L'ESPRIT DE PARTI
« La semence du mal, dit un vieux proverbe, n'est pas plus grosse que l'œuf d'un moucheron. »
Parmi les élèves de l'établissement public dirigé par le docteur Middleton, dans une petite ville du nord de l'Angleterre, il y avait un grand imbécile, nommé Fisher, qui n'avait jamais pu rien apprendre, pas même à cher* cher un mot dans le Dictionnaire. Il ne cessait de tourmenter ses camarades, en leur disant: — Je t'en prie, aide-moi donc; je ne puis pas trouver ce mot. L'élève qui venait le plus souvent à son aide était un enfant plein d'intelligence et de bonté, nommé Tony Grey. Grey était entré depuis plusieurs années au collège du docteur Middleton , dont il avait mérité la confiance par ses talens et par sa bonne conduite. Le docteur était à la fois fier de son élève et plein d'affection pour lui ; mais le jeune Tony s'était en même temps si bien acquis l'amitié ou l'estime de ses camarades, qu'aucun d'eux n'avait songé à lui infliger l'odieux nom de favori, jusqu'à l'arrivée d'un nouvel élève, nommé Archer.
UNE RÉVOLT^K^ COLLÈGE. 123
Jusqu'à cette époque , le^ms de faisons et de partis étaient presque inconnus dans rétablissement; mais Archer avait apporté ces idées nouvelles d'un grand collège où il avait été élevé, et où il avait appris une quantité suffisante de grec et de latin, avec une surabondante portion d'esprit de parti. Aussitôt après son arrivée, tous ses efforts tendirent à se mettre à la tête de ses camarades, ou du moins à former et à diriger le parti le plus nombreux. Son influence ne tarda pas à se faire sentir; car c'était un élève de grands moyens, quoiqu'il eût un puissant rival, comme il l'appelait lui-même, dans le jeune Tony Grey , et pour lui un rival était toujours un ennemi. Bien loin de lui donner aucun sujet de haine, celui-ci le traitait avec une franche cordialité, qui, à la longue, eût fini par exercer une légitime influence sur l'esprit d'Archer, sans les artifices de Fisher.
On s'étonnera peut-être qu'un âne comme Fisher pût avoir de l'influence sur un élève tel qu'Archer, qui passait pour être doué de grands moyens. Mais lorsque rintelligence est accompagnée d'un caractère violent et emporté, au lieu d'être alliée au bon sens, son possesseur est à la merci du premier imbécile qui vient à flatter ses passions.
Fisher se trouva un matin mortellement offensé par le refus de Grey de lui traduire toute sa version ; il vint s'adresser à Archer, qui, le considérant comme un' soldat déserteur du camp ennemi, l'accueihit à bras ouverts, et lui traduisit sa version tout entière, sans exprimer trop de mépris pour sa stupidité. Dès ce moment, Fisher oublia toutes les anciennes bontés de G rey , et ne songea plus qu'aux moyens de mortifier à son tour un élève dont la supériorité lui pesait depuis long-temps.
Archer et Grey se disputaient alors un prix qui devait être donné dans leur classe. Fisher ne manqua pas de parier pour Archer, qui n'eut pas assez de bon sens
124 CONTES d^Ramilles.
pour mépriser le pari d'un^t. II le laissa au contraire pousser l'esprit de rivalité jusqu'à ses derniers excès, en excitant tous ses camarades à prendre part à ces paris. Le prix devint alors une affaire de la plus haute importance, et Archer, au lieu de s'appliquer assidûment aux moyens qui pouvaient lui mériter le suffrage du maître, prêta une oreille complaisante aux flatteries de ses partisans. C'était un prix qu'il lui fallait gagner par ses propres efforts, et il s'habitua à le considérer comme une affaire de chance. La conséquence fut qu'il se fia au hasard , et que ses partisans perdirent leur gageure, et lui le prix.
— Monsieur Archer, dit le dorteur Middleton, lorsque cette grande affaire fut décidée, vous avez fait tout ce que l'intelligence peut faire seule ; mais vous, Grey, vous avez fait tout ce que peut faire rintelligence secondée pap l'application.
— Eh bien! s'écria Archer avec une gaieté affectée, aussitôt après la sortie du docteur, je ne suis pas trop mécontent de mon lot. — L'intelligence seule pour moi ! l'application pour ceux qui manquent d'intelligence, ajouta-t-il en jetant un regard significatif sur son heureux rival,
Fisher applaudit à ces mots comme à un trait d'esprit, et en insinuant avec adresse que le docteur Middleton donnait toujours le prix à Grey, et que ceux qui avaient perdu leur gageure ne devaient s'en prendre qu'à euxmêmes d'avoir été assez dupes pour parier contre le fa^ vori, il parvint à soulever un murmure flatteur pour le vaincu parmi les élèves les plus crédules, tandis que les autres proclamaient hautement leur confiance dans l'impartialité du docteur Middleton. Ceux-ci félicitèrent chau*» dément leur ami Grey. Ces félicitations aigrirent Archer de plus en plus; et, comme Fisher s'avançait pour dire €ncore quelque absurdité en sa faveur, il le poussa vivement hors du cercle qui se pressait autour de Grey, en
disant : -—Monsieur Fisher, j'espère que vous voudrez bien me laisser soutenir ma propre querelle moi-même?
—Et mol, interrompit le jeune Davis, qui préférait son plaisir aux prix ou aux querelles, ainsi qu'à toute autre chose, j'espère que nous n'allons point nous quereller à présent ; après avoir travaillé comme des chevaux, ne nous battons point comme des chiens. Allons, Grey! ajouta-t-il en frappant sur l'épaule du modeste vainqueur, fais-nous voir ton nouveau théâtre. C'est aujourd'hui jour de congé, mettons-le bien à profit. Jouons X École du scandale: je ferai Charles, et toi, Grey, tu seras mon petit prix. Allons! fais-nous l'ouverture de ton théâtre.
— Eh bien! venez , dit Grey.
Et il traversa, en courant, la grande cour, à l'extrémité de laquelle se trouvait un vaste bâtiment inhabité, où, sur les vives prières de tous ses camarades, et avec la permission du docteur Middleton, il était parvenu , â force de travail et d'industrie, à construire un théâtre fort présentable.
- — On va faire l'ouverture du théâtre. Suivons le directeur! suivons le directeur! s'écrièrent une foule de voix.
'x Suivons le directeur î »Ce cri résonna désagréablement S Torcillc d'Archer; mais comme il ne pouvait rester tout seul, il se vit bien obligé de suivre aussi le directeur. Aussitôt que la porte du bâtiment fut ouverte, la foule s'y précipita violemment. Les premières expressions de surprise et de joie furent unanimes, et les applaudissemensqui vinrent remercier le directeur furent aussi longs que bruyans.
Archer les trouva longs du moins, car il était impatient de faire entendre sa voix. Lorsqu'à la fin les exclamations se furent un peu calmées , il parcourut la scène d'un air connaisseur et jetant autour de lui un regard de mépris,
— C'est donc là votre fameux théâtre ! s'écria-t-il. Je voudrais que vous eussiez vu quelqu'une des salles de spectacle que j'ai visitées moi-même si souvent.
Ces mots produisirent une révolution visible dans les sentimens et dans les opinions du public. Soyez donc l'esclave de ce public inconstant! travaillez donc , suez donc, pour obtenir des applaudissemens populaires ! Quelques mots prononcés d'un ton décisif par une voix toute nouvelle encore opérèrent comme un charme , et le théâtre fut en un instant métamorphosé aux yeux des spectateurs. Toute reconnaissance pour le passé fut mise en oubli et Texpectative de quelque chose de mieux justifia aux yeux de la multitude capricieuse son dédain pour ce qu'elle venait de déclarer superbe et excellent.
Chacun se mit à critiquer l'œuvre du pauvre Tony. L'un faisait observer « que le rideau était plein de trous et ne supporterait pas l'effort qu'il faudrait faire pour le tirer. » Un autre s'en prenait aux décorations. « Elles manquaient absolument de vérité : Archer s'y connaissait bien, lui qui en avait tant vu dans sa vie. » On se pressa donc autour d'Archer pour écouter le plan de son théâtre à lui ,, et chaque phrase provoquait d'insultantes comparaisons. Lorsqu'il eut fini , ses auditeurs désenchantés jetèrent un regard de mépris autour d'eux, soupirèrent et regrettèrent hautement qu'Archer n'eût pas été leur directeur. Ils s'éloignèrent de Grey, comme s'il leur eût fait injure. Quelques-uns de ses amis — car il avait des amis qui ne se laissaient point égarer par l'opinion populaire — furent indignés de tant d'ingratitude, et ils allaient exprimer leurs sentimens, lorsque Grey les arrêta, et demanda à se défendre lui-même.
— Messieurs , dit-il en s'avançant , dès qu'il se sentit maître de son émotion, mes amis, je vois que vous êtes raécontens de moi et de mon théâtre. J'ai fait de mon mieux pour vous plaire ; mais si quelque autre est plus heureux que moi , j'en serai charmé. Ce n'est point pour la gloire d'être votre directeur que je me suis donné tant de
peine. Je vous permets bien volontiers de renverser
Ici la voix de Grey faiblit , mais il s'empressa d'ajouter :
— Je vous permets volontiers de renverser mon ouvrage, si cela vous plaît. Archer, donne-moi la main d'abord , pour me prouver qu'il n'y a point eu mauvaise intention de ta part.
Touché des paroles de son rival , Archer arrêta le bras de son nouveau partisan Fisher : — Non, Fisher, non, s'écria-t-il , ne renverse point son théâtre. Nous pourrons facilement l'améliorer : tout bien considéré, il y a beaucoup d'industrie dans cette construction.
Ce fut en vain qu'Archer voulut alors rappeler son public à la raison. Le temps de la raison était passé : l'enthousiasme s'était emparé de tous les esprits : — A bas le théâtre ! à bas le théâtre ! Vive Archer I s'écria Fisher, et il arracha le rideau. Le tumulte se mit aussitôt de la partie, et rien ne put arrêter la petite populace, jusqu'à ce que le théâtre fut entièrement démoli. L'amour du pouvoir prévalut dans l'esprit d'Archer. 11 se sentit secrètement flatté du zèle de son paril^ et il prit l'amour du désordre pour de l'attachement à sa personne. Grey regardait tout avec k calme de la supériorité.
— J'ai dit que je verrais renverser mon théâtre sans peine, dit-il, et je ne ressens aucun regret à présent qu'il est à bas.
Il y eut alors un moment de silence. Les destructeurs s'arrêtèrent pour reprendre haleine et pour admirer ce qu'ils avaient fait. Il n'y avait plus qu'un grand espace vide devant eux.
Dans ce moment de silence , on entendit comme une voix de femme. — Chut! quel étrange son de voix! dit Archer. Fisher s'empara de son bras , et tous les regards cherchèrent d'oii pouvait venir cette voix. A l'extrémité du bâtiment, on vit s'ouvrir avec lenteur les deux volets
d'une fenêtre que l'on croyait condamnée. Grey et Archer s'élancèrent à la fois en avant , et quand les volets furent entièrement ouverts, on vit paraître à travers la sombre ouverture les traits basanés et les mains ridées d'une vieille bohémienne. Elle ne parla point, mais elle dirigea son œil noir et brillant de l'un à l'autre des élèves. A la fin elle arrêta ses regards sur Grey.
— Eh bien ! ma bonne femme , que me voulez-vous ? lui demanda celui-ci.
— Moi î rien, dit la vieille; mais vous, n'avez-vous rien à me demander ?
— Rien , répliqua Grey.
La bohémienne se retourna vers Archer.
— Vous avez besoin de moi , vous , lui dit-elle avec emphase.
— Moi! et de quoi puis-je avoir besoin? répondit Archer.
— Non, reprit la vieille en changeant de ton , vous ne" manquez de rien et rien ne vous manquera, ou votre physionomie yne tromperait étrangement.
Fotre chaîne de montre^ aurait-elle dû dire , car son œil noir s'était constamment fixé sur la chaîne d'or d'Archer, pendant qu'elle lui parlait. C'était le seul des élèves qui possédât une montre, et sur cet indice il fut jugé le plus riche.
— Vous a-t-on dit quelquefois votre bonne aventure, monsieur? lui demanda la sibylle.
— Moi! jamais, répliqua-t-il , en regardant Grey, comme s'il eût eu peur de se rendre ridicule en paraissant écouler la bohémienne.
— Jamais! Eh bien! je vous dis que vous ferez votre fortune et celle de tous ceux qui vous approcheront.
— Bonne nouvelle pour mes amis! dit Archer.
— J'en suis, souviens-t-en, s'écria Fisher.
UNE RÉVOtTE DE COî.LKOE. 129
— Moi aussi î moi aussi ! crièrent une foule de voix.
