‹ Contes de Miss Edgeworth dédiés à la jeunesseChapitre 29 sur 29 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Crime el vertu.

Il nous reste à donner quelques détails sur la famille Bettesworth : nous dirons en aussi peu de mots

que possible l'histoire de son indolence, de ses folies, de ses querelles et de son inévitable ruine.

La fortune dont les Bettesworth avaient hérité à la mort du capitaine s'élevait à près de 20,000 livres sterling;. Lorsqu'ils eurent cette somme considérable en leur possession , ils s'imaginèrent que c'était un trésor inépuisable. Chacun d'eux se fit un plan séparé d'extravagance , qui exigeait des dépenses particulières. Le vieux Bettesworth avait vu dans sa jeunesse une maison de campagne qui avait frappé son imagination ; il Youlut en construire une exactement semblable. Ce projet avait toujours été son rêve favori , et il se délectait dans l'idée qu'il pourrait enfin le voir réalisé. Sa femme et ses enfans s'opposèrent à ce plan , uniquement parce qu'il venait de lui , et conséquemment le vieillard n'en devint que plus obstiné à faire sa volonté , comme il le disait , au moins une fois en sarvie. Il n'entendait rien aux constructions, et son indolence habituelle le rendait incapable de diriger des ouvriers. La maison pouvait se construire avec moins de \ ,500 livres sterling : elle en coûta le double. Lorsqu'elle fut achevée , la toiture mal faite laissa pénétrer l'eau des pluies dans plusieurs endroits , et les nou-veaux plafonds, les corniches, les peintures, furent endommagés. Il fallut relever la toiture , y poser des gouttières en plomb , et réparer les dommages causés par la pluie, dépenses qui exigèrent encore quelques centaines de livres sterling. Mistriss Betiesworth se chargea de choisir l'ameublement, et Sally de critiquer assidûment chacun des objets acquis par sa mère. Ces querelles , commencées sur un ton aigre , devinrent bientôt violentes , puis haineuses et irréconciliables. II y avait une belle glace que la mère voulait placer dans une chambre et la fille dans une autre : dans la

chaleur do la bataille, la glace toînba en éclais devant elles. Sally fut accusée du méfait , et , dans sa rage , elle déclara qu'elle ne pouvait plus vivre avec sa mère ; celle-ci, de son côté, fut fort aise d'en être débarrassée, et Sally alla demeurer dans le voisinage chez la femme d'un lieutenant , dont elle avait fait la connaissance depuis trois semaines. Moitié par importunité , moitié par cajolerie , elle parvint à arracher de son père 2,000 livres sterling pour sa dot, en promettant de ne lui plus rien demander à l'avenir.

Aussitôt que Sally fut partie , mistriss Bettesworlh donna une fête à toutes ses connaissances , pour planter la crémaillère, comme elle le disait elle-même. Il y eut dîner, bal , souper, dans la nouvelle maison, dont les murs n'étaient pas à moitié secs ; aussi toute la compagnie souffrit de l'humidité , et mistriss Bettesworlh, entre autres , s'en ressentit gravement. C'était la mode alors de porter des vêtemens qui laissaient la poitrine demi-nue , et comme cette dame était aussi vaine que recherchée dans sa parure , elle voulut absolument figurer à la fête avec la toilette légère exigée par la mode. Le dimanche qui suivit le bal, souffrante encore des restes d'un rhume dangereux, elle voulut absolument se rendre à l'église , couverte d'une simple robe de mousseline , pour paraître aussi jeune que sa fille Jessy. Tout le monde se moqua d'elle, et Jessy plus que tous les autres ; mais la fin ne fut pas si risible : mistriss Bettesworlh y gagna une affection de poitrine mortelle. Elle se mit au lit le lundi, et le samedi elle fut enterrée.

Peu de temps après la mort de sa mère , Jessy, avec l'espoir de faire un grand mariage dans le monde , vint demeurer chez mistriss Gheviott, ainsi que nous l'avons vu précédemment. Elle arracha 2,000 livres ster-

!in{î de son père , en lui promettant aussi de ne lui plus rien demander à l'avenir.

