‹ Contes de Miss Edgeworth dédiés à la jeunesseChapitre 3 sur 29 · LAURENT LE FAINÉANT. 9Î · texte numérisé non relu

LAURENT LE FAINÉANT. 9Î

d objection. Lorsqu'il rev int dîner chez lui , il confia son projet à sa mère qui sourit et lui dit d'agir comme il lui plairait, car elle n'avait point peur de le savoir hors de chez elle : — Tu n'es point d'un caractère paresseux, lui dit-elle; je ne crains point qu'il t'arrive malheur.

James alla donc, dès le soir même, muni de son petit panier, se poster sur le bord de la rivière, vis-à-vis la descente du bac et à l'entrée de la promenade publique de Clifton,qui mène à l'établissement des bains, où se rendent une foule de riches étrangers pour boire les eaux minérales. Il avait bien choisi sa place; mais la soirée presque entière s'écoula sans qu'il pût trouver un acheteur, malgré son assiduité à offrir ses minéraux à tous les passans»

— Holà, mon petit ami! lui crièrent quelques matelots qui venaient d'aborder la rive avec le bac, veux-tu nous prêter un coup de main et porter ces paquets à l'auberge voisine?

James courut prendre les paquets et fit ce qu'on lui demandait avec tant d'ardeur et de bonne volonté , que le maître batelier en fit la remarque, et dès que l'enfant eut exécuté sa commission, il s'arrêta pour lui demander ce qu'il avait dans son petit panier. Lorsqu'il vit que c'était des minéraux, il dit à James de le suivre, parce qu'il allait porter des coquilles précieuses et qui venaient de loin à une dame du voit^inage qui voulait construire une grotte :

— Elle achètera sans doute vos pierres par-dessus le marché; venez avec moi, mon garçon , nous ne risquons rien d'essayer.

JMistriss Harvey, la dame en question, demeurait à quel* ques pas de là, de sorte que James et son protecteur s'y trouvèrent bientôt transportés. Elle était seule dans son salon, occupée à assortir des paquets de plumes de différentes couleurs, qu'elle avait posés sur un carton. Il arriva que le marin en s'agitant autour de la table pour

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faire valoir ses coquilles, heuria maladroitement la feuille de carton et renversa toutes les plumes.

Mistriss Harvey parut contrariée : James s'en aperçut, et pendant qu'elle était occupée à l'examen des coquillages, il se mit à ramasser les plumes et à les assortir en petits paquets de même couleur, ainsi qu'il les avait vues en entrant.

— Où est le petit garçon que vous avez amené avec vous ? demanda mistriss Harvey au marin. Je croyais l'avoir vu il n'y a qu'un instant.

— Me voici, madame, dit James en sortant de dessous la table, avec les dernières plumes qu'il venait de ramasser sur le tapis. J'ai pensé, ajouta-t-il en montrant les autres, qu'il valait mieux faire si peu de chose que de rester oisif, madame.

Mistriss Harvey sourit, et charmée de l'air vif et honnête du petit James, elle se mit à lui adresser quelques questions, telles que: qui il était, où il demeurait , ce qu'il faisait, combien il gagnait par jour à ramasser des minéraux.

— C'est le premier jour que je fais ce commerce, dit James; je n'en ai jamais vendu encore, et si vous ne m'en achetez pas, madame, j'ai bien peur de n'en vendre jamais , car je me suis adressé en vain à tout le monde.

— Eh bien î voyons, dit mistriss Harvey en riant , puisque vous avez été si peu chanceux , je veux vous porter bonheur, en vous les achetant tous.

A ces mots elle vida entièrement le petit panier de James et y mit une demi-couronne (3 francs) à la place des minéraux.

— Oh! merci, madame, dit l'enfant enchanté; je reviendrai demain vous en apporter bien plus encore.

— C'est très-bien, mon enfant, mais je ne vous pro-

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mets pas, moi, de vous donner une demi -couronne demain.

— Mais, quoique vous ne le promettiez pas, peut-être le ferez- vous tout de même.

— Non, n'y comptez point : je vous assure que je ne le ferai pas. Au lieu de vous encourager au travail, cela vous apprendrait ù devenir fainéant.

James ne comprenait pas bien ce raisonnement.

— Bien sûr, répondit-il, je neveux pas devenir fainéant. Je voudrais seulement gaf^ner quelque chose tous les jours, si je savais comment. Oh! non, je ne veux pas être fainéant, allez! si vous saviez tout, vous ne parleriez pas ainsi, madame.

— Que voulez-vous dire, si Je savais tout?

— Je veux dire, si vous connaissiez Grison.

— Qu'est-ce que Grison?

■ — C'est le cheval de maman, dit James, en regardant vers la fenêtre; mais il faut que je me hâte de retourner ù la maison pour le panser, avant que la nuit vienne : il s'étonnerait de mon absence, le pauvre animal.

— Eh bien! laissez-le s'étonner quelques minutes de plus, reprit mistriss Harvey, et achevez-moi votre histoire.

— Je n'ai point d'histoire à vous conter, madame , si ce n'est que maman dit qu'il faudra l'envoyer à la foire de lundi en quinze, si nous ne pouvons trouver les deux guinées de notre loyer; et j'aurais bien du chagrin de me séparer de lui, parce que je Taime et qu'il m'aime aussi. Aussi je travaillerai pour lui tant que je pourrai; mais, comme dit maman, si petit que je suis, il n'y a pas d'apparence que je puisse gagner deux guinées d'ici à lundi eu quinze.

— Mais avez-vous bien bonne envie de travailler? dit misiriss Harvey; vous savez, il y a une grande différence

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entre amasser des pierres et travailler -udement chaque jour et tout le long du jour.

— Mais, dit James , je ne demande pas mieux que de travailler tous les jours et tout lé long du jour.

. — Eh bien! mon petit ami, je vous donnerai de l'ouvrage. Venez ici demain matin; mon jardinier vous emploiera à arracher les herbes de mes plants de fraises, et je *vous donnerai six pences par jour. Souvenez-vous qu'il faut que vous soyez à l'ouvrage à six heures.

James s'inclina, remercia vivement mistriss Harvey et disparut. La soirée était avancée, et il était impatient de regagner sa demeure pour panserGrison.il se rappela pourtant qu'il avait promis à Williams de lui rapporter la moitié du produit de la vente de ses minéraux , et il crut de son devoir d'exécuter d'abord sa promesse ; il se mit donc à suivre le bord de la rivière durant un quart de mille environ, jusqu'à ce qu'il fCit arrivé à la maison de Williams. Celuici était de retour de son travail : il parut surpris à la vue de la demi-couronne que James lui montrait en disant : • — Voyez ce que j'ai obtenu de vos pierres ; vous devez en avoir la moitié, vous savez.

— Non , dit rhonnéte Williams après avoir écouté le récit de son petit associé , je ne veux point la moitié de tout cet argent, c'est à vous qu'on l'a donné. Je m'attendais à un scheling tout au plus, et je n'en veux que la moitié ou six pences. Femme , prends la demi-couronne de cet enfant et donne-lui deux schelings ^

La femme de Williams ouvrit un vieux gant et en tira deux schelings ; son mari y prit en outre un petit penny d'argent : • — Je veux lui donner aussi cette pièce par-dessus le marché , dit-il : son honnêteté mérite une récom-

» La couronne vaut 6 fr. environ ; le scheling, 1 fr. 25 cent., et le penny (pence au pluriel) vaut à peu près 10 centimes.