— Eli bien! bonne chance à eux tous! dit la bohémienne, bonne chance à eux tous!
x\près avoir acquis cette preuve de la bonne volonté de la vieille, les écoliers se pressèrent auprès de la fenêtre. Heureux celui qui se trouva possesseur d'une pièce de six pences, car il eut beau jeu pour s'asseoir un jour sur les bancs de la magistrature. Plus heureux encore celui qui possédait un scheling, car il était sur la route qui le devait mener au sac de laine sur lequel il s'assiérait un jour comme lord chancelier d'Angleterre. Aucun d'eux n'avait une demi-couronne à offrira la vieille, car il ne l'eût pas gardée dans cette circonstance, et il eût pu devenir un jour archevêque, prince, roi , ce qu'il eût voulu, enfin.
Comme tous les esprits faibles, Fisher était crédule à l'excès; il était resté immobile au premier rang du cercle, la bouche ouverte et les yeux stupideaicnt fixés sur la bohémienne, dans les prédictions de laquelle il avait la foi la plus implicite.
Ceux qui ont le moins de confiance en eux-mêmes, ou qui ont le moins lieu de compter sur le succès de leurs efforts, sont toujours les plus disposés li se fier à la fortune et aux prophéties des diseurs de bonne aventure. Ils espèrent gagner ce qu'ils ne sauraient acquérir; et, comme le bon sens n'a aucune influence sur leur esprit, il n'est point étonnant qu'ils se laissent facilement persuader par un langage absurde et dénué de raison.
— J'ai une question à vous faire, dit Fisher d'un ton solennel.
— Fais-la , dit Archer; qui t'en empêche ?
— Mais on m'entendra , reprit-il , en jetant un regard soupçonneux sur Grey.
— Je ne t'entendrai point, dit celui-ci, car je m'en vais.
Tous les écoliers se retirèrent aussi, et laissèrent Fisher consulter en liberté la prétendue sorcière.
— Qu'est devenu mon Ovide? demanda-t-il.
— Votre petit frère Ovide, voulez- vous dire? '
— Non , mon Ovide latin ?
La bohémienne se tut pour attendre quelque information plus précise.
— Il y a au commencement une page de déchirée, tije hais le docteur Middleton
— Écrit sur le titre? reprit la bohémienne.
— Juste ! c'est mon livre ! s'écria Fisher avec joie. Mais comment avez-vous pu savoir que c'était le nom du docteur Middleton qui était écrit sur le titre ? Je croyais l'avoir griffonné de manière à ce que personne ne pût le lire.
— Personne, excepté moi, répliqua la vieille. Ah! ne croyez pas me tromper! ajouta-t-elle en hochant la tète d'une façon mystérieuse qui fit trembler son simple interlocuteur.
— En vérité, je ne vous trompe point. Je vous dis la vérité toute pure. Je l'ai perdu il y a une semaine.
— C'est vrai.
— Et quand le retrouverai-je ?
— Revenez ici demain soir à pareille heure , et je vous répondrai. — Silence! — Il faut que je m'en aille. ^—JPas un mot de plus ce soir.
La bohémienne ferma les volets 'de son côté, et laissa dans l'obscurité le tremblant Fisher. Tous ses camarades avaient disparu. Il s'était si profondément engagé dans cette conférence, qu'il ne s'était point aperçu de leur dé' part. H les trouva tous réunis dans la cour, mais personne ne put lui arracher son secret , et ce fut en vain que Davis Taccabla de ses piquantes railleries. Quant à Archer, il n'était pas disposé à détruire par le ridicule l'effet que les
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prédictions de la vieille avaient produit sur Timagination de ses petits partisans. Il avait glissé secrètement deux schelings dans la main de la bohémienne pour s'assurer le secours de ses prophéties ; car il était déterminé ù conquérir le pouvoir à tout prix.
La chaîne de montre n'avait point trompé l'œil de la bohémienne : Archer était l'élève le plus riche du collège. Ses parens l'avaient imprudemment pourvu de plus d'argent qu'on n'en confie habituellement aux enfans de son âge. Le docteur Middleton avait bien refusé de lui accorder une allocation mensuelle plus considérable qu'à ses camarades, mais il avait apporté secrètement avec lui une somme de cinq guinées. C'était, aux yeux de ses amis et aux siens, un inépuisable trésor.
La richesse et le talent devaient donc s'unir pour lui obtenir cet ascendant dont il était si ambitieux; il s'en flattait, du moins.
— Suis-je votre directeur ou non? Telle est la question maintenant, dit-il le lendemain à ses camarades. Je dédaignerais de me prévaloir d'un moment de surprise ; mais depuis hier soir, vous avez eu le temps de réfléchir. Si vous voulez faire de moi votre directeur, vous verrez quel théâtre je vous construirai. Dans cette bourse, ajouta-t-il, en fiiisant briller à travers les mailles de la soie les reluisantes pièces d'or qu'il agitait, dans cette bourse, je possède le merveilleux talisman d'Aladin. Suis-je votre directeur, voyons? Allons, aux voix!
La question fut mise aux voix. Vingt des plus raisonnables de l'assemblée environ proclamèrent leur reconnaissance et leur fidélité pour leur ancien ami, Tony Grey. Mais la grande majorité se déclara pour le nouvel ami. Et comme aucune distinction métaphysique, relative aux questions de majorité et de minorité n'était entrée dans leur esprit novice encore, le parti le plus nombreux considéra
son droit comme incontestable. Ils se retirèrent d'un côté de la cour en triomphe; et leur chef, qui connaissait l'importance des noms en matière de parti, distingua aussitôt ses partisans par le nom élégant A' archers, et stigmatisa les amis de Grey par Tépithète de Greybeards ( barbes grises, barbons).
Il y avait parmi les Archers une classe d'individus peu remarquables par leurs facultés intellectuelles , mais qui, par leur activité physique et par les avantages particuliers attachés à leurmanière de vivre, devenaient des auxiliaires de la plus haute importance, surtout pour les élèves riches et entreprenans. Le lecteur comprendra sans doute que nous faisons allusion aux écoliers appelés demi-pensionnaires, parce qu'ils ne passent que le jour au collège et retournent coucher le soir chez leurs parens. Parmi ces derniers, Fisher se distinguait par sa profonde connaissance de toutes les rues et boutiques de la ville, et malgré son peu d'intelligence comme écolier, il avait une telle réputation comme commissionnaire, que quiconque avait des empiètes à faire chez les confiseurs s'adressait à lui en confiance. Plusieurs des plus petits de ses camarades, qui avaient employé déjà ses services, avaient bien élevé quelques plaintes timides sur des erreurs de penny ou de demi-penny qu'ils avaient cru trouver dans ses comptes, mais comme ces affaires n'avaient jamais subi le grand jour d'une discussion publique et contradictoire , la réputation et l'importance de Fisher n'en avaient reçu aucune atteinte , jusqu'au jour fatal où sa tante Barbara lui interdit toute visite au confiseur, ou plutôt enjoignit au confiseur, qui avait ses raisons pour lui obéir, de ne point recevoir les visites de son neveu ; ces risites trop répétées avaient déjà rendu Fisher plus d'une fois malade , et les craintes de mistriss Barbara pour la santé de ce cher neveu étaient aussi tendres qu'incessantes.
Les visites multipliées de Fisher au confiseur avaient donc ainsi trouvé un terme fatal; mais il y avait bien d'autres boutiques qui lui étaient encore ouvertes par la ville, et dans son zèle officieux il offrit ses services au nouveau directeur pour acheter tout ce dont il pourrait avoir besoin dans la construction de son théâtre.
Depuis la mort de son père, Fisher, externe jusque-là, était devenu demi-pensionnaire du docteur Middleton, et en rentrant chaque soir chez sa tante, il avait de fréquentes occasions de se rendre utile à ses camarades. Le charpentier dont Tony Grey s'était servi avait été renvoyé par Archer pour avoir dit : — • Quel dommage ! lorsqu'il avait vu l'ancien théâtre renversé. Un autre charpentier et un tapissier, sur la demande de Fisher, devaient se trouver â quatre heures au collège avec leurs outils. Archer, impatient de ftiire preuve d'intelligence et de générosité, disposa son plan et donna ses ordres en quelques minutes du ton le plus décidé : — Les choses doivent être faites avec quelque esprit, dit-il.
Le charpentier se hâta de donner son assentiment en ajoutant «que les gens d'esprit ne faisaient point attention à la dépense, mais aux résultats.» Avec ces principes, le charpentier se mit à l'ouvrage avec toute l'activité possible. Il promit les plus grands résultats dans Tespacc de quelques heures. On s'attendait aux choses les plus merveilleuses; on ne parlait que du nouveau théâtre, et toutes les têtes y étaient tellement occupées, que les devoirs en étaient tout-à-fait oubliés. Au milieu de ses occupations, Archer se vit obligé de faire les thèmes ou les versions de plus de dix de ses camarades.
— O Athéniens, s'écriait-il, que de peine pour obtenir vos éloges !
Impatiens de retourner au théâtre, dès que les heures de classe ou d'étude étaient écoulées , les écoliers quittaient
134 CONTES DES FAMIllES.
un matin la salle d'étude en poussant des cris de joie.
— Un instant , messieurs, s'il vous plaît , dit le docteur Middleton d'une voix grave en survenant tout-à-coup^ M. Archer, retournez à votre place. — Etes- vous tous présens?
L'appel fut fait , et lorsque chacun d'eux eut répondu â son nom , le docteur Middleton leur dit :
— Messieurs, je suis fâché d'interrompre vos plaisirs, mais jusqu'à ce que j'en aie levé la défense , personne n'entrera dans ce bâtiment ( en désignant celui où le théâtre s'élevait), sous peine de s'exposer aux effets de mon mécontentement. ■ — M. Archer, votre charpentier est à la porte qui vous attend, vous voudrez bien le renvoyer. — Je ne juge pas à propos de vous soumettre les raisons qui me font agir ainsi, mais ceux qui me connaissent, ajouta-tîl,en dirigeant son regard vers le jeune Grey, ne me soupçonneront point de caprice. — Je compte sur votre obéissance, messieurs.
Au silence de mort avec lequel ces ordres furent reçus, succéda au bout de quelques minutes un murmure général. — Voilà donc nos plaisirs envolés! s'écria Davis. •
— C'est encore un tour de la façon des Greybeards, dit Fisher à l'oreille du directeur désappointé; n'as-tu pas remarqué le regard qu'il a jeté sur Grey?
Frappé de cette idée, qui ne lui était pas encore entrée dans l'esprit, Archer sortit de sa rêverie, et posant sa main sur la table, il jura «qu'il ne se laisserait pas duper par un Greybeard, ni par tous les Greybeards du monde réunis — que les Archers étaient certes des champions dignes de se mesurer avec eux — et qu'il les soutiendrait, s'ils voulaient, eux, le soutenir envers et contre tous, fût-ce même contre le docteur Middleton lui-même, assisté de son digne favori. »
Tout le monde admira la hardiesse de ces paroles, mais
CNE RÉVOLTE DE COIIÉGE. 135
quelques-uns pâlirent au nom seul du docteur Middleton.
— Et pourquoi non? reprit Tex-directeur avec une indignation croissante. Je ne souffrirai Tinjustice de personne, ni du docteur Middleton, ni de quelque autre docteur que ce soit au monde. C'est, vous le voyez, un coup monté contre moi et contre mon parti, et je ne saurais le souffrir.
— Oh! tu te trompes, s'écria Grey qui osa seul opposer le langage de la raison à la véhémence de l'orateur. Ce ne peut être un coup monté contre toi et ton parti, car il né sait pas même si tu as un parti.
— Eh bien! je le lui ferai savoir et à vous aussi, reprit Archer avec emphase. Avant mon arrivée ici, vous régniez seul, M. Grey; votre règne touche à sa fin maintenant. Souvenez-vous de ma majorité de ce matin et de votre théâtre de hier soir.
— Il ne s'en est que trop souvenu , dit Fisher. Tu vois hïen que du moment qu'il ne doit plus être notre directeur nous n'avons plus ni théâtre, ni spectacle, ni plaisirs. II nous faut rester assis les bras croisés, et le tout à cause des bonnes raisons que le docteur Middleton ne daigne pas nous dire.
— Eh bien ! je ne veux pas me laisser mener par les raisons d'un homme qui ne veut pas les dire, s'écria Archer ; et sil ne les dit pas , c'est qu'il n'en a pas de bonnes.
— Nous ne le suspecterons pas de caprice, dit-il, le vieil hypocrite !
— Et pourquoi pas?
— Parce que ceux qui le connaissent ne l'ont jamais vu capricieux, dit Grey d'un ton ferme.