Ses frères s'aperçurent de l'avantage qu'il y avait à importuner un père qui cédait, en donnant, non pas à un sentiment de justice ou de bonté , mais à la faiblesse de son caractère, et ils se rendirent bientôt si importuns qu'il fallutau vieillardacheter sa tranquillité par de continuels sacrifices. Isaac avait la passion de la chasse , et il lui follut une meule dont l'entretien coûtait 200 livres sterling par an. 11 voulut avoir aussi des chevaux de course, pour lesquels quelques centaines de livres sterling furent bientôt dévorées. Enfin il fut arrêté pour dettes, et son père fut obligé de payer pour lui.

Bob et Will réfléchirent alors qu'il était injuste de tout donner à Isaac et rien à eux. Will prit une maîtresse et Bob se mit à aventurer des sommes considérables en paris pour des combats de coqs. Leurs demandes d'argent se renouvelèrent fréquemment : — Pourquoi , disaient-ils avec aigreur, Isaac dépenserait-il tant d'argent en chevaux de course, et n'en aurions-nous pas notre part?

La maîtresse et les combats de coqs eurent si bien leur part, qu'il ne resta plus au vieillard qu'une somme de 1000 livres sterling. 11 apprit cette nouvelle à ses enfans , les larmes aux yeux: — Cette somme épuisée, je n'aurai plus qu'à mourir en prison! leur dit-il. Mais ils n'entendaient pas même ce qu'il disait; leur attention était entièrement absorbée par le reste des billets de banque qui étaient étendus sur la table. Moitié en riant , moitié sérieusement, AVill s'empara d'un paquet de billets , et Bob insista pour en avoir la moitié. Will prit la fuite, Bob le poursuivit; et tous deux se battirent comme des crocheteurs, à la porte de la maison.

28â^ CONTES POPULAIRES.

Ce fut ce jour même que le vieux Frankland et sa famille furent témoins de la bataille des deux frères , au retour des funérailles du pauvre Georges. Ils se réconcilièrent alors pour quelque temps et s'unirent bientôt après contre leur père, qu'ils représentaient à tous leurs voisins comme le plus dur et le plus avare des hommes , parce qu'il ne voulait pas abandonner les seuls moyens de subsister qui lui restassent pour fournir à leurs folles prodigalités.

Sur ces entrefaites , AVill vint à se lier avec cette troupe de contrebandiers dont la vie de désordre plut à son imagination. Il persuada à ses frères de quitter la maison paternelle et de s'enrôler avec lui au service de l'amiral Tipsey. Leurs manières devinrent tout-àfait brutales, et ils pensèrent, sentirent et vécurent comme des hommes désespérés. Nous en avons vu les conséquences. Après une querelle de cabaret sur la possession d'un quartaut d'eau-de-vie, leurs passions déchaînées les portèrent , en entrant dans le bateau , à commettre le meurtre dont ils allaient rendre compte devant la justice.

Ils choisirent M. Barlow pour avocat et s'efforcèrent de l'engager à se charger de leur cause, mais il refusa absolument. Dès qu'il sut au contraire , par le rapport deJames , que c'étaient Will et Bob qui avaient mis le feu à la meule de foin de Frankland , il pressa Frank de les poursuivre pour ce crime : — Lorsque vous n'aviez que des soupçons contre eux, mon cher Frank, dit M. Barlow, je vous dissuadais de vous adresser à la justice , mais à présent vous ne pouvez manquer de triompher dans cette cause, et vous obtiendrez de gros dommages-intérêts.

— C'est impossible, mon cher monsieur répliqua Frank ; car les Betiesworth sont ruinés.

— J'en suis fâché pour vous; mais je persiste à dire que vous feriez bien de les poursuivre, dans l'intérêt de la justice publique. De tels fléaux ne doivent pas rester impunis au sein de la société.

— Ils seront probablement assez punis pour le meurtre qui les amène devant les assises publiques. Dans le malheur qui les accable , je ne puis songer à ma propre vengeance , ni à celle de mon père. Je suis sûr que mon père me blâmerait si j'en agissais autrement, car je lui ai souvent entendu dire : « Ne foule jamais aux pieds celui qui est à terre. »

