‹ Contes de Miss Edgeworth dédiés à la jeunesseChapitre 2 sur 29 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le vieil Aveugle.

Le Barde cependant sur l'IiumIJe prairie A surpris quelquefois la reine de féerie. De sa langue inconnue il a compris les sons Et seul a recueilli ses magiques chansons^ Madame Amable Tast».

L'écoTe qui était située à un mille environ du hameau n'était pas une habitation splendide, mais elle était rêvé-

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réepar les jeunes [générations du viHa^^e, comme si c'eût été le plus fastueux édifice de la terre. C'était un long bâtiment, au toit bas et couvert de chaume, abrité par ua bouquet de chênes respectables, sous lesquels bien des générations d'enfans avaient gambadé tour à tour. La pelouse, rasée avec soin, qui s'étindait jusqu'à la porte de Fécole, était entourée de grossiers barreaux de bois, dont plusieurs faisaient défaut çà et là et rompaient la symétrie de la clôture, mais dont aucun n'avait été brisé parla violence. Ce séjour respirait Tordre et la paix. La maîtresse de ce modeste empire étrjt respectueusement obéie, parce qu'elle était jus«e, et tendrement aimée, parce qu'elle s'empressait toujours de décerner les éloges et la récompense mérités à ses petils sujets.

Suzanne avait été naguère sous son pouvoir, et n'avait pas tardé à devenir à bon droit son écolière favorite : aussi la maîtresse la proposait - elle souvent à Témulaiioa de ses élèves comme le meilleur exemple à imiter.

Suzanne avait à peine ouvert la porte qui séparait la pelouse dn chemin , qu'elle entendit les voix bruyantes des enfiins et vit bientôt la troupe joyeuse des écoliers se précipiter hors de l'école el se répandre sur le gazon.

— Ahî voilà notre Suzanne! s'écrièrent les deux enfans en courant à leur sœur et en bondissant autour d'elle.

Une foule de petits garçons et de petites filles aux joues rosées accoururent aussi auprès de Suzanne pour lui parler de leurs jeux , car Snzanne s'intéressait aisément à tout ce qui pouvait rendre les autres heureux. Mais elle ne put leur faire comprendre que s'ils parlaient tous à la fois , il De lui serait pas possible de les entendre. Les petites voix s'élevaient toujours l'une au-dessus de l'autre, chacune également jimpatiente d'établir quelque importante observation sur les quilles, les bil'rs on les toupies, lorsque les sons d'un instrument se firent entendre tout-à-coup et ob-

tinrent à Tinstant un silence général. La musique semblait n'être pas éloignée et les enfans cherchèrent d'où elle pouvait venir. Suzanne leur montra du doigt le grand chêne, et ils aperçurent assis au pied de l'arbre un vieillard qui jouait de la harpe.

Les enfans s'approchèrent tous, timidement d'abord, car les sons semblaient solennels; mais le musicien, entendant leurs petits pas s'avancer vers lui, changea de ton, et commença un de ses airs les plus gais. Un cercle se forma et se resserra de plus en plus autour de lui. Quelques-uns de ceux qui étaient au premier rang se disaient tout bas : — Il est aveugle! quel dommage! — Il a l'air bien pauvre : il porte un habit tout déchu^é! disait un autre. — Il doit être bien vieux, car ses cheveux sont tout blancs; et il doit venir de bien loin , car ses souliers sont tout usés , faisait observer un troisième.

Toutes ces remarques étaient faites pendant que le vieillard accordait son instrument, car dès qu'il commença de jouer, pas un mot ne se fit entendre. Il semblait se plaire à leurs naïves exclamations d'étonnement et de plaisir, et prompt à amuser ses petits auditeurs , il leur jouait tantôt un air gai , tantôt une pathétique ballade pour satisfaire tous les goûts.

La voix de Suzanne, qu! était douce et touchante et qui exprimait toute la bonté de son cœur, frappa l'oreille du vieux musicien, dès qu'il l'entendit. Il tourna vivement son visage vers l'endroit où elle était, et toutes les fois (qu'elle exprima sa prédilection pour un air, les enfans remarquèrent que le musicien s'empressait de le jouer une seconde fois.

— Je suis aveugle, dit le vieillard, et je ne puis voir vos visages, mes enfans; mais je vous distingue tous à votre voix, et je pourrais bien dire l'humeur et le caractère de chacun de vous au son de sa voix.

40 COIVTES DES FAMILLES.

— Quoi! vraiment ? dit le petit William, l'un des frères de Suzanne, qui s'était glissé sans façon entre les jambes du vieillard. Eh bien! vous venez d'entendre ma sœur Suzanne. Pouvez-vous nous dire quelle sorte de personne elle est?

—- Certainement , je le puis, et sans être un grand sorcier, dit le musicien en prenant l'enfant sur ses genoux : votre sœur Suzanne a un bon cœur.

L'enfant bailit des mains.

— Et un bon caractère aussi.

— Juste ! dit le petit William , en applaudissant encore plus fort.

— Et puis elle aime tendrement le petit garçon qui est là sur mes genoux.

— Oh! c'est vrai, c'est bien vrai', s'écria l'enfant, et toutes les voix répétèrent : — C'est vrai !

— • Mais comment avez-vous pu savoir tout cela , vous qui êtes aveugle ? demanda William en examinant attentivement le vieillard.

— Chut ! dit John qui avait un an de plus que son frère et qui avait un caractère plus réservé , il ne faut pas lui rappeler qu'il est aveugle , ce n'est pas poli.

— Quoique je sois aveugle, dit le musicien, je puis enp tendre, et j'ai appris de votre sœur elle-même tout ce que je vous ai dit d'elle, qu'elle avait un bon cœur et un boa caractère, et qu'elle vous aimait tendrement.

— Ohl quant à cela, ce ne peut pas être : vous ne l'avez pas appris d'elle-même, j'en suis sûr, dit John, car personne ne lui a jamais entendu faire son propre éloge.

— Ne vous a-t-elle pas dit , lorsque vous vous rassembliez autour de moi, qu'elle était pressée de retourner à la maison, mais qu'elle consentait à s'arrêter quelques minutes, puisque vous en aviez tant d'envie? N'était-ce pas faire preuve d'un bon cœur ! Et lorsque vous avez prétends

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que vous n'aimiez pas Tair qui lui plaisait le plus , au lieu de se fâcher, ne m'a-t-elle pas dit : — Eh bien, jouez d'abord celui de William , s'il vous plaît ? — N'était-ce pas une preuve de bon caractère?

— Oh! interrompit William , c'est bien vrai I Mais comment avez-vous deviné qu'elle nous aimait tendrement?

— Ceci est une question plus difficile, et il me faut le temps d'y songer, reprit le musicien.

Il tira des accords de sa harpe pendant qu'il réfléchissait ou qu'il semblait réfléchir. A ce moment, deux enfans plus âgés, qui cherchaient des nids d'oiseaux dans les haies, accoururent auxsons de la musique, et l'un d'eux s'ouvrant un passage par force dans le cercle , s'écria :

— Qu'y a-t-il donc ici? Qui êtes-vous, mon brave homme? Un musicien aveugle! Eh bien ! jouez-nous ua air, si vous en savez quelqu'un de joli. — Voyons, que faut-il qu'il joue, Bob? ajouta-t-il en se tournant vers son camarade. Jouez-nous la chanson du vieux Squire Jones.

Quoique le vieil aveugle eût l'air peu satisfait du ton impératif de cette requête, il joua l'air qui lui était demandé et plusieurs autres, qui furent réclamés du même ton.

Les enfans se retirèrent en gardant un silence timide et en jetant un regard mécontent sur le grand garçon qui se montrait si grossier.

C'était Tom Case, le fils du procureur : son père avait négligé de corriger ses défauts, lorsqu'il était jeune, et en grandissant, son caractère était devenu insupportable. Tous ceux qui étaient plus jeunes et plus faibles que lui redoutaient son approche et le détestaient comme un tyran.

Lorsque le vieux ménestrel fut si fatigué qu'il n'eut plus la force déjouer, un petit garçon qui servait à lui porter sa harpe s'approcha du cercle et présenta le chapeau de son maître à la compagnie, en disant : — N'oubliez pas le

pauvre aveugle, s'il vous plaît! Les enfans s'empressèrent de tirer leur modeste demi-pence (un sou) et trouvèrent leur petit trésor aussi bien employé au profit de ce bon vieillard qui avait pris tant de peine pour les amuser , que s'ils l'eussent donné à la marchande de pain d'épice, dont ils visitaient souvent la boutique. Le chapeau fut longtemps tenu devant le fils du procureur, avant qu'il daignât s'en apercevoir; û la fin il mit lentement sa main dans la poche de son gilet et en tira un scheling : il y avait plus de six pences dans le chapeau : — Je prends cette monnaie, dit-il , et je mets un scheling pour vous.

— Dieu vous bénisse , monsieur ! dit le garçon du musicien.

Mais en prenant le scheling que le fils du procureur avait adroitement glissé dans la main de l'aveugle, il s'aperçut qu'il ne valait rien du tout.

— J'ai peur qu'il ne soit pas bon, monsieur, dit cet enfant.

— Et j'ai peur, moi , que vous n'en ayez pas d'autre , dit le jeune Case avec un rire insultant.

— Je ne pourrai le passer, insista l'enfant : voyez vousmême, les bords en sont tout jaunes : le cuivre est tout-àfait visible; personne n'en voudra.

— C'est votre aff tire , dit le grossier Case en repoussant sa main; vous pouvez le passer aussi bien que moi , si vous êtes adroit. A présent que vous l'avez reçu, je ne le reprendrai plus, je vous jure.

— C'est injuste! murmurèrent quelques voix. Quoique sous l'empire d'une contrainte évidente, la

petite assemblée n'avait pu contenir plus long-temps son indignation.

— Qui a (\\t : C'est injuste? s'écria le petit tyran d'une voix brusque, en abaissant un regard insolent sur ses juges.

Dès le commencement de îa querelle, les frères de Suzanne avaient saisi sa robe pour Tenipécher de s'éloigner; mais elle y prenait alors tant d'intérêt elle-même qu'elle resta de son plein gré pour en voir la fin. \ — Y a-t-il parmi vous quelqu'un qui connaisse l'argent? demanda le musicien.

— Oui, voilà le fils du boucher, dit le jeune Case^ montrez-lui ma pièce.

C'était un enfant d'une constiluiion maladive et d'un caractère éminemment pacifique. Tom Case espérait qu'il aurait peur de porter un jugement contre lui : cependant , après quelques momens d'hésitalion et après avoir tourné plusieurs fois la pièce d'argent dans ses doigts, il déclara qu'autant qu'il en pouvait juger, mais sans en être absolument certain, la pièce de monnaie ne lui semblait pas très* bonne. — Puis s'adressant ù Suzanne pour détourner la vengeance de Tom dont les yeux exprimaient déjà la menace:— Mais voilà Suzanne, dit-il, qui connaît l'argent mieux que moi; elle en reçoit beaucoup tous les jours pour le pain qu'elle vend.

— Je m'en rapporte à elle , dit l'aveugle; si elle dit que le scheling est bon, garde-le, Jack.

Le scheling fut présenté à Suzanne, qui, malgré son peu de désir de se mêler à ce débat, n'hésita pas cependant, lorsqu'elle fut interpellée , à déclarer la vérité : — Je crois que cette pièce est mauvaise , dit-elle ; mais le ton doux et ferme en même temps avec lequel ce jugement fut prononcé imposa au fils grossier du procureur et contint les effets de son ressentiment.

— Eh bien! en voici une autre, dit-il; je ne manque pas de demi-schelings ni de schelings. Dieu merci !

Suzanne alors partit avec ses petits frères , et tous les autres enfans se séparèrent pour regagner chacun sa demeure.

44 COKTES DES FAMTttES.

Le vieux musicien appela Suzanne et lui demanda, si elle allait au village , de vouloir bien lui en montrer le chemin.

Son petit compagnon prit la harpe sur son dos et William s'empara de la main du vieillard : — Je le conduirai, dit il joyeusement.

John se mit à courir devant eux pour cueillir des boutons d'or dans la praiiie.

Nos voyageurs avaient un petit ruisseau à traverser, et', comme la planche qui servait de pont était étroite et trem^ blanle, Suzanne ne voulut pas abandonner Taveugleaux soins de son petit conducteur; elle s'avança la première sur la planche vacillante, et tira doucement le vieillard après elle : ils étaient alors arrivés à la grande route qui conduisait directement au village.