— Peut-être : je ne le connais pas, moi , dit Archer.
— C'est vrai , dit Grey ; et c'est pour cela même que je te parle, moi qui le connais. Allons, Archer, calme un peu ta colère.
136 co^TES des fa^^hlies.
— Et je veux être en colère, moi î Je ne veux pas me soumettre à la tyrannie! Je ne veux pas céder sottement à quelques paroles mielleuses et avilissantes. Tu ne me connais pas. Grey. Je poursuivrai ce que j'ai commencé. Je suis directeur, et je resterai directeur, et tu verras, en dépit de toi , mon théâtre fini et mon parti triomphant.
— Ton parti! répéta Grey. Je ne puis deviner ce que tu Yeux dire par ce mot , qui semble te mettre hors de toi. Nous n'avions jamais entendu parler de partis, avant ton arrivée parmi nous.
— C'est qu'avant mon arrivée personne n'osait s'opposer à toi ; mais je l'ose, moi: et, je te le dis en face, prends garde à moi. Ami chaud et implacable ennemi, telle est ma devise.
— Mais je ne suis pas ton ennemi! Je crois vraiment que tu es fou , dit Grey en riant.
— Fou ! oh non. je ne suis pas fou ! — Oui, je le répète, tu es mon ennemi ! >'"es-tu pas mon rival ? Ne m'as-tu pas enlevé le prix ? Et moi , ne t"ai-je pas enlevé la direction de ton théâtre ? En un mot , n'es-tu pas un Greybeard ? Réponds-moi.
—Tu m'appelles un Greybeard; mon nom est Grey tout court, répliqua celui-ci en riant encore plus fort.
• — Ris donc! s"écria l'autre, furieux. Allons, Archers, suivez-moi. Rira bien qui rira le dernier.
A la porte, Archer fut arrêté par M. Chip le charpentier.
—M. Chip, lui dit-il, on m'oblige à vous renvoyer.
— Je le sais, monsieur, et voici un petit mémoire
— Mais, M. Chip, vous n'avez pas été plus de deux heures à l'ouvrage.
— Pas davantage, monsieur; mais, s'il vous plaît d'y jeter les yeux, vous y verrez figui^er quelques articles que vous avez commandés. D'abord, les matériaux ont été
achetés et livres. Le papier peint et les bordures pour les décors du salon ont été coupés, et sont là-bas tout prêts à être posés.
— Quoi, déjà I Comme vous vous êtes pressé! — Vingt-six schelings! Y pensez-vous? Mais ce n'est pas le moment de discuter ce compte. J'ai quelque chose à vous demander, mon cher M. Chip, ajouta-t-il en baissant la voix.
Puis, tirant à part le charpentier, il le pria de démonter les pièces de bois qu'il avait assemblées déjà, et de les couper en madriers, dont il lui fixa les dimensions, avec ordre de les placer, quand ils seraient préparés, dans un coin retiré qu'il dési^^na. L'ouvrier héritait, avait des scrupules, et commençait à mettre en avant le nom du docteur. Archer lui parla de son mémoire d'apothicaire, et lui jeta une [Ruinée et demie; le consciencieux charpentier empocha Tar^ijent avec une profonde inclination.
— Allons, M. Archer, dit-il, il n'y a pas moyen de vous
rien refuser. Vous avez des manières de vous exprimer
Vous me menez comme un enfimt.
— Hé hé! dit Archer, tout fier de son influence sur le charpentier, quoiqu'il vit bien que celui-ci avait horriblement enflé son mémoire; hé hé ! je sais assez bien mener les £jens. n'est-ce pas ? — Allons! que tout soit prêt dans une heure ! — Et puis, écoutez-moi bien , laissez vos outils derrière vous comme par mégarde, avec un millier de grands clous. — Point de questions, et ne prenez conseil que de vous-même, comme un homme prudent. — Allons, partez! et prenez garde au docteur! — Archers! Archers! s'écriat-il ensuite en revenant auprès de ses camarades, et en faisant retentir un coup de sifflet, signal bien connu des siens. Suivez votre chef sous l'arbre des Archers!
Ses partisans se réunirent autour du tilleul désigné pour rendez-vous, et lui, montant sur un tertre au pied de l'ar-
bre , compta ses nombreux amis et d'une voix basse et cîpconspecte leur adressa la parole en ces termes :
— Amis, y a-t-il un Greybeard parmi vous? s'il en est un , qu'il s'en aille librement.
Personne ne bougea.
*— Nous sommes donc tous Archers, et nous nous soutiendrons les uns les autres. Amis, unissons nos mains.
Toutes les mains s'unirent cordialement.
— Jurez-moi de ne pas me trahir, et je poursuivrai mon projet. Je ne demande pas d'autre garantie que votre parole et votre honneur.
Tous jurèrent solennellement discrétion et fidélité à leur chef qui continua en ces termes :
— Avez-vous jamais entendu parler de barricades^ mes amis?
Les écoliers avaient bien entendu prononcer ce mot, mais personne ne savait au juste ce que c'était. Archer leur fit alors le récit d'une grande révolte qui avait eu lieu dans le collège d'où il sortait, et à laquelle il avait pris une part active. Les élèves s'étaient barricadés dans leur salle d'étude, où ils s'étaient tenus deux jours entiers, assiégés par leur directeur; ils avaient fini par triompher et par obtenir ce qu'ils demandaient : deux jours de congé de plus aux fêtes de Pâques!
— Mais si nous ne réussissons pas, nous, dirent quelques-uns; le docteur Middleton est ferme, et quand il a dit quelque chose, il ne recule jamais.
— Avez-vous jamais essayé de le pousser à bout ? Qu'il soit ferme tant qu'il voudra , nous le ferons trembler. Les tyrans tremblent toujours, lorsque....
— Mais ce n'est pas un tyran , interrompirent quelques voix.
— Tous les maîtres sont des tyrans , reprit Archer d'un ton tranchant. Et lui n'est-il pas notre maître?
On ne pouvait rien répondre à une telle logique. Cependant quelques récalcitrans demandaient encore : — Mais que gagnerons-nous à nous barricader?
— Ce que nous gagnerons! — mais tout! ce que nous voulons , ce que veulent les hommes de cœur — la victoire et la liberté! — Barricadons-nous jusqu'à ce qu'il révoque ses ordres tyranniques, jusqu'à ce qu'il nous permette de rouvrir notre salle de spectacle , ou qu'il nous dise les bonnes raisons qu'il n'a pas jugé à propos de nous dire ce matin.
— Mais il a peut-être des raisons pour ne pas nous les dire.
— Impossible î s'écria Archer avec plus de véhémence. C'est ainsi qu'on se laisse mener par une tête à perruque, qui prétend avoir de bonnes raisons, quand il serait fort embarrassé pour les dire. Êtes-vous donc des imbéciles, de vils esclaves? eh bien! retournez sous l'étendard de Grey ; vous êtes tous des Greybeards! allons! qui part le premier?
Personne ne voulut partir le premier.
— Je ne veux avoir rien de commun avec vous^ puisque vous voulez être esclaves !
— Nous ne voulons pas être esclaves! s'écrièrent-îls tous à la fois.
— Eh bien ! reprit l'orateur, soutenez vos droits et soyez libres!
Il eût fallu trop de temps pour examiner la valeur et la nature de ces droits, auxquels Archer faisait un appel aussi éloquent. Mais, dans l'esprit de l'orateur, le droit était ce que son parti voulait faire, c'est-à-dire ce qu'il avait résolu lui-même. Telle est l'influence mutuelle d'un grand nombre d'esprits divers pour étouffer le sentiment de la honte et confondre , les uns chez les autres , les fiicultés de raisonnement, qu'au bout de quelques minutes cha-
cun se dit 5 sol-même : — Sans aucun doute, Archer est un garçon de moyens, et il ne saurait se tromper — ou bien : — Davis est certainement de son avis, et il ne voudrait pas nous mettre dans l'embarras — ou encore ; — Tout le monde est du même avis, excepté moi; je ne puis pourtant rester tout seul, pour être montré au doigt comme un Greybeard et un esclave. Tout le monde est du même avis , et tout le monde ne peut avoir tort.
Ce fut, trompé par de tels argumens, qui lui traversèrent rapidement Tesprit sans qu'il en eût une bien nette perception, que chaque écolier se décida; et ce que personne n'eût voulu faire seul, personne ne se fit scrupule de le faire comme partr.
Il fut résolu qu'on se barricaderait: la conduite de l'insurrection fut laissée au nouveau directeur, auquel on jura une obéissance implicite.
L'assemblée venait d'assigner pour rendez- vous l'allée la plus reculée de la cour, lorsque Fisher s'approcha du directeur d'un air important et demanda à lui dire un mot.
— Mon avis , Archer, lui dit-il, est de ne rien faire jusqu'à ce que nous ayons consulté tu sais qui pour savoir si nous avons tort ou raison.
— Tu sais qui , que veux-tu dire? hâte-toi et ne fais pas tant de grimaces, car je suis pressé. Qu'est-ce que tu sais qui ?
— La vieille femme , reprit Fisher, la bohémienne.
— Tu peux consulter la vieille si tu veux , dit Archer en éclatant de rire, pour savoir si nous avons tort ou raison; quant à moi, jamais vieille femme n'influera sur ma décision.
— Mais tu ne me comprends pas : par tort ou raison, je veux dire heureux ou malheureux.
— Tout ce que j'entreprendrai réussira : la bohémienne l'a déjà dit.
— Je le sais, je le sais, dit Fisher ; je sais aussi que tes amis doivent être heureux comme toi; cela n'empêche pas qu'un certain nombre d'entre eux, plus que tu ne penses, ajouta-t-il avec un mystérieux hochement de tête... Je suis dans le secret, vois-tu, reprit-il, en tenant un des boutons d'Archer : nous sommes neuf qui avons juré de ne pas nous avancer d'un pas avant d'avoir son avis, et tu sauras qu'elle m'a donné rendez-vous à huit heures pour une affaire à moi personnelle. Je dois en même temps la consulter pour mes amis et leur rapporter la réponse.
Archer savait trop bien comment il fallait se conduire avec les imbéciles, pour essayer de les raisonner, et au lieu de tourner en ridicule la sotte superstition de Fisher, il résolut d'en tirer parti. Il parut persuadé de la sagesse de la mesure, tira sa montre, le pressa d'être exact à l'heure fixée et le conjura de retenir exactement les paroles de l'oracle, et par-dessus tout de lui demander l'heure, la minute même, favorable pour commencer la barricade.
Après lui avoir donné ces instructions, Archer mit gravement sa montre dans la main de sa dupe, et lui laissa compter les secondes jusqu'au moment du rendez-vous, pendant qu'il courait lui-même pour préparer l'oracle â cette visite. Il se posta derrière une petite porte qui donnait dans une rue étroite par oii la bohémienne devait passer; il la vit par le trou de la serrure, lui glissa une demi-guinée à travers une fente en lui donnant ses instructions , et revint promptement auprès de Fisher, qu'il trouva précisément dans l'altitude où il l'avait laissé, l'œil fixé sur. la grande aiguille de la montre qu'il tenait à la main.
Fier de sa mission secrète, Fisher rabattit son chapeau sur son front sans savoir pourquoi, et se dirigea vers le lieu du rendez-vous. Pour se conformer strictement aux instructions d'Archer , il s'abstint d'entrer dans le vieux bâtiment proscrit par le docteur Middleton, et se tint auprès
de la porte où il attendit quelques minutes. A travers une ouverture de la haie qui bornait Textrémité de la cour, la bohémienne fit enfin son apparition , soigneusement enveloppée des pieds à la tête et jetant de tous côtés un regard méfiant et soupçonneux.
— Il n'y a personne près de nous! dit Fisher qui commençait à être un peu effrayé. Quelle réponse sur mon Ovide ? ajouta-t-il , après s'être un peu remis.
— Perdu! perdu! perdu! dit la bohémienne en élevant les bras. Jamais! jamais! jamais vous ne le retrouverez. — Mais ce n'est point de cela qu'il s'agit maintenant, ce n'est point le sujet de votre visite ce soir. — Allons , point de subterfuge avec moi. Dites-moi tout de suite ce que vous avez dans le cœur.
Fisher, frappé d'étonnement, mit sa main sur son cœur, dit tout ce gu'il savait^ et reçut la réponse dictée par Archer.
— Les Archers seront heureux tant qu'ils seront fidèles S leur chef et fortement unis les uns aux autres. L'insurrec- ■ lion finira mal, si elle ne commence pas précisément lors> que l'horloge sonnera neuf heures mercredi soir; mais sî elle commence à ce moment favorable, et que les insurgés soient fidèles à leur chef, tout finira bien.