— Vous êtes un bon et généreux jeune homme , s'écria M. Barlow, et je ne m'étonne pas de votre amour pour un père qui vous a inspiré de tels seniimens et enseigné de semblables principes. Mais quelle honte qu'un père aussi digne soit réduit à vivre dans la maison de charité ! Vous dites qu'il ne veut dépendre de qui que ce soit, et qu'il n'acceptera de secours de personne autre que ses enfans? C'est de l'orgueil : mais un orgueil honorable, et digne d'un fermier anglais. Je ne puis le blâmer. Toutefois, mon cher Frank, faites entendre à votre père qu'il doit accepter l'offre du crédit de votre ami, aussi bien que le vôtre. Votre crédit auprès de moi est tel que vous pouvez tirer sur moi pour une somme de 500 livres sterling, quand il vous plaira. Point de remercîmens , mon garçon : je vous dois la moitié de cette somme pour vos appointemens échus , et l'autre moitié m'est suffisamment garantie par votre diligence et vos succès probables dans les affaires. Vous pourrez me rembourser dans un an ou deux ; ainsi vous ne m'en aurez point d'obligation , souvenez-vous-en. Je recevrai un billet pour la moitié de celte somme, si cela peut satisfaire votre juste orgueil et celui de votre père.

La manière délicate el généreuse dont cette offre de service était faite toucha Frank jusqu'au cœur. Il allait exprimer sa vive reconnaissance à M. Barlow, lorsque celui-ci le prévint en disant: — Allons! c'est assez ! nous perdons ici noire temps à parler sentiment tandis que nous devrions parler affaires. Voici un acte à dresser, qui exige de la diligence : c'est un contrat de mariage. Devinez de qui?

Frank passa vainement en revue tous les mariages probables des gens qu'il connaissait à Monmouth , mais il fut bien surpris en apprenant qu'il s'agissait du mariage de M. Folingsby , car il s'était écoulé deux mois à peine depuis que ce jeune homme était si éperdument amoureux de sa sœur. Il se mit tout de suite à la besogne, et il était profondément occupé à écrire , ainsi que M. Barlow, lorsqu'ils furent interrompus tout-à-coup par l'entrée de M. Josiah Crumpe. Il venait annoncer la mort de raistriss Crumpe et prier M.Barîow d'assister à l'ouverture du testament. La pauvre vieille dame avait langui plusieurs mois de plus que l'on ne pensait, et durant cette longue agonie, Patty avait supporté les caprices et la mauvaise humeur de la malade avec une patience et une bonté infatigables. Ceux qui pensaient qu'elle agissait ainsi par des motifs intéressés, s'attendaient qu'elle aurait usé de son in-» fluence sur sa maîtresse dans son propre avantage, et qu'elle aurait certainement une grande partie de la fortune de mistriss Crumpe. Les héritiers en étaient si convaincus, que lorsqu'ils furent tous assemblés pour entendre la lecture du testament , ils se disaient à l'oreille : — Nous attaquerons le testament; nous le ferons casser en justice : mistriss Crumpe n'était pas dans son bon sens lorsqu'elle a fait ce testament : elle avait eu deux attaques de paralysie; nous le prouverons.

M. Josiah Crumpe n'était point mêlé à ce groupe menaçant; il se tenait silencieusement à l'écart, appuyé sur son bâton de chêne.

M. Barlow brisa les cachets du testament, le déploya et en fit la lecture à l'impatiente assemblée, qui fut frappée d'étonnement, en apprenant que la fortune entière de mistriss Crumpe était léguée à son neveu Josiah. Ce legs était motivé en ces mois :

(.( M. Josiah Crumpe, étant le seul de mes héritiers qui ne m'ait point persécuté pour mon argent, jusque sur mon lit de mort, je lui lègue tout ce que je possède. J'espère qu'il traitera convenablement Patty Frankland : sur ce point il connaît mes intentions. — J'ai cédé aux désirs de cette excellente fille en ne lui laissant rien moi-même. Je lègue seulement 50 livres sterling à son vieux père. »

M. Josiah Crumpe fut le seul des assistans qui apprit sans émotion le legs qui lui était fait : tous les autres éclatèrent en reproches ou se confondirent en hypocrites félicitations. Toute idée d'attaquer le testament fut cependant abandonnée : toutes les formalités légales avaient été scrupuleusement observées, et les termes en étaient conçus avec une netteté qui ne donnait pas le moindre espoir d'un procès futur.