— Voici le grand chemin tout droit devant vous, dit Suzanne au petit garçon qui portait la harpe de son maître : vous ne pouvez plus vous égarer ; je vais vous souhaiter le bonsoir à présent, car j'ai hâte de retourner à la maison, et je vais prendre à travers les champs ce sentier qui m'abrège la route , et qui ne serait pas aussi agréable pour vous, à cause des barrières qu'on y rencontre fréquemment. Bonsoir!

Le vieil aveugle la remercia et suivit la grande route, pendant qu'elle-même et ses petits frères hâtaient le pas à travers les champs.

— Miss Somers,j'en ai peur, nous attend à la maison, dit Suzanne. Elle a dit qu'elle viendrait à six heures , et à Talongement de notre ombre, je suis sûre qu'il est bien tard.

En arrivant à la porte de leur petite maison, ils entendirent un bruit de voix , et ils virent , en entrant , plusieurs dames dans la cuisine.

— Entrez, Suzanne; nous pensions que vous nous

aviez tout-à-fait oubliées , dit miss Lucy à la jeune fille qui s'avançait timidement. Vous ne songiez plus sans doute â la visite que nous avions promis de vous faire ce soir. Mais vous n'avez pas besoin de rougir ainsi, mon enfant, il n'y a pas grand mal, allez; nous ne sommes ici que depuis cinq minutes et nous les avons bien employées à ad- J" er votre joli jardin et les rayons propres et rangés de re cuisine. Est-ce vous , Suzanne , qui tenez tout si bien )rdre ici? continua miss Somers en parcourant de l'œil .„ ^uisine.

Avant que Suzanne eût ouvert la bouche pour répondre, le petit William s'avança : — Oui, madame, dit-il, c'est ma sœur Suzanne qui tient tout en ordre ici ; elle vient aussi nous chercher a Técole , et c'est [ce qui l'a retardée ce soir.

— Parce que, interrompit John, elle n'a pas voulu nous refuser de rester un peu pour entendre un aveugle qui jouait de la harpe. — Et c'est ce qui nous a retenus, et nous pensons, madame, comme vous êtes — comme vous semblez si bonne, que vous n'y trouverez pas de mal.

Miss Lucy et sa sœur sourirent de l'empressement naïf avec lequel les petits frères de Suzanne entreprenaient sa défense, et cette circonstance légère les prévint tout de suite en faveur d'une famille qui paraissait aussi étroitement unie.

Elles emmenèrent Suzanne avec elles au village : bien des voisins se mirent aux fenêtres; mais, loin d envier cette faveur, tous souhaitèrent secrètement du bonheur à leur favorite.

— Je crois que nous trouverons ici ce que nous vouions, dit miss Lucy, en s'arrètant devant une boutique dont la fenêtre était ornée de miroirs et de brillans boulons de métal , avec des festons de rubans disposés de la manière la plus pittoresque. Les daraçs entrèrent et furent

4h CONTES DES FAMILLES.

charmées de voir les rayons de la boutique bien garnis de pièces d'étoffes et de jolies toiles imprimées.

— Allons, Suzanne, choisissez-vous une robe : vous donnez un exemple d'industrie et de bonne conduite, que nous voulons publiquement récompenser pour Tencouragement des autres.

Le marchand, qui était le père de Rose, l'amie intime de Suzanne, parut charmé de ce discours, et comme si le compliment eût été adressé à lui-même , il s'inclina profondément devant miss Somers; puis, avec une prestesse qui eût fait l'admiration d'un drapier de Londres , il étala pièce sur pièce de ses plus belles étoffes devant sa jeune pratique, déroula, déplia et fit valoir successivement ses plus jolis dessins de robe, en les produisant à la lumière. Tantôt il élevait son bras jusqu'aux rayons les plus hauts et en faisait descendre en un clin-d'œil des ballots à faire ployer le bras d'un géant; tantôt il disparaissait sous le comptoir, et tirait des coins les plus obscurs des beautés et des tentations nouvelles.

Suzanne voyait toutes ces belles choses avec plus d'indifférence qu'aucun des spectateurs. Elle pensait tantôt â son père, tantôt à son pauvre agneau.

Miss Lucy lui avait mis une brillante pièce d'or dans la raain , en lui disant de payer sa robe elle-même. Mais Suzanne , les yeux fixés sur la guinée , réfléchissait que c'était dépenser bien de l'argent pour elle-même , et songeait qu'elle pouvait en faire un bien meilleur usage, mais elle ne savait comment en glisser la demande.

Il y a des gens qui sont tout-ù-fait inattentifs aux sentimens des autres et qui sont incapables de lire sur la physionomie de ceux qu'ils ont l'intention d'obliger. Miss Somers et sa sœur n'étaient pas heureusement de ce nombre.

— Rien de tout |cela ne semble lui plaire, dit tout bas miss Lucy à sa sœur.

SIMPLE SUZAIVIVË. OT

— Elle a l'air de penser à loiite autre chose qu'à des robes, fit observer miss Alice.

— Si aucune de ces étoffes ne vous plaît, Suzanne, dit rhonnête marchand, je vais recevoir de la ville un nouvel assortiment d'étoffes de printemps, et...

— Oh! interrompit Suzanne en souriant et en rougissant à la fois, tout cela est déjà trop beau et trop bon pour moi, mais....

— Mais quoi , Suzanne? demanda miss Lucy, voyons, dites-nous ce qui se passe dans votre petite tête?

Suzanne hésitait.

— Eh bien ! allons , nous ne vous presserons pas davantage ; nous avons à peine fuit connaissance; lorsque vous nous connaîtrez mieux, vous n'aurez plus peur, j'espère, de nous confier vos pensées. Mettez cette belle pièce d'or dans votre poche, ajouta-t-elle en désignant la guinée, et faites-en l'usage qu'il vous plaira. D'après ce que nous savons de vous, et d'après ce qu'on nous en a dit, nous sommes persuadées que vous n'en ferez pas mauvais usage.

— Je pense , madame , dit le marchand avec un sourire expressiv et bip.iveillant , que je pourrais facilement deviner l'usage qu'on veut faire de cette guinée. — Mais je ne dirai rien.

— Non, vous avez raison , reprit miss Lucy; nous laissons Suzanne entièrement libre , et nous ne voulons pas la retenir plus long-temps. Bonsoir, Suzanne ; nous reviendrons bientôt visiter votre maison si bien rangée.

Suzanne fit la révérence avec un regard qui exprimait toute sa gratitude, et la modeste assurance de son mainlien senibUiit dire : — Je vous avouerais bien volontiers ce que je veux faire de la pièce d'or, mais je ne suis pas accoutumée de parler devant tant de monde; lorsque vous reviendrez chez nous, vous saurez tout.

Après le départ de Suzanne , miss Somers se tourna

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vers le bon marchand , qui s'occupait à ployer les étoffes qu'il avait si complaisamment étalées : — Nous vous avons donné beaucoup de peine, monsieur, lui dit-elle; mais puisque Suzanne n'a pas choisi de robe , j'en vais prendre une pour moi-même.

Miss Lucy choisit l'étoffe la plus jolie, et pendant que le marchand l'enveloppait dans du papier, elle lui fit plusieurs questions concernant Suzanne et sa famille , auxquelles le père de Rose s'empressa de répondre, parce qu'il avait alors la liberté de dire tout le bien qu'il en pensait.

— Pas plus tard que le 1^^ mai, madame, lui dit-il, Suzanne a fait une action que vous serez bien aise de connaître sans doute. Elle avait été élue reine de mai , mesdames, honneur qui ne laisse pas d'avoir une certaine importance parmi la jeunesse de notre petit village. — Mais la mère de Suzanne était malade, et notre reine, après avoir passé toute la nuit auprès d'elle, ne voulut pas la quitter au matin , même lorsqu'on vint lui apporter la couronne en triomphe. Elle mit de ses propres mains la couronne sur la tète de ma fille Rose, qui l'aime certainement comme si c'était sa propre sœur. Ce n'est point par esprit de partialité que je parle ainsi, car je ne suis parent en aucune manière des Price , je leur veux du bien seulement comme tous ceux qui les connaissent sans doute. — Voulez -vous que j'envoie ce paquet à l'Abbaye, mesdames?

— S'il vous plaît, monsieur, dit miss Lucy; n'oubliez pas de nous prévenir quand vous recevrez de nouvelles étoffes de la ville. Vous trouverez en nous , j'espère , de bonnes pratiques et des voisines bienveillantes, ajoutât-elle avec un sourire, car ceux qui veulent du bien à leurs voisins méritent certainement qu'on les paie de retour.

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peu de mots suffisent souvent pour encourager les intentions bienveillantes et pour disposer les gens à vivre heureux et en paix les uns avec les autres — peu de mots aus^i suffisent pour semer le trouble et conduire les gens aux procès et à la misère. Le procureur Case et miss Somers étaient également convaincus de celte vérité , et leur conduite était toujours parfaitement conséquente à leurs principes.

Mais revenons ù Suzanne. — Elle mit avec soin sa belle pièce d'or dans le gant avec les douze schelings qu'elle avait reçus de ses camarades le 1*^^ de mai. Avec ce trésor, elle calcula que le montant de ses mémoires de petits pains ne s'élèverait pas à moins de vingt-huit ou vingt-neuf schelings, et comme son père était sûr alors d'un répit de huit jours, elle avait grand espoir que, d'une manière ou d'une autre, il lui serait possible d'amasser la somme nécessaire pour lui payer un remplaçant.

— Si je pouvais y parvenir! se disait-elle, ah! que ma mère serait heureuse! Cela suffirait pour la rétablir toutà-fait, car elle est certainement beaucoup mieux ce matin, depuis que je lui ai annoncé le répit que j'ai obtenu pour mon père. Mais elle n'aurait point béni le procureur Case, si elle avait su l'histoire de mon pauvre Daisy.

Suzanne prit le senlicr qui menait ù la prairie, résolue d'y aller elle-même et de prendre congé de son innocent favori. Mais elle ne passa point inaperçue; ses petits frères guettaient son retour, et , dès qu'ils la virent , ils coururent après elle, et l'atteignirent avant qu'elle fût entrée dans la prairie.

' — Que te voulait donc cette bonne dame? lui demanda William ; mais en regardant sa sœur, il vit des larmes dans ses yeux; il se tut, et marcha tranquillement à côté d'elle.

Suzanne aperçut Daisy qui paissait au bord de l'eau.

60 CONTES DES FJtMitLES.

— Quels sont ces deux hommes? dit William. Que vont-ils faire à Daisy ?

Ces deux hommes étaient le procureur et le boucher. Celui-ci lâtait si l'agneau était gras.

Suzanne s'assit sur l'herbe, dans un triste silence: ses

petits frères coururent au boucher et lui demandèrent s'il

liait faire du mal à l'agneau. .

Le boucher ne répondit rien.

— Ce n'est plus l'agneau de votre sœur, dit le cruel procureur : il est à moi , pour en faire ce qu'il me plaira.

— A vous ! s'écrièrent les enfans avec terreur ; et vous voulez le tuer ?

— C'est l'affaire du boucher.

Les deux enfans se livrèrent alors aux lamentations les plus bruyantes; ils repoussèrent la main du boucher, jetèrent leurs bras autour du cou de l'agneau, couvrirent sa tête de baisers — la pauvre béte bêlait.

— Il ne bêlera plus demain, dit William en versant un torrent de larmes.

Le boucher détourna la tète, et s'essuya vivement les yeux du coin de son tablier bleu.

Le procureur était insensible: il releva rudement la tête de Tagneau qui s'était baissé pour paître l'herbe de la prairie. — Je n'ai pas de temps à perdre, dit-il; boucher, vous viendrez compter avec moi : s'il est gras, le plus tôt sera le mieux; et il s'éloigna sourd aux touchantes prières des pauvres enfans.

Dès qu'il eut quitté la prairie, Suzanne se leva, courut à son agneau , et se baissa pour lui cueillir quelques poignées de trèfle tout humide de la rosée, afin de le faire manger dans sa main pour la dernière fois. Le pauvre Daisy lécha cette main bien connue.

— Il faut s'en aller à présent, dit Suzanne le cœur gros* — J'attendrai tant que vous voudrez, dit le boucher.

SIMPLE SIJZA!^IVE. 61

Suzanne le remercia; mais elle s'éloigna à l'instant, sans détourner la tète.

Ses petits frères prièrent le boucher de rester quelques minutes, afin qu'ils pussent cueillir des bleuets et des boutons d'or pour orner le cou de l'innocente victime. Après cette cérémonie, ils se mirent en marche, suivis du pauvre Daisy : en traversant le village, ils se virent entourés de tous les enfons, parmi lesquels se trouvait le fils du boucher lui-même. Il n'avait pas oublié l'assurance de Suzanne dans l'afraire du scheling faux, assurance qui l'avait sauvé du courroux de Tom Case. Il courut tout de suite à son père demander la vie de l'agneau de Suzanne.

