Contes de Miss Edgeworth dédiés à la jeunesse
Dans un hameau retiré sur les confins du pays de Galles, non loin de Shiewsbury, c'est encore aujourd'hui la coutume de célébrer le premier jour de mai. Les enfans du village, qui attendent avec une joyeuse impatience le retour de cette fête du printemps , se rassemblent habituellement le dernier jour d'avril, pour préparer leurs bouquets et pour nommer la reine du lendemain. Le lieu de leur réunion est au pied d'une aubépine en fleurs, sur une verte pelouse, ouverte , d'un côté , sur un sentier étroit ec ombragé, et séparée, de 1 autre côté, par une haie épaisse
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de rosiers sauvages et d'aubépines, du jardin d'un procureur.
Ce procureur n'avait rien lorsqu'il avait commencé les affaires; mais il était parvenu à s'amasser une assez belle fortune , tout le monde savait bien comment. 11 s'était bâti une maison neuve à l'entrée du village, avec, un jardin défendu par de fortes palissades ; mais , malgré ses clôtures, il ne se croyait jamais en sûreté: tels étaient ses habitudes processives et son caractère soupçonneux, qu'il était constamment en guerre avec ses simples et pacifiques voisins, il n'y avait pas de jour qu'il ne saisît sur ses propriétés un cochon, un chien, une oie, ou quelque autre animal domestique. Ses plaintes et ses extorsions fatiguaient et alarmaient tout le hameau. Personne n'osait plus se hasarder dans les sentiers qui traversaient ses champs. li ferma ses barrières avec des pierres et les défendit si bien par des ronces et des épines, qu'un oison même n'eût pu se glisser par-dessous , ni un géant passer par-dessus. Les enfans du village prenaient tant de soin pour éviter le courroux de l'irritable procureur, qu'ils n'osaient lancer leurs cerfs-volans dans le voisinage de ses terres , de peur qu'ils ne vinssent à s'embarrasser dans ses arbres ou à tomber dans sa prairie.
M. Case, ainsi se nommait ce procureur, avait un fils et une fille, de l'éducation desquels il n'avait pas eu le temps de s'occuper, car son ame était tout entière absorbée par le soin d'accumuler argent sur argent pour eux. Pendant quelques années , il avait laissé ses enfans courir en liberté dans le village; mais tout-à-coup, après avoir obtenu la gestion d'une propriété considérable, il commença de songer à les rendre un peu plus présentables. Il envoya son fils à la ville voisine pour y apprendre le latin ; il prit une femme de chambre pour le service de sa fille Barbara , et interdit formellement à celle-ci de fréquenter à l'avenir les
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pauvres enfans qui avaient élé jusque-là ses compagnons de jeux. Ceux-ci n'en éprouvèrent aucun chagrin, car elle avait été plutôt leur tyran que leur camarade ; mais Barbara fut piquée de voir que son absence n'excitât aucun regret, et mortifiée encore plus en s'apercevant quVlIe ne pouvait humilier ses anciennes amies ni par iétalage de sa toilette , ni par ses grands airs de demoiselle.
Il y avait , parmi ses compagnes, une bonne petite fille pour laquelle elle se sentait une aversion particulière. Suzanne Price était une enfant douce, modeste, vive et industrieuse, qui faisait le charme et l'orgueil du village. Son père tenait à bail une petite ferme, et malheureusement pour lui il demeurait près du procureur Case. Barbara avait coutume de s'asseoikà sa fenêtre pour épier ce que faisait Suzanne. Quelquefois elle la voyait dans son jardin bien tenu ratissant les allées ou arrachant les herbes des bordures. D'autres fois, Suzanne était agenouillée auprès de sa ruche avec de nouvelles fleurs pour ses abeilles , ou bien elle était dans la basse-cour à jeter à ses poulets empressés des poignées de grain qu'elle prenait dans son tablier. Le soir elle s'asseyait sous un joli chèvre-feuille devant une petite table ronde à trois pieds, sur laquelle était son ouvrage à l'aiguille. Suzanne avait appris à travailler de sa mère, qu'elle aimait tendrement et dont elle était aussi tendrement aimée. Mistriss Price était une femme intelligente, active, bonne ménagère, mais sa santé n'était pas robuste. Elle savait gagner de l'argent néanmoins à l'aide de son aiguille, et son habileté à faire des petits pains et des gâteaux excellens était fameuse à la ronde. Sa conduite comme femme et comme mère lui avait mérité le respect de tout le village, et chacun était empressé de lui rn donner des preuves. C'était û sa porte que la première branche d'aubépine était toujours placée le premier jour de mai, et sa Suzanne était habituellement élue reine de la fête.
C'était alors le moment de procéder h cette importante élection : les rayons du soleil couchant doraient les blanches fleurs de l'aubépine, lorsque la troupe joyeuse des enfansidu village s'assembla sur la petite pelouse. Barbara se promenait alors tristement dans le jardin de son père; elle entendit un gazouillement déjeunes voix dans le sentier, et se cacha derrière l'épaisse aubépine pour écouter la conversation.
— Où est Suzanne? Tel fut le premier cri qui vint frapper désagréablement son oreille.
— C'est vrai! où est Suzanne? répéta Philippe, en s'arrètant au milieu d'un air nouveau qu'il essayait sur son fifre. Je voudrais bien que Suzanne vînt ! je lui ferais chanter encore une fois ce maudit air que je ne peux pas attraper.
— Et moi aussi , je voudrais bien voir Suzanne , dit une toute petite fille dont le tablier était plein de primevères. Elle me donnerait du fil pour attacher mes bouquets : elle me ferait voir l'endroit où sont les violettes nouvelles, et puis elle m'a promis de me donner un gros bouquet de ses belles oreilles d'ours pour porter demain. Que je voudrais la voir venir I
— Nous ne pouvons rien faire sans Suzanne! dit une autre. C'est elle qui nous montre toujours où sont les plus belles fleurs dans les sentiers et dans la prairie.
— C'est elle qui fera nos guirlandes et qui sera la reine de mai, s'écrièrent à la fois une multitude de voix.
— Mais elle ne vient pas! dit Philippe.
Alors Rose, son amie particulière, s'avança : — Je réponds que Suzanne viendra aussitôt qu'elle le pourra, affirma-t-elle à l'impatiente assemblée. Sans doute elle est retenue chez elle pour quelque affaire.
Mais les petits électeurs furent d'avis que toute affaire devait céder le pas à celle qui les occupait, et Rose fut dé-
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pêchée pour aller chercher et ramener son amie immédiatement.
— Dites-lui de se hâter, lui recommanda Philippe. Le procureur Case dîne aujourd'hui à l'xVbbaye; s'il revient de bonne heure et qu'il nous trouve ici , il pourra bien nous en chasser, car il prétend que celle pelouse fait partie de son jardin ; quoique ce soit faux, j'en suis bien sûr, car le fermier Priée affirme qu'elle a été de tout temps ouverte sur le sentier. Mais le procureur veut avoir notre pelouse et il agit en conséquence. Je voudrais que sa fille Bab, ou miss Barbara, puisqu'il faut l'appeler ainsi à présent, fût à cent lieues de ce village. Pas plus tard qu'hier, elle a renversé mes quilles, dans un accès de mauvaise humeur, en marchant tout au travers avec sa robe qui traînait dans la poussière.
— Oui, dit Mary, elle laisse toujours traîner sa robe et ne sait pas la retrousser gentiment comme Suzanne, et, avec toutes ses belles parures, elle n'est jamais la moitié aussi propre qu'elle. Maman dit qu'elle voudrait me voir comme Suzanne, quand je serai grande; et moi aussi je le voudrais bien. Je ne voudrais pas avoir l'air aussi fière que Barbara , quand même je devrais être aussi riche qu'elle.
— Riche ou pauvre, dit Philippe, il ne convient pas à ime jeune fille de se montrer aussi fière, encore moins aussi effrontée qu'elle l'a été l'autre jour, lorsqu'elle se tenait sur la porte de son père, sans un chapeau sur la tète, les yeux fixés sur un monsieur étranger qui s'était arrêté là pour faire boire son cheval. J'ai deviné à ses regards ce qu'il pensait de Bab et de Suzanne aussi; car Suzanne était alors dans son jardin occupée à considérer les boutons jaunes de son cilyse qui étaient sur le point de s'ouvrir : lorsque le monsieur lui demanda combien de milles il y avait d'ici à Shrewsbury, sa réponse fut toute modeste — non pas timide et embarrassée , comme si elle n'avait jamais vu
personne auparavant — mais juste ce qu'il fallait. Puis remettant son chapeau de paille qui était tombé de sa tête pendant qu'elle considérait son cityse , elle prit le chemin de sa maison , et le monsieur me dit après son départ : — Mon ami , quelle est cette gentille et modeste jeune fille ? — Mais je voudrais bien que Suzanne arrivât ! s'écria le narrateur, en interrompant lui-même son histoire.