Une idée lumineuse frappa soudain Fisher, car il né manquait pas de prévoyance , toutes les fois que sa passion favorite se trouvait intéressée dans la question. — Ditesmoi, demanda-t-ilj derrière nos barricades, ne serons-nous pas affamés?
— Non, répondit la bohémienne, non, si vous vous fiez â moi pour des vivres, et si vous me remettez assez d'argent — mais l'argent ne suffit pas pour tant de têtes, c'est avec de l'or qu'il faut remplir mes mains.
— Je n'ai point d'or, dit Fisher, et je ne sais ce que vous voulez dire par tant de têtes. Je ne vous parle que du
nombre un, voyez-vous ; c'est de celui-là d'abord que je dois m'occuper.
Tout habile qu'il était, Archer pouvait bien être trompé dans ses préparatifs d'approvisionnemens, Fisher résolut en conséquence de prendre secrètement des mesures d'approvisionnement personnel. L'interdit de sa tante Barl)ara lui avait fermé la porte du confiseur, mais il se flatta d'attraper sa tante; il demanda donc à la bohémienne de lui procurer douze pains au lait jeudi matin et de les lui apporter en secret à l'une des fenêtres extérieures de la salle d'étude.
Comme Fisher ne présentait point d'argent à l'appui de sa proposition, elle fut absolument rejetée; mais une bagatelle vint à bout de cet obstacle, et la bagatelle que Fisher se vit obligé de donner, tout dénué qu'il était de la moindre pièce d'argent, car sa tante était aussi sévère avec lui sur cet article que les parens d'Archer se montraient indulgens pour leur fils — la bagatelle qu'il se vit obligé de donner pour apaiser les scrupules de la bohémienne, n'était qu'une simple demi-couronne qu'Archer lui avait confiée pour acheter les chandelles du nouveau théâtre.
— Oh! se dit-il sagement, Archer est si peu soigneux pour l'argent qu'il ne songera pas à me redemander sa demi-couronne, puisqu'il n'a plus besoin de chandelles pour le théâtre — ou du moins, s'il y songe, ce ne sera pas de long-temps ; et ma tante Barbara me donnera bien plus que cette somme aux fêtes de Noël; ainsi , en mettant les choses au pis, je pourrai rembourser Archer. Va donc pour les pains au lait I l'eau m'en vient à la bouche , rien que d'y penser, et je voudrais déjà les tenir.
Ainsi la perspective de douze pains au lait lui fit sacrifier l'argent qui avait été confié à son honneur. Chez les êtres ignobles, les plus ignobles motifs servent à les pousser à
des fautes qu'on n'attribuerait souvent au'à l'effet des passions les plus violentes.
Après avoir ainsi conclu ses affaires personnelles en même temps que celles de ses commeitans, l'ambassadeur revint satisfait du résultat, et avec la promesse de la bohémienne de venir frapper trois coups à la fenêtre jeudi matin.
Le jour fixé pour l'insurrection arriva enfin. Archer rassembla les conjurés et leur apprit que tout était prêt pour l'exécution de ses plans, et qu'il ne comptait plus, pour le succès, que sur leur ponctualité et leur coura^^e. Depuis deux heures il avait rassemblé sous sa main tous les madriers préparés pour barricader les portes et les fenêtres. Il avait chargé deux demi-pensionnaires de son parti d'acheter, dans la ville, des provisions à ses propres frais, pour en faire un joyeux souper le soir même. Il avait aussi négocié avec un de ses cousins, externe, qui demeurait dans la ville, pour un approvisionnement quotidien dans revenir.
— Dieu me bénisse! s'écria-t-il tout-à-coup au milieu du récit de ses services, j'ai oublié une chose bien importante. Nous sommes perdus si nous n'en avons pas. — Fisher, dis-moi, as-tu acheté les chandelles pour le théâtre?
— Non, sans doute, répliqua Fisher tout alarmé ; nous n'avions plus besoin de chandelles, tu vois bien.
— Oui, pour le théâtre; mais pour ce soir, nous allons être dans l'obscurité, mon garçon. Allons, vas-y tout de suite.
— Quoi! chercher des chandelles? dit Fisher tout confus. Et combien? De quelle espèce?
— Imbécile! s'écria Archer, tu n'es bon à rien par toimême. Donne-moi un crayon et du papier : j'écrirai ce que je veux. Eh bien! qu'attends-tu donc encore?
-—De Targent, dit Fishçr en rougissant.
— De Targent! Et ne t'ai-je pas donné une demi-couronne Tautre jour?
— Oui, répliqua Fisheren balbutiant, mais je ne sais pas si ce sera assez.
— Assez ! et certainement. — ■ Je ne sais vraiment pas à quoi tu penses.
^ A rien. Tiens, écris là-dessus, dit Fisher en lui tendant un morceau de papier, sur lequel Archer écrivit ce qu'il demandait.
— En route, en route! dit Archer en lui remettant le papier.
Fisher partit ; mais il ne revint que long-temps après. On était à souper lorsqu'il fut de retour.
— Fisher vient toujours au moment du souper, dit négligemment un des Grcybeards.
— Voudrais-tu donc qu'il vînt après? s'écria Davis, qui avait toujours une repartie toute prête pour venir en aide à son parti.
— J'ai les chandelles , dit Fisher à l'oreille d'Archer.
— Et un briquet? demanda celui-ci.
— Aussi ; je suis revenu de chez ma tante Barbara, sous prétexte que je devais étudier une heure plus tard que de coutume pour la répétition de notre pièce ; ainsi je suis hbre. N'est-ce pas adroit ?
Un sot se croit toujours adroit, quand il est parvenu â tromper quelqu'un, même à l'aide du plus grossier mensonge.
Comment ^I. Fisher s'était-il procuré des chandelles et un briquet, sans argent et sans crédit? C'est ce que nous apprendrons plus tard.
Les conspirateurs avaient décidé qu'ils resteraient les derniers dans la salle d'étude, et, dès que les Grcybeards en seraient sortis pour s'aller coucher, à un signal convenu, Archer devait fermer une porte et Davis l'autre. Un troi-
sième conjuré devait allumer une chandelle, dans le cas où Ton n'aurait pu s'assurer d'une lumière ; un quatrième devait prendre soin de la chandelle, dès qu'elle serait allumée, et tous les autres devaient courir aux madriers cachés dans la salle, et les assujettir fortement derrière les fenêtres , en suivant les instructions qui leur avaient été données à l'avance par leur chef. Chaque bras avait ainsi son rôle particulier, et tous étaient prévenus que le succès dépendait de Tordre et de la ponctualité.
L'ordre et la ponctualité sont, à ce qu'il paraît, nécessaires jusque dans les barricades, et la révolte même est assujettie à des lois.
Le moment attendu depuis si long-temps arriva enfin. Grey et ses amis, sans se douter de ce qui allait survenir, sortaient de la salle d'étude, au moment où la cloche annonçait, comme de coutume, l'heure du coucher. L'horloge sonnait neuf heures. Il se trouvait encore dans la salle un Greybeard, nommé Melson, occupé à empaqueter ses livres : il est impossible de décrire l'impatience avec laquelle les conjurés attendaient sa sortie, surtout Fisher et ses neuf partisans qui avaient foi à l'oracle de la bohémienne.
Lorsque l'enfant en retard eut assemblé tous ses livres, il en laissa tomber un ; il se baissait pour le ramasser , au moment où Archer, impatienté, donna le signal. Les portes furent poussées , verrouillées et fermées à double tour en un clin-d'œil. Une chandelle fut allumée, et chacun courut à son poste. Les madriers furent au même instant fortement appuyés derrière les volets des fenêtres; et lorsqu' Archer les eut tous essayés et reconnu qu'ils étaient solidement assujettis, il poussa un cri de victoire que répétèrent aussitôt tous les assistans — tous, excepté le pauvre petit Greybeard, qui se tenait au milieu d'eux, immobile d'étonnement, avec ses livres sous le bras. A ce
Spectacle, Davis, qui ne voyait jamais que le côté plaisant des choses, partit d'un inextinguible éclat de rire. — Eh bien! mon petit Greybeard, lui dit-il en lui portant une chandelle sous les yeux, que penses-tu de tout cela? Comment as-tu fait pour rester avec des scélérats comme nous. ?
— Je n'en sais rien, en vérité , répondit Melson d'un ton piteux. Vous m'avez renfermé avec vous : est-ce que vous ne voulez pas me laisser sortir ?
— Te laisser sortir ! non pas, mon petit Greybeard , dit Archer en s'emparant de son bras et en le conduisant aux fenêtres barricadées. Vois ces robustes madriers, moa garçon! touche-les, mets la main dessus; pousse-les du pied, de la main; allons, courage! mets-y la vigueur d'ua Archer, si tu peux, renverse-les, voyons! C'est vraiment dommage que le roi des Greybeards ne soit pas ici pour admirer mon œuvre '.j'aurais pris plaisir à lui montrer nos fortifications. — Mais il ne s'agit pas de cela : au banquet, maintenant, mes joyeux compagnons! Allons, mettons la table au milieu de la salle. Bonne chère, mes braves Archers ! c'est moi qui suis votre général.
Davis, que l'aspect du tumulte enchantait toujours, se frottait les mains de plaisir et cabriolait comme un fou, tout autour de la chambre, pendant les préparatifs du festin.
— Quatre lumières, s'il vous plaît ! quatre lumières sur la table ! disait-il d'un ton solennel. Faisons les choses dans le grand style, puisque nous le pouvons, mon général. — Place ! place ! rien n'est beau comme l'orgie d'une révolte. Allons, Greybeard, puisque c'est moi qui t'ai jeté dans la conjuration, lève-toi, mon garçon, et viens goûter un peu de la vie des Archers.
—Non , non , s'écria Fisher, ii ne doit pas souper avec nous.
— Un Greybeard est indigne de la compagnie des Archers, ajouta gravement le général.
— C'est vrai , reprit Davis, la mauvaise compagnie gâte les bonnes manières.
A ces mots, un haro unanime repoussa le pauvre enfant dans un coin; et, après l'avoir assis sur un banc, Fisher lui ouvrit un livre devant les yeux, la mortification la plus grande qu'il pût imaginer, et lui mit une chandelle à côté de lui.
— Là, s'écria-t-il , A présent n'a-t-il pas beaucoup mieux l'air d'un Greybeard qu'il est? — Dis-moi à quoi sert le latin auprès d'un roast ôee/ froid? ajouta-t-il d'un air insultant en revenant s'asseoir au banquet.
Le souper fut long et joyeux. Ils avaient quelques bouteilles de cidre.
— Passe-moi le tire-bouchon! Il ne faut pas laisser notre cidre s'aigrir en bouteille, s'écria Davis, en répondant au prudent général , qui voyait les provisions disparaître avec une surprenante rapidité, et qui commençait à concevoir des craintes pour le lendemain.
— A bas demain! s'écria Davis. Laissons les Greybeards penser au lendemain. Général, à ta santé!
A ces mots les Archers se levèrent tous, en tenant leurs verres pleins de la liqueur pétillante, pour boire à la santé de leur chef au milieu de bruyantes et joyeuses acclamations.
Mais au moment où les verres touchaient à leurs lèvres , et où Archer s'inclinait pour remercier la compagnie, une pluie soudaine vint inonder l'assemblée. Tous les regards se portèrent en haut et l'on aperçut l'extrémité d'un tuyau de pompe, dont le cou menaçant s'alongeait à travers une ouverture du plafond et vomissait un déluge d'eau glacée qui rejaillissait en sifflant sur la table et w la tête des convives épouvantés.
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UNIYEHSITY OF ILUNOIS
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— A votre santé, mon général ! dit une voix qu'on reconnut pour celle du jardinier, et au milieu d'une stupéfaction et d'un désespoir universels, les chandelles furent tout-à-coup éteintes, la trappe se referma, et les assiégés demeurèrent plongés dans une obscurité profonde.
— Sacrebleu! s'écria Archer.
— Ne jurez pas, mon général, reprit la voix du plafond, je ne perds pas un mot de ce que vous dites.
— Miséricorde ! s'écria Hsher; l'horloge allait mal sans doute, ajouta-t-il tout bas, car elle finissait de sonner lorsque nous avons commencé. — Souviens-t'en bien, Archer, la neuvième heure sonnait juste au moment où tu fermais ta porte.
— Tais-toi, imbécile! dit Archer. — Eh bien! enfans, est-ce que vous n'aviez jamais été dans l'obscurité jusqu'à présent? Vous n'avez pas peur de quelques gouttes d'eau, j'imagine? Y a-t-il quelqu'un de noyé?
— Non, dirent les petits conspirateurs avec un éclat de rire forcé; mais que ferons-nous dans l'obscurité durant toute celte nuit et toute la journée de demain? Nous ne pouvons pas ouvrir les fenêtres.