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^ense. Tenez, mon petit ami, voici une petite pièce qui vous portera bonheur. Je l'ai en ma possession depuis si long-temps que je ne me souviens plus de l'époque.

— Ne vous en défaites jamais, entendez-vous, dit la femme.

• — Qu'il en fasse ce qu'il voudra , reprit Williams.

^-Mais, répliqua-t-elle, un autre penny sera tout aussi bon pour acheter du pain d'épice, et c'est l'usage qu'il ne manquera pas d'en faire.

— Oh non! je vous îe jure , s'écria James.

Et il regagna sa demeure en toute hâte, pansa Gnson, l'étrilla avec soin et se mit au lit. Le lendemain matin il se leva dès cinq heures et se rendit gaiement à l'ouvrage, chez mistriss Harvey.

Il travailla quatre jours de suite , « tant que le jour était long,» et chaque soir sa maîtresse, en faisant sa promenade accoutumée, vint jeter un coup-d'œil à son ouvrage. — Cet enfant travaille bien, n'est-ce pas? demanda-t-elle enfin à son jardinier,

— Il n'y a point de meilleur petit enfant sur la terre, dit le jardinier. Il est toujours à la besogne , que je sois auprès de lui ou non, et il en fait deux fois plus qu'un autre; oui, madame, deux fois plus qu'un autre. Tenez, il a com-i mencé ce matin à cette touffe de rosiers, là-bas, et le voici arrivé à l'endroit où vous êtes, madame; et voici, de ce côté , l'ouvrage d'un grand garçon qui a trois ans de plus que lui. Je suis sûr qu'à bien mesurer, la besogne de James est deux fois plus grande.

^ —Voyons, dit mistriss Harvey à son jardinier, montrez-moi l'ouvrage que peut faire un enfant de son âge, communément.

— Mais, de six heures du matin à six heures du soir, un enfant peut bien expédier cette besogne, dit le jardinier en marquant la distance avec sa bêche.

-^ Eh bien! mon petit ami, dit mistriss Harvey, ce sera votre tâche de chaque jour; le jardinier vous la marquera, et lorsque vous Taurez achevée, le reste du jour vous ap* partiendra , pour en faire ce que vous voudrez.

James fut enchanté de la bonté de sa maîtresse; et le lendemain , dès quatre heures, il eut fini son ouvrage, de sorte qu'il eut le reste de la soirée pour lui-même. Il aimait à jouer tout autant que les autres enfans de son âge, et lorsqu'il était au jeu , il s'y livrait avec toute la vivacité et toute la gaieté imaginable. Aussi, dès qu'il eut fini sa tâche, pansé Grison et déposé avec son trésor les six pences de sa journée, il courut à la place du village, où il trouva ses camarades , qui étaient à jouer, et avec eux le fainéant Laurent, qui ne jouait pas lui, mais qui se dandinait, un doigt enfoncé dans la bouche , sur le seuil d'une porte voisine. Tous ses camarades jouaient aux barres. James se joignit à eux et se montra bientôt le plus joyeux et le plus actif d'eux tous, jusqu à ce que, haletant et épuisé de fatigues à force de courir, il lui fallut prendre un peu de repos. Il vint s'asseoir sur une barrière, auprès de la porte où Laurent bâillait de minute en minute.

— Pourquoi ne joues-tu pas, Laurent? lui dit-il.

— Je suis fatigué.

— Fatigué de quoi?

— Je ne sais pas ce qui me fatigue ; grand'maman dit que je suis malade, et qu'il me faudrait prendre quelque médecine. Je ne sais pas ce qui me fait mal.

— 0 douillet que tu es! Prends-moi ta course, allons : une , deux , trois, et tu te trouveras bientôt guéri , sois-en sûr. Cours donc : une , deux , trois ! allons , pars.

— Oh non ! je ne saurais courir, reprit Laurent en étendant les bras avec nonchalance. Je puis jouer tout le long du jour, si cela me plaît, je ne m'en soucie donc pas autant que toi, qui n'as qu'une heure pour t'amuser.

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— Tant pis pour toi. Allons, me voilà tout-à-fait reposé. Veux-tu faire une partie de balle?

— Non, je ne le puis pas, te dis-je; je suis aussi las que si j'eusse travaillé comme un cheval tout le jour

— Dix fois plus, dit James, car j'ai travaillé tout le jour comme un cheval , moi ; et tu vois pourtant que je ne suis pas fatigué.

— C'est drôle, dit Laurent en bâillant de nouveau; puis prenant une poignée de demi-pences : — Vois ce que j'ai eu de mon père aujourd'hui , dit-il , parce que je me suis adressé à lui au bon moment, lorsqu'il avait bu un coup de trop. Dans ces momens-là, j'obtiens de lui tout ce que je veux. Tiens, vois! un, deux, trois, quatre pences, huit pences en tout. Ne serais-tu pas bien heureux, si tu avais huit pences?

— Mais je ne sais pas trop, répliqua James en riant, car tu ne me parais pas excessivement heureux, toi , malgré tes huit pences.

— Je suis sur que tu parles ainsi parce que tu es envieux de mon bonheur, reprit Laurent. Tu ne sais pas ce que c'est que d'avoir huit pences. Tu n'as jamais eu que deux ou trois pences à la fois dans ta vie.

— Oh! quant à cela , dit James en souriant , tu tè trompes, car en ce moment même j'ai plus de deux, de trois, et même de huit pences. J'ai... voyons... le produit des minéraux, deux schelings; le travail de cinq jours, cinq fois six pences, ou deux schelings et six pences ; en tout quatre schelings et six pences; et avec mon penny d'argent, quatre schelings et sept pences!

'— Ce n'est pas possible, s'écria Laurent en sortant toutîi-coup de son apathie ordinaire. Quatre schelings et sept pences! Montre-les moi, et ce n'est qu'alors que je pourrai te croire,

— Eh bien! viens avec moi et tu ne resteras pas longtemps incrédule.

— Est-ce loin? demanda Laurent, dont la paresse combattait la curiosité; et moitié courant, moitié traînant la jambe, il suivit James dans son écurie, où il put contempler les richesses annoncées. — Et comment t'es-tu procuré tant d'argent ? honnêtement sans doute ?

— Honnêtement! je le crois bien; je l'ai tout gagné moi-même.

— Tu l'as tout gagné! J'ai bien envie de travailler aussi moi ; mais la chaleur est si insupportable; et puis grand'maman dit que je ne suis pas assez fort pour travailler. D'ailleurs, je sais bien obtenir de l'argent de papa, quand j'en ai besoin; ainsi je n'ai pas besoin de travailler. Quatre schelings et sept pences! Voyons, que vas-tu en faire?

— C'est mon secret , dit James d'un ton grave.

— Mais je puis le deviner. Je sais bien ce que j'en ferais, si cet argent était à moi. D'abord, j'achèterais plein mes poches de pain d'épice, puis tout autant de pommes et de noix. Est-ce que tu n'aimes pas les noix? J'en achèterais une quantité telle qu'elle me durerait jusqu'aux fêtes de Noël, et je me les ferais casser par le petit Newton; car ce que je déteste dans les noix, c'est qu'il faut se donner la peine de les casser.