Pendant ce temps Suzanne était bien occupée chez elle^ ainsi que l'avait deviné son amie Rose. Elle attendait le retour de son père, dont l'heure habituelle était déjà passée» Son souper était prêt depuis plus d'une demi-heure; trois fois Suzanne avait balayé les cendres du foyer et remis du bois pour lui préparer un feu pétillant et joyeux. Mais, lorsqu'il rentra enfin, il ne remarqua ni la flamme du foyer, ni Suzanne j et lorsque sa femme lui demanda comment il se portait, il ne répondit point et tourna le dos au feu dans une attitude sombre et mélancolique. Suzanne mit son souper sur la table et lui approcha sa chaise; mais il repoussa la chaise, et s'éloig^nant de la table ;
— Je ne mangerai rien, dit-il, mon enfant. Pourquoi as-tu fait un feu à me rôtir, à cette époque de l'année?
— Je croyais que vous aviez dit hier, papa , que vous aimiez à trouver le soir un peu de feu dont la flamme vous réjouît; et puis nous avons eu aujourd'hui beaucoup de giboulées ; votre veste est tout humide, il faut la sécher.
—Eh bien! prends-la, petite, dit-il en ôtant sa veste. — Je n'en aurai bientôt plus à faire sécher. — Prends aussi mon chapeau , ajouta-t-il en le jetant à terre.
Suzanne accrocha le chapeau à un clou , mit la veste sur le dos d'une chaise pour la faire sécher, et fixa un regard plein d'anxiété sur sa mère, qui n'était pas bien. Elle s'était fatiguée tout le jour à cuire du pain et des gâteaux, et maintenant, alarmée de la sombre physionomie de son mari, elle se tenait immobile, pâle et tremblante. Le fer-
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mifr se jeta sur une chiiise , se croisa les bras et fixa les yeux sur le foyer. Suzanne fut la p^emi^re qui se hasarda 5 rompre le silence. Heureux le père qui a une fille telle que Suzanne ! Son inaltérable douceur de caractère et ses caresses affectueuses dissi[)èrfnt un peu la tristesse de son père. II ne put se résoudre à toucher au soupi r qui avait été préparé pour lui; il dit cependant à Suzanne, en s'efforçant de sourire, qu'il manjjerait peut-être un œuf de sa pintade. Klle le remercia, et, avec cette activité joyeuse qui marque le désir de plaire , elle courut à sa basse-cour. — Mais, hélas ! la pintade n'y était plus'. Elle s'était envolée dans le jardin du procureur. — Suzanne l'aperçut au travers des barreaux de la [grille, et, ouvrant timidement la porte, elle demanda à njiss Barbara, qui se promenait lentement dans une allée, la permission d'entrer et de prendre sa pintad<'. Rarbara, (jui se trouvait alors en proie î^ de désajiréables réflexions sur la conversation des en^ fans du villaj;e qu'elle venait d'écouter derrière l'aubépine, leva la te(e en entendant la voix de Suzanne , et d'un ton fier et de mauvaise liiimeur, elle refusa net sa requête.
— Fermez la porte, dit-elle ; vous n'avez que faire dans notre prdm-, et quant à votre pintade, je la rjarderai; elle ne fait que voler ici et nous faire du dép,i\t. Mon père m'a dit de Tatl râper et de la (garder, la première fois qu'elle y viendrait : elle y est maintenant.
A ces mots, la fille du procureur appela sa femme de chambre Betty et lui donna l'ordre d'attraper l'oiseau délinquant.
— Oh! ma pintade, ma jolie pintade! cria Suzanne, en les voyant toutes les deux pourchasser la pauvre bète épouvantée de coin en coin.
— Nous la tenons! dit Belty en la saisissant par les pattes.
— Et maintenant, payez le dommage, reine Suzanne,
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reprit Barbara d'un air insultant , ou dites adieu à votre
jolie pintade.
— -Le dommage! quel dommage ? demanda Suzanne. Dites-moi ce qu'il faut payer?
■ — Un scheling,dit Barbara.
— Oh! si un demi-scheling pouvait suffire I Je n'aî qu'un demi-scbeling au monde; le voici.
— Ce n'est pas assez, dit Barbara, en lui tournant le dos.
— Mciis écoutez-moi un instant, cria Suzanne. Laissezrnoi du moins chercher l'endroit où elle a fait ses œufs. Je n'en veux qu'un pour le souper démon père; vous garderez tous les autres.
— Et que nous fait h nous votre père ou son souper ? Est-iî donc si délicat qu'il ne puisse manger autre chose que des œufs de pintade? Si vous voulez avoir votre pintade et ses œufs, payez le dommage, et vous les aurez.
— Je n'ai qu'un demi-scheling , et vous dites que ce n'est pas assez, répliqua Suzanne avec un soupir, en voyant sa favorite qui se débattait en vain et criait entre les mains serrées de la femme de chambre.
Suzanne s'en alla désolée. Devant la porte de son père, elle aperçut Rose qui venait la chercher.
— Ils sont tous à l'aubépine et je suis venue te chercher. Nous ne pouvons rien faire sans toi, chère Suzanne, lui dit -elle, en accourant à sa rencontre dès qu'elle l'eut aperçue. Tu as été nommée reine de mai, viens, hâte-toi. Mais qu'as-tu donc? Pourquoi as-tu l'air si triste?,
— Ah ! dit Suzanne, ne comptez pas sur moi; je ne puis aller vous trouver; mais, ajouta-t-elle, en montrant du doigt les oreilles d'ours de son jardin, cueille ces fleurs pour la petite Mary, je les lui ai promises. Tu lui diras aussi que les violettes sont au pied de la b^iie qui est en face de la barrière, à droite en allant à l'église. Adieu! ne
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songez plus à moi. — Je ne puis y aller. — Je ne puis rester plus loiiji^-temps , mon père a besoin de moi.
— Mais ne détourne pas la tête; je ne veux pas le retenir; dis-moi seulement ce que tu as, demanda son amie en la suivant chez elle.
— Oh! rien! peu de chose, du moins, reprit Suzanne. J'étais seulement pressée d'avoir un œuf de ma pintade pour mon père, et je n'en ai pas, voilà ce qui me contrarie. ^Oh! bien sûr, je lui couperai les ailes A la méchante bête; elle ne pourra plus voler par-dessus la haie. — Mais ny pensons plus, ajouta-t-elle en essuyant une larme.
Lorsque Rose eut appris, ainsi que les parens de Suzanne, que l'oiseau favori de son amie était retenu captif par la fille du procureur, elle se récria avec la chaleur d'une honnête indi{înation, et courut aussitôt raconter l'histoire ù ses compagnons.
— Barbara! Oh! tel père, telle fille, sï'cna le fermier Priée, en sortant de l'attitude pensive où il était resté plongé, et en rapprochant son siège de sa femme. — Tu as vu que quelque chose allait mal, femme? lui dit-il. Je vais tout te conter.
Comme il baissait la voix en parlant ainsi, Suzanne crut qu'elle ne devait pas écouler ce qu'il allait dire, et recula sa chaise pour ne pns entendre.
■ — Suzanne, ne l'en va pas; assieds-toi là, ma petite Suzanne, lui dit-il en lui faisant de la place sur sa chaise. Tu as dû me trouver un peu brusque, lorsque je suis rentré ce soir; mais j'avais bien sujet d être contrarié, comme tu vas voir.
— Il y a quinze jours environ, femme, tu sais, on tirait à la milice à Shrewsbury. Il ne me manquait alors que dix jours pour avoir atteint mes quarante ans, et le procureur me dit que j'étais un niais de ne pas m'arrangcr de manière à me présenter comme exempt d'âge ; mais la vérité
est la vérité, et j'ai pensé qu'il valait mieux la dire en toute circonstance , quoi qu'il pût arriver. Je suis donc tombé au sort ; mais lorsque j'ai réfléchi combien il serait pénible pour vous et pour moi de nous séparer, j'ai été bien content d'apprendre que je pouvais m'en dispenser en payant dix guinées à un remplaçant. Seulement je n'avais pas les dix guinées, car, tu sais, nous n'avons pas eu de bonheur cette année avec nos moutons ; ils sont tous morts l'un après l'autre ; mais ce ne pouvait être une excuse. Je suis allé chez le procureur Case, et je l'ai décidé, non sans peine, à me prêter cette somme à de gros intérêts, en lui déposant le bail de notre ferme en manière de garantie. Le procureur Case est trop rusé pour moi : il a trouvé dans mon bail ce qu'il appelle une nullité. Le bail, m'a-t-il dit, ne vaut rien du tout, et il peut nous chasser de la ferme dès demain, si cela lui plaît, et cela ne lui plaira que trop, car je l'ai contrecarré dans ses projets aujourd'hui, et il a juré qu'il s'en vengerait : il n'a pas trop mal commencé déjà. Je n'en suis pas encore à la partie la plus triste de mon histoire.