— Il est étonnant que personne n'ait songé à cette trappe! dit Davis.
La trappe avait en effet échappé à l'observation du général ; la maison était nouvelle pour lui, et d'ailleurs, comme îe plafond avait été récemment blanchi , cette ouverture était à peine perceptible. Piqué de voir sa prévoyance en défaut et plus piqué encore de ce que la remarque en eût été faite publiquement, Archer vomit un torrent d'incohérentes exclamations et de reproches amers contre ceux qui se laissaient ainsi décourager par une bagatelle, et tout en chcMxhant à tâtons le briquet et l'amadou, il demanda s'il était donc si difficile de se procurer d'autre lumière.
lôO CONTES DES FAMILLES.
La lumière reparut bientôt. Mais elle n'eut pas plus tôt jeté son éclat délateur sur le briquet et sur l'amadou qu'un autre jet d'eau fut dirigé de ce côté avec tant d'adresse que l'amadou se trouva imbibé complètement et tout-à-fait hors d'état de servir.
Archer, furieux, le jeta par terre; et, pour la première fois, il reconnut alors que son parti devait succomber dans la lutte. Il entendit à son tour les murmures d'une populace inconstante; et se rappelant les madriers qu'il avait préparés, les verroux qu'il avait poussés si à propos, et tous ses ingénieux efforts de stratégie, il fut plus irrité de ce blâme injuste, qu'il ne fut affligé du désastre luimême.
— Oh! mes cheveux sont tout mouillés! disait l'un d'un ton dolent.
— Essuie-les! répondit Archer.
— Je me suis coupé la main avec un morceau de ton verre brisé , criait un autre.
— • Un verre brisé ! s'écria un troisième, merci de nous! mais alors il doit y avoir des morceaux de verre semés par toute la table, et moi qui n'ai mangé qu'un morceau de pain !
— Tu veux du pain! dit Archer, tiens, en voilà un morceau , et il n'y avait point de verre cassé auprès.
— Il est tout mouillé ! et puis je n'aime pas le pain sec, moi ; le beau régal, ma foi!
— Eh! mon Dieu , on n'entend que plaintes et gémissemens. Si ce sont là les plaisirs d'une barricade, dit Davis, j'aimerais bien mieux être tranquillement couché dans mon lit. Je croyais que nous resterions à table jusqu'à minuit â rire et à chanter.
— Et ne le pouvons -nous pas encore? qui nous en empêche? dit Archer. Voyons, chante; nous ferons chorus avec toi : je ne serai pas fâché que l'ennemi nous
entende chanter. Allons, Davis, entonne le chant national:
Règne sur l'Océan, ô ma noble Bretagne, Et tes enfans jamais ne seront asservis !
Rien n'est plus triste qu'une gaieté forcée. En vain fit-on chorus avec Davis ; en vain s'efforça-t-on de paraître joyeux; efforts impuissans! Les voix s'éteignaient et tombaient l'une après l'autre.
Chacun s'était pourvu d'une redingote pour lui servir de lit de camp; mais il y eut alors, au milieu de l'obscurité, de tumultueux débats au sujet des vètemens égarés, et la moitié des conspirateurs s'étendit de mauvaise humeur sur les bancs nus pour y passer le nuit.
Il y a du plaisir à endurer la souffrance toutes les fois qu'il s'y trouve de la gloire à acquérir; mais lorsqu'on se sent vaincu, adieu la force d'amc qui faisait braver les fatigues; et puis, si dans la défaite il se joint quelque mélange de ridicule, riiéroisme s'envole et disparaît pour toujours. C'était sans doute une réflexion de ce genre qui avait dirigé le docteur Middleton dans le choix de ses moyens d'attaque.
Archer, q.ui avait passé la nuit comme un homme sur les épaules duquel pesait le fardeau du gouvernement, se leva de bonne heure le lendemain matin, pendant que les siens étaient encore profondément endormis. Il avait médité durant la nuit sur la fatale trappe , et un péril nouveau avait alarmé sa vigilance. Il n'était pas impossible que l'ennemi ne tentât une descente à travers cette ouverture. La salle était élevée pour y faciliter la libre circulation de l'air : elle avait vingt pieds de haut , ce qui repoussait toute possibilité d'atteindre à la trappe. Dès le point du jour, Archer se leva doucement pour faire une reconnaissance , et chercher quelque moyen de se mettre en garde contre ce nouveau danger. Heureusement il y avait aux volets intérieurs
152 COIVTES DES FAMILLES.
de petites ouvertures demi-circulaires qui laissaient pénétrer assez de jour pour qu'il pût travailler. Les restes du festin interrompu , les chandelles humides , les verres brisés, dispersés sur la table au milieu de la salle, présentaient alors un hideux et déplorable spectacle.
—Voilà donc les braves que je commande ! se dit Archer en contemplant le groupe de dormeurs dispersés autour de lui. Il est heureux pour eux qu'une tête au moins veille au salut de tous. Maintenant si je voulais — ce qu'à Dieu ne plaise heureusement! — si je voulais convoquer un conseil de cabinet pour m'éclairer de ses avis , à qui pourraisje m'adresser ? — Ce n'est pas à ce stupide ronfleur qui rêve de bohémiennes , s'il révè à quelque chose toutefois , continua Archer en considérant la bouche entr'ouverte de Fisher. ■ — Celui-ci ne manque pas de vivacité, mais il ne veut jamais en faire qu'à sa tête. — Et ce singe à tête frisée qui fait une si laide grimace en dormant, c'est un beau parleur, mais de cervelle point. — Il y a bien de la cervelle, malgré les apparences, dans cette lourde masse de chair, continua-t-il, en regardant un gros dormeur à la respiration pénible et bruyante ; mais à quoi sert la cervelle dans une organisation aussi paresseuse? Je le pousserais bien du pied une demi-heure entière avant de l'arracher au sommeil qui l'engourdit. — Cet arlequin aux jambes effilées ne manque point d'adresse et d'agilité; mais s'il a des mains, il n'a point de tête; et puis, il a peur de son ombre! s'est-il montré assez lâche hier soir dans l'obscurité î — Et Davis avec ses provisions de pointes et de calembourgs ! Lorsqu'il y a quelque chose à faire, c'est le plus mauvais compagnon qu'il y ait au monde : il ne sait que rire de ses propres calembourgs. — Ce pauvre enfant, que nous avons relégué dans ce coin, a plus de bon sens qu'eux tous ensemble : mais c'est un Greybeard.
Telles étaient les observations d'Archer en passant les
tJNE RÉVOLTE DE COLLEGE. 153
sîens en revue. Gomment se faisait-il donc qu'il fût si ambitieux de plaire et décommandera son armée, quand chacun des individus qui la composaient, pris ù part, lui inspirait ini aussi profond mépris? Il les avait organisés en parti., leur avait imposé son nom et s'en était proclamé le chef. Si ce ne sont là de bonnes raisons, il nous est impossible du moins d'en assigner de meilleures à la conduite d'Archer.
• — Je voudrais bien les laisser dormir tous, se dit-il, mais il faut que je les réveille pour exécuter mon projet. Le bruit de mon marteau les réveillerait en sursaut; il vaut donc mieux faire les choses doucement, et flatter quelques-uns d'entre eux en ayant l'air de demander leur avis.
En conséquence , il se mit à en tirer deux ou trois par les bras : — Allons, Davis, éveille-toi, mon garçon; voici du plaisir que je t'annonce, debout, debout!
— Du plaisir! s'écria Davis, je suis ton homme alors. Me. voilà debout, prêt à tout.
Sous le prétexte du plaisir, Archer mit Davis à l'ouvrage dès quatre heures du malin. Ils avaient des clous, des outils et quelques pièces de bois, débris du naufrage du théâtre. Ils taillèrent en pointe leurs madriers qu'ils armèrent de clous à l'extrémité. Tous les bras furent mis en réquisition pour enlever la table et les restes du souper, et pour élever perpendiculairement les pièces de bois sous ïa trappe, et, à l'aide des clous aux pointes menaçantes, ils parvinrent à en former un redoutable cheval-de-frise sur lequel l'ennemi n'oserait pas se risquer à descendre. A l'extrémité la plus éloignée de la salle, ils élevèrent un appentis de tables, sous lequel ils se proposèrent de déjeuner, â l'abri des tempêtes et des ondées qui pourraient encore les assaillir à travers la redoutable trappe. On se rassembla sous le toit protecteur, dès que la construction en fut ache-
vée , et radmiration des siens pour son ingénieux travail récompensa le général de toutes ses peines.
— Je voudrais bien voir la mine piteuse du jardinier à travers sa trappe , lorsqu'il apercevra les piquets dressés sous son neZ;, s'écria Davis. A déjeuner, maintenant!
— Oui, à déjeuner! dit Archer en tirant sa montre; mais voilà huit heures passées et nos amis de la ville ne paraissent pas! Je n'y comprends rien!
Archer avait compté, pour l'approvisionnement quotidien de sa troupe, sur un externe du collège , son cousin, qui habitait la ville et qui s'était engagé à venir chaque jour leur faire passer des vivres à travers un certain trou de la muraille dans lequel tournait un ventilateur. Archer avait enlevé le ventilateur et avait disposé les lieux de manière à ce que cet appareil pût fticilement se poser et se déplacer, quand il lui plairait. Mais après y avoir jeté les yeux , il reconnut que l'accès extérieur du trou avait été nouvellement défendu par un fort barreau de fer, qu'il était impossible d'enlever.
— Je n'aurais jamais cru que tout autre que moi eût pensé à ce ventilateur, se dit Archer dans une grande perplexité.
H prêta Toreille pour essayer s'il n'entendrait point son cousin; mais point de cousin! et les heures s'écoulant, la troupe assiégée se vit réduite à déjeuner des débris épars du festin de la veille. Ce repas avait été servi avec une si imprévoyante profusion, que peu de choses restaient alors pour satisfaire les convives affamés. Archer qui connaissait trop bien la funeste influence que la crainte d'une disette devait avoir sur ses amis fit tout, par sa ferme contenance et par ses assertions réitérées, pour leur persuader que son cousin viendrait à la fin et que l'approvisionnement de la place n'était que retardé. Ce retard n'en était pas moins alarmant.
UNE RÉVOLTE DE COIlÉGE. 15S
Fisher seul écouta les calculs de son chef et vit les craintes publiques sans en être ému. S'applaudissant en secret de sa prévoyance, il allait de fenêtre en fenêtre, appliquant son oreille contre les volets pour épier le signal de la bohémienne.
— La voici! s'écria-t-il enfin, les yeux brillans de joie. Archer, viens avec moi, mais ne dis rien à personne. Écoute! Entends-tu ces trois coups frappés à la fenêtre? C'est la vieille femme avec mes douze pains au lait. Je t'en donnerai un tout entier, si tu veux m'ouvrir une fenêtre.
— T'ouvrir une fenêtre! interrompit Archer, c'est ce que je ne ferai ni pour toi , ni pour la bohémienne ; mais je saurai bien avoir tes pains au lait sans cela. Attends un peu : il y a quelque chose de plus important que tes pains au kit. Il faut que je songe à Tapprovisionnement de tous.
A ces mots il convoqua un conseil, et proposa de faire une souscription, dont le montant serait confié à la bohémienne, pour leur acheter des provisions. Archer contribua lui-même pour une guinée. A Taspect de la pièce d'or, toute la troupe battit des mains, et la popularité du chef se releva en même temps que l'espoir des provisions nouvelles. On écrivit donc une liste de ce qu'on voulait : Targent fut enveloppé dans le papier qui contenait cette liste; et, après avoir brisé le carreau de verre qui se trouvait derrière le trou ovale pratiqué au volet , Archer y fit passer un sac avec le paquet destiné à la bohémienne. Celle-ci promit d'être exacte , et remplit le sac des pains au lait de Fisher. Le sac fut remonté en triomphe, et chacun se réjouit à l'avance de l'idée que bientôt cet ingénieux procédé lui procurerait un splendide repas. Les pains au lait furent un peu endommagés en passant à travers l'étroite ouverture de la fenêtre ; mais Archer se mit aussitôt à scier le volet pour en agrandir l'ouverture, et brisa les
carreaux des autres fenêtres, correspondans aux trous des volets, pour préveuir tout soupçon et pour faire croire que les assiégés avaient agi ainsi, afin de renouveler l'air de leur prison volontaire.
Quel dommage que tant d'industrie fût aussi mal employée !
Le lecteur intelligent aura peut-être été surpris que la bohémienne fût si exacte à remplir ses engagemens envers Fisher; mais nous ferons observer que cette intégrité apparente n'était que de la ruse : elle avait été exacte, afin d'être employée de nouveau, et qu'on eût assez de confiance en elle pour lui remettre la souscription qu'elle prévoyait devoir être proposée au sein de la garnison affamée. Elle n'eut pas plus tôt reçu les fonds que son but se trouva rempli.