— J'y songeais moi-même à l'instant, mon garçon, dit le boucher. C'est un péché que de tuer un aussi joli petit agneau, et je pensais comment je pourrais m'en dispenser et le dire au procureur Case : c'est un homme dur; il n'y a qu'un moyen ,de lui faire entendre raison, et je l'emploierai , fût-ce à mon propre préjudice. Mais il ne faut rien dire aux enfans , de peur que mon expédient ne convienne pas au procureur, et ce coup serait plus cruel encore pour la pauvre Suzanne, qui est une bonne fille, et qui a de qui tenir, car ses parens sont braves et honnêtes, depuis le premier jusqu'au dernier. — Allons, mes petits amis, ne faites pas ainsi de rassemblement scandaleux à ma porte, continua-t-il tout haut en s'adressant aux enfiîns. — Fais entrer l'agneau dans l'élable , pour cette nuit, John, et retourne chez toi.

La foule se dispersa en murmurant , et le boucher se rendit chez le procureur.

— Ne m'avez-vous pas dit, lui demanda-t-il, que tout ce que vous vouliez, c était un agneau gras et tendre pour en faire présent à sir Arthur? Eh bien ! j'en ai un autre aussi bon et même meilleur que celui de Suzanne, pour ce que vous voulez en faire.

— Meilleur! S'il est meilleur, je suis prêt à entendre raison.

Le boucher assura qu il avait en ce moment un agneau de choix, tendre, et bon à manger le lendemain, et comme M. Case était impatient de faire son offrande à sir Arthur, il accepta la proposition du boucher, mais avec une feinte résistance , afin qu'il pût en tirer la promesse d'un beau ris de veau, comme condition du marché.

Cependant le frère de Suzanne était accouru lui dire que son agneau avait été mis dans Tétable pour la nuit; c'était tout ce qu'il savait, et pourtant ce fut une consolation pour Suzanne. Sa bonne amie Rose était auprès d'elle ; et, en sa présence , elle eut le plaisir d'apprendre à son père le délai d'une semaine qu'elle avait obtenu pour lui. Sa mère se sentait mieux; elle voulut même se lever pour souper avec ses enfans et son mari, dans son grand fauteuil d'osier.

Suzanne préparait tout pour le souper , pendant que le petit William se tenait sur le seuil de la porte pour épier le retour de son père. — Suzanne ! s'écria-t-il tout-à-coup, ne voilà-t-il pas notre vieil aveugle ?

— Oui, dit le musicien en s'approchant, je suis parvenu à trouver le chemin de votre maison ; les voisins ont été assez bons pour me l'indiquer, car quoique je ne connusse pas votre nom , ils ont deviné de qui je parlais par ce que je disais de vous.

Suzanne vint à la porte, et le vieillard se réiouit d'entendre encore le doux son de sa voix.

— Ma demande est peut-être bien indiscrète, dit-il, mais je suis étranger dans ce pays et je viens de bien loin; mon garçon a trouvé un gîte dans le village , mais il n'y avait pas de place pour moi; voulez-vous être assez charitable pour loger une nuit le pauvre aveugle?

Suzanne dit qu'elle allait en demander la permission à sa

SIMPLE SIIZAIVNE. 53

mère : elle revint bientôt lui répondre qu'il serait le bieovenu , s'il pouvait dormir sur le lit des enfans qui était bien petit.

Le vieillard entra dans la modeste demeure , mais il se frappa la tête contre le toit qui était très-bas, en passant le seuil de la porte.

— Bien des toits, dit-il, qui sont trois fois plus hauts, ne sont pas la moitié aussi hospitaliers!

Il venait d'en faire l'expérience à la maison du procureur où il s'était adresse d'abord ; mais il avait été rudement repoussé par miss Barbara, qui se tenait suivant sa coutume sur sa porte , épiant tout ce qui se passait chez ses voisins.

La harpe du vieil aveu<ifle avait été déposée dans la cuisine du fermier Pricc; il promit aux enfans de leur jouer leur air favori avant qu'ils allassent se coucher, car leur bonne mè're leur avait permis de rester au souper pour celte fois.

Lefermierrentra chez lui l'air triste et préoccupé; mais sa physionomie s'éclaircit bientôt lorsque Suzanne lui dit avec un sourire: — Il y a de bonnes nouvelles pom' vous, père, de bonnes nouvelles pour nous tous; vous avez toute une semaine encore à rester avec nous, et peut-être, ajouta-telle, en lui glissant sa petite bourse dans les mains, peutêtre avec ce qu'il y a là-dedans, les mémoires qui nous sont dus et ce que nous pourrons amasser avant que la semaine soit expirée, peut-être pourrons-noi 3 réunir les dix guinées pour l'achat de votre remplaçant; qui sait, bonne mère , si nous ne le garderons pas toujours avec nous !

A ces mots elle jeta ses jolis bras autour du cou de son père qui la pressa en silence contre sa poitrine : son cœur était trop plein pour qu'il \)ùi exprimer toute son émotion. Il fut quelque temps avant de croire que ce qu'il entendait était vrai ; mais les sourires de sa femme, la joie bruyante

64 COKTES DES FAMILLES

dcs>pelils'f^rçan$., et la satisfaction qui brillait sur la plîj'sionomie de Suzanne le convainquirent que ce n'était point un rêve.

On se mit à souper, et le vieux musicien prit part au joyeux mais frugal repas. Dès qu'il fut terminé', avant même que Taveugle se fût mis à jouer aux enfans l'air qu'il leur avait promis, le père de Suzanne ouvrit la petite Bourse que sa fille lui avait donnée : il fut surpris à la vue des douze schelings, mais sa surprise s'acci'iit encore lorsqu'il aperçut au fond de la bourse la. reluisante pièjce d'or.

■ — Comment t'es-tu procure cet argent? dit-il.

' — Honnêtement et loyalement, j'en suis sûre d'avance, dit sa mère avec fierté ; mais je ne puis m'imaginer comment , à moins que ce ne soit par la fournée que tu as faite. Voyons, est-ce le résultat de ta première fournée, Suzanne ?

— Oh non, non, dit le fermier, j'en ai là tout l'argent, ^ans ma poche. Je voulais en fiiire la surprise à la mère , Suzanne, pour lui rendre le cœur gai; voilà vingt-neuf schelings, et le mémoire de l'Abbaye, qui n'est pas payé encore, s'élève en outre à dix schelings. Qu'en penses-tu, femme? N'avons-nous pas raison d'être fiers de notre Suzanne. Je vous demande pardon, continua-t-il en s'adressant au musicien, de louer ainsi hautement ma fille devant un étranger, ce qui n'est pas convenable, je le sais : mais , â mon avis, il faut toujours dire la vérité dans, tous les temps. C'est pourquoi à ta santé, Suzanne! - — Avec le temps, voyez-vous, ça vaudra son pesant d'or — ou d'argent tout au moins, -^ Mais dis -nous, fille, comment tu te trouves à la tête de tant de ridiesses, et d'où vient que 3e ne pars pas demain? Toutes ces bonnes nouvelles m'ont rendu si heureux , que je crains de ne pouvoir comprendre ce. que tu vas dire. Mais parle, mon enfant — et d'à-

SIIIBLË SUZAIVJVE. 51^

bord apporternoosiine bouteille de ce bon hydromel que tu as fait toi-même l'aetre soir avec le miel de tes abeilles.

Suzanne ncse souciait pas beaucoup de dire Tliisioire desa pintade — deisarobC' — et de son pauvre agneau — il lui semblait d'une part que c'était se vanter soi-même do sa générosité, et d'une autre part c'était un pénible souvenir. Mais sa mère insista pour savoir tout, et Suzanne fit son récit aussi simplement qu'il lui fut possible. Lorsqu''elle vint à Thistoire de l'agneau, sa voix s'affaiblit et tous ceux qui étaient présens se sentirent émus. Le vieil aveugle soupira une fois profondément, et toussa plusieurs, fois pour déguiser son émotion — puis il demanda sa harpe, 'iet après avoir long-temps promené ses doigts sur les cordes '■de rinstrument qui rendaient des sons touchanset solenbels, il se rappela, car il avait de fréquens accès de distraction, qu'il l'avait demandée pour jouer l'air promis aux enfans.

Ce musicien venait de loin, du fond des moniagnes du pays de Galles, pour disputer à plusieurs autres compétiteurs un prix proposé une année auparavant par la société musicale de Shrewsbury. Il devait y avoir à celte occasion un magnifique bal dans cette ville qui était située à cinq milles environ de notre village. Le prix qui coa-* sistait en dix guinées devait être délivré dans quelques jours au plus habile harpiste du concert.

Barbara savait depuis long-temps tous ces détails de sa Servante qui visitait souvent Shrewsbury, et son imagination s'était enflammée du désir d'assister à cette fête splendide. Elle avait soupiré en souhaitant d'y pouvoir assister, et souvent elle avait conçu le projet de se faire présenter à quelques nobles voisins qui pourraient la mener au bal dans leur voiture. Quel bonheur, quel triomphe pour elle, lorsque le soir même, pendant que le procureur concluait avec le boucher son marché relatif à l'agneau deSuzannCj

elle vit un domestique en livrée frapper à la porte et laisser un billet d'invitation pour M. et miss Barbara Case.

— C'est une invitation à dîner demain à l'Abbaye pour moi et papa; quel bonheur! s'écria Barbara. Et qui sait? J'ose dire que, lorsqu'on verra que je n'ai point une tournure si vulgaire, etc. — et, si je m'y prends adroitement avec miss Somers et sa sœur — comme je le ferai, sans aucun doute, j'ose dire qu'elles ne manqueront pas de m'emmener au bal avec elles.

— Certainement, répliqua Betty, c'est le moins qu'on puisse attendre d'une dame qui descend jusqu'à visiter Suzanne Price et qui court les rues et les boutiques avec elle. Le moins qu'elle puisse faire c'est de vous prendre dans sa voiture — qui ne lui coûte rien; mais c'est une politesse d'usage — et de vous mener avec elle au bal.

— Je vous en supplie, Betty, reprit miss Barbara, n'oubliez pas d'envoyer demain de grand matin à Shrewsbury chercher mon nouveau chapeau de satin. Il me le faut absolument pour dîner à l'Abbaye, sans quoi, que penseraient ces dames de moi ? N'oubliez pas aussi la couturière. Il faut que je caresse papa pour qu'il me fasse fiùre une robe neuve pour le bal. Je pourrai prendre une idée des modes nouvelles à l'Abbaye. J'examinerai la mise de ces dames avec soin, je vous le promets. — A propos, Betty, j'ai songé à un présent délicieux pour miss Somers : comme dit papa, il ne faut jamais aller dans unç grande maison les mains vides : j'offrirai à miss Somers — qui est folle des oiseaux — j'offrirai à miss Somers cette pintade de Suzanne. Elle ne m'est bonne à rien; ainsi demain matin de bonne heure , rendez-vous à l'Abbaye avec mes complimens pous ces dames ; n'y manquez pas. ^

Dans l'assurance que son présent et son chapeau produiraient un effet merveilleux en sa faveur, miss Barbara fît sa première visite à l'Abbaye. Elle s'attendait à exciter

SIMPLE SUZV^IVE. 67

fadmiration : elle était habillée avec un étalage de toilette qui, suivant sa femme de chambre, laquelle le tenait d'une apprentie modiste de Shrewsbury , était alors dans le dernier genre de Londres. Elle fut donc aussi surprise que désappointée, lorsqu'en entrant au salon où se trouvaient les sœurs de sir Arthur et quelques autres dames, elle reconnut que la toilette de ces personnes ne ressemblait en rien au portrait qu'elle sïtait fait ù elle-même des dames du grand monde. Elle fut embarrassée lorsqu'elle vit des livres, de l'ouvrage et des dessins étalés sur la table ; elle se mit même dans la tcte qu'on avait dessein de l'offenser, parce que les dames avaient conservé leur ouvrage malgré soa apparition. Lorsque miss Lucy, cherchant un sujet de conversation qui pût rinléresser, se mit ù parler de promenades, de fleurs, de jardinage, qu'elle aimait elle-même beaucoup, miss Barbara crut encore que c'était pour Thumilier, et se hâta bientôt de montrer toute son ignorance en parlant de choses qu'elle ne comprenait pas.

Ceux qui n'essaientjamais de paraître ce qu'ils ne sont pas, et dont les manières ne contrastent point avec leurs habitudes et leur situation, ne courent pas le risque d'être moqués par les personnes bien élevées et de bon sens, à quelque classe qu'elles appartiennent : mais l'affectation est toujours un juste et inévitable objet de ridicule.