— : Eh bien ! tu ne mérites pas d'en manger alors.

— Mais tu m'en donneras bien des tiennes? dit Laurent d'un ton patelin, car il trouvait plus aisé d'obtenir ce qu'il désirait par des cajoleries que par le travail. Tu me feras bien part des bonnes choses que tu auras avec ton argent, n'est-ce pas?

— Je ne veux point acheter de friandises, dit James. — ' Que feras-tu donc de tout ton argent?

— Oh ! je sais bien ce que j'en veux faire ; mais , je te le répète c'est un secret, et personne ne le saura. Allons,

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maintenant, retournons sur la place; nos camarades auront cessé de jouer, j'en ai peur.

Laurent revint avec lui, mécontent de lui-même et de ses huit pences, mais bien intrigué du secret de son petit camarade : — Si j'avais seulement quatre schelings et sept pences, je serais bien heureux! pensait- il.

Le lendemain, James se leva comme d'habitude, avant six heures, et se rendit à l'ouvrage pendant que l'oisif Laurent errait dans les environs , sans savoir que faire de «a personne. Dans l'espace de deux jours, il dépensa six pences en pommes et en pain d'épice, et , tant que ses provisions durèrent , il fut bien accueilli par ses camarades; mais à la fin, le troisième jour vit disparaître son dernier penny, et lorsqu'il eut tout dépensé, malheureusement quelques noix le tentèrent ; mais comme il n'avait plus d'argent , il courut vers son père pour lui en demander. En rentrant chez lui , il entendit son père dont la voix retentissait dans la maison ; il le crut ivre d'abord , mais lorsqu'il eut ouvert la porte de la cuisine, Laurent s'aperçut que son père n'était pas ivre, mais furieux.

— C'est toi, chien de paresseux ! dit-il en s'adressant A son fils et en accompagnant son apostrophe d'un coup de poing sur l'oreille, qui l'étourdit à moitié. Vois ce que tu as fait ; tiens, regarde , fainéant !

Laurent obéit aux ordres de son père, dès qu'il eut repris l'usage de ses sens, -et vit, avec autant d'effroi que de remords, une douzaine au moins de bouteilles cassées et des flots d'excellent cidre du Worcestershire répandus sur le carreau.

~ Ne t'ai-je pas dit, il y a trois jours, de porter ces bouteilles dans le cellier ? continua le père en courroux, et ne t'ai-je pas recommandé d'en ficeler les bouchons avec soin? Réponds-moi donc, grand lâche, n'est-ce pas vrai ?

— Oui, dit Laurent en se grattant la tête.

— Et pourquoi ne l'as-tu pas fait? reprit le père hors de lui à la vue d'une autre bouteille qui venait d'éclater à rinstant même. Que fais-tu là, voyons, chien de fainéant? Pourquoi ne bouges-tu pas? Ah! je te ferai bien remuer, moi, attends, attends!

A ces mots il secoua le malheureux Laurent, jusqu'à ce qu'il en fût étourdi à ne se pouvoir tenir sur ses jambes,

— A quoi as-tu donc pensé? continua-t-il, qu'as-tu donc eu à faire tout le jour, qui t'ait empêché de porter mon cidre, mon bon cidre du Worcestershire, dans le cellier où je t'avais dit de le mettre? Mais, va, tu ne seras jamais bon à rien , tu ne seras jamais qu'un lâche et un paresseux ! — Ote-toi de ma vue.

En parlant ainsi, il mit à la porte le coupable Laurent, qui prit la fuite, sans songer ù présenter sa pétition à son père.

Le lendemain il revit les noix,' et plus tenté que jamais à cet aspect, il revint chez lui dans l'espoir qu'il y trouverait son père en meilleure humeur. Mais le désastre de son cidre était encore présent à sa mémoire, et dès que son fils eut murmuré à son oreille quelques mots de son humble requête, il se mit à jurer d'une voix menaçante : (— Tu n'auras pas un penny, pas un farthing d'ici à un mois; si tu as besoin d'argent, travaille. J'ai assez de ta paresse, va travailler!

A cette terrible sentence, Laurent fondit en larmes, et courut se cacher au fond d'un fossé où il pleura en silence durant une heure entière; lorsqu'il fut las de pleurer, il fit "^ l'effort de fouiller toutes ses poches pour voir s'il ne s'y trouverait pas par hasard quelque penny de reste, et à sa grande joie il découvrit au fond de l'une d'elles ua demi-penny qu'il y avait oublié. 11 se dirigea aussitôt vers la boutique de la marchande de fruits : elle était occupée à peser des prunes pour un chaland, de sorte que Laurent

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fut obligé d'attendre. Pendant qu'il attendait, son oreille fut frappée par des éclats de rire et le son bruyant de plusieurs voix. La marchande de fruits demeurait proche d'une auberge : Laurent jeta un coup-d'œil à travers la porte et vit un postillon qui jouait à croix ou pile avec un jockey à peu près de sa taille. Il les regarda jouer pendant quelques minutes.

— J'ai commencé avec un demi-penny, dit le jockey en jurant, et maintenant j'ai gagné deux pences, ajouta-t-il en faisant sonner les pièces de monnaie dans sa poche.

Le son du métal fit tressaillir Laurent. — Si je risquais mon demi-penny, se dit-il , je finirais peut-être comme lui par gagner deux pences, et il est plus facile déjouer à croix ou pile que de travailler.

Il fit donc un pas en avant, et présentant son modeste demi-penny, il offrit de le faire sauter avec le jockey, qui, après l'avoir regardé en face, accepta la proposition et jeta sa pièce en l'air. — Pile ou croix? dit-il. — Pile , répliqua Laurent. C'était pile en effet. Il saisit aussitôt le penny, enivré de son succès, et il se disposait à sortir pour le dépenser en noix, lorsque le jockey l'arrêta par sa veste et lui persuada de tenter encore la fortune. Il perdit cette fois : une troisième fois il gagna , et il continua de jouer ainsi, perdant quelquefois , mais gagnant le plus souvent, jusqu'à ce que la moitié de la matinée fût écoulée. A la fin cependant il eut la chance de gagner deux fois de suite, et se trouvant ainsi à la tête de trois demi-penny, il déclara qu'il ne voulait plus jouer. Le jockey jura entre ses dents qu'il prendrait sa revanche une autre fois, et Laurent courut acheter des noix.

— C'est amusant de jouer 5 croix ou pile, se dit-il : la première fois que j'aurai besoin d'un demi -penny, je ne m'adresserai pas à mon père pour cela, et je ne serai pas non plus obligé de travailler.