Le moment du dîner arriva — trois, quatre, cinq, six tieures sonnèrent successivement à l'horloge, mais le signal, auquel on prêtait une oreille inquiète, ne se faisait point entendre. La matinée avait été bien longue, et Archer avait eu bien de la peine à persuader aux siens de ne pas dévorer les restes de leurs provisions, avant d'en avoir de nouvelles. Ceux qui avaient montré la confiance la plus aveugle dans les promesses de la vieille se montraient alors les plus impatiens dans l'attente de ses résultats.
Archer avait mis l'impartialité la plus scrupuleuse dans le partage des provisions, afin de contenter tout le monde; aussi fut-il étonné et indigné de voir que son impartialité même fût inculpée.
Juste retour des choses d'ici-bas !
Il avait été le premier à taxer son maître d'injustice, et lui-même ne pouvait supporter l'idée d'une imputation semblable de la part des autres. Il faisait alors la triste
expérience des joies du pouvoir, et du plaisir qu'il y avait à diriger une tourbe dénuée de raison.
— N\ii-je pas (ait tout ce que je pouvais pour vous complaire? leur dit-il. IN'ai-je pas dépensé mon argent pour vous procurer des vivres? N'ai-je pas partagé avec vous mon dernier morceau? Ai-je enfin mangé une seule bouchée de pain aujourd'hui ? JN'ai-je pas travaillé pour vous jusqu'au soir? N'ai-je pas veillé toute la nuit pour vous? N'ai-je pas eu toutes les peines, toute l'anxiété de notre situation. Jetez les yeux autour de vous, et voyez les résultats de mes efforts, de mes travaux, de ma générosité. Eh bien ! vous me regardez comme un tyran, parce que je voudrais que vous eussiez le sens commun. Ne voilà-t-il pas encore dans ma main mon pain au lait tout entier? Ne l'ai-je pas arraché par mon industrie de ce stupide égoïste (désignant Fisher), qui n'aurait jamais pu se procurer un seul de ses douze pains au lait, si je ne lui avais montré comment il fallait s'y prendre? 11 en a mangé onze pour sa part, depuis ce matin, sans en offrir un seul morceau à qui que ce soit d'entre nous ; mais je dédaigne de manger, moi, celui qui m'appartient à si juste titre, quand je vois autour de moi tant de créatures affamées qui le convoitent de l'œil. Je ne voulais pas toucher à un morceau de cette dernière ressource; mon intention était de vous prier de la garder en réserve jusqu'à l'heure du souper, où vous en sentirez peut-être plus durement encore le besoin, et Davis, qui ne peut supporter la moindre contrariété dans ses plaisanteries , et qui ne songe à rien au monde qu'à son propre plaisir, Davis m'appelle un tyran! — Vous m'avez tous juré de m'obéir, et lorsque la première chose que je vous demande de faire est pour votre bien , ce que vous reconnaîtriez si vous aviez le moindre sens commun, vous vous révoltez contre moi] Traîtres ! — fous ! — ingrats que vous êtes 1
Incapable de maîtriser la violence de son émotion, Archer se promenait de long en large, tandis que la foule mécontente gardait un morne silence.
— Voici , continua-t-il en posant la main sur l'épaule du petit Melson, voici le seul qui n'ait pas proféré un mot de reproche ou de plainte; et cependant il n'a eu qu'un seul morceau de pain, que je lui ai donné moi-même ce matin. — Tiens, dit-il en saisissant le pain au lait que personne n'avait osé toucher, prends-le; il est à moi, je te le donne. Quoique tu sois un Greybeard, tu le mérites: mange-le et fais-toi Archer. Tu seras mon capitaine ; veuxtu? ajouta-t-il en élevant l'enfant dans ses bras au-dessus de ses compagnons.
— Je t'aime à présent, répondit l'enfant d'un ton ferme; mais j'aime encore mieux Tony Grey : il a toujours été mon ami, et il m'a conseillé de ne prendre jamais aucun de ces noms détestables d'Archer ou de Greybeard; ainsi je ne le ferai point. Quoique je sois enfermé ici, je n'ai rien de commun avec vous. J'aime le docteur Middleton : il n'a jamais été injuste envers moi, et j'ose dire qu'il a de bonnes raisons, comme dit Grey, pour nous empêcher d'aller dans ce vieux bâtiment : c'est son affaire d'ailleurs.
Au lieu d'admirer le bon sens et la fermeté de cette réponse, Archer eut la faiblesse de laisser Davis arracher des mains du pauvre enfant le pain au lait auquel il n'avait pas encore touché. Celui-ci essaya en vain de le jeter par le trou de la fenêtre, mais il retomba dans la salle. Les Archers se jetèrent dessus, et ce fut Fisher qui le mangea.
Archer vit cette scène honteuse , et il sentit qu'il n'avait pas bien agi en ne s'y opposant pas. Quelques instans auparavant, il avait exalté sa propre générosité, et quoiqu'il eût subi l'injustice des siens, il n'avait au moins aucune action de ce genre à se reprocher. Il s'éloigna du pauvre petit Greybeard, et s'asseyant à l'extrémité de la table, il
se cacha la figure dans ses mains, et demeura quelques momens immobile dans cette posture.
— Eh quoi! dit Davis, n'était-ce pas une excellente plaisanterie ?
— 'Bah ! s'écria Fisher, quelle folie de tant s'affecter pour un pain au lait!
— N'y pense plus , Archer, si c'est à cause de moi que tu t'affliges, dit le petit Greybeard en essayant doucement de lui ôter les mains ds dessus sa figure.
Archer se leva et fit monter l'enfant sur la table. A cet aspect, ses amis furieux firent entendre un murmure général. — Il nous abandonne! Il trahit son parti I II veut se faire Greybeard ! Après nous avoir entraînés dans la révolte, il veut nous laisser là !
—Non, je ne veux pas vous quitter! s'écria Archer avec véhémence. Personne ne m'accusera de trahir mon parti. Je resterai avec les Archers, qu'ils triomphent ou non, jusqu'au dernier moment. Mais cet enfant, je le dis hautement, et prenez-le comme vous voudrez, mutinez-vous, révoltez-vous contre moi, jetez-moi par la fenêtre si cela vous plaît; appelez-moi traître, lâche, Greybeard — cet enfant, voyez-vous, vaut mieux que vous tous ensemble; je le défendrai contre le premier qui se permettra de lever un doigt sur lui ; et mon dernier morceau de pain sera pour lui. Qui osera le toucher?
Le ton ferme , le regard imposant qui accompagnèrent ces paroles, et la conviction que Melson méritait la protection d'Archer, firent taire un instant la foule mécontente : mais la tempête grondait encore sourdement.
Aucun bruit de jeux ne se faisait entendre. Point de raquettes, point de balles, point de billes. Les uns retirés dans un coin émettaient à voix basse le souhait qu'Archer ouvrît les portes et les fenêtres et se rendît à l'ennemi. Les autres étendaient les bras, bâillaient, en s'agitant de long
en large et demandaient de l'air , des vivres ou de l'eau. Fisher et ses neuf partisans qui avaient eu tant de confiance en la vieille bohémienne, s'abandonnaient au plus profond désespoir. Il était huit heures : l'obscurité s'accroissait de minute en minute, et l'on n'avait ni chandelles, ni moyen d'obtenir de la lumière. La perspective d'une longue nuit à passer encore dans l'obscurité augmentait le mécontentement général. Davis à la tête des ennuyés, et Fisher ii la tète des mécontens affamés, entourèrent Archer et le petit nombre de braves qui ne s'étaient pas encore laissé abattre, et lui demandèrent combien de temps il espérait les cloîtrer encore dans cette noire prison, et s'il voulait qu'ils mourussent tous de faim par amour pour lui?
L'idée de se rendre était encore plus insupportable pour Archer que tout le reste; il vit que la majorité, son argument habituel, était contre lui. Il fut donc obligé de s'abaisser à l'emploi des moyens de persuasion. Il flatta les uns de l'espoir d'obtenir des vivres de son cousin de la ville; aux autres il rappela leurs promesses; il exalta les anciennes prouesses des plus braves, et fit rougir les lâches en leur répétant leurs vanleries du commencement de la révolte.
Il fut à la fin décidé qu'à tout événement on tiendrait bon : après avoir pris cette résolution, les Archers se couchèrent pour passer une seconde nuit, au milieu de cette obstination fatigante et tout près de défaillir.
Archer dormit plus long-temps et plus profondément que de coutume le lendemain matin , et, lorsqu'il se réveilla , il se trouva les mains liées derrière le dos. Trois ou quatre écoliers tenaient ses pieds en respect , pendant que les tremblantes mains de Fisher passaient sous ses jambes la corde qui allait le garrotter. Avec toute la force de la rage, Archer se débattit; — A moi, me$ Archers, rocs
amis, mon parti! sV'cria-t-il d'une voix tonnante, secourez-moi contre des traîtres !
Mais tout le monde s'éloigna. Davis, en particulier, se tint à l écart, ricanant et regardant en silence ce qui se passait : — Excuse-moi , Archer, dit-il enfin; mais vraiment tu as l'air si drôle ! Tu es magnifique dans tes ruades ! — Ne te fâche pas; mais je suis si faible que je ne puis m'empêcher de rire aujourd'hui.
Tout-à-coup la corde craqua.
— Ses mains sont libres! Il est libre ! s'écrièrent les plus petits en s'enfuyant.
Archer s'élança d'un bond sur Fisher ; et , le saisissant au collet d'une main puissante , il lui demanda sévèrement ce que tout cela signifiait.
— Demande à mon parti, dit Fisher épouvanté. Demande à ceux qui m'ont mis en avant.
— Ton parti! s'écria Archer, avec un regard plein d'un indéfinissable mépris; ton parti, reptile! Un être tel que toi peut-il avoir un parti?
- — Certainement , reprit Fisher en arrangeant son collet qu'Archer, dans sa surprise, venait de lâcher. Certainement. Pourquoi pas? On peut avoir un parti aussi bien que toi, je le suppose. J'ai mes neuf Fishermen ^, moi.
Aces mots prononcés avec une importance solennelle, malgré sa colère, Archer ne put s'empêcher de rire. — Ses Fishermen! répéta-t-il.
— Et pourquoi ne dirait-on pas les Fishermen aussi bien que les Archers, s'écrièrent les partisans de Fisher? Un parti en vaut bien un autre : la question est de savoir qui aura la haute main des deux; et, quant à tes mains, à toi, nous les avions tout à l'heure solidement attachées.
^C'est vrai, Davis, répondit Archer en s'adressant à celui-
> Fishermen, pêcheurs.
ci, qui paraissait approuver le jeu de mots des Fishermen, Ris, mon garçon, ris bien : ami ou ennemi, c'est tout un pour toi. Je sais apprécier ton amitié à sa juste valeur maintenant. Tu es un compagnon qui n'a pas son pareil lorsque le soleil brille; mais, si le temps se brouille et s'obscurcit, tu tournes le dos, et disparais en un clin-d'œil,
Archer sentit vivement alors la différence d'un camarade à un ami , différence que Ton ne découvre souvent que trop tard dans la vie.
— Je n'ai donc pas un ami , dit-il; pas un ami véritable parmi vous ? Tous avez eu le cœur de me voir les mains liées derrière le dos comme un voleur. Que signifie un tel parti? Quoi! vous restez muets?
— Nous voulons des vivres! crièrent les Fishermen. Que signifie en effet un tel parti et un tel chef qui ne sait rien faire pour les siens ?
— Et n'ai-je donc rien fait?
— N'écoutons plus ses beaux discours, dit Fisher. Nous sommes tous contre toi, vois-tu. J'ai conseillé à mes amis, s'ils ne veulent pas mourir de faim, de ne plus te regarder comme chef, et le docteur Middleton nous pardonnera, j'en suis sûr.
Comptant sur le silence approbatif de rassemblée, Fisher se rapprocha de nouveau d'Archer avec une corde. Un faible cri s'éleva : — Non, non, ne l'attache pas!
Archer se tint immobile; mais au moment où Fisher le toucha, il le renversa sur le carreau d'un violent coup de pied; et, se tournant vers les autres, les yeux pleins d'une indignation furieuse: — Archers! s'écria-t-il.
A ce moment une voix se fit entendre à la porte : c'était celle de Grey : — Ouvrez! disait-il , j'ai un plein panier de provisions pour votre déjeuner.
Ces mots furent accueillis par des cris de joie universels: —Des provisions! A déjeuner ! Vive Tony Grey!
imE RÉVOLTE DE COLLEGE. 163
Grey promit, sur Thonneur, que, s'ils voulaient ouvrir la porte, personne n'entrerait avec lui, et qu'on n'en tirerait point avantage contre eux. Cette promesse fut suffisante, même pour Archer.
