‹ Contes de Miss Edgeworth dédiés à la jeunesseChapitre 6 sur 29 · PREMIÈRE PARTIE K · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE K

Misiriss Temple avait deux filles, Emma et Hélène, à l'éducation desquelles elle avait apporté le plus [jrand soin. Celles-ci en retour aimaient tendrement leur mère , et ne se trouvaient jamais plus heureuses que lorsque mistriss Temple avatt le loisir de converser avec elles. Elles avaient coutume de lui confier toutes leurs pensées , tous leurs seniimens; de sorte qu'il lui fut facile de les corri[ïer de bonne heure, ou plutôt de leur apprendre à se corriger de leurs petits défauts naturels , et de rectifier ces erreurs de jugement dans lesquelles son défaut d'expérience fait tomber si souvent la jeunesse.

î\listriss Temple liabitLiit la campagne, et sa société ne se composait que de quelques amis intimes; elle s'était appliquée surtout, durant réducation de ses filles, à éviter les

» La deuxième partie de l'histoire de mademoiselle Panache se trouve dans le Tome II des Contes moraux. Le traducteur a cru devoir suivre l'ordre de publication adopté par mi^s Edgeworth ellemême.

nombreux inconvéniens de ce qu'on appelle des connaissances étendues. Cependant, comme ses filles devenaient grandes, il était nécessaire qu'elles s'accoutumassent peu à peu à voir une plus grande variété de caractères , et plus nécessaire encore qu'elles apprissent à les jug^r. Il y avait peu de danger pour Emma dans les premières impressions résultant d'un contact subit avec des idées et des figures toutes nouvelles; mais Hélène était d'un caractère plus vif, plus impressionnable, et n'avait pas encore acquis le bon sens que possédait sa sœur. Nous devons faire observer aussi qu'elle avait un penchant naturel pour la nouveauté, et qu'elle se formait quelquefois une idée exagérée de personnes qu'elle n'avait vues que quelques instans. « Ne pas admirer » était un art qu'elle n'avait pas encore appris.

Hélène avait environ de onze à douze ans , lorsque lady Sheffield, de retour du continent, vint résider à son château qui était voisin de Thabiiation de mistriss Temple. Cette dame avait une fille, lady Augusta, qui était un peu plus âgée qu'Hélène. Un matin, un bel équipage s'arrêta devant la porte de la maison , et lady Sheffield et sa fille furent annoncées. Nous ne dirons rien, quant à présent, de ees dames, si ce n'est qu'Hélène fut enchantée d'elles, et ne parla pas d'autre chose à sa sœur durant le reste du jour.

Le lendemain matin, comme les deux sœurs étaient à travailler dans la chambre de leur mère , la conversation suivante s'établit entre elles :

— Qu'aimes-tu mieux, ma sœur, le bleu ou l'orange? demanda Hélène.

— Je ne sais ; le bleu , je crois.

— Oh! sans doute , c'est le bleu. Et vous, maman?

— Mais c'est une question d'une telle importance, qu'il me faut bien au moins le teni,ps d'y réfléchir. J'ai peur de préférer l'orange pourtant.

MiU)EMOI SELLE PAKÀCHE. 179

— L'orange! Oh! bonne maman! c'est tout-à-fait de mauvais goût. — Mais n'avez-vous pas observé hier que la ceinture de lady Augusta était d'un bleu pâle tout-àfait remarquable.

— Oui, je l'ai trouvée fort jolie; mais j'ai vu tant d'autres ceintures aussi jolies, que je n'ai rien observé de si remarquable dans celle-ci.

— Elle n'était peut-être pas remarquablement jolie; mais du moins vous conviendrez, maman, qu'elle était bien mise.

— Elle était mise comme toutes les autres ceintures, autant que je puis me le rappeler.

— J'aime passionnément lady Augusta, maman.

— Quoi! parce qu'elle a une ceinture bleue.

— Ohî non; je ne suis pas assez simple pour cela, dit Hélène en riant

— Eh bien! pourquoi l'aimes-tu donc si passionnémeut? Parce que sa ceinture était bien mise ?

— Oh ! non , non,

— Pourquoi donc, alors?

— Mais, maman, pourquoi me presser ainsi de questions? Je ne puis pas dire pourquoi : vous savez, souvent on aime les personnes au premier aspect, sans savoir exactement pourquoi.

— On!... Qu'entends-tu par on?

— Moi-même et tout le monde.

— Toi, c'est possible , mais non pas tout le monde; car il n'y a que les personnes peu sensées qui aiment ou détestent sans aucun motif.

— Mais j'espère que je ne suis pas au nombre de ces personnes de peu de sens : je voulais dire seulement que je n'y avais pas beaucoup réfléchi, et je suis sûre que, si j y songeais un instant, il me serait facile de vous en donner une foule de bonnes raisons.

— Je me contenterai cFune seule, Hélène.

— Eh bien ! maman, pour commencer, je Taime parce qu'elle est douée d'un bon caractère.

— Tu ne Tas vue qu'une demi-heure! Es-tu bien sûre qu'elle ait un bon caractère ?

— Non , maman; mais je suis sûre au moins qu'elle a l'air d'avoir un bon caractère.

— C'est une autre affaire. Toutefois , je reconnais qu'il est raisonnable de se sentir porté à aimer une personne qui a une heureuse physionomie, parce que le caractère a, suivant moi, une puissante influence sur certains muscles du visage. Eh bien! Hélène, quoique tu ne sois pas une grande physionomiste, nous regardons comme avéré que tu ne t'es pas trompée. Quant à moi, cependant, je ne trouve pas que lady Augusta soit douée d'une physionomie remarquablement douce; mais j'espère que je me suis trompée. Est-ce là ton unique raison pour l'aimer si passionnément ?