Content de sa résolution, il s'assit dans la cour de Tau* berge et se mit à casser ses noix tout à son aise sur un banc de pierre, voisin de l'écurie et qui servait de montoir aux voyageurs. Pendant qu'il croquait ses noix, il entendait les conversations des postillons et des garçons d'écurie. Leurs affreux juremens et leurs grossières altercations le choquèrent d'abord , car Laurent quoique paresseux n'était pas encore un enfant corrompu. Mais peu à peu son oreille s'accoutuma à ces juremens et à ces querelles, et bientôt il s'amusa de leurs disputes et s'intéressa aux batailles à coups de poings qui se livraient fréquemment dans l'écurie. Comme c'était un plaisir qu'il pouvait se procurer sans aucun effort de sa part , il en devint si passionné qu'il revint chaque jour dans la cour de l'auberge et que le banc de pierre y fut son siège favori. Il venait se délasser là de l'insupportable fatigue de ne rien faire, et il y passait des heures entières, les coudes appuyés sur ses genoux et la tête dans ses mains, à considérer les faits et gestes des valets d'écurie. Jouer, tromper, mentir, lui devinrent bientôt familiers, et pour achever sa ruine, il forma une liaison étroite avec le jockey contre lequel il avait commencé déjouer le jour de son entrée dans la cour de l'auberge : ce jockey était un franc vaurien, et nous verrons plus tard les funestes conséquences de cette dangereuse intimité. Mais il est temps de voir ce que faisait le petit James chez sa maîtresse.

Un soir, après qu'il eut fini sa tâche, le jardinier le pria de rester encore un peu , pour l'aider à porter des vases de géranium dans la salle de mistriss Harvey. Toujours actif et obligeant , James se passa facilement de jouer et aida gaiement le jardinier. Pendant qu'il portait un grand pot de fîeurs, sa maîtresse vint à traverser la salle. — Quelle horrible litière faites-vous donc avec vos pieds? lui dit- elle. Ne pourriez-vous donc essuyer vos souliers sur le paillasson?

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James se retourna pour voir le paillasson, mais il n'y en avait point.

—Oh ! dit mistriss Harvey en se reprenant, j'ai eu tort de vous blâmer, c'est vrai, car il n'y a point de paillasson.

— Non, madame, dit le jardinier, et je ne sais pas vraiment , si Thomme auquel vous en avez commandé les apportera jamais.

j'en suis fâchée, reprit mistriss Harvey ; mais il faudra vous enquérir d'un autre fabricant de paillassons, puisque celui-là n'en veut rien faire. Peu m'importe comment ils soient, pourvu qu'on puisse s'y essuyer les pieds.

En entendant ces derniers mots, James, qui balayait alors la chambre qu'il avait salie, se dit à lui-même que peut-être il pourrait faire un paillasson , et , en revenant chez sa mère, tout en trottant et en sifflant pour abréger le chemin, il se mit à réfléchir comment il pourrait fabriquer un paillasson, entreprise ardue et audacieuse, mais dont il ne désespérait pas de triompher avec de la patience et de lindustrie. Les obstacles quil prévoyait étaient nombreux ; mais il se sentait en lui cette puissance de volonté qui pousse aux {grandes choses et qui nous fait triompher des impossibilités mêmes.

» Il se souvint d'abord d'avoir vu Laurent , le jour oiî il se dandinait sous une porte cochère, pendant que ses camarades jouaient aux barres, tresser un brin de jonc de diverses manières , et il s'imagina que s'il pouvait trouver quelque moyen d'unir fortement ensemble des brins de jonc , il pourrait en faire un paillasson verdoyant et moelleux, qui servirait très-bien à essuyer les pieds de sa maîtresse. A un mille environ de la maison maternelle, sur les landes communales qu'il avait traversées à cheval pour aller chercher les plants de fraises ananas chez le fermier Truck, il se souvint d'avoir vu une grande quantité de jonc; et, comme il n'était alors que six heures du soir,

il jugea qu'il aurait le temps de panser Grison, de l'étriller, de se rendre aux landes communales, d'en revenir, et de faire enfin Fessai de son habileté avant de se mettre au lit.

Grison le conduisit doucement sur le terrain qu'il avait en vue, et là il put cueillir autant de jonc qu'il pensait en avoir besoin. Mais que de travail, que de temps, que de peines ses essais lui coûtèrent, avant qu'il pût faire quelque chose qui ressemblât à un paillasson ! Vingt fois il se vit sur le point de jeter le jonc loin de lui et d'abandonner son projet , dans l'impatience où le mettaient ses désappointemens répétés. îl persévéra pourtant. Rien de vraiment grand ne s'accomplit sans peine ni temps. Il travailla deux heures entières avant de se coucher. Le lendemain il passa encore toutes ses heures de récréation à tresser les brins de jonc rebelles à son industrie, ce qui faisait en tout cinq heures d'efforts inutiles. La sixième vint le récompenser de tout le travail des cinq autres; il triompha de la grande difficulté qui consistait à lier fortement ensemble les brins de jonc, et à la fin il acheva un paillasson qui surpassait de bien loin toutes ses espérances. Il était au comble de la joie : il chantait, dansait tout autour de son ceuvre, ou sifflait en la considérant sous toutes ses faces ; il put à peine se résoudre à cesser de la contempler pour se mettre au lit , et le bienheureux paillasson fut triomphalement placé près de sa couchette, afin que ce fût le premier objet qui vînt frapper sa vue lorsqu'il se réveillerait le lendemain.

L'heureux moment était venu de montrer son œuvre à iBislriss Harvey. Celle-ci témoigna autant de surprise qu'il pouvait s'y attendre, à la vue du paillasson et lorsqu'elle sut qui l'avait fait. Après l'avoir duement admiré, elle demanda à James combien il espérait de son paillasson.

— Rien, madame, dit James. J'ai voulu vous le donner, si vous voulez bien l'accepter seulement ; je n'avais point

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intention de le vendre. Je l'ai fait dans mes heures de récréation, et j'étais bien heureux en y travaillant ; je suis bien content aussi que vous le trouviez à votre {ifoût, et s'il vous plaît de le garder, ce sera tout.

< — J'espère, moi, que ce ne sera pas tout, dit mistriss Harvey, charmée de la candeur de son protégé. Ne passez plus votre temps à arracher les herbes de mon jardin ; vous pouvez en faire un bien meilleur emploi ; vos bonnes intentions auront leur récompense aussi bien que votre industrie. Faites autant de paillassons que vous le pourrez; je me charge, moi, du soin d'en disposer pour vous.

— Merci, madame, dit James en s'inclinant avec reconnaissance; car il voyait bien aux regards de sa maîtresse qu'elle voulait lui rendre service, quoiqu'il se répétât à lui-même: — En disposer! qu'est-ce donc que cela veut dire?

Le lendemain il se mit au travail pour faire des paillassons, et il s'apprit bientôt ù les faire si bien et si vite, qu'il fut surpris de son propre succès. A chaque paillasson nouveau qu'il faisait, il trouvait moins de difficulté, de sorte qu'au lieu de deux il put bientôt en faire quatre par jour. En quinze jours il en fit dix-huit. C était un samedi soir qu'il termina son dix-huitième, et il les porta tous, en trois voyages, chez sa maîtresse ; il les empila dans la salle, Et, se tenant debout, son chapeau à la main, dans une attitude modeste et fière à la fois , il attendit l'arrivée de mistriss Harvey auprès de sa pyramide de paillassons. Tout-iVcoup, ù l'extrémité de la pièce, une porte à deux battans s'ouvrit, et James aperçut sa maîtresse qui s'approchait, suivie d'une foule de messieurs et cle dames.

