MARIAGE DU LIEUTENANT LARÉ
—Ne crains rien, fillette, je connais le pays comme ma poche.
Le lieutenant dit quelques mots, et quatre hommes s'éloignèrent sans bruit, pareils à des ombres.
Soudain un cri de femme, aigu, monta dans la nuit. Deux prisonniers furent amenés: un vieillard et une enfant. Le lieutenant les interrogea, toujours à voix basse.
— Votre nom?
—Pierre Bernard.
—Votre profession?
—Sommelier du comte de Ronfi.
—C'est votre fille?
—Oui.
—Que fait-elle?
—Elle est lingère au château.
—Où allez-vous?
— Nous nous sauvons.
—Pourquoi?
—Douze uhlans ont passé ce soir. Ils ont fusillé trois gardes et pendu le jardinier; moi, j’ai eu peur pour la petite.
—Où allez-vous?
—AÀ Blainville.
—Pourquoi?
—Parce qu’il y a là une armée française.
—Vous connaissez le chemin?
—Parfaitement.
—Très bien; suivez-nous.
On rejoignit la colonne, et la marche à travers champs recommença. Silencieux, le vieillard se tenait aux côtés du lieutenant. Sa fille marchait près de lui. Tout à coup elle s’arrêta.
—Père, dit-elle, je suis si fatiguée que je n’irai pas plus loin.
Et elle s’assit. Elle tremblait de froid et paraissait prête à mourir. Son père voulut la porter. Il était trop vieux et trop faible.
—Mon lieutenant, dit-il en sanglotant, nous gênerions votre marche. La France avant tout. Laissez-nous.
L'officier avait donné un ordre. Quelques hommes étaient partis. Ils revinrent avec des branches coupées. Alors, en une minute, une litière fut faite. Le détachement tout entier les avait rejoints.
—I1 y a là une femme qui meurt de froid, dit le lieutenant; qui veut donner son manteau pour la couvrir?
Deux cents manteaux furent détachés.
—Qui veut la porter maintenant?
Tous les bras s’offrirent. La jeune fille fut enveloppée dans ces chaudes capotes de soldat, couchée doucement sur la litière, puis quatre épaules robustes l’enlevèrent; et, comme une reine d’orient portée par ses esclaves, elle fut placée au milieu du détachement, qui reprit sa marche plus fort, plus courageux, plus allègre, rechauffé par la présence d’une femme, cette souveraine inspiratrice qui a fait accomplir tant de progrès au vieux sang français.
Au bout d’une heure, on s’arrêta de nouveau et tout le monde se coucha dans la neige. Là-bas, au milieu de la plaine, une grande ombre noire courait. C’était comme un monstre fantastique qui s’allongeait ainsi qu’un serpent, puis, soudain, se ramassait en boule, prenait des élans vertigineux, s’arrêtait, repartait sans cesse. Des ordres murmurés circulaient parmi les hommes et, de temps en temps, un petit bruit sec et métallique claquait. La forme errante se rapprocha brusquement, et l’on vit venir au grand trot, l’un derrière l’autre, douze uhlans perdus dans la nuit. Une lueur terrible leur montra soudain deux cents hommes couchés devant eux. Une détonation rapide se perdit dans le silence de la neige, et tous les douze, avec leurs douze chevaux, tombèrent.
On attendit longtemps. Puis on se remit en marche. Le vieillard qu’on avait trouvé servait de guide.
Enfin une voix très lointaine cria: Qui vive!
Une autre plus proche répondit un mot d’ordre.
On attendit encore; des pourparlers s’engageaient. La neige avait cessé de tomber. Un vent froid balayait les nuages, et derrière eux, plus haut, d'innombrables étoiles scintillaient. Elles pâlirent et le ciel devint rose à l'Orient.