M. Crumpe se leva aussitôt que le tumulte se fut un peu apaisé , et compta de son bâton le nombre des héritiers présens. — Vous êtes dix , à ce que je vois, leur dit-il. Eh bien ! chacun de vous me déteste du fond de l'ame. Mais cela ne me fait rien; je n'en conserverai pas moins ces principes d'honneur qui appartiennent au véritable négociant anglais , non par amour pour vous , mais pour ma propre satisfaction. Je n'ai pas besoin de l'argent de ma tante; j'en ai assez du mien, du mien qui est légitimement acquis et sans

faire la chasse aux héritages. Pourquoi avez-vous persécuté cette pauvre vieille sur le bord de sa tombe? Vous en auriez obtenu ce qui vous revenait, si vous TOUS étiez honnêtement conduits envers elle ; mais c'en est assez. Chacun de vous recevra de moi 1000 libres sterling , moins 50 livres que chacun donnera à cette excellente fille, Patty Frankland. J'ai l'assurance que vous êtes tous honteux de votre injustice à son égard.

Convaincus tous qu'il était de leur intérêt d'obliger M. Crumpe, ils s'empressèrent à qui mieux mieux de rendre justice à Patty. Quelques-uns d'entre eux allèrent même jusqu'à protester qu'ils n'avaient jamais eu de soupçons contre elle ; d'autres firent retomber le blâme de leur conduite sur les fausses informations que leur avait fait parvenir l'hypocrite Marthe. Tous acceptèrent avec empressement les 1000 livres sterling, et chacun remit à Patty les 50 livres de déduction comme une juste récompense de sa probité.

Devenue ainsi riche de 500 livres sterling: — 0 mon bon père ! s'écria l'aimable fille , vous ne vivrez plus dans une maison de charité! Le jour de demain sera le plus beau jour de ma vie! Je ne sais comment TOUS exprimer toute ma reconnaissance , monsieur , continua-t-elle en se tournant vers son bienfaiteur.

— Vous venez de me remercier comme vous le deviez , et d'une manière qui me touche profondéfaient , en parlant de votre père , dit le bon et loyal marchand. Ne parlons plus de cela maintenant.

Patty se tut , suivant le désir de M. Crumpe, maïs elle était impatiente de faire part de sa bonne fortune à son frère Frank et à son Mason et dans ce tut elle partit immédiatement pour Monmouth avec M. Barlow

— Vous trouverez votre frère tout entier dans les parchemins , dit M. Barlow ; il s'occupe à dresser un contrat de mariage. II faut réserver vos bonnes nouvelles pour le moment où il aura terminé cette besogne importante-, autrement vous lui ferez commettre autant de bévues qu'en fit naguère notre ami Mason dans le préambule du testament de mistriss Crumpe. Je dois vous interdire à l'avenir, ma chère Patty, continua-t-il avec un sourire malin, d'approcher de mes clercs de plus de trente pas , car j'ai remarqué que vous leur faisiez faire toujours de lourdes méprises.

Frank n'était point alors occupé à son contrat de mariage. Quelques instans après le départ de M. Barlow il avait été appelé comme témoin à décharge dans le procès des Beitesworth. Ces malheureux jeunes gens avaient compté sur le bon cœur de Frank : ils avaient su qu'il avait refusé de les poursuivre pour l'incendie de la maison de son père, et ils avaient cru pouvoir l'appeler en témoignage de leur moralité antérieure. — Considérez , mon cher Frank , lui dit le vieux Beitesworth , combien un mot favorable d'un homme de votre réputation sera utile à la défense de mes pauvres enfans. Vous avez été notre voisin pendant tant d'années! Si vous voulez dire seulement que vous ne les avez jamais vus étourdis, paresseux , querelleurs? le voulez-vous, dites?

— Hé! comment le pourrais-je? répondit Frank; ou plutôt comment pourrait-on me croire, si je le disais , lorsque tout le monde sait dans le pays... pardonnezmoi, monsieur, mais dans la position où vous êtes, je ne puis avoir l'intention de vous faire de la peine... qu'ils étaient surnommés Bob-le-Querelleur , Will-la- Mauvaise-Tête , et Isaac-le-Paresseux,

— Voilà le point délicat! s'écria l'avocat des Bcttesworth. Ces funestes surnoms leur seront appliqués devant la cour, et les juges ainsi que le jury vont être tout de suite prévenus contre eux !

— Oh ! monsieur Frank , monsieur Frank , prenez pitié de nous ! s'écria le pauvre vieillard. Dites un mot en faveur de mes malheureux enfans. Pensez à l'affreuse position d'un vieillard qui voit ses fils traînés devant une cour d'assises! et s'ils allaient être condamnés à la déportation ! Oh ! Frank! dites ce que TOUS pourrez pour eux! vous avez toujours été un si bon jeune homme !