— Ah ! c'est mon petit protégé avec ses paillassons ! s'écria mistriss Harvey en s'avançant vivement.

James se retira modestement en arrière, pendant que la compagnie examinait les produits de son industrie. Au bout d'une ou deux minutes, sa maîtresse lui fit signe

d'approcher, et lorsqu'il se trouva au milieu du cercle, îl vit avec surprise que sa pile de paillassons avait complètement disparu.

— Eh bien ! lui demanda mistriss Harvey en souriant, pourquoi donc avez-vous l'air si étonné ?

— C'est que tous mes paillassons sont partis, dit James ; mais c'est égal, tout ce que vous avez fait est pour le mieux.

< — Est-ce votre avis, mon petit ami? reprit mistriss Harvey. Eh bien! prenez votre chapeau et allez-vous-en, car il se fait tard , et vous savez que Grison ne saurait pas ce que vous êtes devenu.

James se retourna pour prendre son chapeau qu'il avait mis à terre en se retirant dans un coin. Mais comme sa physionomie changea bientôt d'expression ! son chapeau était plein de schelings. Chaque personne , en prenant un paillasson, y avait jeté deux schelings, de sorte qu'il se trouvait possesseur de trente-six schelings!

— Trente-six schelings! s'écria mistriss Harvey après les avoir comptés. Vous avez gagné déjà quatre schelings et sept pences, m'avez- vous dit, ce me semble? Combien cela fait-il? Il faut que j'y ajoute, je crois, encore une pièce de six pences pour compléter vos dettx guinées, n'estce pas?

— Deux guinées! s'écria James, qui triomphait alors de sa timidité, car il oubliait complètement oii il se trouvait, et il ne voyait plus personne auprès de lui. Deux guinées! répétait-il en frappant des mains. O Grison! ô ma mère! — Puis revenant à lui-même, il aperçut jsa maîtresse, qu'il regardait presque comme une amie :— Toulez-vous bien les remercier tous? dit-il, en osant â peine jeter un regard sur la compagnie, car moi je ne saurais pas les remercier convenablement.

Malgré la modestie de James, chacun trouva néanmoins ses remerciemens convenables.

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— Nous ne voulons pas vous retenir plus long-temps , dit alors mistriss Harvey ; j'ai pourtant une chose à vous demander: c'est que vous ne montriez votre trésor à votre mère qu'en ma présence.

• — Eh bien! venez tout de suite avec moi, dit James.

— Non, pas à présent , reprit mistriss Harvey en riant : je veux aller ù Ashion demain soir. Votre mère me trouvera peut-être quelques fraises.

— Oh oui! bien sûr, madame, s'écria James vivement; j'irai vous les cueillir moi-même au jardin.

James revint chez lui, mais il trouva bien cruel d'attendre jusqu'au lendemain soir avant de confier son bonheur à sa mère. Pour se consoler de cette contrainte pénible, il courut à l'écurie :' — Grison, tu ne seras pas vendu demain, mon pauvre compagnon! dit-il en le caressant. Puis il se mit à compter son argent. Pendant qu'il était tout entier dans ses calculs, il entendit à la porte un bruit qui le fit tressaillir; quelqu'un essayait d'en ouvrir le loquet. La porte s'ouvrit enfin, et James vit entrer Laurent, suivi d'un grand garçon en veste rouge, qui tenait un coq sous son bras. Ils firent un mouvement de surprise lorsqu'ils furent au milieu de 1 écurie et qu ils aperçurent James , dont le cheval leur avait d'abord caché la vue.

— Nous... nous ve... nous venions.... balbutia Laurent. Je venais, veux-je dire, pour... pour...

— Pour vous demander, continua le jockey d'un ton assuré, si vous voulez venir avec nous voir le combat de coqs, lundi prochain. Voyez le bel animal que j'ai là ; Laurent m'a dit que vous étiez un grand amateur de combats de coqs; n'y viendrez-vous pas?

Laurent essaya de dire quelques mots pour vanter les plaisirs d'un combat de coqs , et pour recommander son nouveau compagnon. IMais James voyait ce jockey avec répugnance, et même avec une sorte de crainte. Il jeta un

œil de compassion sur le pauvre coq : — Est-ce que tu trouveras du plaisir à lui voir crever les yeux, Laurent? lui demanda-t-il à voix basse.

— Je ne sais pas , répliqua Laurent , mais on "dit que c'est un si beau spectacle qu'un combat de coqs , et ce n'est pas plus cruel à moi d'y aller qu'à un autre. Tout le monde y va ; je n'ai rien de mieux à faire et j'irai aussi.

• — Mais comme j'ai autre chose à faire , moi, je n'irai pas , dit James en riant.

— Mais, continua Laurent, tu sais, lundi c'est le jour de la grande foire de Bristol , et l'on peut bien s'amuser un jour dans l'année.

-•Sûrement, il n'y a pas de mal à s'amuser un jour dans l'année , dit le jockey.

— Je l'espère bien, reprit James, car quant à moi je suis content et je m'amuse tout le long de l'année.

— C'est singulier ! dit Laurent ; mais , pour ma part, je ne voudrais pas manquer d'aller à la foire pour tout au monde, car je verrai là des choses qui me donneront sujet de parler pendant six mois au moins. Allons , tu viendras avec nous , n'est-ce pas ?

■ — Non , dit James froidement et comme s'il ne vqiilût pas parler devant cet étranger à la mine effrontée.

— Que veux-tu donc faire de tout ton argent ? ,

— Je te le dirai une autre fois, reprit James tout bas. Ne va donc pas voir crever les yeux de ce pauvre coq. Ce n'est pas cela qui t'amusera, j'en suis sûr.

— Si j'avais quelque autre distraction , dit Laurent avec hésitation et avec un large bâillement.

— Allons! dit le jockey en lui saisissant un des bras qu'il étendait avec nonchalance. Allons, viens avec moi; et îe poussant hors de l'écurie : — Laisse-le donc seul , dit-il en jetant un regard de profond mépris sur James, il ne mérite pas l'honneur de notre compagnie, imbécile ! lui

lATJROT LE FAmÉA]\T. 109

dît-il dès qu'ils furent un peu éloignés de Técurie, tu aurais dû savoir qu'il ne voudrait pas venir; nous aurions bientôt trouvé quelque autre moyen de le débarrasser de sa monnaie. Mais que me parlais-tu de quatre schelings et sept pences! J'ai vu dans la crèche un chapeau plein d'argent!

— En vérité! s'écria Laurent.

— En vérité, je l'ai vu. Mais pourquoi balbutiais-tu tant lorsque nous sommes entrés ? ïu as manqué nous trahir, sais-tu?

— J'étais si honteux, dit Laurent en baissant la tête.

— Honteux ! ne me parle point de honte , à présent que tout est convenu entre nous : je ne souffiirai pas que tu recules, entends-tu? D'ailleurs tu me dois une demi-couronne, souviens-t'en; il faut que je sois payé ce soir; ainsi vois à te procurer de l'argent d'une manière ou d'une autre. Je gage qu'il ne voudrait pas toucher à une denjicouronne de tout cet argent! ajouta-t-il après un long silence.