Ici le pauvre fermier fit une pause, et sa femme, ainsi que Suzanne, respirant à peine, fixèrent sur lui un regard où se peignait toute leur anxiété.
— 11 faut partir, dit-il enfin avec un soupir étouffé. Je dois vous quitter dans trois jours, femme !
— Mon Dieu ! dit la pauvre femme d'une voix défaillante. Suzanne, mon amour , ouvre la fenêtre.
Suzanne courut ouvrir la fenêtre et revint aussitôt soutenir la tète de sa mère. Lorsque celle-ci se trouva un peu mieux, elle pria son mari de continuer son histoire et de ne lui rien cacher.
Le fermier n'avait aucune envie de rien cacher à une femme qu'il aimait si tendrement; mais tout ferme qu'il était et fidèle à sa maxime, qu'il fallait toujours dire la
SIMPLE SUZANNE. Il
vérité en toute circonstance, la voix lui manqua, et ce ne fut pas sans de pénibles efforts qu'il parvint à dire toute la vérité dans ce moment.
Voici ce qui était arrivé. Case avait rencontré le fermier Price qui revenait en sifflant d'un champ nouvellement défriché. Le procureur, lui, revenait de dîner à TAbbaye. C'était la résidence de la famille d'un riche baronnet du voisinage, dont M. Case avait été régisseur. Le baronnet était mort soudainement , et ses propriétés étaient passées, avec ses titres, sur la tête d'un plus jeune frère, qui venait d'arriver au pays, et auquel M. Case s'était empressé de rendre ses devoirs, dans l'espoir de se concilier ses bonnes grâces. Il se flattait d'obtenir sans peine la continuation de cette gestion lucrative, et, dans cette assurance, il se croyait permis de prendre le ton d'un mailre envers les fermiers de l'Abbaye, surtout envers celui d'entre eux qui était son débiteur et dont le bail était entaché de nullité.
Accostant donc le fermier d'un air hautain , il débuta ainsi : — Fermier Price , un mot s'il vous plaît : marchez auprès de mon cheval et écoutez-moi. Vous avez changé d'opinion, j'espère, au sujet de ce morceau de terre qui est au coin de mon jardin?
— Comment cela, M. Case? dit le fermier.
— Comment , dites-vous? Eh quoi ! ne m'avez-vous pas fait entendre que ce terrain ne m'appartenait pas , lorsque j'ai manifesté l'autre jour, devant vous, l'intention de le comprendre dans mon enclos ?
— C'est vrai, dit Price, et je pense encore de même.
Surpris et irrité du ton ferme de cette réponse, le procureur fut sur le point de jurer qu'il s'en vengerait ; mais il retint toute expression imprudente, qui aurait pu témoigner contre lui plus tard en justice.
— Mon bon ami U. Price , lui dit-il d'une voix douce et avec un sourire forcé, mais le visage pâle de la colère qu'il
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étouffait, je me vois dans la nécessité de vous réclamer la somme que je vous ai prêtée il y a quelque temps ; vous voudrez bien prendre note qu'il me la faut pour demain matin. Je vous souhaite le bonsoir. Vous avez cet argent tout prêt, je le présume?
— Non, dit le fermier, je n'en ai pas la première guinée, mais John Simpson, mon remplaçant, n'a pas encore quitté le village; je vais lui demander de me rendre cette somme, et je partirai moi-même pour la milice, s'il le faut ; j'y suis décidé.
Le procureur était loin de s'attendre à une semblable résolution ; il représenta d'un ton hypocrite au fermier qu'il n'avait pas intention de le pousser à une pareille extrémité , et que ce serait le comble de la folie que de se jeter ainsi, sans sujet, la tête contre un mur. Vous ne vouliez point prendre ce coin de terre pour votre jardin , Price? lui dit-il.
— Moi ! dit le fermier, il ne m'appartient point: je ne prends jamais ce qui n'est pas à moi.
— C'est vrai , c'est juste et très-convenable , dit M. Case, mais alors vous n'avez aucun intérêt relativement à la terre en question.
— -Aucun.
^^Eh bien ! pourquoi donc vous montrer si raide à ce sujet, Price ? Tout ce que je vous demande est de dire
— Que ce qui est noir est blanc, n'est-ce pas ? Eh bien! c'est ce que je ne ferai jamais, M. Case. Cette pelouse ne vaut pas la peine d'en parler ; mais elle n'est ni à vous ni à moi. Depuis que cette route est faite, elle a toujours appartenu à la paroisse , et personne ne s'en emparera de mon consentement. La vérité est la venté, et il faut toujours la dire: la justice est la justice, et il faut qu'elle se fasse, M. le procureur.
— Et la loi est la loi , M, le fermier, et nous la ferons
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exécuter à vos dépens, s'écria le procureur exaspéré par Findomptable fermeté de ce Hampden de village.
A ces mots ils se séparèrent. — Mais l'exaltation généreuse et le vertueux orgueil qui avaient soutenu le courage de notre héros ne pouvaient toutefois le rendre insensible. Pendant qu'il se retirait chez lui, bien des réflexions mélancoliques oppressaient son cœur. Il passa devant sa porte d'un pas résolu néanmoins, et se rendit au village pour parler à l'homme qu'il avait engagé comme remplaçant. Il le trouva , lui raconta ce qui se passait. Heureusement cet homme n'avait pas dépensé son argent qu'il rendit sans difficulté, en réfléchissant que beaucoup d'autres fermiers des environs avaient aussi tiré A la milice, et qu'ils seraient charmés de lui donner le même prix ou peut-être plus encore pour servir à leur place.
Dès que Price eut l'argent entre les mains, il se dirigea vers la maison du procureur, entra tout droit dans son cabinet, et, déposant la somme sur son bureau : — Voici vos dix guinées, M. le procureur, lui dit-il : comptez-les. Maintenant nous sommes quittes.
— Non, pas encore, dit le procureur en faisant résonner ïes guinées dans sa main d'un air triomphant. Nous vous donnerons un avant-goCit de la loi, mon bon monsieur, ou je serai bien trompé. Vous oubliez la nullité de votre bail, que j'ai lu en sûreté dans mon bureau.
— Ah! c'est vrai, mon bail, s'il vous plaît? dit le fermier qui allait oublier de le demander, sans l'imprudente menace du procureur. Rendez-moi mon bail, M. Case. Je vous ai payé, vous n'avez pas le droit de garder mon bail plus long-temps, qu'il soit bon ou mauvais.
— Pardonnez-moi , reprit le procureur en fermant son bureau et en mettant la clef dans sa poche. La possession vaut titre, mon honnête ami, s'écria-t-il en frappiuit le bureau de sa main. Bonsoir. Je ne puis en conscience ren-
dre à un fermier un bail dans lequel j'ai découvert une nullité capitale. Il est de mon devoir de le montrer à celui qui m'emploie , ou , en d'autres termes , au nouveau propriétaire dont j'ai de bonnes raisons de croire que je serai l'agent. — Vous vous repentirez de votre obstination, M. Price! Votre serviteur, monsieur.
Price se retira tristement , mais sans être intimidé.
Lorsque Suzanne eut entendu l'histoire de son père, elle oublia tout'à-fait sa pintade, et son ame entière ne s'occupa que de sa pauvre mère qui , malgré ses plus grands efforts , ne pouvait supporter le choc de ce nouveau coup de la fortune. Au milieu de la nuit elle appela Suzanne. La fièvre avait augmenté depuis quelques heures; mais vers le matin elle s'abattit , et la malade tomba dans un profond sommeil en tenant la main de Suzanne fortement serrée dans les siennes.