Frank était vivement ému par les prières et les larmes de ce malheureux père; mais son bon cœur ne pouvait le résoudre à faire un mensonge public. — Ne m'appelez point comme témoin à décharge, dit-il enfin. Je ne puis rien déclarer qui leur soit favorable : je leur ferai plus de tort que de bien.

Les accusés , dans l'espoir que son bon cœur l'emporterait sur la résolution de ne dire que la vérité, appelèrent Frank comme témoin à décharge.

— Eh bien ! monsieur, lui dit le conseil des Bettesworth en présence de la cour, vous comparaissez en faveur des accusés. Vous les avez connus , m'a-t-on dit, depuis leur enfance; et votre réputation est telle que votre déposition , quelle qu'elle soit, sera d'un grand poids sur le jury. Qu'avez-vous à dire en leur faveur?

La cour attendait dans le plus grand silence la déclaration de Frank. Mais le pauvre jeune homme était si cruellement partagé entre le désir de servir la cause de ses anciens voisins, de ses compagnons d'enfance, et la répugnance d'attester ce qu'il savait être faux , qu'il ne put prononcer une seule syllabe et fondit en larmes.

— Voici un témoignage écrasant pour les accusés ! dit à demi-voix un juré à l'un de ses voisins.

Le verdict du jury fut : — Oui , les accusés sont coupables ; et les juges les condamnèrent à la déportation I

Au moment où le président prononça la fatale sentence, le vieux Bettesworth tomba privé de sentiment et fut transporté hors de la cour. Quoiqu'il n'eût qu'à se plaindre de ses mauvais fils, il ne put supporter le spectacle de son déshonneur et de leur ruine. Lorsqu'il reprit ses sens , il se trouva assis sur un banc de pierre et secouru par le bon Frank. Une foule curieuse était rassemblée autour de lui ; mais , tout entier à sa douleur, le malheureux père ne songeait qu'à exprimer son profond désespoir : — Je n'ai donc plus d'enfans dans ma vieillesse ! disait-il d'une voix déchirante ; mes fils sont perdus pour moi ! Et mes filles, où sont-elles ? Dans ce moment affreux , pourquoi ne sont-elles pas auprès do leur vieux père? N'ont-elles donc aucun sentiment d'affection pour moi ? Hélas î elles n'en ont point! Hé! pourquoi m'aimeraieni-elles? Je n'ai pris aucun soin d'elles lorsqu'c-Wes étaient petites ; dois-je m'étonner qu'elles m'abandonnent dans ma vieillesse? Ah ! le voisin Frankiand avait bien raison! Il a élevé ses enfans comme il voulait qu'ils iussent; ils font maintenant son orgueil et sa consolation, et moi, les miens, que sont-ils devenus? Ils ont couvert de honte mes cheveux blancs , et m'ont abreuvé de chagrin jusqu'à l'heure de ma mort!

En proféra Jt ces tristes plaintes , le vieillard versait des larmes amères ; puis il cherchait ses filles autour de lui et les redemandait à la foule émue de sa douleur : — Elles sont dans la ville , j'en suis sûr ! Elles craindraient de se déranger pour venir auprès de moi ! Ces

étrangers eux-mêmes qui ne m'avaient jamais vu ont pitié de moi , et mes propres enians sont sans pitié pour leur père, sans la moindre pitié! Est-ce qu'elles ignorent la sentence qui vient de frapper leurs frères ? Où sont-elles donc? Jessy du moins devrait être auprès de moi dans cet affreux moment ! J'ai toujours été un père indulgent pour Jessy !

Il y avait bien là des personnes qui savaient ce qu'était devenue Jessy , mais ils ne voulaient pas l'apprendre à son père dans ce moment terrible. Un domestique de mistriss Cheviott , qui se trouvait dans la foule, dit à l'oreille de Frank: — Vous feriez mieux, monsieur, d'engager ce pauvre vieillard à retourner chez lui et à ne pas s'informer de sa fille : les mauvaises nouvelles s'apprennent toujours trop tôt.

Frank persuada au vieillard de retourner à son logement , et fit ce qu*il put pour le consoler. Mais hélas! le pauvre père répondait avec irop de raison : — Il n'est plus de bonheur pour moi dans ce monde. De mauvais enfans sont une malédiction du Ciel. Mes enfans m*ont brisé le cœur ! et c'est ma faute à moimême ; je n'ai pas pris soin d'eux lorsqu'ils étaient petits , et ils ne prennent aucun soin de moi dans ma vieillesse. Mais, dites - moi , savez -vous ce qu'est devenue ma fille?

