COMES rOPULAlHES
Lorsqu'il revint à lui , il supplia James de le transporter au plus prochain cabaret et d'envoyer chercher un chirurgien pour panser ses blessures. James s'empressa de lui rendre ce service; mais le chirurgien, après avoir examiné la blessure , déclara que le pauvre diable n'avait pas plus de vingt-quatre heures à vivre.
Dès qu'il lui fut possible de parler, cet homme déclara qu'il était à boire avec une troupe de contrebandiers comme lui, qui venaient d'introduire de l'eaude-vie dans la ville, lorsqu'une violente querelle s'était élevée au sujet d'un baril de cette liqueur de contrebande; il ajouta qu'il reconnaîtrait facilement l'homme qui lui avait porté le coup mortel.
Les contrebandiers furent immédiatement poursuivis et arrêtés. Lorsqu'ils furent amenés dans la chambre du blessé, James reconnut parmi eux trois personnes qu'il s'attendait peu à y voir : Isaac-le-Paresseux , Will-l'Étourdi et Bob-le-Querelleur. Le moribond reconnut parfaitement ces trois personnages. C'était Bob qui avait porté le coup fatal , mais Will avait commencé l'attaque , et Isaac avait jeté le blessé dans l'eau. Ils étaient ainsi impliqués tous les trois dans cette accusation de meurtre. Au lieu de témoigner quelques regrets de leur crime, ils se prirent à se disputer sur le point de savoir lequel était le plus coupable : ils en appelèrent à James , et comme il devait figurer en qualité de témoin à charge dans leur procès, chacun d'eux s'efforça de le prévenir en sa faveur. Isaac le prit à part et lui dit : — Vous n'avez pas déraison d'épargner mes frères, car apprenez que votre famille n'a jamais eu de plus grands ennemis qu'eux. Ce sont eux qui ont mis le feu à la meule de foin de votre père. Will, furieux du refus de votre sœur Fanny, avait résolu de l'enlever, et il espérait
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exécuter son projet au milieu de la confusion qui suivrait l'incendie; mais Bob et lui se querellèrent à l'instant même de Tenlèvement, de sorte que celte partie du complot échoua. Quant à moi, je n'y ai trempé en rien; j'étais alors paisiblement dans mon lit. J'ai donc plus de droits qu'aucun de mes frères à réclamer voire indulgence, et j'espère que, devant la justice, vous rendrez un bon témoignage de ma vie passée.
Will vint aussi pour essayer le pouvoir de son éloquence sur James. Il se douta qu'Isaac venait de trahir Je secret de l'incendie : — Ce désastre, disaii-il, n'avait été que le résultat d'un accident ; il était vrai qu'il avait voulu , seulement pour plaisanter et pour forcer Fanny à sortir de la maison , simuler une sorte d'incendie , mais il avait été cruellement puni en voyant combien celte plaisanterie était devenue désastreuse.
Quant à Bob , il parla de cette affaire avec une impudence fanfaronne; il déclara qu'ayant été insulté par les Frankland , il avait été charmé d'en tirer vengeance ; que si la chose était à faire , il la ferait encore; et que James pouvait bien déposer ce qu'il voudrait , on ne pouvait pendre un homme plus d'une fois.
Tels furent les discours impudens et absurdes qu'il tint, tant qu'il eut autour de lui des auditeurs de cabaret pour admirer ses fanfaronnades; mais quelques heures suffirent pour lui faire changer de ton. Les trois frères furent conduits devant le magistrat. Jusqu'à ce que l'instruction fût terminée, ils eurent l'espoir qu'on les relâcherait sous caution. Ils dépêchèrent un message à l'amiral Tipsey, dont ils se disaient les matelots, dans l'espoir qu'il se rendrait caution pour eux , quelque somme qu'il fallût avancer pour cela ; mais la caution de leur ami l'amiral Tipsey ne fut pas jugée suffisante par le magistrat.
— Premièrement, je ne puis relâcher ces hommes sous caution, dit le magistrat, et puis, si je le pouvais, pensez-vous que je dusse accepter la caution d'un homme comme Tipsey ?
— Je croyais qu'il était excessivement riche, dit James à voix basse.
— Vous vous trompez , monsieur, dit le magistrat ; il est ce qu'il a mérité d'être, un homme ruiné. J'ai tle bonnes raisons pour en être informé. Il a un neveu, M. Raikes, qui est joueur. Pendant que son oncle faisait ici le commerce de contrebande au risque de sa vie, le neveu, qui a été élevé à Oxford , comme «n personnage de haut rang, a perdu au jeu la fortune entière que son oncle avait rais vingt ans à amasser. A la longue , les coquins finissent toujours par une chute : Tipsey ne mérite pas la moindre pitié.