Suzanne restait debout, immobile, et n'osait respirer de peur de troubler son repos. La chandelle posée près du lit était presque entièrement consumée : l'ombre vacillante du grand fauteuil d'osier voltigeait, s'alongeait, paraissait et disparaissait à mesure que la flamme s'élevait ou s'abaissait sur la bobèche. Suzanne eut peur que l'odeur désagréable du lumignon n'éveillât sa mère , et dégageant doucement sa main , elle s'avança sur la pointe du pied pour éteindre la lumière. Tout était silencieux : le crépuscule du matin avait répandu ses demi-teintes sur tous les objets; le soleil se levait lentement, et Suzanne, debout devant la fenêtre, contemplait ce magnifique spectacle à travers les vitraux en losange enchasssés dans le plomb de la modeste croisée. Quelques oiseaux commençaient à gazouiller : Suzanne prêtait l'oreille à leurs chants joyeux, lorsque sa mère fil un mouvement et prononça quelques paroles inintelligibles. La jeune fille suspendit son tablier devant la fenêUe pour intercepter le jour; à ce moment
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elle entendit les sons d'une musique lointaine qui paraissait venir du village. Le son s'approcha, et Suzanne reconnut que c'était Philippe qui jouait du fifre et du tambour : elle distingua ensuite la voix de ses joyeuses compagnes qui chantaient en l'honneur de mai , et bientôt elle les aperçut se dirigeant vers sa demeure avec des branches d'arbres et des guirlandes de fleurs à la main. Elle ouvrit doucement le loquet de la porte et courut au devant de ses amis.
— ^La voilà! c'est Suzanne! c'est la Reine de Mai! s'écrièrent-ils tous avec joie.
— Voilà ta couronne, lui dit Rose en s'avançant. Mais Suzanne posa un doigt sur ses lèvres et montra
la fenêtre de sa mère. — Le fifre de Philippe se tut aussitôt.
— Merci, dit Suzanne, ma mère est malade, je ne puis la quitter. — -Puis elle ôla doucement la couronne de sa tête, pendant que ses compagnes lui demandaient qui la porterait à sa place.
— Veux-tu me remplacer, chère Rose ? dit-elle en posant la couronne sur la tête de son amie. — C'est une charmante matinée de mai, ajouia-t-elle avec un sourire. Adieu : nous n'entendrons plus vos voix ni le fifre lorsque vous aurez tourné le coin du village ; ainsi vous n'aurez besoin de vous taire que jusque-là, Philippe.
— Je me tairai tout le jour, dit Philippe ; je n'ai plus envie de jouer.
— Adieu, pauvre Suzanne; c'est bien dommage que tu ne puisses venir avec nous, s'écrièrent tous les enfans.
La petite Mary courut après Suzanne jusqu'à la porte de sa chaumière. — J'oubliais de te remercier, dit-elle, pour tes oreilles d'ours; vois comme elles sont belles ! Sens aussi comme ces violettes ont bonne odeur à mon côté , et puis embrasse-moi vite, carje vais être laissée derrière!
Suzanne embrassa la petite fille toute haletante et retourna doucement au chevet de sa mère.
— Comme cette enfant est reconnaissante envers moi pour les simples fleurs que je lui ai données ! — Et moi je "ne serais pas reconnaissante envers une aussi bonne mère ? se dit Suzanne en se penchant sur la pâle fijïure de la fermière endormie.
Le tricot de sa mère gisait inachevé sur une table auprès du lit; Suzanne s'assit sur son fauteuil d'osier et reprit la maille où elle en était restée la veille.
— C'est elle qui m'a appris à tricoter, qui m'a enseigné tout ce que je sais , pensa Suzanne ; et ce qui vaut mieux encore , elle m'a depuis long-temps appris à l'aimer et à désirer de lui ressembler.
La mère, en s'éveillant, se trouva un peu rafraîchie par son paisible sommeil , et voyant combien la matinée était belle : — J'ai rêvé , dit-elle , que j'entendais de la musique, mais le tambour me faisait peur, parce que c'était le signal du départ de mon mari, qu'un régiment de soldats entraînait par force , en le menaçant de la pointe de leurs baïonnettes. Mais ce n'était qu'un rêve, Suzanne : je me suis éveillée , et depuis j'ai dormi du plus profond sommeil.
Qu'il est pénible de se réveiller au souvenir de l'infortune! Peu à peu la pauvre femme rassembla ses idées éparses et se rappela les circonstances du soir précédent. Elle ne fut bientôt que trop certaine d'avoir entendu, des lèvres mêmes de son mari , ces mots terribles : « Je dois vous quitter dans trois jours. » Et elle eût voulu dormir encore et croire que c'était un rêve.
— Mais il manquera de mille choses ! dit-elle en se soulevant tout-à-coup. Il faut que je lui prépare son linge. Mon Dieu ! j'ai peur qu'il ne soit trop tard ! Suzanne,ponrquoi m'as-tu laissé dormir si long-temps?
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— Tout sera prêt, bonne mère, ne vous tourmentez pas ainsi, dit Suzanne.
Et en vérité la pauvre femme était peu en état de se tourmenter ni de rien faire en ce moment. L'activité industrieuse et affectionnée de Suzanne n'avait jamais été aussi utile. Elle comprenait si vile, exécutait si ponctuellement et agissait avec tant de prudence , lorsqu'elle était abandonnée à sa propre discrétion , que sa mère n'avait aucune peine à la diriji^er : elle disait que Suzanne n'en faisait jamais trop ni trop peu.
La jeune fille était occupée à raccommoder le linge de son pL're, lorsque Rose vint frapper doucement à la fenêtre et la prier de soriir.
— Comment va ta mère d'abord? lui demanda Rose en la voyant.
— Elle est mieux, merci.
— Tant mieux ! j'ai aussi de bonnes nouvelles à l'annoncer. — Tiens , dit-elle en lui montrant un gant dans lequel il y avait beaucoup de pièces de monnaie : avec cela nous aurons la pintade ; nous en sonmies tous convenus. C'est l'argent qui nous a été donné ce matin dans le village pour la fêle de mai : à chaque porte nous avons reçu une pièce d'argent. — Vois comme on s'est montré généreux ! il y a là douze schelings, pas moins que ça. Mjinlenanl nous pouvons braver miss Barbara. Tu n'auras pas besoin de quitter le lit de ta mère: je vais moi-même chez la fille du procureur, et dans dix minutes tu reverras ta pintade.
Rose courut, enchantée de sa commission et toute impatiente de conclure celte affaire.
La femme de chambre de miss Barbara , Belly, fut la première personne qu'elle put voir chez le procureur. Rose insista pour parler à miss Barbara elle-même : elle fut alors introduite dans une salle où la jeune demoiselle
était occupée â lire un roman poudreux, qu'elle s'empressa de cacher sous un tas de paperasses.
— Mon Dieu! ma chère, comme vous m'avez fait peurl dit-elle à sa femme de chambre. — Mais en apercevant Rose par derrière , elle prit un air dédaigneux. — Ne pouviez-vous pas dire que je n'y étais pas, Betty? — Eh bien! mon enfant, qui vous amène ici? quelque chose à emprunter ou à demander, je suppose?
Puisse tout ambassadeur, représentant d'une aussi bonne cause , répondre avec autant de dignité et de modération que le fit Rose en cette circonstance.
— La personne qui m'envoie, dit-elle, n'a rien à emprunter ni à demander de vous , et j'ai de quoi payer toute la valeur de ce que je suis chargée de vous réclamer. — Je crois que voilà un excellent scheling, ajouta-t-elle en tirant sa bourse bien garnie. Si vous ne le trouvez pas bon, je puis vous en offrir un autre; et maintenant soyez assez bonne pour me rendre la pintade de Suzanne : c'est en son nom que je viens la réclamer.
— Peu m'importe au nom de qui vous veniez, répondit Barbara, mais vous ne l'aurez pas. — Reprenez votre scheling, s'il vous plaît; j'aurais consenti à recevoir un scheling hier , si on l'avait payé en temps utile : mais j'ai dit à Suzanne que, si elle ne me payait tout de suite, je garderais sa pintade, et je la garderai, je vous le promets. Vous pouvez retourner le lui dire.
Pendant que Rose entamait la négociation , la fille du procureur avait mesuré la capacité de sa bourse du coin de l'œil, et sa pénétration avait calculé qu'il devait s'y trouver au moins dix schelings. En s'y prenant avec adresse , elle avait l'espoir que la pintade lui vaudrait au moins la n».oitié de ce trésor.
Rose qui était irop vive et qui n'était pas de force, comme elle le pensait , à lutter contre la ruse et la basse
SIMPLE SCZA^^VE. 19
cupidité de Barbara, sccria imprudemment: — Quoi qu'il nous en coule, nous sommes résolus de recouvrer la favorise de Suzanne: si un scheling n'est pas assez, prenezen deux , et si deux ne suffi-sent pas , prenez-en trois.
Les trois schelings rendirent un son bien séduisant, en tombant sur la table Tun après l'autre, mais Barbara dit froidement : — Trois schelings ne sont pas assez.
— N'avez-vous pas de conscience, miss Barbara! Eh bien ! prenez-en quatre.
Barbara secoua la tète. Un cinquième scheling fut aussitôt offert — Mais Bab, qui voyait combien elle avait beau jeu , garda froidement le plus cruel silence.