Frank éluda la question et engagea le vieillard à reposer en paix cette nuit. Ses forces paraissaient épuisées par le chagrin , et il finit par tomber dans une sorte d'assoupissement, semblable au sommeil. Frank était obligé de revenir chez M. Barlow pour achever la rédaction du contrat de mariage; il se hâta de s'éloigner, heureux d'échapper au spectacle d'un désespoir qu'il n'était point en son pouvoir de soulager.

Après avoir trompé si souvent les autres, la coquette Jessy avait fini par être dupée elle-niême. Elle s'était laissé enlever, dans la matinée du jour fatal à ses frères, par un avocat de bas étage, dont elle était devenue passionnément amoureuse. Celui-ci n'aimait en elle que ses deux mille livres sterHng , et pour comble d'infortune , c'était un homme perdu de réputation , que ses débauches et ses folies avaient réduit à la triste alternative de faire un mariage d'argent ou de coucher en prison.

Quant à Sally , elle était loin en ce moment de penser à son père ou à ses frères ; elle était dans la chaleur d'une violente querelle, qui mit une brusque fia à tous ses projets de mariage. L'enseigne Blumington lui avait reproché de l'avoir poussé par force dans la chambre de sa tante qui refusait absolument de le voir, et d'avoir été ainsi la cause du testament qui l'avait déshérité. Irritée de cette accusation, Sally répliqua en termes un peu vifs; les termes grossiers, les injures, se succédèrent rapidement, si bien que le bel officier jura qu'il aimerait mieux épouser le diable qu'une semblable harpie.

Le mariage fut ainsi rompu , à la grande joie de toutes les connaissances de l'effrontée Sally. Son caractère insolent l'avait fait détester par tous les voisins, de sorte que le chagrin de cette rupture s'accrut encore par leurs railleries piquantes , et par la prophétie sans cesse retentissante à ses oreilles qu'elle n'aurait plus désormais d'autres adorateurs , même pour l'amour de son argent. L'enseigne Blumington , trop heureux d'avoir brisé le joug de cette virago, resta sourd à toutes les propositions de raccommodement , et l'effrontée Sally eut la douleur de voir s'accomplir la terrible prophétie dans toute sa rigueur.

Cependant M. Barîow avait examiné le travail do Frank et l'avait trouvé parfaitement en règle. Le jeune clerc fut chargé d'aller le soumettre à l'approbation de M. Folingsby. II était seul lorsque Frank se présenta chez lui : — Veuillez vous asseoir, monsieur, dit-il à Frank. Quoique je n'aie jamais eu le plaisir de vous voir encore , votre nom m'est bien connu. Vous êtes frère de Fanny Frankland : c'est une charmante et digne jeune fille ! Vous avez raison d'être fier d'une telle sœur, et j'ai des raisons , moi , de lui être particulièrement obligé.

Il lui fit alors le récit de ce qui s'était passé entre eux chez mistriss Hungerford , et termina en déclarant que ce serait avec une satisfaction réelle qu'il saisirait l'occasion de rendre service à quelqu'un de sa famille. — Parlez-moi à cœur ouvert, que puisje faire pour vous, monsieur?

Frank demeura les yeux baissés, sans répondre. — Ne se rappelle-t-il pas , pensait-il , l'injustice que lui, ou son agent, nous a fait subir, en chassant mon père de sa ferme ? Ce n'est point faveur , c'est justice que j'aurais à réclamer.

M. Folingsby avait effectivement, ainsi qu'il l'avait dit , abandonné le soin de ses affaires à son agent , et il connaissait si peu l'histoire de ses tenanciers, leurs personnes, ou même leurs noms, qu'il n'avait pas en ce moment la moindre idée que Frank fut le fils du plus ancien et du meilleur de ses fermiers. Il ignorait que le vieux Frankland eût été réduit à chercher un asile dans la maison de charité, par suite des persécutions de son agent. Surpris du silence embarrassé de Frank, il le pressa de questions, et ce fut avec aiJtant de honte que d'étonncment qu'il apprit toute la vérité.