— Je vais lui ouvrir moi-même, dit-il, car je suis bien sûr qu'il ne manquera point à sa parole.
Aussitôt il enleva les pièces de bois qui défendaient la porte; et, après avoir négocié la mise en liberté du petit Melson , Grey fit son entrée avec le panier de provisions et ferma soigneusement la porte derrière lui.
La joie et la gratitude brillèrent sur toutes les physionomies, lorsqu'il ouvrit le panier et couvrit la table d'un succulent déjeuner. Cent questions lui furent adressées à la fois : — Mangez d'abord, disait-il, nous causerons ensuite. Cette affaire fut promptement expédiée par ces actifs estomacs qui n'avaient pris aucune nourriture depuis plus de vingt-quatre heures. Leur curiosité s'accroissait ea raison contraire de leur appétit.
— Qui nous envoie à déjeuner? Le docteur Middleton le sait-il? Telles furent les questions répétées par chaque bouche.
— Il ne le sait pas, répondit Grey, et la première chose que j'aie à vous dire , c'est que je viens partager votre prison. Je dois rester ici jusqu'à ce que vous cédiez. C'est ï cette seule condition que M. Middleton m'a permis de vous apporter des vivres, et vous n'en aurez pi us à l'avenir.
Tous les yeux se portèrent sur le panier vide. Mais Archer qui sentait renaître en lui l'esprit de parti à moitié vaincu, avec les forces qu'il avait puisées dans le déjeuner, se répandit en exclamations louangeuses sur la magnanimité de Tony Grey, qu'il supposait venir se ranger sous son drapeau.
— Et tu viens te donner à nous , n'est-ce pas ? Tu es uq noble et bon camarade, Grey I
— Non, répondit Grey d'un ton calme, mais j'ai l'espoip de vous persuader, ou plutôt devons convaincre, que c''est vous qui devez vous réunir à moi.
— C'eût été pour toi une tâche facile de nous persuader ou de nous convaincre, si tu veux, dit alors Davis, si tu t'étais adressé aux Archers à jeun; mais les Archers bien repus, c'est tout autre chose. César lui-même après déjeuner, vois-tu, est une tout autre personne, ajouta-t-il en montrant Archer.
— Vous pouvez parler pour vous-même, M. Davis, répliqua fièrement le héros insulté , mais non pour moi , ni pour les Archers en général, s'il vous plaît. Nous avons débarricadé la porte sur la foi de la promesse de Grey. Ce n était pas se rendre. Il eût été aussi difficile, je le jure, de me persuader ou de me convaincre de céder contrairement à mon honneur, aussi bien avant qu'après dc^euner.
Ces fières paroles furent applaudies par la plupart des Archers qui avaient oublié déjà les souffrances de la faim ; mais non parFisher, dont l'estomac frissonnait encore à l'idée des privations précédentes.
— Quelle absurdité et.... Ici l'orateur s'arrêta pour chercher une expression synonyme de la première et qu'il ne
put trouver. Quelle absurdité et quelle absurdité! dit-il.
Eh quoi! vous oubliez que l'heure du dîner, l'heure du souper et l'heure du déjeuner reviendront successivement encore! A quoi sert donc de tant parler de persuasion et de conviction? Nous ne devons pas recommencer ce que nous avons fait hier. Je ne vois pas, moi, ce que notre honneur aurait à faire là-dedans; et, pour ma part, je consentirais volontiers à en être quitte pour le fouet, que j'ai subi plus d'une fois pour moins que cela. — Oui, je soutiens qu'il vaudrait mieux, pour nous tous être fouettés une bonne fois , ce qui ne peut manquer de nous arriver tôt ou tard
tIVE RÉVOLTE DE COLLEGE. 165
au dénouement de tout ceci, que de rester emprisonnés sans dîner, sans souper, sans déjeuner, uniquement parce que M. Archer ne veut pas céder à cause de son honneur compromis. C'est absurde!
Les plus prudens des Fishermen semblèrent mûrement délibérer entre eux après la conclusion de ce discours qui avait si éloquemment exposé les argumens de leur estomac.
— Mais, objecta Grey, si nous cédons, j'espère que ce ne sera pas uniquement pour avoir à dîner, messieurs. Si nous cédons, Archer
— Ne t'adresse point à moi, interrompit Archer, qui luttait avec son orgueil; tu n'auras plus occasion de chercher à me séduire. Je n'ai plus de pouvoir, plus de parti, tu le vois! Je reconnais à présent que je n'ai même pas d'amis, et je ne dois plus prendre soin que de moi-même. On m'abandonne comme chef, à ce que je vois. Cet ignoble Fisher, avec son parti de Fishermen, allait me lier les pieds et les mains, si je ne l'avais pas renversé d'un coup de pied, au moment où tu as frappé à la porte, Grey ; et peut-être toi-même vas-tu te réunir contre moi au parti de cet imbécile de Fisher ?
Grey se hâtait de protester qu'il n'avait aucune intention de se réunir à aucun parti, lorsqu'un changement subit apparut sur la physionomie d'Archer.
— Silence ! s'écria celui-ci d'un ton impérieux.
Il se fit un silence profond. On entendit du dehors siffler le commencement d'un air, qui parut tout-à-fait inconnu à tous les écoliers, excepté à Archer qui en siffla aussitôt la dernière partie.
— Ah! ah! dit-il en jetant un regard triomphant sur Grey; c'est un moyen d'entretenir une correspondance secrète, pendant qu'on est en prison, ingénieuse méthode que j'ai apprise de l'opéra de RicJiard Cœur-de-Lion^ Je sais tirer parti de tout, comme vous voyez. — Ami , es-
tu là, enfin? cria-t-il à travers le trou du ventilateur.
— Oui, mais l'accès du trou est défendu par un barreau de fer.
— Fais le tour pour arriver à la fenêtre, et remplis notre sac ; nous le tirerons à nous en deux minutes, mon garçon, et nous nous moquerons des barreaux de fer.
Archer fit passer son sac avec joie, tandis que son cousin se hâtait de le remplir : — Tire vite — • hàte-toi. Le jardinier va revenir de dîner et nous serons pris. Il a monté la garde tout le jour auprès du ventilateur ; et, quoique j'aie guetté le moment de son départ, jusqu'à ce qu'il fît noir comme dans un four, je n'ai pu approcher de vous. Je ne sais pas ce qui peut l'avoir éloigné maintenant : hâte-loi de tirer le sac.
Le sac pesamment chargé fut aussitôt enlevé.
— En as-tu encore ? demanda Archer.
— Oui, beaucoup; descends-le vite; j'en ai apporté plein le sac du tailleur, qui est trois fois aussi grand que le vôtre, et j'ai changé de vétemens avec son garçon, de sorte que personne n'a pris garde à moi dans la rue.
— C'est mon cousin ! dit Archer triomphant à ses amis. Voilà un ami dévoué ! c'est mon cousin germain ; je reconnais mon sang ! — Remplis le sac, Edmond.
Trois fois le sac descendit et remonta lourdement chargé, et à chaque fois qu'Archer en vidait le contenu, de bruyantes acclamations se faisaient entendre.
— Je n'ai plus rien! cria enfin le cousin Edmond.
— Va-t'en bien vite alors ! Merci , cousin !
On passa alors en revue les richesses dont on était possesseur, revue délicieuse , et pendant laquelle les mains actives de la garnison ravitaillée disposaient en ordre les provisions et les classaient sur la table. Archer, au comble de la gloire, promenait son regard sur la foule dont il était alors le maître incontesté. Davis qui, dans l'adversité
CNE RÉTOLTE DE COLLÈGE. 167
comme dans la prospérité, ne manquait pas d'apercevoir les faibles de ses amis , poussa du coude Tony Grey, qui considérait cette scène d'un air pensif.
— Ami, lui dit-il, lu me fais l'effet d'un philosophe et Archer d'un héros.
— Mon cher Davis, répliqua Archer, fais de Tesprit tant que tu voudras, mais à coup sûr tu ne seras jamais un héros, toi.
— • Non , non , reprit Davis , les gens d'esprit ne sont pas des héros, uniquement parce qu'ils ont de l'esprit; tu as l'esprit un peu dérangé, toi , aujourd'hui, et c'est pourquoi tu as des droits légitimes à l'héroïsme.
— Ris, si tu veux, je ne suis pas un tyran, va. Je ne veux réprimer l'esprit de personne : je ne puis dire pourtant que j'admire les calembourgs.
— Ni moi non- plus, dit l'ignoble Fisher, qui faisait subitement volte-face du côté de celui qu'il avait trahi si lâchement dans le malheur, ni moi non plus, dit-il en écornant les bords d'un gâteau appétissant. Je hais les calembourgs , et je ne peux jamais comprendre les pointes de Davis ; et puis tout le monde peut fuire des calembourgs; et à quoi sert l'esprit d'ailleurs, par exemple, lorsqu'il s'agit de traiter la question du dîner ou toute autre affaire de cette jmportance ? — Dieu me bénisse ! Archer, continua-t-il d'un ton familier, quel délieux aspect ont toutes ces bonnes choses ! Ma foi , il est certain que nous avons bien des obligations à toi et à ton cousin. Je croyais bien qu'il ne viendrait pas. A présent nous pourrons tenir bon tant qu'il nous plaira. — Voyons , dit-il en divisant les provisions sur la table. Nous pouvons tenir aujourd'hui, demain tout le jour, et une partie du jour suivant peut-être. Oui, nous pouvons défier à présent le docteur et tous les Greybeards, et le docteur cédera, sans aucun doute, car il ne sait rien de notre position, et
il nous croit tous faibles et affamés; et puis il aura peur de nous laisser périr cle faim en nous tenant tête pendant trois jours entiers, parce qu'il en sera bruit dans la ville. Ma tante Barbara, la première , irait vingt fois chez lui, j'en suis sûr, avant que ce temps soit écoulé; et puis, vous savez , si nous périssions , ce serait un cas de potence pour lui , ce qui est bien autrement grave qu'une barricade devant la justice, voyez-vous.
Archer n'avait pas donné à cette harangue toute Tatienlion qu'elle méritait : son regard était fixé profondément sur Grey.
— A quoi penses-tu , Grey ? demanda-t-il enfin d'un ton impatient.
— Je pense, répondit Grey, que le docteur Middleton doit croire que j'ai trahi sa confiance en moi. Le jardinier a reçu l'ordre de quitter son poste une demi-heure pendant que je serais admis parmi vous. Cette demi-heure s'est prolongée près d'une heure par suite de sa négligence. Je ne serais jamais venu vous trouver, si j'avais pu prévoir cette circonstance. Le docteur Middleton s'est fié à moi , et bientôt il se repentira de celte confiance.
— Grey, s'écria Archer avec énergie, il ne se repentira point de sa confiance en toi , et toi , tu ne regretteras point non plus d'être venu parmi nous: tu reconnaîtras que nous avons quelque honneur, ainsi que toi-même, et je prendrai soin de ton honneur avec autant de sollicitude que du mien.
— Oh! oh! interrompit Davis, les héros vont-ils donc changer de rôles maintenant? Eh quoi! le chef des Archers s'amuse à parler sentiment au chef des Greybeards., et au milieu de son propre parti encore!
— De mon parti ! répéta Archer d'un air dédaigneux. J'ai rompu avec les partis! J'ai trop éprouvé de quels individus se formaient ces partis! J'ai senti cruellement
Tabsence d'un ami, et je suis résolu de m'en faire un, si je puis.
— C'est déjà fait, di*^^ Grey en lui tendant la main.
—Ouvrez les portes ! ouvrez les fenêtres ! A bas les barricades!— Je me rends par considération pour Grey : il ne perdra rien de son crédit auprès du docteur à cause de moi.
— Non, dit Grey, et n'est pas pour moi qu'il faut céder.
— Eh bien! je me rends pour faire ce qui est honorable,
— Pourquoi pas pour faire ^e qui est raisonnable? reprit Grey.
— Raisonnable ! Oh ! la première chose ù penser , pour un homme de cœur, c'est de faire ce qui est honorable.
— Et comment ccnnaîtra-t-il ce qui est honorable, à moins de raisonner?
— Ses propres sentiraens ne lui disent-ils pas ce qui est honorable ?
— Eh quoi ! tes sentimens n'ont-ils pas chan^^é du tout au tout dans l'espace de quelques heures ?
— Oui, avec les circonstances; mais, à tort ou à raison, dès que je vois une chose honorable à faire, je la fais sans hésiter.
— Mais tu ne peux décider qu'une chose est honorable ou non, sans raisonner, et ce que tu nommes sentiment même, ce n'est qu'une sorte de raisonnement plus rapide.