Rose continua vivement d'ajouter scheling sur scheling, jusqu'à ce qu'enfin la bourse se trouva vide. Les douze schelings brillaient semés sur la table. — L'avarice de Barbara fut émue : elle consentit à recevoir la rançon de la captive.
Rose poussa l'argent devant elle; mais se rappelant alors qu'elle agissait au nom de ses commettans plutôt qu'au sien , et doutant qu'elle eût de suffisans pouvoirs pour conclure un aussi extravagant marché , elle rassembla les pièces du trésor public, et, devenue prudente avant qu'il fût trop tard , elle fit observer qu'elle devait d'abord aller consulter ses amis.
Ses généreux amis s'étonnèrent de la basse cupidité de Barbara, mais d'un commun accord ils déclarèrent qu'ils consentaient volontiers à céder jusqu'au dernier farthing de leur trésor. Ils se rendirent en corps auprès de Suzanne, pour lui annoncer leur résolution.
— Prends notre bourse , lui dirent-ils et fais-en ce que tu voudras.
Et sans attendre un seul mot de remercîment , ils s'en allèrent en laissant Rose pour conclure la négociation relative au rachat de la pintade.
II y a une cerlaine manière d'accepter une faveur qui prouve la véritable noblesse de l'ame. Beaucoup de personnes savent donner , bien peu savent recevoir convenablement un cadeau.
Suzanne fut touchée , mais non surprise de la bonté de ses jeunes amis : elle reçut la bourse avec autant de simplicité que TofFre lui en était faite.
— Eh bien! dit Rose, faut-il aller chercher la pintade?
— La pintade ! répéta Suzanne en sortant de la rêverie oîi l'avait plongée la contemplation de la bourse. Certainement je désire bien revoir ma jolie pintade! mais je n'y pensais pas en ce moment : je songeais à mon père.
Suzanne avait entendu souvent répéter à sa mère dans le cours de cette journée qu'elle voudrait bien avoir assez d'argent pour payer John Simpson , afin qu'il put remplacer son mari à l'armée. — Celte somme est bien peu de chose, pensait-elle, mais encore elle peut être utile à mon père. — Elle confia ses réflexions à Rose et conclut en disant d'un ton résolu que puisque l'argent lui avait été donné pour en disposer comme il lui plairait, elle voulait le donner à son père.
— Il est tout à toi, ma chère Suzanne, s'écria Rose avec un regard qui exprimait vivement son approbation. Voilà un trait bien digne de toi ! Je suis pourtant fâchée que miss Barbara garde encore ta pintade. Je ne voudrais pas être à sa place pour toutes les pintades, ni pour tous les trésors du monde. Mais, j'en répondrais, cette pintade ne lui portera pas bonheur, et tu seras heureuse, toi, même sans avoir ta favorite , car tu es bonne. Laisse-moi venir t'aider aujourd'hui, continua-t-elle, en examinant l'ouvrage de son amie. Je n'ai pris goût au travail que depuis que j'ai travaillé avec toi, et si tu as quelques raccommodages à faire, je n'oublierai mon dé ni mes ciseaux, ajouta-t-elle en riant , comme j'avais coutume de le faire,
SIMPLE SCZiNNE. 21
lorsque j'étais encore une petite faine'ante. Je t'assure que je manie bien l'aiguille à présent : mets-moi à l'épreuve.
Suzanne assura son amie qu'elle ne doutait nullement de l'agilité de son aiguille et qu'elle accepterait volontiers ses services si malheureusement dXt n'avait terminé tout l'ouvrage qu'elle avait à faire pour le moment. — J'aurai beaucoup d'occupation demain , ajouta-t-elle , mais je ne veux pas te dire ce que j'aurai à faire, car j'ai peur de ne pas réussir : si je réussis, j'irai te l'annoncer tout de suite, parce que tu en seras bien contente.
Suzanne qui prétait toujours une grande attention û ce que lui montrait sa mère, et qui l'avait aidée souvent à cuire le pain et les gâteaux pour la famille de l'Abbaye, avait conçu le projet hardi , mais non téméraire, de tenter elle-même une fournée de pain. Un des domestiques de l'Abbaye avait couru tout le village dans la matinée pour se procurer du pain, et n avait pu en trouver de tolérable. La dernière fournée de mistriss Price n'avait pas réussi par manque de bonne levure; la pauvre femme n'était pas assez forte pour en essayer une autre^ et lorsque l'apprenti de la brasserie était venu lui dire qu'il y avait à la fabrique de la levure de bière toute fraîche, elle l'avait remercié et avait dit en soupirant qu'elle ne pourrait lui être d'aucua usage, parce qu'elle était trop malade pour travailler. Suzanne demanda timidement la permission d'essayer sa main, et sa mère ne voulut pas la refuser. Elle se mit donc à l'ouvrage avec la plus grande circonspection, et lorsque son pain fut tiré du four le lendemain matin, il était excellent ; sa mère le lui dit du moins, et c'était un bon juge. Le pain fut aussitôt envoyé à TAbbaye, et comme la famille du baronnet n'en avait pas goùlé de bon depuis son arrivée au pays, elle ne tarit pas en éloges sur celui de Suzanne. On demanda à la femme de charge qui pouvait avoir fait de si bon pain, et Ton apprit avec quelque surprise que
•22 CONTES DES FAMIttES.
c'était Tœuvre d'une jeune fille de douze ans. La femme de charge, qui avait connu Suzanne toute petite, fut enchantée d'avoir une occasion de parler en sa faveur.
— C'est la petite créature la plus industrieuse qu'il y ait au monde, madame, dit-elle à sa maîtresse : je l'appelle petite, quoiqu'elle ne le soit plus à présent, car elle est grande, élancée et bien gentille aussi; et j'en suis charmée, car gentillesse et bonté vont bien ensemble , comme on dit, et d'ailleurs elle ne pense pas plus à sa jolie figure que moi à la mienne, madame — et puis elle se respecte ellemême , madame , autant que vous-même ; elle est toujours propre et bien rangée, et ne sort jamais sans sa mère ou quelque personne respectable, comme une fille sage qu'elle est. Aussi sa mère en raffolle, et j'en ferais autant, si j'avais une fille comme elle. Elle a aussi deux petits frères qu'elle traite avec la plus grande bonté, et Philippe, mon garçon, prétend qu'elle leur apprend à lire mieux que la maîtresse d'école avec une patience et une bonté charmantes. Mais excusez, madame; je ne sais pas m'arrêter lorsque je me mets à parler de Suzanne.
— Vous en avez bien dit assez pour exciter ma curiosité, dit sa maîtresse; faites-la venir tout de suite, je vous prie; nous pourrons la voir avant d'aller à la promenade.
La bonne femme de charge dépêcha aussitôt son Philippe à Suzanne. Celle-ci n'était jamais dans un état tel qu'elle eût besoin de longs préparatifs pour obéir à une invitation de ce genre. Elle avait travaillé beaucoup, il est vrai; mais quand on a de l'ordre et du soin, on peut travailler et se tenir propre en même temps. Elle mit son chapeau de paille de tous les jours et accompagna la mère de Rose , qui se rendait à l'Abbaye pour y porter de la mousseline qu'on lui avait demandée.
La modeste simplicité de Suzanne et les questions pleines de bon sens et de converti nce qu'elle fit aux réponses qui
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lui furent adressées charmèrent les dames de TAbbaye , qui étaient capables d^apprécier ces qualités simples et naturelles.
Sir Arthur avait deux sœurs pleines de raison et de bonté ; miss Lucy et miss Alice Somers n'étaient pas du nombre de ces belles dames qui se trouvent malheureuses dès qu'elles sont à la campagne; elles n'étaient pas non plus de ces femmes à la nature tracassière qui se mêlent à tout propos des affaires de leurs pauvres voisins, par pure envie de dominer ou parce qu'elles n'ont rien de mieux à faire. Elles étaient généreuses, mais sensées, et tout en cherchant à répandre le bonheur autour d'elles, elles n'exigeaient point que leurs obligés fussent heureux, précisément à leur propre manière. Avec de semblables dispositions et secondées par un frère éclairé, qui sans avoir la prétention de diriger ses sœurs, s'empressait toujours de les aider dans leurs efforts pour faire le bien, on pouvait concevoir un espoir fondé que le voisinage des dames de l'Abbaye serait une bénédiction pour les pauvres villageois au milieu desquels elles étaient venues s'établir.
Aussitôt que les sœurs de sir Arthur eurent parlé A Suzanne, elles firent appeler leur frère; mais il était en affaire dans son cabinet avec un étranger. Suzanne était impatiente de retourner auprès de sa mère, et les dames ne voulurent pas la retenir. Miss Lucy lui dit avec un sourire, lorsqu'elle prit congé d'elles , qu'elles iraient la voir chez elle le lendemain soir à six heures.