Miss Barbara Case avec ses airs empruntés d'élégance et ses efforts pour avoir l'air d'une femme faite et d'une grande dame, tandis que ce n'était en réalité qu'une enfant et la fille d'un vulgaire procureur, se rendait si complètement ridicule , que les spectateurs bienveillans , mais non pas dénués de discernement, se sentaient péniblement partagés entre l'envie de rire d'une semblable caricature et le sentiment de honte qu'ils éprouvaient pour cette petite créature effrontée.

Les dames sortirent du salon Tune après l'autre. Miss

Lucy elle-même s'absenta quelques minutes pour chaîner de toilette avant le dîner, ainsi que c'était la coutume dans îa famille. Elle mit dans les mains de Barbara pour la distraire un portefeuille de dessins et de gravures choisies; mais les pensées de miss Barbara étaient toutes au bal de Shrewsbury, et de semblables bagatelles n'étaient pas faites pour occuper son esprit.

Combien sont à plaindre ceux qui passent leur temps dans l'attente et dans le désir ! Ils ne jouissent jamais du présent.

Pendant que Barbara cherchait les moyens d'intéresser miss Somers en sa faveur, elle se souvint, avec surprise, qu'on ne lui avait pas dit un mot de sa pintade. Dans son empressement à la toilette de sa jeune maîtresse, mistriss Betty avait oublié la pintade , mais elle se présenta avec Foiseau, au milieu de la toilette de miss Somers, et la femme de charge vint annoncer son arrivée.

— Madame, dif-elle, c'est une belle pintade qui vous arrive, avec les complimens de miss Barbara Case.

Miss Somers devina au ton de la femme de charge qu'il y avait quelque chose dans cette affaire qui ne lui plaisait pas beaucoup. Elle ne répondit point, et attendit que cette femme qui était d'un caractère peu dissiauilé, lui expliquât la cause de son déplaisir. Elle ne fut point trompée dans son attente|; la femme de charge s'approcha de la table de toilette : — Je n'aime à parler de rien avant d'être sûre de mon fait, continua-t-elle, et je n'en suis pas sûre dans cette circonstance, à dire vrai, madame; mais comme cela ne peut nuire à personne, je crois que je ferai bien pourtant de vous dire ce qui m'est venu à l'esprit au sujet de cette pintade; vous pourrez vous en informer ensuite, madame, et agir comme il vous plaira. Il y a quelque temps, nous avions de belles pintades, et ne pensant pas qu'elles dussent mourir toutes l'une après l'autre, ainsi

que cela est arrivé , j'ai cru pouvoir me permettre' d'en donner un couple à Suzanne Price aux dernières fêtes de Noël. La pauvre petite fut enchantée du cadeau, et je suis jgûr que ce n'est pas de bon gré qu'elle s'est séparée de son oiseau favori. Eh bien ! si mes yeux ne me trompent pas étrangement, cette pintade , qui vous arrive de la part de miss Barbara Case, est absolument la même que j'ai donnée à Suzanne. Comment miss Bab l'a-t-elle eue? Voilà ce qui In'intrigue. Si mon Philippe était ici, comnie il va souvent chez les Price, ce que je suis loin de désapprouver, peutêtre nous dirait-il quelque chose là-dessus. Je l'attends ce ssoir, et si vous n'y trouvez pas d'objection, j'éclaircirai l'affaire.

— Mais, à mon avis, objecta miss Alice, le plus'court înoyen serait de s'en informer à miss Case elle-même, et ip'est ce que je ferai ce soir.

— Comme il vous plaira , madame, répliqua froidement ita mère de Philippe, qui savait bien que miss Barbara ne jouissait pas d'une grande réputation de véracité dans le 'village.

*0n annonça le dîner. Le procureur Case qui s'attendait S y voir figurer son quartier d'agneau, jetait ses regards kir tous les points de la table , à mesure que l'on découvrait les plats — mais point d'agneau. Il déploya l'adresse la plus merveilleuse pour amener la conversation sur ce sujet.

Sir Arthur parlait d'un nouveau couteau à découper qu'il venait de commander pour sa sœnr. Le procureur Ssaisit la balle au bond, et passant du couleau à découper % l'art de découper les volailles, puis les pièces de bou- [cherie, il fit observer qu'il y avait des morceaux plus difpciles à diviser que d'autres : — Je n'ai jamais vu personne au monde s'en acquitter plus habilement que monsieur, dit-il, en désignant le pasteur de la paroisse assis en

60 COINTES DES FAMILLES.

face de lui; cependant, monsieur, continua ce grossier personnage, j'oserais différer d'avis avec vous sur un point dont je fais juge sir Ariliur. Permettez-moi de vous demander voire avis, sir Artliur : lorsque vous découpez un quartier d'agneau, après avoir enlevé l'épaule, la jetezvous sur un lit de sel ou non?

Cette adroite question ne fut pas perdue pour sir Arthur : le procureur fut remercié de son présent, mais il fut aussi mortifié que surpris, lorsqu'il entendit sir Arthur déclarer qu'il s'était fait une règle constante de n'accepter aucun présent de ses voisins. — Si j'acceptais un présent 'd'un riche voisin de mon domaine, ajouta-t-il, je craindrais de mortifier la plupart de nos pauvres fermiers , qui n'ont que peu de chose ù m'offrir, quoique leur bonne volonté pour nous soit non moins incontestable.

Après le dîner , comme les dames se promenaient dans la grande salle de réception, miss Barbara eut une belle occasion d'imiter l'adroite conversation de son père. Une des dames avait fait observer que cette pièce ferait une superbe salle de concert. — Bab se mit à parler de musique, de harpes, de harpistes, et tout d'une haleine du bal qui devait suivre le concours des joueurs de harpe àShrevi^sbury : — Je suis bien iaformée à ce sujet, c'est du bal que je veux parler, parce qu'une dame de Shrewsbury, amie de papa, m'a offert de m'y mener; mais papa ne veut pas lui donner la peine de m'envoyer prendre aussi loin de chez elle , quoiqu'elle ait cependant un équipage à elle.

Barbara tenait ses yeux fixés sur miss Somers en parlant ainsi ; mais elle ne put lire sur sa physionomie aussi facilement qu'elle l'eut désiré, car miss Somers venait justement de baisser le voile de son chapeau.

— Ne ferons-nous pas une promenade avant le thé ? ditelle aux autres dames. J'ai une jolie pintade à vous faire voir.

Barbara conçut un espoir favorable de cette circonstance et suivit d'un pas assuré Inélégante compagnie.

La volière de miss Somers était garnie de paons , de faisans, de perdrix rouges; mais la jolie pintade de Suzanne se faisait remarquer encore au milieu de cette brillante société: chacun l'admira. Barbara était dans rexaltalion,mais son triomphe fut de courte durée. Au moment même où miss Alice allait s'informer de l'origine de la pintade, Philippe se montra pour demander un morceau de bois de sycomore dont il voulait faire une boîte pour sa mère.

Philippe était un garçon industrieux : c'était un bon tourneur pour son âge ; sir Arthur, qui encounigeait ses talens, avait mis de côté pour lui des morceaux de bois de sycomore, et miss Somers indiqua au jeune tourneur oiî il les trouverait. Celui-ci remercia poliment sa jeune maîtresse; mais au milieu de ses remerciemens et de ses salutations, ses regards furent frappés par la pintade : — Dieu me padonne! c'est celle de Suzanne! s'écria-t-il involontairement.

— Non, ce n'est point la pintade de Suzanne, dit miss Barbara en rougissant de colère. C'est la mienne, et j'en ai fait présent à miss Somers.

Au son de la voix de Bab, Philippe se retourna, l'a perçut,* et son indignation , que ne put contenir la présence de tous les spectateurs étonnés , se peignit vivement sur son visage.

— Qu'y a-t-il, Philippe? dit miss Somers d'un ton pacifique.

Mais Philippe n'était pas en humeur de s'apaiser facilement.

— Ce qu'il y a, madame ! je vais vous le dire, si vous le permettez; et sans attendre la permission , il (it un récit chaleureux et vrai de l'ambassade de Rose et des cruels et avaricieux procédés de Barbara.

62 COKTES DES FAHICLES.

CeUer-ci nia, se- troubla ^ balbutia quelques mots, puis se tut , accablée de honte et dcconfiision, sans que les dames les plus indulgentes ressentissent la tnoradre' pitié de sa déconvenue.

Miss Somers n'oublia pas cependant les é^rds que l'oQ doit à ses hôtes, et s'empressa de renvoyer Piiilippe à son morceau de sycomore.

Bab se remit un peu après le départ de son ennemi , mais elle se condamna elle-même en s'écriant : — • Je vou-drais que cette maudite pintade n'eût jamais été enma possession ! Plût au ciel que Suzanne l'eût gardée chez elle, comme elle aurait dû le faire!

— Elle sera peut-être plus soigneuse après une aussi bonne leçon, dit miss Somers; voulez-vous que nous en fassions l'épreuve? Philippe ne demandera pas mieux que d'aller rendre la pintade à Suzanne, si vous le désirez.

— Comme il vous plaira , madame , dit tristement Barbara. Elle ne m'appartient plus à présent.

La pintade fut donc remise à Philippe, qui partit joyeusement avec sa proie et ne fit qu'un saut chez le fermier Priée.

Il s'arrêta lorsqu'il fut à la porte : il se rappela Rose , sa généreuse amitié pour Suzanne , et il résolut de lui laisser le plaisir de rendre elle-même l'oiseau à son amie. 11 courut au village. Tous les enfans qui avaient donné leur petite bourse à Suzanne le jour du P^ mai , étaient alors à jouer sur la pelouse; ils furent enchantés de revoir la pintade de leur amie. Philippe prit son tifre et son tambour, et l'innocent cortège se dirigea en triomphe vers la modeste maison de Suzanne.

• — Laissez -moi vous accompagner! dit le fils du boucher à Philippe. Arrêtez un instant î mon père a quelque chose à vous dire.

Il se précipita dans la maison de son père. La petite pro-

SIMPLE SrZANNE. C3

cession s'arrêta, et quelques minutes après le bêlement d'un agneau se fit entendre. Par un passage étroit qui menait à retable, derrière la maison, on vit le boucher qui conduisait un agneau.

— C'est Daisy ! s'écria Rose.

— C'est Daisy ! répétèrent tous les enfans. L'agneau de Suzanne! l'agneau de Suzanne !

Il y ent un cri de joie universel.

— Ma foi, pour ma part, dit le boucner aussitôt qu'il put se faire entendre, je n'aurais pas voulu me montrer aussi cruel que le procureur, pour tout Tor du monde. Ces pauvres bétes, elles ne se doutent pas du sort qui leur est réservé chez nous; et quant à mourir, c'est notre lot à tous, un peu plus tôt ou un peu plus tard ; mais briser le cœur des êtres, nos semblables , qui sentent et souffrent comme Dous, voilà ce que j'appelle être barbare et cruel. N'est-ce pas ce que le procureur Case a fait avec Suzanne et à toute sa famille, depuis qu'il les a pris en grippe? Quoi qu'il en soit, voici l'agneau de Suzanne sain et sauf: je l'aurais rendu plqs tôt si je n'avais dû partir avant le jour pour la foire, dont je ne fais que d'arriver. Mais Daisy s'est trouvé aussi bien dans mon étable que s'il eût été dans la prairie au bord de l'eau.

Le père de Rose, qui avait si obligeamment déployé ses pièces de toile peinte devant Suzanne, se trouvait alors sur ^ la porte de sa boutique. Lorsqu'il vit l'agneau et qu'il eut appris son histoire, il dit qu'il voulait aussi contribuer à la fête, et il donna aux enfans quelques aunes de ruban, dont Rose décora l'agneau de son amie.

Le fifre et le tambour se remirent à jouer, et le joyeux cortège s'avança en bon ordre, après avoir poussé trois exclamations en l'honneur du boucher, exclamations mieux méritées que tous les bruyans huzzas politiques usités aux élections du parlement.

6i COKTES DES FAMILLES.

Suzanne était alors à travailler sous le bosquet de son jardin, avec sa petite table de sapin devant elle; lorsqu'elle entendit les sons éloignés de la joyeuse musique, elle posa son ouvrage et prêta l'oreille. Elle vit bientôt les enfans qui s'avançaient de son côte. Ils avaient enfermé Daisy au milieu d'eux, de sorte qu'elle ne pouvait le voir ; mais dès qu'ils furent arrivés à la porte du jardin, elle aperçut Rose qui lui faisait signe de venir. Philippe frappait son tambour de toutes ses forces , afin qu'elle ne pût entendre les bélemens de l'agneau avant le moment convenable.

Suzanne ouvrit la porte du jardin : à ce signal le cortège se divisa, et le premier objet qu'elle distingua au milieu de ses plus grandes amies, ce fut Mary, qui tenait, en souriant , la pintade dans ses petits bras.