— Grand Dieu, s'écria-t-il , ma néffligence a donc été la cause de tous les malheurs de votre père, du père de Fanny Frankland? J'ai, en effet, un souvenir confus d'un vieillard, couvert de beaux cheveux blancs , qui vint m'enlretenir d'une affaire au moment même où je partais pour les courses d'Ascot? Quoi ! c'était votre père? Je lui dis, je m'en souviens, que j'étais excessivement pressé, et que M. Deal, mon ^ agent, lui rendrait certainement justice. Je m'étais lourdement trompé sur ce point, car le drôle m'a fait chèrement payer la confiance que j'avais en lui. Grâce à Dieu , je prendrai soin de mes affaires moi-même à l'avenir. Je suis résolu de m'y mettre tout de suite. Ma tête n'est plus remplie de chevaux, ni de tilburys. Chaque chose a son temps , et [mes folies de jeunesse sont finies. Je regrette seulement que ma légèreté ait été finale à d'autres qu'à moi... Tout ce que je puis faire, continua-t-il , c'est de réparer, autant que possible, les maux que j'ai causés. Et pour commencer par TOtre père, j'en ai heureusement les moyens en ce moment. Ma ferme est libre , et dès demain elle lui sera rendue. Le "vieux Bettesworth était ici il n'y a pas une heure ; il est venu me rendre ma ferme, dont il doit un arriéré considérable. Mais j'en serai dédommagé par la belle maison qu'il a construite sur le terrain , et je m'en félicite , en songeant qu'elle va cire la résidence de votre père. Dites-lui que je suis prêt, que je suis impatient même de le voir rentrer en possession de la ferme , et de réparer l'injustice que j'ai commise ou du moins laissé commettre en mon nom.

Frank fut si joyeux de ce bonheur inattendu , qu'il put à peine proférer quelques mots de remercîment. En retournant chez lui, il passa chez mistriss Hun-

gerford pour apprendre ces bonnes nouvelles à sa sœur Fanny, C'était la veille de la fête paternelle, ot il convint avec elle de venir la prendre le lendemain pour aller à la maison de charité.

Cet heureux jour arriva enfin. Le vieux Frankland travaillait à son petit jardin, lorsqu'il entendit la voix de ses enfans qui couraient à lui : — Fanny I Patty I James ! Frank ! ô mes chers enfans , soyez les bienvenus ! J'étais bien sûr que vous viendriez voir votre vieux père aujourd'hui, et je cueillais quelques groseilles pour fêter votre bienvenue. Mais je m'étonne vraiment que vous ayez pu vous résoudre à venir me voir dans une maison de charité, si beaux et si élégans que vous êtes tous ! Ah ! je vois que j'ai bien raison d'être fier de vous ! Ces chers enfans , il me semble que je ne les ai jamais vus tous ensemble frais et gais comme aujourd'hui !

— C'est peut-être, père, dit Frank, que vous ne nous avez jama's vus tous ensemble aussi heureux ! Voulez-vous vous asseoir sous cet arbre, bon père; nous nous étendrons sur le gazon à vos pieds ; chacun vous dira son histoire , et vous apprendrez de bonnes nouvelles , allez !

— Faites de moi tout ce que vous voudrez , mes chers enfans. Mon cœur nage dans la joie de jous voir ainsi tous autour de moi avec d'aussi heureuses physionomies.

Le bon père s'assit sous l'arbre , et ses enfans à ses pieds. Patty parla la première, puis Fanny ; James et Frank s'expliquèrent ensuite. Lorsqu'ils eurent tous terminé chacun l'histoire de sa vie, ils offrirent à leur père , dans une seule bourse , le montant de leurs richesses communes , justes récompenses de leur bonne conduite.

LES DEUX FAMILLES. SDo

— Mes enfans bien-aimés , dit Frankland , presque suffoqué par les larmes, c'est trop de joie pour moi en un seul moment!... Ce jour e::;t le plus heureux de ma vie! Nul autre qu'un père, béni dans ses enfans comme moi, ne peut comprendre ce que j'éprouve. Je me réjouis dix fois plus de vos succès dans le monde, en songeant que c'est à vous-mêmes que vous le devez.

— C'est à vous, bon père, c'est a vous seul que nous les devons , s'écrièrent-ils tous à la fois. — Oui, dit Frank, tout ce que nous possédons, nous le devons à vous; nous le devons aux soins que vous avez pris de nous depuis notre enfance. Si vous n'aviez pas veillé assidûment sur nous, si vous ne nous aviez pas instruits à bien faire , serions-nous aujourd'hui aussi heureux!... Pauvre Bettesworih ! si vous saviez...