Il n'était pas possible qu'un événement aussi grave que la visite de Suzanne à l'Abbaye pCit rester long-temps ignoré de Barbara Case et de sa bavarde femme de chambre. Elles épièrent avec impatience le moment de son retour, afin de pouvoir satisfaire leur curiosité.
— La voici qui entre dans son jardin , dit Bab : j'y cours, et dans une minute je saurai tout.
Bab pouvait descendre sans honte, toutes les fois que cela convenait à ses projets, de la hauteur de son orgueil insolent , à la bassesse de la plus plate familiarité.
Suzanne cueillait des épinards et du cerfeuil pour le bouillon de sa mère.
— Eh bien! Suzanne, lui dit Bab qui s'était glissée auprès d'elle sans en être aperçue, comment cela va-t-il chez TOUS aujourd'hui?
— Ma mère est mieux aujourd'hui , mademoiselle , je vous remercie, répliqua Suzanne d'un ton froid, mais poli.
— Mademoiselle! bonne Suzanne, comme vous êtes devenue polie tout-à-coup! reprit Bab en faisant un signe à sa servante. On voit bien que vous avez vu la bonne compagnie ce matin. — Voyons, Suzanne, dites-nous un peu comment votre visite s'est passée ?
— Avez-vous vu ces dames elles-mêmes, ou bien est-ce seulement la femme de charge qui vous a mandée? dit Betty.
— Dans quelle pièce ètes-vous entrée ? continua Bab. Avez-vous vu sir Arthur, ou ses sœurs?
— J'ai vu ses sœurs.
— Là, elle a vu miss Somers! Betty, il faut que je sache tout. Ne pouvez-vous cesser un moment de cueillir ces herbes pour causer un peu avec nous , Suzanne ?
— Je ne puis rester plus long-temps , miss Barbara : ma mère attend son bouillon et je suis pressée.
A ces mots , Suzanne rentra chez elle.
— Mon Dieu, sa tère est pleine de bouillon à présent, dit Bab à sa femme de chambre : elle ne songe pas à autre chose , quoiqu'elle ait vu le grand monde. Papa peut bien l'appeler simple Suzanne, car simple elle est et simple elle restera toujours. Pour moi , elle me paraît stupide, ou peu s'en faut; mais quoi qu'il en soit, simple ou non, je saurai bien en tirer ce que je veux savoir; elle pourra bien parler à la fin, lorsqu'elle aura terminé sa
grande affaire du bouillon. J'entrerai lui demander des nouvelles de sa mère ; cette politesse la mettra en belle humeur tout de suite.
Barbara suivît Suzanne dans sa chaumière et la trouva occupée de la grande affaire du bouillon.
• — Est-il prêt? dit Bab en jetant un coup-d'œil dans le pot qui était sur le feu. Quelle odeur savoureuse! Je vais attendre que vous le portiez à votre mère, afin de savoir d'elle-même comment elle va.
• — Voulez- vous avoir la bonté de vous asseoir, dit simple Suzanne avec un sourire, car elle avait alors tout-à-fait oublié sa pintade. Je ne fais que d'y jeter le cerfeuil; mais il sera bientôt prêt.
En attendant, Bab se mit à questionner Suzanne de toutes façons ; elle fut très-contrariée pourtant de ne pouvoir apprendre exactement quelle était la toilette des dames de l'Abbaye, ni ce qu'il y avait de préparé pour le dîner du baronnet : elle se montra surtout curieuse au dernier point de savoir ce que miss Lucy avait entendu , en disant qu'elle viendrait chez mistriss Priée dans la soirée : — Que croyez- vous qu'elle ait voulu dire? demanda-t-elle à Suzanne.
— Je crois qu'elle a voulu dire ce qu'elle a dit, répliqua Suzanne, qu'elle viendrait ici ce soir.
— Oh! c'est aussi clair que le jour, reprit Barbara. Mais que pensez-vous qu'elle ait voulu dire encore? Vous savez, on ne pense pas toujours exactement ce qu'on dit.
— Quelquefois, dit Suzanne avec un malin sourire qui convainquit Barbara que ce n'était point une imbécile.
— Quelquefois ^ répéta Barbara en rougissant. Je suppose alors que vous avez deviné à peu près ce que miss Somers a voulu dire ?
— Non, dit Suzanne, je ne pensais pas à miss Somers lorsque j ai dit quelquefois.
S6 CONTES DES FAMIllES.
— Comme ce bouillon a bonne mine! reprit Barbara après un silence.
Suzanne avait versé le bouillon dans une tasse, et son odeur savoureuse frappait l'odorat de la manière la plus agréable. Elle le goûta et y mit un peu de sel , puis un peu plus encore, jusqu'à ce qu'elle le crût tout-à-fait du goût de sa mère.
— Ne voulez-vous pas une cuillère? dit Suzanne toute tremblante de l'ample gorgée que Bab aspirait bruyamment.
— Une cuillère! répéta Barbara furieuse, en déposant la tasse sur la table. La première fois qu'il m'arrivera de goûter votre bouillon, je vous permets de m'accabler d'injures; et si je mets jamais les pieds ici , vous pouvez êire envers moi aussi impertinente qu'il vous plaira. Prends une cuillère^ Médor! Voilà ce que vous vouliez dire, n'est-ce pas ? s'écria-t-elle en se précipitant hors de la maison.
Suzanne resta frappée de surprise au commencement de ce discours; mais ces derniers mots lui éclaircirent tout le mystère.
Quelques années auparavant, lorsque Suzanne était encore toute petite et pouvait à peine parler, un soir qu'elle était à manger devant sa porte une tasse de lait et de pain pour son souper, un gros dogue s'approcha d'elle et mit sans façon son nez dans la tasse. Suzanne voulait bien que son favori prît part à son modeste repas; mais comme elle mangeait avec une cuillère, et lui avec sa large gueule, elle s'aperçut bientôt que Médor en aurait plus que sa part, et du ton simple d'une invitation : — Prends une cuillère, Médor! lui dit-elle. Ce mot devint proverbial dans le village : les camarades de Suzanne le répétaient et l'appliquaient souvent, toutes les fois que Tun d'eux réclamait plus que sa part de quelque chose de bon. La fille du procureur, qui n'était pas*encore miss Barbara, mais Bab
SIMPLE SrZ\!Vl\E. ff
tout uniment, et qui jouait avec tous les enfans du voisinage, avait vu souvent ses tentatives de partage injuste réprimées par l'application du proverbe de Suzanne. En grandissant, Suzanne avait oublié ce mot enfantin; mais le souvenir en vivait encore dans l'esprit rancunier de Bar» bara, et c'est à ce mot qu'elle soupçonnait Suzanne défaire allusion lorsque celle-ci lui avait offert une cuillère pour goûter son bouillon.
— Là, mademoiselle! lui dit sa servante lorsqu'elle vit revenir sa maîtresse toute rouge de colère ; pourquoi aussi lui avez-vous fait l'honneur de mettre le pied chez elle? Qu'aviez-vous besoin de lui demander des nouvelles de l'Abbaye, lorsque vo!re papa y est resté toute la matinée et qu'il peut vous apprendre tout ce que vous désirez savoir?
Barbara ne savait pas que son père était allé à TAbbaye , car le procureuv Case faisait mystère, même à sa famille, de ses courses du matin. Il défendait qu'on lui demandât où il allait, ou bien d'où il venait, et ce mystère mémo rendait ses domestiques bien plus curieux de le savoir.
Sa fille, dont il ne se défiait pas assez à cause de sa jeunesse, avait souvent l'art de le taire parler sur ses visites. Elle courut au cabinet de son père; mais, en voyant sa figure, elle connut tout de suite que ce n'était pas le moment de le questionner. Il tenait sa plume dans sa bouche, et sa perruque noire était posée de travers sur son front fortement contracté. Sa perruque était toujours jetée ainsi de travers toutes les fois qu'il était dans ses humeurs noires. Barbara qui ne savait pas supporter, comme Suzanne , la mauvaise humeur de son père par affection ni par douceur de caractère, et qui ne le caressait toujours que par artifice, fit tout son possible pour découvrir le sujet de ses contrariétés, et lorsqu'elle se fut convaincue qu'elle n'y parviendrait pas, elle alla le dire à sa femme de cham-
28 CONTES DES FAMIltES.
bre, en se plaigfnant que son père était de si mauvaise humeur qu'il en était insupportable.
Il est vrai de dire que le procureur Case n'était pas dans la plus agréable situation du monde ; car il n'était aucunement satisfait de sa visite du matin à l'Abbaye. Sir Arthur Somers, le nouveau propriétaire, ne lui convenait nullement , et il commençait à craindre que lui aussi ne convint pas à sir Arthur. Il avait de bonnes raisons pour en douter.