— Viens vile! viens vite! criait Mary à Suzanne, qui tressaillait de surprise et de joie; nous avons bien autre chose à te montrer.

A cet instant la musique se tut ; Suzanne entendit le bêlement d'un agneau, et n'osant en croire ses oreilles, elle accourut haletante et reconnut le pauvre Daisy! — Elle fondit en larmes.

— Je n'ai pas versé une larme lorsque je me suis séparée de toi, mon cher petit Daisy, dit-elle : c'était pour mon père et pour ma mère; je n'aurais pas voulu me séparer , de toi pour toute autre chose au monde. Merci , merci â vous tous! ajouta-t-elle à ses amis, qui prenaient plus de part encore à son bonheur qu'ils n'avaient sympathisé avec son chagrin. Ahl si mon père ne devait pas partir la semaine prochaine, et.^i ma mère était tout-à-fait rétablie, je serais la plus heureuse personne du monde !

Comme Suzanne prononçait ces mots, une voix dure se fit entendre derrière la foule des enfans : — Laissez-moi passer, voyons! vous n'avez pas le droit d'encombrer ainsi la voie publique.

C'était le procureur Case, qui revenait, avec sa fille Barbara, de sa visite à TAbbaye. Il aperçut l'agneau et essaya de siffler en passant : Barbara vit aussi la pintade, et tourna la tête d'un autre côté, pour éviter les regards pleins de reproches et de mépris de ceux qu'elle avait naguère afFeclé de mépriser. Son beau chapeau , qui devait exciter l'admiration des dames de l'Abbaye, lui rendit au moins le service , en cette occasion, de cacher sa figure et l'humiliation qu'elle éprouvait.

— Que je suis contente qu'elle ait vu la pintade! dit Rose, qui la tenait alors dans ses mains.

— Oui, s'écria Philippe, elle n'oubliera pas le 1^^ mai de long-temps.

— Ni moi non plus , je l'espère , dit Suzanne en jetant ses regards autour d'elle avec le plus affectueux sourire : non, tant que je vivrai, je n'oublierai pas votre bonté pour mol la dernière fête de mai. Maintenant que j'ai retrouvé ma jolie pintade, il faut que je vous rende votre argent.

— Non, non! crièrent les enfans tout d'une voix; nous n'en avons pas besoin. Garde-le pour ton père.

— Eh bien! dit Suzanne, je ne ferai pas la fière avec vous ; je garderai votre argent pour mon père. Peut-être un jour ou un autre serai-je à même de gagner....

— Oh! interrompit Philippe, ne parlons pas de gagner! ne parlons pas d'argent non plus. — Elle a eu à peine le temps de voir son agneau et sa pintade, ajouta-t-il en s'adressant à ses camarades; allons à nos affaires', mes amis, et laissons-la à elle-même.

La foule suivit le sage avis de Philippe et s'éloigna paisiblement ; mais on remarqua qu'il fut lui-même le dernier à faire retraite. Il resta d'abord pour apprendre ù Suzanne que c'était Rose qui avait orné de rubans la tête de Daisy; puis il demeura encore quelque temps pour racon-

66 CONTES DES FAinilLES.

terThistoire de la pintade et dire à Suzanne qu'il avart eu la gloire de la rapporter de l'Abbaye.

Rose tenait le sac au grain, et Suzanne y puisait à pleine jnain pour sa favorite, pendant qne Philippe, appuyé contre la porte du jardin, prolongeait les détails de sa narration.

• — Maintenant, ma jolie coureuse, ma petite pintade cliéine, qui m'avez si méchamment délaissée, disait Suzanne, il faut vous empêcher d'être aussi volage, et nous allons vous couper les ailes, mais sans vous faire de mal, ne craignez rien.

— Prenez garde, dit Philippe; laissez-moi la tenir tandis que vous lui couperez le bout des ailes.

Lorsque Suzanne eut heureusement achevé cette opération, qui certainement n'eût pu se faire aussi bien si Philippe n'eût tenu la pintade pour elle, celui-ci se rappela que sa mère l'avait chargé d'une commission pour mistriss Price.

Cette commission le mena à un autre quart d'heure de retard, car il avait encore toute l'histoire de la pintade û raconter à mistriss Price , et le fermier, par bonheur, vint ^ rentrer pendant son récit, de sorte qu'il fallut bien le recommencer encore une fois : la politesse l'exigeait. Le fermier fut si content de voir sa Suzanne aussi heureuse du retour de ses deux animaux favoris, qu'il voulut faire manger Daisy lui-même ; et Philippe trouva encore qu'on* avait besoin de lui pour tenir la cruche de lait, dont le fermier remplit la terrine où mangeait Daisy. Heureux Daisy , qui pouvait lécher à son aise les jolis doigts de Suzanne, pendant qu'elle le caressait devant ses parens enchantés de ce gracieux spectacle !

— Mais, Philippe, dit enfin mistriss Priée, je pourrais bien tenir celle cruche moi-même; vous arriverez trop tard pour rendi^e compte à votre mère de sa commission :

SIMPLE StZANlVE. 67

allons; nous ne voulons pas vous retenir plus long-teraps.

Philippe se résolut enfin à partir ; lorsqu'il fut arrivé devant le jardin du procureur, il regarda par-dessus la haie et vit Bab et saser\'ante à leur poste liybiiuel de la fenêtre. Il retourna aussitôt sur ses^ pas pour s'assurer s'il avait bien fermé la porte : du jai-din de Suzanne, de peur que la pintade ne s'enfuît encore et ne tombât entre les mains de sa plus crueHe enneîïiie.

Miss Barbara avait reçu bien des humiliatioiis dans le cours de cette journée, mais elle n'en sentait aucun repentir. Elle était vexée que sa bassesse eût été publiquement dévoilée , sans en éprouver le moindre désir de se corriger d'aucun de ses défauts. Le bal était toujours ce qui occupait le plus son ame égoïste.

— Eh bien! dit-elle à sa confidente Betty, vous voyez comment les choses ont tourné à l'Abbaye! Mais si miss Somers n'a pas jugé à propos de m'inviter à me rendre au bal avec elle, je sais quelqu'un qui le fera. Comme dit papa , il est bon d'avoir toujours deux cordes ù son arc.

Quelques officiers , dont le régiment était alors en garnison à Shrewsbury, avaient fait connaissance avec M. Case. Ils avaient eu querelle avec un honnête marchand de la ville, qu'ils avaient injustement insulté, et le procureur Case leur avait promis de les tirer d'affaire, si le marchand exécutait sa menace d'en demimder raison devant les tribunaux. Sur la foi de cette promesse et dans le vain espoir que leur politesse pourrait disposer le procureur à être modéré dans son mémoire de frais , ces officiers invitaient quelquefois M. Case à leur table d'hôte; et l'un d'eux, qui s'était marié depuis peu, avait obtenu de sa jeune femme qu'elle fit quelque peu politesse à miss Barbara. C'était avec cette dame que miss Bab. espérait aller au grand bal de Shrewsbury.

— Mistriss Betton; et les officiers doivent d^euner ici

68 COIVTES DES FAMILLES.

demain, vous savez, dit-elle à sa femme de chambre. L'un d'eux était aujourd'hui au dîner de TAbbaye, et papa les a invités tous à venir demain matin. Ils doivent faire une excursion quelque part dans les environs et déjeuner ici en passant. M'oubliez pas, Betty, que mistriss Belton ne peut pas déjeuner sans miel ; je le lui ai entendu dire à elle-même.

— Ma foi , répliqua Betty, j'ai peur alors que mistriss Belton s'en aille d'ici sans déjeuner, car nous ne possédons pas une seule cuillerée de miel.

— Mais sans doute nous en trouverons bien dans le voisinage.

— Je ne sache aucun endroit oii nous puissions en acheter.

— Eh bien ! nous demanderons à en emprunter, dit Bab en riant. Avez-vous oublié les ruches de Suzanne? Allez-y de bonne heure demain, avec mes compUmens , et voyez ce que vous en pourrez tirer. — Dites-lui que c'est pour mistriss Belton.

Le lendemain , Betty se rendit chez Suzanne avec les complimens de sa maîtresse, et lui demanda un peu de miel pour le déjeuner de mistriss Belton.

Suzanne ne se souciait point de se priver de son miel , parce que sa mère l'aimait beaucoup ; elle en donna pourtant , mais bien peu. Lorsque Barbara vit ce que Suzanne lui envoyait , elle la traita à' avare.

— Je vais lui parler moi-même ; venez avec moi , Betty, dît la fille du procureur, qui jugeait à propos d'oublier alors le serment solennel qu'elle avait fait de ne plus honorer Suzanne de sa visite, le jour oii elle avait avalé la moitié du bouillon de mistriss Priée.

— Suzanne, dit-elle en abordant la pauvre fille qu'elle avait persécutée de tout son pouvoir, je viens vous demander un peu plus de miel pour mistriss Belton. Dans

une occasion semblable, vous savez, il faut s'aider entre voisins.

— C'est l'usage du moins , ajouta Betty.

Quoique généreuse, Suzanne n'était point faible : elle donnait volontiers aux personnes qu'elle aimait, mais elle savait résister aux ruses et aux flatteries de celles qu'elle avait sujet de mépriser. Elle répondit poliment qu'elle en était bien fâchée, mais qu'elle ne pouvait donner plus de miel. Barbara se mit en colère, et devint incapable de contenir sa fureur, lorsqu'elle vit que Suzanne, sans avoir égard à ses reproches, continuait d'examiner tranquillement l'intérieur de sa ruche à travers le vitrage.

— Il me faut absolument du miel, Suzanne Priceîs'ccria-t-elle d'un ton hautain; vous ferez donc aussi bien de m'en donner de bonne volonté. Voyons, parlez! voulezvous m'en donner, oui ou non? Voulez-vous me donner ce rayon de miel qui est là?

— Il est pour le déjeuner de ma mère, dit Suzanne; je ne puis pas vous le donner.

— Ah! vous ne pouvez pas! s'écria Bab. Eh bien! je l'aurai tout de même.

A ces mots, elle étendit le bras pour s'emparer du rayon de miel qui était auprès de Suzanne, sur une poignée de romarin ; mais elle ne saisit d'abord que les brins de la plante ; elle s'élança une seconde fois avec plus de violence vers sa proie, et, dans l'effort qu'elle fit pour la saisir, elle heurta la ruche qui était auprès et la renversa sur le gazon. Les abeilles s'essaimèrent aussitôt autour d'elle — sa servante Betty poussa un cri d'effroi et prit la fuite. Suzanne, qui s'était mise à l'abri derrière un arbre, appela Barbara sur laquelle le noir essaim allait se poser, et lui cria de rester immobile, de ne pas se débattre contre les abeilles : — Si vous vous tenez tranquille, lui dit-elle, peut-être ne vous piqueront-elles pas, — Mais au lieu de

70 CONTES »KS fPAMTtLFS.

l'écouter, Barbara criait , ajptait les bras, frap|Kîit ^vt pied, et les abeilles irritées la piquèrent horriblement. Ses bras et ses mains enflèrent d'une manière effrayante. Elle fut enfin secourue par la bonne Suzanne et par la perfide Betty, qui, maintenant que le mal était fait, ne songeait plus qu'aux moyens de se disculper aux yeux de son maître. i

— En vérité , miss Barbara , dit-elle , vous avez eu bien lort de vous jeter dans un pareil embarras. Vous serez cause que je serai renvoyée , vous verrez.

— Je me soucie bien que vous soyez chassée ou non, dit Barbara. — Ah! je n'ai jamais tant souffert de ma vie ! Ne pouvez- vous rien faire pour me soulager, Betty ? — Mais la douleur ne serait rien encore, si ce n'était les suites de tant de piqûres. Comment me présenter au déjeuner devant mistriss Belton? Et puis je ne pourrai même aller au bal demain, c'est sûr!

— Oh! il ne faut pas y compter, reprit sa consolatrice. Ne songez plus au bal, allez, car votre enflure ne diminuera pas d'une semaine. Ce n'est pas ce qui m^inquiète, moi ; mais que va me dire votre père , lorsqu'il vous verra dans cet état?

Pendant que ces deux aimables personnes récriminaient ainsi l'une contre l'autre dans l'adversité, Suzanne, voyant que sa présence n'était plus utile, se mit en devoir de les quitter; mais à la porte de la maison, elle se trouva face à face avec M. Case.