Frank fut interrompu par l'arrivée d'Hannah , la fidèle servante, qui n'avait jamais abandonné le vieux Frankland ; elle avait traversé le jardin en courant si vite , qu'en aiteij^nant le berceau elle était hors d'haleine et ne pouvait parler. — Dieu vous bénisse tous!... s'écria la bonne fi'Ie, dès qu'elle put enfin respirer. Mais ce n'est pas le moment de se reposer ici... Rentrez, monsieur, dit-elle, en s'adressant à son vieux maître ; rentrez vous préparer; rentrez tous vous préparer.

— Nous préparer ! et à quoi?

— Oh! à de belles choses ! à de superbes choses! Entrez, entrez , et je vous dirai tout ce que nous allons faire... Maudit groseillier ! comme il m'a piqué la main; mais bah î ce n'est rien... Vous ne savez donc pas un mot de ce qui se passe?... Bon, comment le sauraient-ils?... Vous ne m'avez pas vue, lorsque vous êtes entrés dans la maison?

Excusez-nous , bonne Hannah , dit Fanny^ nous

étions si pressés d'embrasser notre père, que nous ne songions point à vous.

— C'est tout naturel. Eh bien ! miss Fanny, j'étais dans la belle maison de votre dame, mistriss Hungerford. C'est bien la meilleure dame que je connaisse au monde ! Elle m'avaitenvoyé chercher pour me dire... des choses... que vous ne devez pas savoir. Tout ce que je puis vous dire, c'est qu'une belle voiture va venir ici prendre mon maître pour l'emmener dans sa nouvelle maison , avec des chevaux de selle pour vous tous et pour moi aussi; puis m'striss Hungerford dans son équipage , le jeune M. Folingsby dans son tilbury, M. Barlow dans la voiture de M. Crumpe avec deux messieurs de votre connaissance, mes chères maîtresses , et M. Cleghorn avec sa jolie fille , dans un cabriolet; puis une file de voilures par derrière, avec tous les amis de mistriss Hungerford; puis la foule qui se rassemble dans les rues , puis... je cours devant préparer le déjeuner.

— 0 mon bon père, s'écria Frank , hâtez-vous de dépouiller cette livrée du malheur avant leur arrivée. Nous vous avons apporté des vêtemens convenables.

Frank aida son père à quitter la livrée du malheur, comme il l'appelait, et la jetant loin de lui : — Ya-t'en , mon père ne te revêtira plus ! s'écria-t-il avec joie.

Fanny avait gracieusement attaché une blanche cra vate au cou du vieillard , et Patty achevait de ranger ses longs cheveux gris , lorsqu'un bruit de voitures se fit entendre. Tout ce que l'indiscrète Hannah avait dit était vrai. Mistriss Hungerford avait engagé tous ses amis , et tous les amis des Frankland à l'accompagner dans celte joyeuse circonstance.

— Les cavalcades et les processions triomphales , leur avait-elle dit, ne sont en général que de folles démonstrations, et qui ne satisfont que la vanité: mais la nôtre est en l'honneur de la venu et non de la vanité. Nous serons d'un bon exemple dans la contrée en montrant notre respect et notre admiration pour la vertu, dans quelque situation qu'elle se trouve. Voici une fcimille entière dont la conduite a été constamment admirable; chacun de ces enfans a fait les plus nobles efforts pour arracher un père âgé à la misère où il était tombé, sans faute ni imprudence de sa part. Ces efforts ont été couronnés de succès. Accordons-leur, en récompense, ce qu'ils estimeront plus que de ror,un témoignage public de notre sympathie.

Persuadés par ces nobles paroles, tous les amis de mistriss Hungerford s'étaient réunis , dans la matinée , devant la maison de charité. La foule suivait en poussant des cris dejoie , et le vieux Frankland fut emmené en triomphe dans sa nouvelle habitation.

L'heureux père vécut encore plusieurs années pour jouir de la prospérité croissante de sa famille.

Puissent tous les bons pères avoir ainsi des énlans reconnaissans !

JVota. Est-il nécessaire d'ajouter que Patty et Fanny s*unirent bientôt à leurs amans; que James épousa miss Cleghorn, avec le consentement du bon mercier ; que Frank enfin ne resta point vieux garçon : il prit pour femme une aimable jeune fille, deux fois plus jolie que la coquette Jessy et dont il était vingt fois plus auiuureux.

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