Sir Arthur Somers était un jurisconsulte habile et un parfait honnête homme. Ceci semblait à notre procureur une contradiction manifeste : dans le cours de sa pratique, ce cas ne s'était pas encore présenté; il manquait donc absolument de précédens pour régler sa conduite avec le baronnet.
C'était un homme d'esprit et d'éloquence, mais plein de franchise et d'humanité. Le procureur ne pouvait croire que cetle bienveillance fût autre chose qu'une finesse plus habile, et cette franchise lui parut le comble de l'art dès la première minute ; il la méprisa bientôt après comme un signe caractéristique de folie. Bref, il n'avait pu décider encore si c'était un honnête homme ou un fripon. Il avait déjà réglé avec sir Arthur les comptes de sa dernière gestion et traité devant lui les affaires les plus épineuses, et toujours il s'était aperçu qu'il ne pouvait en imposer à sir Arthur; mais que celui-ci connût toutes les subtilités de la loi et préférât le droit chemin, voilà ce qui était encore incompréhensible pour notre procureur.
M. Case trouva l'occasion de faire quelques complimens â sir Arthur sur ses profondes connaissances en législation et sur la grande réputation qu'il s'était acquise au barreau.
— J'ai quitté le barreau, répliqua froidement sir Arthur.
Le procureur parut sincèremeent surpris qu'un avocat,
qui se faisait 3,000 livres sterling par an eût pu quitter une aussi lucrative profession.
— Je suis venu , dit-il, pour jouir des plaisirs de la vie domestique, que je préfère à toute autre, à la campagne, au milieu d'une population dont j'espère accroître le bonheur.
A ce discours, le procureur changea ses batteries en se flattant qu'il avait devant lui un homme ennemi du travail, et qui ne savait rien des affaires de la campagne. Il se mit à parler de la valeur de la terre et de baux à renouveler.
Sir Arthur voulait agrandir ses possessions et construire une route plantée d'arbres qui en fit le tour. Une carte de son domaine était étendue sur la table : la nouvelle route passait juste au milieu du jardin de Price le fermier. Sir Arthur en parut contrarié , et l'adroit procureur saisit ce moment pour l'informer que la ferme entière de Price était à sa disposition.
— A ma disposition ! comment cela? s'écria vivement sir Arthur. Je croyais que le bail n'expirait que dans dix ans. Je reverrai mes registres : peut-être me serai -je trompé.
— Vous vous êtes trompé , mon cher monsieur, et cependant vous n'avez pas tort, dit M. Case avec un sourire malin. Le bail de cette ferme a dix ans encore à courir dans un sens , et dans un autre il expire à l'instant même. En un mot, ce bail est ab origine nul et sans valeur : j'y ai découvert une nullité résolutoire; je le garantis sur mon honneur, monsieur, cet acte n'est valable pour un seul terme pas plus en équité qu'en justice.
Le procureur remarqua qu'à ces mots le regard de sir Arthur exprimait la plus profonde attention : — Je le liens ! se dit alors le rusé tentateur.
— Pas plus en équité qu'en justice? répéta sir Arthur d'un air d'incrédulité. En ètes-vous sûr, M. Case?
30 COUTES DES FAMILEES.
— Ainsi que je Tai déjà dit , monsieur, je le garantis sur Cion honneur, je le garantirais sur ma têt^.
— C'est quelque chose, dit sir Arthur en paraissant réfléchir profondément.
Le procureur continua avec Fempresscment d'un fripon qui entrevoit la possibilité de se faire un ami riche et de ruiner en même temps un ennemi pauvre. Il expliqua, avec la volubilité d'un avocat et une surabondance de termes techniques, la nature de l'erreur commise dans le bail de Price. — C'était un bail, monsieur, dit-il, fait pour la vie de Pierre Price et de Suzanne sa femme, ou de celui des deux qui survivrait, et à leurs héritiers, ou bien pour la durée de vingt années consécutives, à compter du l^'^ mai alors prochain. Or, vous voyez , monsieur, que c'est là un bail réversible, que feu sir Benjamin Somers n'avait pas le droit de faire d'après ses titres. C'est une erreur curieu c, comme vous voyez, sir Arthur; dans la rédaction de ces baux imprimés à l'avance et dont on n'a que les î)Iancs à remplir, il y a toujours quelque chance d'erreur grave. Je l'ai souvent remarqué, mais je n'en ai jamais trouvé un meilleur exemple que celui-ci dans tout le cours de ma pratique.
Sir Arthur gardait le silence.
— Mon cher monsieur, coiîtinua le procureur en le prenant par un des boulons de son habit , avez-vous quelques scrupules de vous mêler de cette affaire?
— Mais quelque peu , dit sir Arthur.
— Eh bien! je vais les dissiper en un instant. Votre nom ne paraîtra en rien; vous n'aurez rien à faire qu'à me céder le bail, dont je vous répondrai par une contre-lettre. Une fois en possession , j'agirai en mon propre et privé nom. Faut-il commencer?
— Non, vous m'en avez dit assez , répliqua sir Arthur. ' — En vérité , cette affaire est aussi claire que le jour!
SIMPLE SCZANKE. Sî
S'écria le procureur, qui s'était élevé peu à peu à un tel degré d'enthousiasme pour sa profession , que tout entier à cet espoir d'un bon procès, il oublia totalement d'observer l'impression que ses paroles produisaient sur sir Arthur.
— Vous n'omettez qu'une chose, dit sir Arthur.
— Et quoi, monsieur?
— C'est que nous ruinerons ce pauvre homme.
Case fut foudroyé par ces mots, ou plutôt par le regard dont ils furent accompagnés. Il se rappela qu'il s'était mis à découvert avant d'être certain du caractère réel de sir Arthur. Il s'adoucit et ajouta que, dans le cas dont il s'agit, il aurait eu quelque considération pour ce fermier, si ce n'eût été un homme processif et entêté.
• — Si c'est un homme processif, dit sir Arthur, je serai certes enchanté de lui faire quitter la paroisse aussitôt que possible. Lorsque vous serez rentré chez vous, voulezvous être assez bon, monsieur, pour m'cnvoyer ce bail, afin que je puisse m'éclairer par moi-même, avant de nous embarquer dans cette affaire?
Le procureur, triomphant de nouveau , se préparait à prendre congé de sir Arthur; mais il ne voulut pas opérer son départ avant d'avoir tdté le baronnet au sujet de la gestion de ses affaires.
— Je ne veux point vous fatiguer de la lecture de ce bail, dit-il à sir Arthur; je le remettrai à votre agent. A qui dois'je m'adresser?
— A moi-même , monsieur, s'il vous plaît , répliqua sir Arthur.
Les courtisans de Louis XIV ne furent pas frappés de plus d'étonnement que notre procureur, lorsqu'ils reçurent une semblable réponse du jeune monarque devenu majeur. C'était cette réponse inattendue de sir Arthur qui avait dérangé l'humeur de M. Case, qui lui avait fait
mettre sa perruque si de travers , et qui lui faisait garder un silence aussi impénétrable devant les questions répétées de la curieuse Barbara. Après avoir arpenté pendant quelque temps son cabinet de long en large en se parlant â lui-même, il conclut que la gestion devrait être certainement donnée à quelqu'un, lorsque sir Arthur irait remplir ses devoirs de membre du parlement; que cette gestion, même durant l'hiver, n'était pas chose à dédaigner, et que s'il s'y prenait bien , il pouvait s'assurer la confiance de sir Aithur. Il avait éprouvé souvent que de petit présens faits à propos avaient une influence merveilleuse sur son esprit personnel, et il jugeait des autres par lui-même. Les fermiers de rx\bbaye avaient, bien malgré eux, la constante habitude de lui faire sans cesse de petites offrandes; et il résolut de tenter le même moyen auprès de sir Arthur, dont la résolution d'être son propre agent à lui-même dénotait un caractère mesquin et même avaricieux.
Il avait entendu la femme de charge de l'Abbaye demander aux domestiques, au moment où il passait près des cuisines, où l'on pouvait se procurer de l'agneau. Elle ajouta que sir Arthur aimait beaucoup l'agneau et qu'elle voulait lui en servir un quartier.
Dès que le souvenir de ce fait lui vint en idée , il s'élança dans sa cuisine et demanda à un berger qui s'y trouvait s'il connaissait un bel agneau , gras à point , à vendre dans le voisinage.
— J'en sais un, dit Barbara; Suzanne Price a un petit agneau qui est aussi gras que vous pouvez le désirer.
Le procureur saisit ces mots avec avidité, et conçut ausâtôt le projet d'obtenir l'agneau de Suzanne pour rien. CTeût été une chose vraiment étrange qu'un procureur de son mérite et de son rang ne pût triompher de la niaiserie de simple Suzanne.