— Mais voler ! objecta Laurent en se reculant avec horreur. Je n'aurais jamais cru en venir là! et ce pauvre

James encore!.... l'argent qui lui a coulé tant de peine à gagner !

— Mais ce n'est pas voler; nous n'avons pas voulu lui voler, mais seulement lui emprunter celte somme, et si nous gagnons au coinbat de coqs , comme cela nous arrivera infailliblement, nous remctlons l'argent où nous l'avons pris, et il n'en aura jamais rien su. Mais à quoi bon tant de paroles ? Tu ne peux aller au combat de coqs , ni même à la foire sans cela; et puis, je te le répète, nous ne voulons pas le voler, nous lui rendrons son argent lundi soii':

Laurent ne répliqua rien et les deux amis se séparèrent sacs qu'il eût pris aucune détermination.

Faisons ici une pause dans le récit de cette liistoire. Ueffroi nous saisit, au souvenir de ce qui va suivre. Nos petits lecteurs vont frémir en nous lisant. Mais il sera utile pour eux de savoir la vérité et d'apprendre ce que devint le malheureux et coupable Laurent.

Au milieu de la nuit, Laurent entendit frapper un léger coup à sa fenêtre. 11 ne savait que trop bien qui c'était, car c'était le signal convenu entre lui et son vaurien de compagnon. Il tremblait à l'idée de ce qu'il allait faire , et il demeura immobile, la tête ensevelie sous ses draps, jusqu'à ce qu'il entendit frapper un second coup. Il se leva , s'habilla à la hâte et ouvrit sa fenêtre, qui était au rez-dechaussée.

— Es-tu prêt? lui dit son complice à voix basse.

Laurent ne fit point de réponse , mais il sauta par la fenêtre et suivit le jockey. Lorsqu'ils furent arrivés devant l'écurie de James, un nuage épais couvrait la lune et la nuit était noire et profonde.

— Où es-tu? murmura Laurent en tâtonnant. Où es-tu? parle-moi !

— Je suis là: donne-moi ta main. Laurent tendit sa main.

— Est-ce là ta main ? reprit le petit scélérat : comme elle est glacée!

— Retournons, dit Laurent, il en est temps encore.

— Il n'est plus temps de retourner, répliqua l'autre rudement en ouvrant la porte. Nous nous sommes trop avancés pour reculer, ajouta-t-il en poussant Laurent dans l'écurie. Eh bien! l'as-tu trouvée? prends garde au cheval! Mais que fais-tu donc là?... hâte-toi, j'entends du bruit.

— Je cherche à tâtons la demi-couronne, mais je ne puis la trouver.

— Eh bien! apporte tout.

Laurent apporta le pot de fleurs avec tout l'argent qui! contenait.

lAUREKT LE FAINÉAINT. 111

Le nuage qui obscurcissait la lune s'était dissipé et les rayons de l'astre tombaient d'à-plomb sur les pièces qui reluisaient.

^ Que tardons-nous encore? dit le jockey, en arrachant le pot de fleurs des mains tremblantes de son compagnon, et en le tirant lui-même hors de l'écurie.

— Sûrement , dit celui-ci, tu ne veux pas tout prendre ? Tu disais que tu ne voulais qu'une demi-couronne et que tu la lui rendrais lundi soir.

^ — Tais-toi , répliqua le jockey en s'éloignant et en restant sourd à toutes ses remontrances. Si jamais je suis pendu, ce ne sera pas pour une demi - couronne au moins.

Le sang de Laurent se glaça dans ses veines et il sentit ses cheveux se dresser sur sa tète. Pas un mot de plus ne fut dit entre eus. Son complice emporta le butin, et Laurent se glissa dans son lit avec le poids d'un crime horrible sur la conscience.

Toute la nuit il eut des rêves effrayans, ou bien il resta sans sommeil, prêtant l'oreille au moindre bruit, incapable de se mouvoir et n'osant à peine respirer, torturé par la plus terrible des épouvantes, celle qui accompagne toujours une conscience coupable. Il lui semblait que le malin ne viendrait jamais; mais lorsque le jour parut, et qu'il entendit les oiseaux chanter gaiement comme de coutume, il se trouva encore plus misérable.

C'était un dimanche matin , et le son de la cloche appelait les fidèles à Téglise. Tous les enfans du village, revêtus de leurs plus beaux habits, l'air innocent et gai, et avec eux le petit James, le meilleur et le plus gai d'eux tous, sortaient en foule de leur demeure et se dirigeaient vers l'église.

— Eh bien! Laurent, dit James en passant devant le coupable qui était appuyé contre la porte de son père, et

en le tirant par son habit. Pourquoi donc as-tu l'air si sombre ce matin ?

— Moi! dit Laurent en tressaillant, pourquoi dis-tu que j*ai Tair sombre?

— Je ne sais, reprit James; je te trouve pâle à présent, si tu aimes mieux , car tu es devenu pâle comme la mort.

— Pâle ! répéta Laurent, sans savoir ce qu'il disait.

Et aussitôt il se retourna brusquement , car il n'osait soutenir un autre rej^ard de James ; dans la crainte que son crime ne fût écrit sur son visage, il se déroba à tous les yeux. Il aurait donné tout au monde alors pour se débarrasser du poids accablant qui pesait sur sa conscience ; il était tenté de suivre James, de se jeter à ses pieds, de lui tout avouer.

Redoutant le moment où James découvrirait sa perte, Laurent n'osa point rester chez lui, et ne sachant où aller ni que faire, il se rendit machinalement à son lieu de plaisance habituel, dans la cour de l'auberge, où il erra tout le jour avec son complice, qui s'efforça vainement de dissiper ses craintes en lui parlant de combats de coqs. Il fut convenu que dès que le soir serait venu , ils se rendraient dans un champ éloigné, et que là ils feraient le partage de leur butin.

Cependant James, après son retour de l'église, était dans ime grande occupation ; il se préparait à recevoir sa maîtresse , de la visite de laquelle il avait informé sa mère, Lorsqu'il eut mis en ordre la cuisine et la petite chambre où sa mère couchait , il courut cueillir des fraises dans son jardin.

— Comme tu es gai aujourd'hui, mon Jem! lui dit sa ïTîère en le voyant entrer avec les fraises et sauter ensuite joyeusement tout autour de la chambre. Réserve cette bonne humeur pour une autre occasion , Jem, et tâche qu'elle ne te fasse point dçf^yt, quand tu en auras besoin.

lATJREl^lT LE FAIKÉAÎVT. 113

As-tu donc oublié que c'est demain le jour de la foire et que Grisondoit nous quitter pour toujours? J'ai dit au fermier Truck de venir prendre la pauvre bète aujourd'hui: il doit remmener avec la sienne; il ne peut tarder à venir, et tu ne seras plus aussi joyeux alors, mon pauvre Jem.

— Peut-être, répliqua tout bas James qui avait bien de la peine à garder son secret.

Une voiture passa devant la fenêtre et s'arrêta près de la porte. James courut au-devant de sa maîtresse. Elle entra le sourire sur les lèvres, et bientôt elle fit sourire aussi la vieille femme, en louant l'ordre et la propreté qui régnaient dans sa petite maison. Pendant qu'elle examinait tout avec intérêt, un autre coup se fit entendre à la porte.