M. Case avait fait bien des réflexions; car sa seconde visite à l'Abbaye lui plaisait aussi peu que la première. Quelques mots échappés à sir Arthur et à ses sœurs en parlant de Suzanne et du fermier Priée, lui avaient fait craindre qu'il ne se fût fourvoyé en cherchant querelle à ses voisins. Le refus de son présent troublait sans cesse le repos du procureur, et il trembla d'être perdu à jamais si Vhisr

SIMPLE SUZAIVIVE. 71

toîre de l'agneau de Suzanne parvenait à l'Abbaye. Il pensa donc que la conduite la plus prudente à suivre pour le moment était d éteindre ses querelles avec les Priée le plus promptement possible. En conséquence, lorsqu'il rencontra Suzanne à la porte, il s'efforça de lui faire un gracieux sourire.

— Comment va votre mère, Suzanne? lui dit-il. Y a-t-il chez nous quelque chose qui puisse vous être utile ? Je suis charmé de vous voir ici. — Barbara! Barbara ! descends vite, mon enfant, pour parler à Suzanne Price.

Comme Barbara se gardait bien de répondre, son père monta vivement l'escalier, ouvrit la porte et resta stupéfait à la vue de la figure horriblement enflée de sa fille,

Betty se mit aussitôt à raconter l'histoire à sa manière. Bab la contredit tant qu'elle put , et le procureur mit sa servante à la porte sur-le-champ; puis, moitié de bonne foi, moitié par affectation, il demanda à sa fille comment elle avait osé se conduire ainsi envers Suzanne Price : — Lorsqu'elle se montrait assez bonne voisine, assez obligeante pour vous donner de son miel, ne pouviez -vous vous en contenter , sans vous emparer du reste par violence? — C'est une conduite scandaleuse, et que je ne saurais laisser impunie!

La bonne Suzanne intercéda en faveur de son ennemie, et le procureur s'adoucissant peu à peu , dit à sa fille que Suzanne était beaucoup trop bonne pour elle, ainsi que pour tout le monde.

— Je lui pardonne à cause de vous, Suzanne, ajouta-t-il. Suzanne, toute surprise de ce ton inaccoutumé, lui fit

ene humble révérence ; mais elle avait toujours son agneau sur le cœur, et dès qu'elle le put, elle s'empressa de quitter la maison du procureur, pour aller préparer le déjeuner de sa mère.

M. Case s'aperçut bien que Suzanne n'était pas assez

72 COIVTES DES FAMILLES.

simple pour se laisser tromper par de belles paroles. 11 résolut alors de tenter directement une réconciliation avec le fermier Price. C'était un homme honnête, mais franc et rude, et sa physionomie garda une expression d'inflexible mépris, durant tout le temps que le procureur lui parla du ton le plus humble et le plus patelin.

Tel était l'état des choses le jour du concert et du bal de Shrewsbury. Miss Barbara Case, défigurée par les abeilles de Suzanne, ne put aller au bal avec mistriss Bellon.

La salle du concert fut remplie de bonne heure dans la soirée, et l'assemblée était aussi choisie que nombreuse. Les musiciens qui étaient venus disputer le prix étaient placés sur une estrade ou orchestre, à Tune des extrémités de la salle. Parmi eux se trouvait notre vieil ami Taveugle, dont l'apparence assez misérable semblait exciter un sentiment de dédain chez la plupart des spectateurs. Six dames et six messieurs furent nommés juges du concours. Ils se placèrent en demi-cercle en face des musiciens. Les sœurs de sir Arthur, qui étaient habiles musiciennes ellesmêmes , étaient au nombre des juges, et c était des mains de sir Arthur que le vainqueur devait recevoir le prix. Le vieil aveugle se présenta le dernier; ii accorda son instrument et fit entendre un prélude si simple et si pathétique que tous les cœurs se sentirent prévenus en sa fiiveur. 11 fut écouté avec la plusprofonde attention, et lorsqu'il eut cessé de jouer, le silence dura quelques instans encore. Ce silence fut bientôt suivi d'une salve générale d'applaudis ■ semens. Les juges furent unanimes dans leur opinion, et ils déclarèrent que le vieil aveugle avait mérité le prix.

L'air simple et touchant, qui avait enlevé les suffrages de toute l'assemblée, était de sa propre composition. On le pressa d'en faire connaître les paroles, et à la fin il offrit modestement de les dicter , son intirmité l'empêchant de pouvoir écrire. Miss Lucy tira aussitôt un crayon et le

SniP«.E SLZAIVNE. 73

vieux barde dicta les paroles de sa ballade qu'il intitulait: Lamentations de Suzanne sur son agneau.

Miss Somers re^^ardait son frère de temps en temps pendant qu'elle écrivait, et sir Arthur, dès que le vieillard eut fini de dicter, le prit à part, et lui adressa quelques questions qui lui firent connaître toute l'histoire de Tagneau de Suzanne et de la barbarie du procureur.

M. Case lui-même était présent lorsque Taveugle avait commencé à dicter les paroles de sa ballade. Il changea de couleur lorsqu'il entendit les mots : « Lamentations de Suzanne sur son agneau. » Le regard sévère de sir Arthur le fit pâlir d'effroi; il s'éloigna lout-à-coup, se glissa dans la foule et disparut.

Cependant le vainqueur n'eut pas plus tôt le prix de dix guinées qu'il avait si bien mérité , qu'il se retira dans une pièce à côté, se fit apporter une plume, de Tencre et du papier, et dicta tout bas, ù son petit conducteur, qui écrivait assez bien , une lettre qu'il l'envoya jeter tout de suite à la poste de Shrewsbûry.

Le lendemain matin, le fermier Price, sa femme et Suzanne étaient assis à déjeuner et songeaient tristement que la semaine de répit touchait à sa fin et que néanmoins Targent n'était pas encore prêt pour le remplaçant John Simpson , lorsqu'on frappa à la porte; le f^icteur qui portait les lettres du village en remit une entre les mains de Suzanne, en disant : — Un penny, s'il vous plaît! — Cest une lettre pour votre père.

— Pour moi ! dit le fermier, voici le penny alors. Mais de qui peut venir cette lettre? Qui diable peut avoir ji m'écrire dans ce monde ?

Il brisa le cachet, mais le nom barbare qui se trouvait au bas l'embarrassa au lieu de l'éclairer : « Votre ami et votre obligé, Llewellyn. »

— Et qu'est ceci? dit-ii en ouvrant un papier enfermé

74 COIVTES DES FAMILLES.

dans la lettre; on dirait une chanson; serait-ce un poisson d'avril?

— Nous ne sommes pas en avril, mais en mai, père, objecta Suzanne.

— Eh bien! lisons la lettre, et nous saurons peut-être ce que c'est.

Le fermier Price s'assit dans son grand fauteuil , car autrement il n'eût pu faire cette importante lecture à son aise, et lut à haute voix ce qui suit :

« Mon digne Ami,

s Je suis sûr que vous apprendrez avec plaisir le succès que j'ai obtenu ce soir. J'ai gagné le prix de dix guinées , et je le dois en grande partie à votre douce et jolie Suzanne, ainsi que vous le verrez par la petite ballade ci-incluse. Votre hospitalité envers moi m'a procuré l'occasion de connaître un peu l'histoire de votre famille. Vous n'avez pas oublié, sans doute, que j'étais là lorsque vous avez compté le trésor contenu dans la petite bourse de Suzanne, et que j'appris ainsi l'usage auquel il était destiné. Vous n'avez pas encore pu réunir, je le sais , toute la somme nécessaire pour payer votre remplaçant * John Simpson : veuillez me faire la faveur d'user du billet de ban-\ que de cinq guinées, que vous trouverez dans la ballade. Vous n'aurez pas en moi un créancier aussi dur que le procureur Case. Vous me rendrez cet argent à votre convenance , et si cela ne vous convient jamais, jamais je ne vous le redemanderai . Je ferai ma ronde dans ce pays, dans un an, à peu près à la même époque; j'irai chez vous, pour voir comment vous vous portez et pour jouer l'air de ma ballade à Suzanne et aux c'.iers petits enfans.

» J'ajouterai , pour vous mettre l'esprit en repos sur cet argent , que je ne me gêne en rien , en vous faisant ce prêt : je ne suis pas aussi pauvre que je le parais , mais c'est mon humeur de mener la vie errante que je mène. Je vois mieux le monde sous mes habits en lambeaux, que je ne le ferais peut-être sous des vêtemens meilleurs. Beaucoup de mes confrères pensent comme moi à ce sujet, et nous sommes heureux quand, sur notre roule il nous arrive de pouvoir rendre

SIMPLE SIZAINIVE. 75

quelque service à une aussi digne famille que la vôtre. Au revoir, porlez-vous bien.

» Votre ami et votre obligé ,

» Llewellyn. t

Après cette lecture, Suzanne ouvrit la ballade, suivant le désir de son père", qui prit le billet de banque, pendant que sa fille lisait avec surprise : « Lamentations de Suzanne sur son agneau. »Sa mère s'appuya sur son épaule pour lire avec elle; mais avant d'avoir lu le premier couplet, ils furent interrompus par un autre coup frappé à la porte. Ce n'était point le facteur avec une autre lettre à la main : c'était sir Arthur et ses sœurs.

Ils venaient dans une bonne intention, mais que la lettre du vieux musicien rendait infructueuse, à leur vif regret. Ils venaient prêter h Thonnête fermier l'argent dont il avait besoin pour payer son remplaçant.

•—Mais puisque nous sommes ici, dit sir ArtHur, parlons d'une affaire qui m'intéresse et que je désire éclaircir. Voulez-vous sortir avec moi, M. Priée, et me permettre de vous faire voir un morceau de votre jardin, à travers lequel je voudrais faire passer une route. Tenez, le voici, ajouta-t-il, en désignant la localité; je vais construire une route plantée d'arbres autour de ma terre, et ce morceau de terrain m'arrête.

— Et pourquoi, monsieur? dit Priée. Cette terre est à moi , c'est vrai ; mais j'espère que vous ne me rangez pas au nombre de ces personnes qui font des difficultés pour une bagatelle

— Mais, reprit sir Arthur, on m'avait dit que vous étiez processif et entêté ; vous ne me paraissez pourtant pas mériter cette réputation.

— J'espère bien que non, monsieur. Quant à ce bout de terre , je ne veux point tirer avantage de ce qu'il vous convient : il est à vous, pourvu que vous me donniez en

échanpje un autre morceau de terre à ma convenance, qui ne vaille ni plus ni moins , ou que vous m'en dédommagiez enfin d'une manière ou d'une autre. Je n'ai pas besoin d'en dire davantage.

— Il m'est revenu quelque chose , M. Pricc , reprit sir Arthur, après un moment de silence, au sujet d'une nul- litë qui se trouverait dans votre bail. Je n'ai pas voulu vous en parler, avant que nous eussions réglé notre marché relatif à votre terrain, de peur de vous influencer. Qu'est-ce que c'est que celte nullité, dites-moi ?

— Pour dire la vérité, et , suivant moi , c'est toujours la meilleure chose à dire en toutes circonstances, je ne savais pas ce que c'était qu'une nullité avant que le procureur Case m'en eût dit un mot; et m'est avis qu'une nullité n'est ni plus ni moins qu'une erreur. Or, comme il ne me paraît pas raisonnable qu'on fasse une erreur à dessein ^ il me semble tout-à-fait loyal que lorsqu'on en découvre une dans un bail , on la corrige de bonne foi ; mais le procureur prétend que ce n'est pas conforme à la loi; à cela je n'ai plus rien à dire. Celui qui a dressé mon bail a fait une erreur, et, si je dois en être responsable, j'en subirai les conséquences. Cependant je puis vous montrer, sir Arthur, quelques lignes de recommandation sur un morceau de papier qui me fut donné par feu votre frère dont je tiens directement ma ferme. Vous verrez, par ce chiffon de papier, quelles étaient ses intentions pour moi; mais le procureur dit que ce papier ne vaut pas un farthing devant une cour de justice, et je ne comprends rien à ces raisonnemens. Tout ce que j'entends là-dedans, voyezvous, c'est riionnêtelé vulgaire des deux parties. Je n'aL plus rien à dire.

— N'avez-vous pas eu quelque querelle avec ce procureur dont vous parlez si souvent? demanda sir Arthur. Allons, dites-moi franchement ce qui s'est passé entre

SniPLE SCZANKE. 77

—Le sujet de la coniestation , interrompit le fermier, est un morceau de terrain de peu de valeur, qui donne sur le sentier au bout du jardin du procureur et dont celui-ci voulait s'emparer. Or, je lui ai dit mon opinion là-dessus: que ce terrain appartenait ù la paroisse et que je ne donnerais jamais mon consentement pour qu'il s'en emparât injustement. Ce qui me peinait le plus, de le voir enfermer ce terrain dans son jardin, qui, en conscience, est bien assez grand sans cela, c'est que, voyez- vous, monsieur, les enfans de notre village ont coutume d'en faire le lieu de leurs récréations, et c'est aussi là qu'ils se rassemblent le premier jour de mai, au pied d'une aubépine qui se trouve au milieu ; cela me faisait mal au cœur quils en fussent ainsi privés par quelqu'un qui n'y avait aucun droit.