Il se mit donc en quête de sa proie; il trouva Suzanne r
SIMPLE SCZAIVNE. ^S
genoux , occupée à faire un paquet de la modeste garderobe de son père; lorsqu'elle leva la tète, au bruit de ses pas, il vit que ses yeux étaient baignés de larmes.
— Gomment va votre mère aujourd'hui, Suzanne? demanda-t-il.
— Plus mal , monsieur, mon père part demain.
— Quel malheur !
— Personne n'y peut rien, dit Suzanne avec un soupir.
— Personne n'y peut rien ! et comment le savez- vous ?
— Ohl monsieur! mon bon monsieur, s'écria-t-elle eu levant sur lui des yeux dont un rayon d'espoir venait de sécher les larmes.
— Et si vous pouviez quelque chose, vous, Suzanne? Suzanne joignit les mains dans un silence plus expressif
que la parole.
— C'est en votre pouvoir, Suzanne.
Ell-e se leva en extase.
— Que donneriez-vous bien pour garder votre père une semaine de plus auprès de vous?
— Tout ! mais je n'ai rien.
— Si, Suzanne, vous avez un agneau , reprit cet homme au cœur de bronze.
— Mon pauvre petit agneau! mais à quoi peut-il être bon? demanda naïvement Suzanne.
— A quoi un agneau est-il bon ordinairement ? n'esl-U pas bon à manger? — Mais pourquoi devenez-vous si pâle, jeune fille? Ne tue-t-on pas des agneaux tous les jours? et vous-même, ne mangez-vous pas souvent du mouton? Croyez-vous donc que votre agneau vaille mieux que les autres?
— Je ne sais pas, mais je l'aime mieux que les autres, toujours.
— Vous êtes folle, mon enfant.
— C'est moi qui le nourris de ma main ; il me suit par-
tout; j'ai toujours pris soin de lui , et c'est ma mère qui me l'a donné.
— Eh bien ! n'en parlons plus ; si vous aimez mieux votre agneau que votre père et votre mère ensemble, gardez-le : bien le bonjour.
— Oh ! restez , restez ! dit Suzanne en le retenant par le pan de son habit d'une main tremblante. — Une semaine entière, avez-vous dit? Ma mère peut avoir le temps de se rétablir. Non, je n'; ime pas mon agneau la moitié autant. ■ — Le violent combat qui se livrait dans son cœur cessa touî-à-coup, et d'un air aussi calme que sa voix : — Prenez l'agneau, dit-elle.
— Où est-il? demanda le procureur.
— Il paît dans la prairie, au bord de la rivière.
— 11 faut qu'il soit remis au boucher avant la chute du jour, souvenez-vous en bien.
— Je ne l'oublierai pas, dit Suzanne avec fermeté. Mais aussitôt que son persécuteur eut tourné le dos et
quitté la maison , la pauvre enfant s'assit et se cacha la figure dans ses miiins. Elle fut bientôt tirée de ses tristes réflexions par la faible voix de sa mère qui appelait Suzanneï de la chambre du fond où elle était couchée. Suzanne entra, mais elle n'ouvrit point les rideaux avant de s'asseoir auprès du lit.
— Es-tu là, mon amour? Tire les rideaux afin que je puisse te voir; n'ai-je pas entendu une voix étrangère parler tout à l'heure à mon enfant? Avons-nous donc quelque nouveau malheur à redouter? dit sa mère en se soulevant autant qu'elle le pouvait sur le lit, pour examiner la phy.^ionomie de sa fille,
— Regarderiez-vous donc comme un malheur, bonne mère, répondit Suzanne , en se baissant pour lui donner un baiser, si mon père devait rester avec nous une semaine de plus?
SIMPLE SCZAIVIVE. HS
-^ Oh! Suzanne , dis-tu vrai?
— Oui, bonne mère, huit jours entiers! — Mais comme TOtre main est encore brûlante !
.^- Es-tu bien sûre qu'il pourra rester? Comment le sais-tu ? Qui te Ta dit? Conte-moi tout bien vite.
^- C'est le procureur Case qui me Ta dit : il peut obtenir pour lui la permission de rester une semaine encore, et il m'en a fait la promesse.
— Dieu le bénisse à jamais! dit la pauvre femme, en joignant les mains. Que la bénédiction du ciel soit avec lui !
Suzanne ferma les rideaux et garda le silence. — Elle ne put pas dire amen.
On l'appela hors de la chambre à ce moment : un domestique de l'Abbaye venait demander le mémoire du pain fourni la veille. C'était elle qui écrivait toujours les mémoires; quoiqu'elle eût reçu peu de leçons de son maître d'écriture, elle avait pris tant de peine pour apprendre, qu'elle avait alors une écriture nette et très-lisible, avantage dont elle avait reconnu souvent l'utilité depuis. Elle se sentait peu disposée en cet instant à faire un long mémoire; il fallait pourtant que la besogne se fît. Elle se mit donc à l'œuvre, traça ses colonnes pour les livres, les "schelings et les pences, écrivit le compte de l'Abbaye et expédia le messager impatient. Elle résolut alors de faire tous les mémoires des voisins, dont plusieurs avaient acheté des petits pains de sa fournée.
— J'aurai le temps de terminer cette besogne, se ditelle, avant d'aller dire adieu A mon pauvre agneau dans la prairie.
Ce fut plus tôt dit que fait; car elle avait beaucoup de comptes à écrire, et l'ardoise sur laquelle elle avait pris note de ses fournitures ne se trouva pas tout de suite; puis, quand elle fut enfin trouvée, les chiffres en étaient presque tous effacés : Barbara s'était assise dessus. Su-
zanne fut obligée de se baisser la tète sur l'ardoise pour déchiffrer le nombre des pains vendus et les noms des personnes qui les avaient pris; puis elle écrivit, et fit ses additions qu'elle corrigea et recorrigea, jusqu'à ce qu'elle finît par être excédée de fatigue.
La table était couverte de petits carrés de papier, sur lesquels elle avait écrit et effacé ses mémoires , lorsque son père entra une facture à la main.
— Qu'est ceci, Suzanne? lui dit-il. Comment as-tu pu avoir si peu de soin, mon enfant? A quoi songeais -tu donc? Tiens, lis ce mémoire que tu envoyais à TAbbaye. J'ai rencontré le messager en venant, et fort heureusement je lui ai demandé pour voir à combien le compte se montait. Regardes-y toi-même.
Suzanne prit le mémoire et rougit : elle avait écrit : G Doit sir Arthur Somers à John Price : six douzaines d'agneaux..,. 9 schellngs.»
Elle refit le mémoire et le rendit à son père; mais celuici avait pris quelques-uns des papiers qui étaient sur la table :
— Qu'est-ce que tout cela, Suzanne? demanda-t-il.
— Quelques-uns étaient mal faits et je les ai récrits , papa.
— Quelques-uns! dis donc tous plutôt, si je sais lire, reprit son père un peu fâché , et en lui faisant voir les étranges méprises de sa plume qui avait écrit partout des douzaines d'agneaux à la place de petits pains.
Elle corrigea ses mémoires avec tant de patience et supporta les reproches de son père avec tant de bonne humeur, que le bon fermier dit à la fin qu'il était impossible de gronder Suzanne sans finir par être dans son tort.
Aussitôt que tout fut terminé sans erreur nouvelle , le fermier prit les mémoires et dit qu'il voulait les porter lui-même à ses voisins et en recevoir le montant, afin d'à-
SIMPLE SUZANNE. tf
?oîr la satisfaction de leur dire que tout cet argent avait été gagné par sa petite Suzanne.
Suzanne voulut se réserver le plaisir de lui annoncer le répit d'une semaine qui lui était accordé , lorsqu'il reviendrait souper le soir. Elle l'entendit soupirer sans peine lorsqu'il passa devant le havre-sac qu'elle avait préparé pour son départ.
— Qu'il sera content, se dit-elle, lorsqu'il apprendra cette bonne nouvelle! Mais il en sera aussi un peu fâché à cause de mon pauvre agneau.
Comme elle avait terminé ses affaires, elle crut qu'elle pouvait avoir le temps d'aller à la prairie pour dire adieu à son favori. Mais au moment même où elle mettait son chapeau de paille, l'horloge du village frappa quatre coups : c'était l'heure à laquelle elle allait chaque jour chercher ses petits frères à une école voisine du village. Elle savait que les enfuns seraient désappointés, si elle y arrivait plus tard que de coutume, et la bonne sœur n'aimait pas à les faire attendre, parce que c'était deux petits garçons patiens et doux. Elle retarda sa visite à son agneau et se rendit tout de suite auprès de ses petits frères.