— Ya voir, Jean, lui dit sa mère; je crois que c'est la laitière qui apporte la crème que j'ai demandée pour madame.

INIais non, c'était le fermier Truck. qui venait prendre Grison. La pauvre vieille pâlit.

— Ya le chercher , petit , dit-elle d'une voix éteinte en s'adressant ù son fils.

James était déjù loin; il s'était élancé vers l'écurie aussitôt qu'il avait vu les basques de la grande veste du fermier.

^- Asseyez-vous, voisin, dit la vieille, après avoir attendu cinq minutes le retour de son fils. Yous serez mieux assis, si madame veut le permettre, car le pauvre enfant ne se pressera point pour revenir : ce garçon est fou de son cheval, madame, il faut un peu l'excuser. Grison et lui auront de la peine à se séparer, ajouta-t-ellc, en essayant de sourire. Il ne se décidera à l'amener qu'à la dernière minute. Asseyez-vous donc , voisin.

Le fermier s'était à peine assis que James revint avec un visage pâle et égaré.

— Qu'y a-t-il donc? demanda mistriss Han^ey.

— Mon Dieu î qu'a mon enfant ? dit sa mère en le considérant avec effroi, pendant qu'il faisait de vains efforts pour parler.

Elle courut à lui et pressa sa tète contre sa poitrine.

— Perdu! perdu ! tout est perdu î s'écria-t-il enfin, en fondant en larmes et en sanglottant comme si son pauvre petit cœur eût voulu se briser.

— Qu'y a-t-il de perdu, mon amour? s'écria sa mère,

— Mes deux guinées ! les deux guinées de Grison. J'étais allé les chercher pour vous les donner, maman; mais tout a disparu , l'argent et le pot de fleurs oii je l'avais mis! Tout a disparu, tout ! répéta-t-il en redoublant ses sanglots. Je les ai vues encore hier au soir , et je les ai montrées à Grison. Mon Dieu! j'étais si content d'avoir gagné cet argent moi-mème;etpuis je jouissais de votre surprise, de votre joie , des caresses que .vous me donneriez ! 0 mon Dieu! tout a disparu!

Sa mère écoutait James avec la plus grande surprise, pendant que mistriss Harvey gardait le silence, et jetait un regard pénétrant tantôt sur la vieille femme, tantôt sur son fils, comme si elle eût suspecté la vérité de cette histoire et qu'elle eût eu peur d'être la dupe de sa propre compassion.

— C'est une chose étrange! dit-elle gravement; comment avez-vous pu laisser votre argent au fond d'un pot de fleurs dans votre écurie? Comment ne l'avez-vous pas donné à votre mère pour en prendre soin ?

— Eh quoi ! dit James en levant sur sa maîtresse des yeux remplis de larmes, ne vous rappelez-vous pas qu9 vous m'avez recommandé vous-même de n'en point parler à ma mère avant que vous fussiez présente?

— Et vous ne lui en avez rien dit?

— Non, demandez-lui plutôt, reprit James un peu piqué; et comme sa maîtresse continuait de le questionner

lABREXT LE FAIIVÉAÎNT. 115

d'un ton sévère, comme si elle n'eût pas ajouté foi à ses discours , il finit par ne plus lui répondre.

— 0 Jem ! Jem ! pourquoi ne réponds-tu pas à madame? dit sa mère.

— J'ai dit la vérité et l'on ne m'a pas cru, répondit-il fièrement.

Mistriss Ilarvey , qui avait trop vécu dans le monde pour nôtre pas soupçonneuse, conserva sa froideur de manières, et résolut d'attendre l'issue de cette affaire sans y prendre parti ; elle se contenta de dire qu'elle avait l'espoir que l'argent se retrouverait, et elle conseilla à James de cesser de pleurer.

— C'est fini , dit James ; je ne pleurerai plus.

Et comme il savait se commander à lui-même, il ne versa plus une seule larme, pas même lorsque le fermier Truck se leva pour s'en aller, en disant qu'il ne pouvait pas attendre plus lon{î-temps. James sortit en silence pour lui amener Grison. ^listriss Ilarvey s'assit alors auprès de la fenêtre, pour voir de là tout ce qui allait se passer. La vieille Preslon se tint sur sa porte, et quelques oisifs du village, qui s'étaient rassemblés autour de l'équipage de mistriss Ilarvey pour l'examiner, se rapprochèrent du lieu de la scène. Au bout d'une minute ou deux, James parut menant Grison par la bride d'un pas ferme et assuré ; il s'avança vers le fermier Truck, et sans lui dire un mot, il lui mit dans la main la bride de son cheval.

— C'était une bonne bête en son temps, dit le fermier.

— Ahl c'est encore une bonne bête! s'écria James, en lui jetant ses bras autour du cou et en cachant sa douleur dans la crinière de son favori.

En ce moment une troupe de laitières vint à passer, et l'une d'elles ayant déposé ses vases, vint derrière James et lui donna un petit coup sur Tépaule. 11 se retourna vivement.

Il6 COIVTES DES FAMILLES.

— Vous ne me remettez pas ? lui dit-elle.

— Non, répliqua James; je crois bien avoir vu voire figure quelque part, mais je ne saurais dire où.

— Ah, oui dà! et direz-vous aussi, reprit la laitière en ouvrant à demi la main, que vous avez oublié celle qui vous donna ceci en vous recoiiunandant de ne jamais vous en défaire ?

Elie ouvrit à ces mots sa large main , sur la paume de laquelle apparut le petit penny d'argent de James.

— Où avez-vous trouvé cette pièce? s'écria James en s'en emparant. Et le reste de mon argent, Tavez-vous trouvé aussi ?

— Je ne sais rien de votre argent et j'ignore ce que vous voulez dire.

— IMais, je vous en supplie, où avez-vous trouvé cette pièce? De qui la tenez-vous?

— De ceux auxquels vous l'avez donnée, je suppose, répondit la laitière en se retournant pour reprendre les vases qu'elle avait déposés.

IMais la maîtresse de James appela la laitière par la fenênètre, et l'engageant à rester encore un peu, elle joignit ses prières à celles de son protégé pour savoir comment ce penny se trouvait en sa possession.

— Ma foi, madame, dit-elle en relevant le coin de son tablier, ça s'est fait d'une drôle de manière tout de même. Il faut que vous sachiez que ma Betty est malade, et c'est ce qui fait que j'ai porté moi-même le lait aujourd'hui, quoique ce ne soit pas mon habitude ; car ma Betty — vous connaissez ma Betty, dit-elle en se retournant vers la vieille Preston — ma Betty , pour vous servir, madame, est un beau brin de fille, preste et gentille, je vous assure.

— Je n'en doute point, reprit mistriss Harvey, impatientée de ce long préambule ; mais ce penny d'argent ?

— C'est juste, je loubliais. Je marchais donc toute seule

lAtRElVT LE FAIlNÉAîsf. 117

madame, car les autres avaient suivi le chemin, et moi j'avais pris !a route qui traverse le champ qui est là bas. — Vous ne pouvez pas le voir d'où vous êtes, madame, mais si vous étiez ici

— Je le vois, je le connais, interrompit James, qui respirait à peine d'anxiété.

