au milieu de ses choux, de ses carottes et de ses oignons.

On craignait un accident. Lequel? Le commandant Desbarres

prévint la gendarmerie qui fit une ronde autour de la ville; et on trouva, sur la route de Pontoise, le petit bouquet de fleurs d’oranger. Il fut placé sur une table autour de laquelle délibéraient les autorités. Le Rosier avait dû être victime d’une ruse, d’une machination, d’une jalousie; mais comment? Quel moyen avait-on employé pour enlever cet innocent, et dans quel but?

Las de chercher sans trouver, les autorités se couchèrent. Virginie seule veilla dans les larmes.

Or, le lendemain soir, quand passa, à son retour, la diligence de Paris, Gisors apprit avec stupeur que son Rosier avait arrêté la voiture à deux cents mètres du pays, était monté, avait payé sa place en donnant un louis dont on lui remit la monnaie, et qu’il était descendu tranquillement dans le cœur de la grande ville.

L’émotion devint considérable dans le pays. Des lettres furent échangées entre le maire et le chef de la police parisienne, mais : n’amenèrent aucune découverte.

Les jours suivaient les jours, la semaine s’écoula.

Or, un matin, le D' Barbesol, sorti de bonne heure, aperçut, assis sur le seuil d’une porte, un homme vêtu de toile grise, et qui dormait la tête contre le mur. Il s’approcha et reconnut Isidore. Voulant le réveiller, il n’y put parvenir. L’ex-Rosier dormait d’un sommeil profond, invincible, inquiétant, et le médecin, surpris, alla requérir de l’aide afin de porter le jeune homme à la pharmacie Boncheval. Lorsqu'on le souleva, une bouteille vide apparut, couchée sous lui, et, l'ayant flairée, le docteur déclara qu’elle avait contenu de l’eau-de-vie. C’était un indice qui servit pour les soins à donner. Ils réussirent.

Isidore était ivre, ivre et abruti par huit jours de saoulerie, ivre et dégoûtant à n’être pas touché par un chiffonnier.: Son beau costume de coutil blanc était devenu une loque grise, jaune, graisseuse, fangeuse, déchiquetée, ignoble; et sa personne sentait toutes sortes d’odeurs d’égout, de ruisseau et de vice.

Il fut lavé, sermonné, enfermé, et pendant quatre jours ne sortit point. Il semblait honteux et repentant. On n’avait retrouvé sur

1 dégoûtant … chiffonnier, so disgusting that a ragpicker wouldn’t touch him.

lui ni la bourse aux cinq cents francs, ni le livret de caisse d'épargne, ni même sa montre d’argent, héritage sacré laissé par son père le fruitier.

Le cinquième jour, il se risqua dans la rue Dauphine. Les regards curieux le suivaient et il allait le long des maisons la tête basse, les yeux fuyants. On le perdit de vue à la sortie du pays vers la vallée; mais deux heures plus tard il reparut, ricanant et se heurtant aux murs. Il était ivre, complètement ivre.

Rien ne le corrigea.

Chassé par sa mère, il devint charretier et conduisit les voitures de charbon de la maison Pougrisel, qui existe encore aujourd’hui.

Sa réputation d’ivrogne devint si grande, s’étendit si loin, qu’à Évreux même on parlait du Rosier de M Husson, et les pochards du pays ont conservé ce surnom.

Un bienfait n’est jamais perdu.

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