— Allons voir les lieux , dit sir Arthur; ce n'est pas loin, n'est-ce pas?

— Oh ! non, monsieur, à deux pas d'ici.

Lorsqu'ils y furent arrivés, M. Cnse, qui les voyait se promener ensemble, s'empressa de les joindre, afin de couper court aux explications. Notre homme redoutait beaucoup les explications , mais heureusement il était alors un peu trop tard.

• — Est-ce là le terrain conteste ? demanda sir Arthur.

— Oui, monsieur, c'est là tout, dit Price.

— Eh bien ! sir Arthur, qu'il n'en soit plus question , dit alors le politique procureur en intervenant d'un air généreux; qu'il appartienne à qui Ton voudra , je vous l'abandonne.

— Un aussi grand légiste que vous, M. Case, répliqua sir Arthur, devrait savoir que l'on ne peut donner ce à quoi Ion n'a pas un titre légitime, et dans l'espèce, il est impossible qu'avec la meilleure intention du monde de m'obligcr, vous puissiez me donner ce terriiin, parce qu'il

78 COINTES DES FAMIlLtS.

m'appartient déjà, ainsi que je vais vous en convaincre par un ancien plan du terrain y attenant, plan qui se trouve heureusement sain et sauf parmi mes papiers. Ce morceau de terre appartenait à la ferme qui est de l'autre côté de la route et il en fut détaché lorsque le sentier fut ouvert.

— C'est vraisemblable, monsieur; vos allégations me semblent précises , incontestables ; vous êtes mieux instruit que moi à ce sujet, balbutia le procureur qui tremblait de voir la gestion lui échapper.

— Eh bien! reprit sir Arthur, prenez note, M.Price, que je promets cette petite pelouse aux enfans du village pour s'y livrer à leurs jeux , et j'espère qu'ils pourront y cueillir des fleurs d'aubépine à plus d'une fête de mai.

j\i. Price s'inclina , ce qu'il faisait rarement , même lorsqu'il recevait une faveur personnelle.

— Maintenant, M. Case, continua sir Arthur en s'adressant au procureur qui ne savait quelle contenance tenir , vous m'avez envoyé une nullité à examiner.

— Oui, mon. ..sieur, balbutia le procureur, j'ai cru qu'il était de mon devoir d'agir ainsi; ce n'était ni par malice ni par mauvaise intention contre ce brave homme.

— Vous ne lui avez fait aucun tort, monsieur, reprit froidement sir Arthur. Je suis prêt à lui faire un autre b.ail de sa ferme , quand il lui plaira , et je me laisserai guider, en agissant ainsi, parla recommandation jointe au bail primitif qui est en sa possession. A Dieu ne plaise que je tire un déloyal avantage d'une erreur contre qui que ce soit !

— Dieu me préserve aussi , monsieur , dit le procureur on prenant un air hypocrite, de suggérer à personne le conseil de tirer avantage d'une erreur contre un homme riche ou pauvre — mais rompre un bail nul , ce n'est pas se prévaloir d'un avantage déloyal.

SIMPLE St'ZANNE. 79

— Cest bien votre avis, monsicar? demanda sir Arthur.

— Certainement, et j'espère n'avoir rien perdu de votre bonne opinion en disant aussi franchement mon avis au sujet de cette nullité. J'ai toujours compris qu'il n'y avait rien de déloyal, en matière d'intérêt , à tirer parti de la nullité d'un bail.

— Eh bien ! s'écria sir Arthur , vous venez de prononcer dans votre propre cause , sans le savoir — vous vouliez m'envoyer le bail de ce pauvre homme, mais votre fils, par quelque méprise^ m'a envoyé le \ôtre et j'y ai.découvert une nullité radicale.

— Une nullité radicale ! répéta le procureur épouvanté.

— Oui, monsieur, continua sir Arthur, en tirant le papier de sa poche. Le voici : vous remarquerez qu'il n'est ni si^o^né, ni scellé du sceau du bailleur.

— Mais vous n'entendez pas vous en prévaloir contre moi sans doute ? dit M. Case en oubliant ses propres principes.

— Je ne profiterai point d'une erreur — contre vous, ainsi que vous vouliez en profiler contre cet honnête homme. Dans les deux cas , je me laisserai guider par les notes que j'ai en ma possession. Je ne vous priverai point, M. Case, d'un seul scheling de votre propriété. Je suis prêt, après une estimation loyale, à vous payer la valeur exacte de votre maison et des terrres qui sont à vous; mais à une condition , c'est que vous quitterez la paroisse dans le délai d'un mois.

Le procureur se soumit , car il savait bien qu'il ne pouvait légalement résister. 11 s'estima heureux d'en être quitte à si bon marché; il s'inclina et battit en retraite, en se consolant avec l'espoir secret que lorsqu'on en viendrait à l'estimation de sa maison et de ses terres , il s'arrangerait pour obtenir une plus value de quelques guinées ; quant à sa réputation , il en faisait bon marché.

• — Vous savez lire , écrire et tenir des comptes réguliers, n'est-ce-pas? demanda sir Arthur à M. Price en revenant avec lui à la ferme. J'ai vu Taulre jour un mémoire de la main de votre petite fille, qui m'a paru nettement écrit. Est-ce vous qui lui avez appris à écrire?

— Non, monsieur ; je ne puis pas le dire, car elle a appris d'elle-même en grande partie; mais je lui ai enseigné le calcul, autant que j'en savais du moins, dans nos soirées d'hiver, lorsque je n'avais rien de mieux à faire.

— Votre fille prouve qu'elle a été bien élevée, et sa bonne conduite , ainsi que son bon caractère , parlent en faveur de ses parens.

— Vous êtes bien bon, trop bon en vérité, monsieur, de parler ainsi de nous, balbutiait le père enchanté.

— Mais je veux faire mieux que de vous payer en belles paroles , reprit sir Arthur. Vous êtes attaché à votre famille; peut-être vous attacherez-vous aussi à moi, lorsque vous viendrez à me connaître, et nous aurons de fréquentes occasions de nous apprécier l'un l'autre. Je n'ai pas besoin d'agent pour pressurer mes fermiers ou pour faire une besogne ennuyeuse à ma place. Il me faut seulement un homme actif, intelligent , honnête, comme vous , pour recevoir le prix de mes fermes, et j'espère que vous n'aurez pas de répugnance à remplir cet emploi.

— Et moi j'espère, monsieur, dit Price, dont l'honnête physionomie respirait toute la joie et la gratitude qui remplissaient son ame, j'espère que vous n'aurez jamais lieu de vous repentir de vos bontés pour moi.

— Et que font ici mes chères sœurs? demanda sir Arthur en entrant dans la ferme et en s'avançant derrière ses sœurs qui paraissaient activement occupées à mesurer une jolie pièce de toile imprimée.

■ — C'est pour Suzanne, cher Arthur, dit miss Alice. *- Je savais bien que ce n'était pas pour elle qu'elle

SIMPLE SCZAKKE. 81

avait gardé cette guinée, dit miss Lucy , et j'ai obtenu de sa mère qu'elle me dise ce qu'était devenue la pièce d'or. Suzanne l'a donnée à son père — et celte fois elle ne peut refuser une robe de notre choix, parce que sa mère , je le vois bien, en est enchantée. — A propos, Suzanne, on m'a dit qu'au lieu d'être reine de mai , cette année , vous aviez mieux aimé rester confinée dans cette chambre auprès du lit de votre mère. Votre mère a de belles couleurs sur les joues maintenant.

— Oh ! madame , interrompit la bonne fermière , je suis tout-à-f:iit bien à présent ! c'est la joie qui m'a guérie. -

— Eh bien ! ma bonne mistriss Price, j'espère que vous pourrez sortir le jour de la fête de votre fille, qui sera le 25 de ce mois, m'a-t-on dit. Hàtez-vous de vous bien remettre d'ici-là, car mon frère se propose de faire danser les jeunes garçons et les jeunes filles du village, le jour de la fêle de Suzanne.

— Oui, dit sir Arthur, et j'espère que ce jour vous vous amuserez bien sur votre petite pelouse, vous et vos jeunes amis. Je leur dirai que c'est votre bonne conduite qui leur a valu la concession de la pelouse, et si vous avez à nous demander une petite faveur que nous puissions accorder, pour quelqu'une de vos compagnes, parlez sans crainte, Suzanne; ces dames ont l'air de n'avoir rien à vous refuser de raisonnable, et vous m'avez l'air, vous, de n'avoir rien de déraisonnable à demander.

— Monsieur , dit timidement Suzanne , après avoir consulté les regacds de sa mère, j'aurais bien une faveur à vous demander; c'est pour Rose.

— Eh bien ! je ne sais pas ce que c est que Rose , dit sir Arthur en souriant , mais continuez.

— Vous l'avez déjà vue, je crois, mesdames, dit mistriss Priée, c'est vraiment une bien bonne petit fille

— Et qui travaille très-bien aussi, continua viveaient

Suzanne en s'adressant à miss Lucy; sa mère et elle ont appris que vous aviez besoin d'une femme de chambre.

— N'en dites pas davantage, interrompit miss Lucy: vos désirs sont accomplis. Dites à Rose de venir à l'Abbaye demain matin, ou plutôt amenez-la avec vous, car notre femme de charge a besoin de vous parler au sujet d\m certain gâteau. Elle désire, Suzanne, que vous fassiez vous-même le gâteau du bal. Elle a même déjà beaucoup de bonnes choses toutes prêtes pour cela, je le sais. Il doit être assez grand pour que tout le monde en ait une tranche , et c'est la femme de charge qui en fera le partage pour vous. Je souhaite seulement que votre gâteau soit aussi bon que votre pain. Adieu î

Heureux ceux qui peuvent dire adieu â tout ime famille que l'excès de la gratitude rend silencieuse, mais qui les bénira tout haut lorsqu'ils seront assez éloignés pour ne plus entendre ses bénédictions !

— Que je voudrais à présent, dit le fermier Price , et c'est presque un péché de désirer encore quelque chose quand on est ainsi comblé de faveurs inattendues, que je désirerais, femme, que notre bon ami, le musicien, fût en ce moment auprès de nous! Notre bonheur réchaufferait le cœur de notre vieil ami, Suzanne. Mais ce qui vaut mieux encore^ nous pourrons lui rendre son argent avec nos remerciemens , lorsqu'il viendra faire sa ronde l'année prochaine; ce qui ne nous empêchera pas de lui être obligés à jamais, comme si nous le gardions encore et que nous en eussions autant de besoin que lorsqu'il nous l'a si généreusement prêté. Que je voudrais le voir là, vidant comme il Fa fait , juste à cette place, un verre de l'hydromel de ma Suzanne, à la santé de cette bonne tille!

— Oui, dit Suzanne; et la première fois qu'il viendra je pourrai lui donner un cruf de ma pintade et je lui montrerai mon agneau Daisy.

Simple Suzanne. 83

— Oui, mon amour, dit à son tour la mère, et il nous jouera cet air et nous ctiantera cette jolie ballade. — Mais où est-elle donc ? Je ne l'ai pas encore finie.

— Rose a couru la faire voir au village, maman; je vais la chercher, et je vous la rapporte en deux minutes.

Suzanne trouva son amie au pied de l'aubépine, au milieu d'un cercle nombreux de ses compagnons, auxquels elle lisait : « les Lamentations de Suzanne sur son agneau. »

— Les paroles , c'est quelque chose — mais l'air, l'air! — je voudrais bien savoir l'air! disait Philippe. Je dirai à ma mère de demander à sir Arthur qu'il s'informe de la route qu'a prise le bon aveugle après le concert; et s'il est quelque part en ce monde , nous le ramènerons pour la fête de Suzanne, et nous le ferons asseoir là, précisément sous ce buisson, et il nous jouera cet air — si cela lui plaît, veux-je dire — et je l'apprendrai — si je peux, bien entendu — dans une minute.

La bonne non /elle, que le fermier Price allait être employé pour toucher le prix des fermes de sir Arthur, et que le procureur Case quittait la paroisse dans un mois, se répandit bientôt dans tout le village. On sortit des maisons pour s'entendre confirmer celte heureuse nouvelle de la bouche même de Suzanne. La foule croissait de minute en minute sur la pelouse.

— Oui , criait Philippe d'un air triomphant, je vous dis que tout cela est vrai. Suzanne est trop modeste pour l'affirmer elle-même; mais je vous dirai tout, moi : sir Arthur nous a donné cette pelouse atout jamais, à cause de sa bonne conduite. Vous voyez qu'à la fin le procureur Case, avec toute sa ruse , ne s'est pas trouvé de force à lutter contre simple Suzanne.