James ne revenait pas de sa surprise en apprenant ces détails; il résolut aussitôt de retourner chez M. Cieghorn pour lui dire ce qu'il avait appris et l'engager à se tenir sur ses gardes.
Il se rendit de bonne heure à la boutique du mercier. — Vous ne paraissez guère me revoir avec plaisir, dit-il à M. Cieghorn , et peut-être imputerez-vous <;e que je vais vous dire à de mauvaises intentions de ma part. Mais la considération que j'ai pour vous, monsieur, me détermine à vous instruire de ce que Je viens d'apprendre : vous ferez de mes renseignemens l'usage qu'il vous plaira.
James raconta alors ce qui s'était passé chez le magistrat; quand il eut fini, M. Cieghorn le remercia avec la plus vive affection de la preuve d'intérêt qu'il lui donnait et le pria de rester quelques jours de plus à Monmouîh.
Justement alarmé par ces détails positifs, M. Gleg-
horn prit de secrètes informations sur le jeune Raikes et son oncle. La détresse dans laquelle la passion du jeu avait plongé ce jeune homme était encore un secret pour ses parens. Il lui avait été facile de leur cacher sa conduite, en raison de la distance qui le séparait de sa famille, dans le sein de laquelle il venait de rentrer après avoir complété son éducation. Le magistrat qui le premier avait fait connaître les extravagances de Raikes se trouvait avoir à Oxford un fils qui l'avait informé de ces détails : il les confirma tous à monsieur Cleghorn , qui frémit à l'idée du danger auquel il avait exposé sa fille. Les projets d'union avec le jeune Raikes furent à l'instant même rompus, et toute relation fut détruite pour toujours entre l'amiral Tipsey, les contrebandiers et le mercier Clegliorn.
La gratitude du bon marchand éclata bientôt avec toute la chaleur de son excellent caractère : — Revenez à la maison et vivez avec nous, dit-il à James; vous venez de nom§ sauver, moi et ma fille, d'une ruine imminente. Je ûe veux plus que vous soyez mon commis , vous serez mon associé ; et ma foi , lorsque vous serez devenu mon associé, je ne verrai plus d'objection à ce que vous songiez à la main de ma fille. Mais tout viendra en son temps. Je n'aurais pas voulu revoir ma fille , si elle eut épousé mon commis ; mais mon associé, c'est tout autre chose! Vous avez fait votre chemin dans le monde par votre propre mérite, et je m'en réjouis avec vous. Tout est oublié, n'est-ce pas? Notre séparation me brisait le cœur, mais vous sentez que je devais maintenir mon autorité dans ma propre famille. Maintenant les choses ont changé de l'ace : je vous donne mon consentement; personne D'à le plus petit mot à dire, Puisque le choix de ma fille
^TS COXTES POPPLAIRES.
me convient , cela suffit. Il y a bien encore une chose qui blesse un peu ma fierté... voire père...
— Ah! monsieur, interrompit James avec vivacité, si vous devez dire quelque chose qui attaque la personne de mon père , ne le dites pas devant moi. Je vous en supplie , ne le dites pas , car je ne pourrais le supporter avec patience. Je ne le puis , ni ne le veux , monsieur : c'est le meilleur des pères, monsieur !
— Et je suis sûr aussi qu'il possède en vous le meilleur des fils ! C'est la plus grande bénédiction que le Ciel puisse accorder dans ce monde. Je ne voulais rien dire d'irrespectueux pour votre père , mon ami : je déplorais seulement qu'il vécût dans une maison de charité.
— 11 a résolu d'y demeurer jusqu'à ce que ses enfans eussent gagné assez d'argent pour fournir à ses besoins sans se gêner eux-mêmes. Mon frère , mes deux sœurs et moi, nous devons nous réunir à la maison de refuge , le premier du mois prochain , qui est l'anniversaire de sa naissance. Nous rassemblerons alors tout ce que nous avons gagné , et nous verrons ensemble ce qu'il y aura à faire.
— Rappelez-vous que vous êtes mon associé, monsieur. Ce jour-là vous m'emmènerez avec vous. Vous compterez ma bonne volonté dans votre avoir, monsieur, et ma bonne volonté ne s'évanouira pas en vaines paroles.