— Bon , bon ! Je mis mes pots sur la barrière et je m'assis pour me reposer un instant. Tout-à-coup je vois s'élancer de la haie — je ne sais pas bien comment, car j'en fus si saisie, que je pensai en renverser mon lait — deux {garçons, l'un de la taille de celui-ci (en montrant James), l'autre ua peu plus grand , mais de mauvaise mine: aussi je ne songeai point à me déranger pour eux, quoiqu'ils eussent l'air d'être bien pressés. Sans s'arrêter à la barrière, l'un d'eux poussa la porte à claire-voie qui est à côté, et comme elle ne s'ouvrait point, car elle était attachée avec un bout de ficelle, l'un d'eux tira son couteau et la coupa. — Avezvous un couteau sur vous , voisin? demanda-t-elle au fermier qui s'empressa de lui donner le sien. — Eh bien ! madame, précisément entre le manche et la lame, posé comme vous le voyez, se trouvait le petit penny d'argent. En ouvrant son couteau, il n'y prit point garde et le penny tomba par terre. Aucun d'eux ne s'en aperçut encore ; la corde fut lestement coupée, ainsi que je l'ai dit: ils s élancèrent à travers la porte et je les perdis de vue en un moment. Je ramassai le penny, car mon cœur m'avait dit que c'était celui-là même que mon mari avait conservé si long-temps et qu'il avait donné, bien malgré moi, à ce garçon, auquel j'avais bien recommandé de ne jamais s'en défaire sous aucun prétexte. Et en l'examinant, madame, je le reconnus facilement à une certaine marque que j'y avais faite; je me proposai de le montrer à ce garçon pour lui en faire des reproches et de le rendre ensuite à ceux auxquels il appartient.

— C'est à moi qu'il appartient, dit James; je ne l'ai jamais donné à personne, mais....

— Mais ces drôles l'auront volé, interrompit le fermier. Ce sont eux qui ont tout son argent.

Oh! quel chemin ont-ils pris? s'écria James. Je vais courir après eux.

— Non,non,ditmistrissHarvey en appelant son domestique auquel elle donna aussitôt l'ordre de prendre son cheval et de poursuivre les voleurs.

— Tenez ! dit le fermier Truck, suivez ce chemin ; moi je vais couper à travers champs , et ils ne pourront nous échapper.

Pendant qu'ils couraient à la poursuite des petits larrons, mistriss Harvey , qui était pleinement convaincue de la véracité de James, dit à son cocher de faire voir ce qu'elle avait apporté pour son petit protégé. Le cocher tira aussitôt de la caisse du carrosse une selle et une bride toutes neuves.

Les yeux de James pétillèrent de joie lorsque la selle fut jetée sur le dos de son favori.

— Mettez-la vous-même , Jem , dit la bonne mistriss Harvey : elle est à vous.

Des rapports confus sur le spîendide équipement de Grison, sur la poursuite de deux voleurs, et sur une belle et généreuse dame, qui était venue visiter la vieille Preston , se répandirent rapidement par tout le village et firent bientôt sortir tous les habitans de leurs demeures. On se rassembla autour de James pour savoir les détails de son aventure : les enfans surtout, qui avaient tous beaucoup d'affection pour leur petit camarade, exprimaient la plus vive indignation contre les voleurs. Tous les regards étaient fixés du côté où le fermier et le domestique de mistriss Harvey s'étaient dirigés, et bientôt quelques enfans qui avaient couru en avant sur la route, revin-

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LAliREKT LE FAINÉAKT. 119

rent en criant : — Les voici! les voici! ils ont pris les voleurs I

Le laquais à cheval tenait un enfant devant lui , tandis que le fermier pressait le pas par derrière et en tenait un autre par le collet. Ce dernier avait une veste rouge que le petit James reconnut tout de suiic : il leva les yeux en tremblant sur Tenfant qui était à cheval. — C'est étonnant ! se dit-il. On jurerait que c'est.... Mais non, ce ne peut être Laurent!

Le cavalier s'avança aussi vite que la foule le lui permir. Le chapeau de Tenfant qu il avait devant lui cachait sa fij^ure qu'il tenait baissée, de sorte que personne ne pouvait voir ses traits.

A ce moment , il y eut un mouvement dans la foule. Un homme à demi-ivre se faisait un passa^je à coups de coude, en jurant que personne ne rempêchcrait de passer; qu'il avait le droit de voir et qu'il verrait. Il vit en effet, car ayant surmonté la résistance de la foule, il était tout près du laquais, lorsqu'il fit {^lisser à terre l'enfant qu'il avait amené devant lui. — Je veux le voir î Je veux voir le voleur ! s'écria Tivrogne en ôtant le chapeau du prisonnier. — C'était son propre fils! — Laurent! s'écria le malheureux père.

Le saisissement le désenivra tout-à-coup, et il se cacha la figure dans ses mains.

Il y eut un silence solennel. Laurent tomba à genoux, et d'une voix qui pouvait à peine se faire entendre , il fit l'entier aveu de toutes les circonstances de son crime.

—Si jeune, être si corrompu ! dit le fermier Truck; qui a pu vous mettre tant de corruption dans le cœur?

— La mauvaise société, dit Laurent.

— Et qui vous a conduit dans la mauvaise société?

— Je ne sais.... l'oisiveté, peut-être.

Tout en parlant, le fermier vidait les poches du pri-

sonnier, et lorsqu'il en tira les pièces cVargent, tous les enfans du village, les camarades du petit voleur, échangèrent entre eux des regards de surprise et de terreur. Leurs parens serrèrent plus foriement leurs petites mains , en disant : — Grâce au ciel ! ce n'est pas mon fils. Combien de fois, lorsque Laurent était tout petit, ne lui avons-nous pas dit, en le voyant â ne rien faire, que loisiveté était la mère de tous les vices !

Quant au vaurien endurci, son complice, chacun était impatient de le voir jeter en prison. Il avait gardé une attitude fière et insolente, jusqu'aux aveux de Laurent, et avant qu'on le fouillât et quil eût entendu mis! ris Williams, la laitière, déclarer que c'était bien lui qui avait laissé tomber le penny d'argent de son couteau. Il devint pâle alors, et son visage trahit répouvante de son ame coupable.

— Il faut le livrer à la justice, dit le fermier, et on lui donnera un logement dans la prison de Bristol.

— Oh! je vous en prie, s'écria le bon petit James en s'élançant vers ceux qui se disposaient à garrotter les mains de Laurent. Laissez-le libre! làchez-le, voulez- vous ! Est-ce que vous ne le pouvez pas?

— Oh oui ! madame , par pitié , dit la vieille mère de James à mistris Harvey. Pensez à la honte de sa famille, s'il va en prison!

Le pauvre père se tenait à l'écart , tordant ses mains avec désespoir — C'est ma faute, s'écriait-il : c'est moi qui en ai fait un fainéant.

— Mais il ne le sera plus a présent, dit James; oh! madame, parlez donc pour lui!

— Ne demandez point à madame déparier en sa faveur, dit le fermier. Il vaut mieux pour lui qu'il aille en prison maintenant qu'aux galères plus tard.

Ce mot cruel fit tressaillir tout le ni^nde : mais personne ne répliqua rien, car tout le monde en sentait la vérité,

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