LAURENT LE FAINEANT,

Dans la riante vallée d'Ashton vivait une vieille femme, nommée Preston; elle habitait une chaumière propre, bien rangée, et pas une herbe ne se montrait dans son jardin. Ce jardin était sa principale ressource; il consistait eu planches de fraisiers avec une petite bordure de fleurs. Elle assemblait les œillets et les roses en bouquets élégans qu'elle envoyait vendre à Clifton ou à Bristol. Quant aux fraises, elle n'avait pas besoin de les envoyer au marché, car les opulens baigneurs de Clifton avaient coutume, dans les belles soirées d'été, de venir se régaler de fraises et de crème dans les modestes jardins du village d'Ashton.

La veuve Preston était une femme si obligeante, si active, et de si bonne humeur, que tous ceux qui la venaient voir étaient enchantés d'elle. Elle vécut tranquillement de cette manière pendant quelques années ; mais hélas ! un automne, elle tomba malade, et, durant sa maladie, tout alla mal. Son jardin fut négligé, sa vache mourut, et tout l'argent de ses épargnes s'en alla en médicamens. L'hiver se passa, sans qu'elle fût assez forte pour travailler beaucoup à l'aiguille; et, lorsque la belle saison revint, il lui fallut payer le loyer de sa maison ; mais l'argent n'était pas prêt comme à l'ordinaire dans sa petite bourse. Elle demanda quelques mois de délai : ils lui furent accordés; mais à l'expiratioa même de ce temps , il ne lui resta plus

LAUKEIXT LE FATNÊAKT. 85

d'autre ressource que de vendre son cheval , son vieux serviteur Grison. Or, Grison, quoiqu'il eût déjà passé la plus grande partie de sa brillante jeunesse, était un grand favori. Dans ses beaux jours, c'était lui qui portait toujours )sa maîtresse au marché, en croupe derrière son mari, et c'était alors l'héritier de la famille, le petit James, qui montait à son tour le fidèle et pacifique Grison. C'était la besogne de James de panser le vieux serviteur et d'en prendre soin, fonctions qu'il n'avait jamais négligées, car James était un enfant d'un bon caractère et fort industrieux.

— Cette nouvelle va briser le cœur de mon pauvre James, se disait un soir dame Preston, assise auprès du feu qu'elle attisait, en réfléchissant comment elle pourrait entamer la matière avec son fils, qui dévorait en face d'elle une croûte de pain pour son souper. — Jem i, lui dit la vieille femme, tu as donc bien faim ?

— Oui, mère; c'est que j'ai rudement travaillé, aussi; tenez, je voudrais qu'il ne fît pas si noir, afin que vous pussiez aller voir au jardin la grande planche que j'ai bêchée. Vous diriez que c'est une bonne journée, j'en suis sûr. — A propos, mère, j'ai de bonnes nouvelles; le fermier Truck doit me donner des plants de fraisiers ananas : j'irai les chercher demain malin, et je serai de retour avant déjeuner.

— Dieu le bénisse! comme il y va! Quatre milles pour aller et quatre milles pour revenir, avant déjeuner!

— Grison n'est-il pas là, mère?

— Ah! mon enfant! ; ^ — Pourquoi soupirez- vous, mère?

— Achève ton souper, mon ami.

—J'ai fini, s'écria James, en se hâtant d'avaler sa der-

« Abréviation familière de James.

nière bouchée, comme s'il se fût reproché d'avoir mis trop de temps à son souper. — A ma grande aiguille , à présent! Il faut que je raccommode la bride de Grison avant de me mettre ap lit.

A ces mots il se mit à l'ouvrage , à la lueur du feu , et la vieille mère ayant agité encore une fois les tisons : — James , dit-elle enfin , boite-t-il encore beaucoup?

— Qui ? Grison ? oh ! ma foi non , allez. Il n'a jamais moins boité de sa vie; il me semble tout-à-fait rajeuni, et il est si gras qu'il peut à peine remuer.

— Oh ! tant mieux! Il faut y veiller j James, et le tenir en bon état.

— Pourquoi, mère?

— Parce que, de lundi en quinze, à la foire, il doit être vendu !

— -Grison! s'écria James, en laissant tomber la bride de ses mains. Quoi! ma m,ère, vous voudriez vendre Grison ?

— Je ne le voudrais pas, Jem, mais il le faut.

— // le faut! Qui dit qu'il le faut ? Et pourquoi le fautil, mère?

— Il le faut , te dis-je , enfant. Ne faut-il pas payer honnêtement ses dettes, et ne dois-je pas encore mon loyer et ne me l'a-t-on pas demandé plusieurs fois, et n'ai-je pas eu déjà terme et délai pour le payer, et n'ai-je pas promis de le payer positivement de lundi en quinze, et ne me manque-t-il pas deux guinées pour cela , et où trouverai-je deux guinées ? — Mais à quoi sert de tant parler ? dit la pauvre vieille, en s'appuyant la tète sur son bras, il faut nous défaire de Grison.

James demeura silencieux quelques minutes.

— Deux guinées, c'est beaucoup, dit-il. Si je travaillais sans cesse et sans relâche, ne pourrais-je pas gagner ces deux guinées avant lundi en quinze, dites, bonne mère?

lAtmEKT LE FAINÉ4KT. 87

^-Mon Dieu, non, mon pauvre enfant, quand même tn travaillerais à en mourir.

— Mais je peux pourtant {jagner quelque chose, s'écria James fièrement ; et 7^ veux gagner quelque chose. Si peu que ce soit, ce sera quelque chose enfin; je ferai de mon mieux, toujours.

— Ah! j'en suis bien sûre, mon Jem, dit sa mère en l'attirant à elle et en l'embrassant avec effusion. Tu as toujours été un enfant industrieux: c'est ce que je soutiendrai devant toi comme en arrière de toi. Mais tu n'y pourras rien : il faut nous séparer de Grison, vois-tu.

James tourna la tète, s'efforça d'étouffer ses larmes et s'en alla se coucher sans dire un mot de plus. Mais il savait que les pleurs n'y feraient rien; il essuya donc ses yeux et resta éveillé, réfléchissant à ce qu'il pourrait faire pour sauver le cheval. — Si peu que je gagnerai , se disait-il , ce sera pourtant quelque chose, et qui sait si notre propriétaire ne consentira pas à attendre un peu plus long-temps? et puis nous parviendrons peut-être à réunir la somme avec le temps ; car, un penny par jour, cela doit finir par faire deux guinées.

Mais comment gagner le premier penny? Telle était la question. Il se souvint alors qu'un jour il avait vu, au marché de Clifton , où il était venu vendre des fleurs , une vieille femme assise devant une table couverte de pierres brillantes, que tout le monde admirait en passant; il se rappela aussi que plusieurs personnes avaient acheté quelques-unes de ces pierres, qu'elles avaient payées deux pences, trois pences et jusqu'à six pences. La vieille avait dit les avoir trouvées dans les rochers du voisinage. Il pensa donc qu'il pourrait bien en trouver lui aussi et s'en défaire, comme la vieille femme, au marché de Clifton.

James se réveilla le lendemain de bonne heure, tout plein de ses projets; il sauta en bas du lit, s'habiila, et, après

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lavoir donné un coup-d'œil au pauvre Grison dans son écurie, il se dirigea vers CliFton, à la recherche de la vieille femme, pour apprendre d'elle où elle avait trouvé ces pier- Tes si brillantes. Mais il était trop matin, la vieille n'était pas encore à son poste accoutumé. Il revint donc tout désappointé. — 11 ne voulut point perdre son temps à Tattendre ; mais il sella et brida Grison pour se rendre chez le fermier Truck et lui demander ses plants de fraises ananas.

Après son retour de cette expédition, James passa une grande partie de la matinée à planter ses fraisiers avec soin, et, dès que celte besogne fut finie, il se remit en quête de la vieille femme, qu'il aperçut, à sa grande joie , assise encore au coin de la rue, avec sa table devant elle. Mais la vieille était sourde et revéche, et lorsque James fut enfin parvenu à lui faire entendre ses questions, il ne put en obtenir de réponse, sinon qu'elle avait trouvé les minéraux dans un endroit où il n'en trouverait plus.

— Mais ne puis-je pas chercher où vous avez trouvé vous-même ?

— Cherchez, mon ami , personne ne vous en empêche , répliqua la vieille têtue; et ce fut les dernières paroles qu'elle voulut dire.

Mais James n'était pas un garçon facile à'décourager; il se rendit sur les rochers qui bordent les côtes de l'Océan , et s'y promena d'un pas lent en examinant toutes les pierres qui lui passaient devant les yeux. En avançant toujours, il parvint à un endroit où se trouvaient plusieurs terrassiers occupés à miner d'immenses fragmens de roche compacte. L'un des ouvriers se tenait baissé, comme s'il 'eût été occupé à chercher quelque chose avec la plus grande attention. James courut A lui et lui demanda s'il pouvait l'aider.

— Oui , mon petit ami, dit cet ouvrier qui se nommait Williams, vous pouvez me rendre service. Je viens de

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laisser tomber parmi ces gravats un beau morceau de cristal que j'avais trouvé ce malin.

— A quoi cela ressemble- 1- il, du cristal? demanda James.

— C'est blanc comme du verre, dit Williams, et il se remit ù travailler , pendant que James fouillait avec la plus grande attention les monceaux de gravais. — Allons , dit l'ouvrier qui n'avait plus d'espoir, il est perdu pour toujours : iie t'en fatigue plus, mon garçon.

■ — Cela ne me fatigue point, répondit James; je veux cbercher encore : il ne faut pas se décourager si vite.

Après avoir cherché quelque temps encore, il finit en effet par trouver le morceau de cristal.

— Merci, dit Williams, tu es un brave et industrieux petit garçon.

Encouragé par le ton de voix dont lui parlait cet homme, James se hasarda à lui adresser la question qu'il avait faite à la vieille femme.

*— Un service en vaut un autre , lui dit W illiams ; nous allons dîner tout à Theure et il nous faut quitter l'ouvrage. Attends-moi ici et tu n'auras pas perdu ton temps.

James attendit, et comme il observait avec attention la manière dont les ouvriers procédaient à la division du rocher, il entendit pousser derrière lui un long et bruyant bâillement. En tournant la tête, il aperçut, étendu sur le gazon, un enfant à peu près de son âge, qui était bien connu dans le village d'Ashton sous le nom de Laurent le fainéant, surnom qu'il avait justement acquis , car il ne faisait rien du matin au soir; il ne travaillait ou ne jouait jamais avec ses camarades; mais il errait sans cesse à droite et à gauche en bâillant d'ennui. Son père était un cabaretier; et comme il était presque toujours ivre, il ne prenait aucun soin de son fils , de sorte que Laurent le fainéant était devenu plus fainéant de jour en jour. Quel-

ques voisins disaient pourtant que c était un enfant d'un bon naturel et qui ne ferait jamais tort qu'à lui-même, tandis que d'autres, plus sages, secouaient la tête et disaient que Toisiveté est la mère de tous les vices. ,

— Tiens, c'est toi, Laurent! lui dit James en le voyant étendu sur le gazon ; est-ce que tu dors là?

— Non, pas tout-à-fait.

— Tu es donc éveillé, alors?

— INon, pas tout-à-fait.

— Et que fais-tu doiic là ?

— Rien.

- A quoi penses-tu ?

— A rien.

— Pourquoi restes-tu couché là?

— Je ne sais pas — parce que je n'ai trouvé personne pour jouer avec moi. — Veux-tu venir jouer, toi ?

— Non, je suis occupé.

— Occupé ! dit Laurent en étendant lès bras; tu es toujours occupé, toi. Je ne voudrais pas être à ta place pour tout au monde : tu as toujours quelque chose à faire.

— Et moi, dit James en riant, je ne voudrais pas non plus, pour tout au monde, changer avec toi, car tu n'as jamais rien à faire.

A ces mots les deux enfans se séparèrent ; le terrassier Williams venait d'appeler James auprès de lui. Il l'emmena avec lui dans sa demeure, et lui fit voir une grande quantité de minéraux qu'il avait amassés, dit-il, pour les vendre un jour, mais dont il n'avait jamais eu le loisir de se défaire. Il était temps d'y songer pourtant; et après en avoir choisi les plus beaux échantillons, il en remplit un petit panier, qu'il chargea James de vendre, à condition qu'il lui rapporterait la moitié du prix qu'il en recevrait. James, enchanté de sa commission, s'empressa d'accepter les conditions de Williams , pourvu que sa mère n'y vît point

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