— Eh bien! le plus vite est le mieux.
— Peut-être que non. Nous sommes plus en état de raisonner juste lorsque nous ne sommes pas si pressés.
— Mais, objecta Archer, quelquefois nous n'avons pas le temps de raisonner.
— Tu reconnaîtras cependant, répliqua Grey en sou-
170 COUTES DES F/UIILLES.
riant, qu'il n'y a qu'un fou qui puisse trouver honorable de faire ce qu'il ne doit pas. Ne vaut-il donc pas mieux commencer par raisonner pour tr )UYer d'abord ce qui esi juste? /
— Certainement.
— • Est-ce donc ainsi que tu as fait , toi , Archer ? et as-tu trouvé , après y avoir mûrement véfléchi , que tu avais le droit de défendre l'entrée de sa propre école au docteur Middleton, parce qu'il ne voulait pas que vous entrassiez dans l'un de ses bâtimens?
— Mon; mais je n'aurais jamais songé à me faire chef d'une révoltecontre lui, s'il n'avait point fait preuve de partialité contre nous; et si, toi, tu t'étais mis franchement en colère contre moi , du premier coup , lorsque ton théâtre a été détruit , ce qui eût été tout naturel , au lieu de te retirer en sournois , et de nous faire interdire l'entrée du bâtiment pour te venger de nous , rien de tout ce qui est arrivé n'aurait eu lieu.
— Eh quoi ! dit Grey , me soupçonnes-tu donc capable d'une action aussi basse, lorsque tu ne m'as jamais vu commettre ni entendu dire que j'eusse commis quelque làchef é de ce genre , et lorsque tu n'en as aucune preuve ?
— Veux-tu m'affirmer, sur ta parole d'honneur, Grey, avant que personne soit introduit ici , que tu n'as pas fait ce dont je te soupçonnais?
— Je te le jure sur l'honneur ! je n'ai jamais directement ni indirectement parlé au docteur Middleton au sujet de ton théâtre.
— Eh bien! dit Archer, j'en suis plus content que si j'avais trouvé mille guinées ! Tu es mon ami maintenant, mon véritable ami !
— Et le docteur Middleton , pourquoi l'as-tu soupçonné sans raison; ainsi que moi ?
— Quant à lui, reprit Archer, il est ton ami, et tu fais bien de le défendre : je ne dirai pas un mot contre lui. Estu satisfait?
— Non , pas tout-à-fait.
— ' Pas tout-à-fait ! En vérité, tu n'es pas raisonnable.
— Au contraire ; car je ne veux pas que tu cèdes par amitié pour moi, pas plus que par honneur, mais par raison. Si tu cèdes à la raison en ce moment, une autre fois tu te laisseras aussi diriger par la raison.
— C'est juste; mais , au moins , n'exalte pas ton triomphe sur moi, parce que tu es sur un meilleur terrain dans cette discussion.
— Et comment le pourrais-je? reprit Grey. Tu es à présent sur le même terrain que moi-même, n'est-ce pas? Ainsi , c'est ensemble que nous triomphons.
— Tu es un noble ami! dit Archer. Et aussitôt il se mit à jeter bas les fortifications de la place, et chacun des siens s'empressa de l'aider avec joie. La salle fut remise en ordre en quelques minutes; les volets furent ouverts, et la lumière du jour vint éblouir les yeux des Archers, accoutumés à l'obscurité de leur prison. On ouvrit ensuite les t^nètres, et la première sensation de l'air frais parut délicieuse à leurs poitrines oppressées. La vaste cour ombragée d'arbres verts leur offrit son aspect accoutume, et l'espoir de l'exercice et de la liberté ranima les physionomies abattues de ces prisonniers volontaires.
Mais , liékis ! ils n'étaient pas encore en liberté ! L'idée du docteur Middlelon et la crainte de sa vengeance faisaient frissonner tons les cœurs. Après avoir envoyé leur soumis- Gion par un ambassadeur, ils se tinrent en silence, pâles et inquiets, dans l'attente du sort qui leur était réservé.
— Ah ! dit Fisher en levant les yeux sur les carreaux brisés des fenêtres, voilà ce qui fâchera le plus le docteur! Il ne nous le pardonnera jamais !
— Chut ! le voici! lui répondit-on de tous côtc's.
Un pas ferme et mesuré se fit entendre de plus en plus proche. Archer ouvrit la porte toute grande, et le docteur Middleton entra. Fisher tomba aussitôt à {jenoux.
— Je n'aime point à voir les gens à genoux devant moi; levez- vous, monsieur Fisher! — -J'esph^e que vous êtes tous convaincus que vous avez mal agi, messieurs?
— Oui, monsieur, ils le sont tous, et je le suis aussi. Cest moi qui ai été Tinstigaieur, le chef de la révolte. Punissez-moi ainsi que vous le jugerez à propos, je me soumets; vos châtimens, votre vengeance doivent tomber sur moi seul.
— Monsieur, dit le docteur Middleton avec calme, je m'aperçois que, malgré tout ce que vous avez pu apprendre dans le cours de votre éducation, on ne vous a point enseigné la véritable signification du mot punition. Punition et vengeance ne sont point la même chose, monsieur : mit punition est une peine infligée avec un espoir raisonnable d'empêcher ceux qui la subissent de faire à l'avenir ce qui pourrait nuire à eux-mêmes et aux autres; la vengeance ne songe pas à l'avenir : c'est l'expression du ressentiment qu'on éprouve d'une injure passée. Je n'ai point de ressentiment, vous ne m'avez point fait d'injure.
Plusieurs des plus petits rebelles élevèrent un timide regard vers les fenêtres.
— Oui, je le vois bien, vous avez cassé les carreaux de mes fenêtres : c'est un bien petit dommage.
— Oh monsieur! que vous êtes bon! que vous êtes généreux ! s'écrièrent ceux qui avaient montré le plus d'épouvante. — Il nous pardonne tous!
— Un instant, reprit le docteur Middleton , je ne puis vous pardonner. Je ne me vengerai point de vous, mais je dois vous punir. — Vous vous êtes révoltés contre la
Uî\E RÉVOLTE DE COLLÈGE. 173
juste autorité qui m'est nécessaire pour vous conduire et vous gouverner, puisque vous n'avez pas une raison assez développée pour vous dirijjcr vous-mêmes. Sans soumission à vos maîtres, comme enfans, votre éducation est impossible : sans soumission aux lois , comme hommes , ajouta-t-il en s'adressant à Archer, vous ne serez point souflcrts dans la société. Vous, monsieur, vous vous regardez conmie un homme, à ce que je vois, et vous , croyez qu'il est de la di[]fnité d'un homme de ne ne pas se soumettre à la volonté d'un autre. Je n'éprouve aucun plaisir à obliger les autres, houimes ou enfans, A se soumettre à ma volonté; mais ma raison et mon expérience sont supérieures aux vôtres — vos parens pensent ainsi, ou du moins ils ne m'auraient pas confié le soin de votre éducation. Tant qu'ils vous laisseront confiés à mes soins , et que j'aurai quelque espoir de vous rendre plus saj^es et meilleurs par un châtiment quelconque, je vous infligerai ce châtiment avec fermeté, quand je le jugerai nécessaire, et je le juge nécessaire à présent. Ceci est un sermon bien long, M. Archer : je ne le prêche pas pour étaler ma rhétorique, mais pour convaincre votre intelligence. Arrivons maintenant ù votre punition.
— Désignez-la, dit Archer; quelle qu'elle soit, je la subirai sans me plaindre.
— Désignez-la vous-même, reprit le docteur Middleton, et prouvez-moi ainsi que vous comprenez à présent ce que c'est qu'un châtiment.
Fier d'être traité comme une personne raisonnable , et humilié de s'être conduit comme un écolier mutin, Archer demeura muet quelques minutes; puis il répliqua à la fin qu'il préférait ne point désigner son châtiment lui-même. 11 répéta toutefois qu'il avait l'assurance de le subir sans regret, quel qu'il fût.
— Eh bien ! dit le docteur Middleton, je vous priverai,
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pendant deux mois , de l'argent de vos menus plaisirs , parce que vous en avez trop et que vous en avez fait un mauvais usage.
— Monsieur, dit Archer, j'ai apporté avec moi cinq guinées en entrant au collège. Cette guinée est tout ce qui me reste.
M. Middleton reçut la guinée avec un regard approbatif, et lui dit qu'elle serait employée à réparer les dégâts de la salle d'étude. Le reste des coupables attendait, dans un silence respectueux , mais sans crainte lâche, la sentence qui allait être portée contre eux.
— Vous quitterez la cour aux heures de récréation, reprit le docteur, un quart d'heure plus tôt que vos camarades, durant deux mois, à compter de ce jour. Une cloche sonnera pour vous annoncer le moment de rentrer dans la salle d'étude. Je vous fournis l'occasion de regagner ma confiance par votre ponctualité.
— • Oh ! monsieur! nous rentrerons à l'instant même oïi la cloche sonnera — vous aurez confiance en nous ! s'écrièrent-ils tous vivement.
— Je mérite votre confiance, je l'espère du moins, car mon premier désir est de vous rendre tous heureux. Vous ne savez pas la peine que j'ai éprouvée en vous privant si long-temps de nourriture !
D'un commun accord, les écoliers coururent à l'endroit où ils avaient déposé leurs dernières provisions. Archer les remit au docteur, fier de prouver que ce n'était point la nécessité qui les avait contraints à se soumettre.
— Voici pourquoi, continua le docteur, après avoir repris son air de bienveillance accoutumé, voici pourquoi je ne voulais pas qu'aucun de vous entrât dans le vieux bâtiment qui est au fond de la cour. J'avais été informé qu'une troupe de bohémiennes, dont l'une était dangereusement malade d'une fièvre contagieuse , s'y était in-
troduite par une fenêtre extérieure et y avait passé la nuit précédente. J'avais jugé à propos de ne pas vous dire mes raisons d'agir ainsi, pour ne point alarmer vos amis et vous-mêmes. .]'ai fait nettoyer et purifier ce bâtiment : vous y pourrez retourner quand il vous plaira. Les bohémiennes ont été chassées hier de la ville.
— Tu avais raison, Grey, dit tout bas Archer; c'était moi qui étais injuste.
— La vieille femme, que vous aviez chargée d'acheter des vivres, continua le docteur, a échappé à la fièvre, mais non à la prison, où elle a été confinée hier, pour vous avoir escroqué votre argent. — Quant à vous, M. Fisher, je ne tous punirai point — je n'ai aucun espoir de vous rendre plus sage ni meilleur. — Connaissez-vous ce papier?
Le papier en question avait l'air d'être une note de chandelle et d'amadou.
— C'est moi qui l'ai chargé d'acheter ces objets, monsieur , dit Archer en rougissant.
— Et lui aviez-voLis dit de ne les pas payer ?
— Non, monsieur; je lui ai donné au contraire une demi-couronne tout exprès.
— Je le savais; mais il a jugé à propos d'appliquer cet argent à son usage personnel : il l'a donné à la bohémienne pour qu'elle lui achetât douze pains au lait , et, afin d'obtenir à crédit les chandelles et l'amadou , il s'est servi de ce nom, continua le docteur en faisant voir, sur l'autre côté de la note, le nom de Grey qui était signé au bas de Tun de ses devoirs.
— Je vous jure, monsieur dit Archer.
— Vous n'avez pas besoin de protester, monsieur, dit le docteur Middleton; je ne puis suspecter un élève de votre caractère d'avoir pris aucune part à une action aussi basse. — Lorsque le marchand eut refusé à M. Fisher les objets qu'il demandait, à moins au'il ne les payât comp-
tant, il fit usage du nom de Grey , qui était connu du marchand. Mais cet homme vit quelque chose de louche dans Tachât de l'amadou et du briquet, et vint m'informer de cette circonstance. Rien ne m'affligea plus d'abord, dans toute cette affaire, que d'y voir figurer le nom de Grey.
Un cri général , au milieu duquel se faisait entendre distinctement la voix d'Archer, protesta de l'innocence de Grey. Le docteur Middleton contempla d'un air satisfait l'expression honnête et animée des visages de ses jeunes élèves.
— Archer, dit-il en prenant celui-ci par la main, je suis charmé de voir que vous vous soyez corrigé presque entièrement de votre esprit de parti. Je désire que vous puissiez conserver long-temps un ami tel que celui qui est auprès de vous à présent. — Quant à vous, M. Fisher, sortez d'ici ; vous n'y remettrez jamais les pieds.
Fisher sollicita vainement Archer et Grey d'intercéder pour lui. Tout le monde lui tourna le dos avec mépris, et il partit en répétant d'une voix dolente; — Que vais-je dire à ma tante Barbara?
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