— Oh! ce n'est point ma seule raison : je l'aime parce

que parce que En vérité, maman dit Hélène, un

peu impatientée de ne pouvoir justifier convenablement son opinion, je ne me puis rappeler rien de bien particulier; tout ce que je sais, c'est que jel'ai trouvée aimable tout-à-fait.

— Dire que l'on trouve une personne aimable tout-àfait, ce peut être une manière fort commode de s'exprimer; mais je suis obligée de t'apprendre que ce n'est pas là une raison. Je ne comprends pas non plus exactement ce que cela signifie, à moins que tu ne veuilles dire, en d'autres termes, que tu ne veux pas te donner la peine de réfléchir. J'ai bien peur, Hélène, que tu ne sois obligée, à la fin, de te ranger parmi les personnes peu sensées, qui aiment ou haïssent sans savoir pourquoi. Qu'en dis-tu , mon enfant ?

— Oh! non, en vérité, maman, dit Hélène, un peu piquée, en déposant son ouvrage.

— iMadière fille, je suis fâchée de te contrarier ; mais que sont devenues toutes tes bonnes raisons?

— Oh ! je les ai encore , mais ie crains de les dire, parce qu'Emma rirait de moi.

— Non vraiment, je ne rirai point, dit Emma. — Et puis, si tu veux, je m'en irai.

— Non, non, reste; je vais les dire tout de suite. Et d'abord , maman , vous savez , avant même que nous eussions vu lady Augusta, tout le monde nous disait combien elle était jolie, aimable , accomplie enfin.

— Tout le monde î dit Emma ; mais , autant que je puis me rappeler, personne autre que mistriss Ilope et uJstriss Lordon.

— Et lady Meîville aussi, ma sœur.

— Lady iMelville, soit. Eh bien! cela fait trois; mais trois personnes font-elles donc tout le monde ?

— Non certainement, reprit Hélène un peu déconcertée. Mais tu m'avais promis de ne pas te moquer de moi, Emma. Plaisanterie à part , maman , je trouve lady Augiista véritablement accomplie. Savez -vous, maman, qu'elle a une gouvernante française ? mais j'ai oublié son nom

— Ne te préoccupe pas de son nom ; son nom ne fait rien à l'affaire.

— Je me le rappelle à présent; c'est mademoiselle Panache.

— Oh! si lady Augusta possède une gouvernante française, et que celle-ci se nomme mademoiselle Panache, ce sont là des preuves incontestables de rexcellence de son éducation. Mais tu disais que tu avais trouvé lady xVugusta véritablement accomplie , ce me semble : qu'entends-tu par accomplie ?

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— Mais qu'elle danse extrêmement bien, qu'elle parle élégamment le français et l'italien , et qu'elle dessine dans la perfection : elle fait des portraits, des portraits en miniature , maman !

— Tu les a vus, j'imagine ?

— Vus! non , mais j'en ai entendu parler. —C'est une singulière façon de juger des portraits.

— Mais ce qu'il y a de sûr, au moins, elle^ touche parfaitement bien du piano, et puis elle est excellente musicienne : j'ai des raisons particulières d'en être certaine.

— Eh ! tu ne l'as pas entendu jouer !

— Non ; mais j'ai vu une chanson italienne , écrite de sa propre main, et c'est elle-même qui l'a mise en musique, m'a-t-elle dit.

— Ainsi, tu as vu sa musique et entendu parler de sa peinture; excellentes preuves, en vérité! Et quant à la danse?...

— Elle m'a dit le nom de son maître à danser, et il m'a semblé que c'était un nom étranger.

— Oh ! alors il doit être excellent , sans aucun doute , dit Emma en riant.

— Mais , sérieusement, je crois qu'elle est fort instruite.

— Et la raison ?

— Je lui demandais si elle avait beaucoup étudié l'histoire ; elle m'a répondu Un peu, mais d'un air qui voulait dire beaucoup. Ah ! Emma, je te surprends encore à rire. Je t'ai vue sourire.

—Pardonne-lui, Hélène ; en vérité, il lui eût été difficile de s'en empêcher, dit mistriss Temple.

• — Eh bien! maman, dit Hélène, un peu honteuse, j'avoue que je me suis trop hâtée dans mon jugement, et toutes mes bonnes raisons se réduisent à rien. Je dirai donc hautement que lady Augusta est d'une ignorance profonde et douée du plus mauvais caractère.

— Allons, tu vas maintenant d'un extrême à l'autre : il est possible qu'elle possède tous les talens et les bormes qualités que tu lui as supposés d'abord. J "ai voulu seulement te représenter que tu n'en avais aucune preuve jusqu'à présent.

— Mais sans doute, maman, c'est faire preuve de bon naturel que de croire une personne étrangère aimable et instruite, lorsque l'on n'a aucune indication contraire. Les étrangers peuvent bien valoir les personnes que nous voyons tous les jours; nous serions donc injustes envers eux, et peu raisonnables en même temps, si nous regardions leur peu de mérite comme avéré, uni(}uement parce qu'ils sont étrangers.

— Tu ne raisonnes point avec une logique bien serrée , ma pauvre Hélène. N'y a-t-il donc aucune différence entre estimer les gens accomplis et les regarder comme dénués de tout mérite ?

— Mais alors comment donc faire, maman? Rester toujours dans l'incertitude et dans le doute, c'est bien désagréable; et, à première vue, lorsqu'on ne sait rien d'une personne, comment la peut-on juger?

— Il n'y a point de nécessité, suivant moi, à juger les gens au moment même où ils entrent dans un salon, ou à première vue, comme tu dis : et, quoiqu'il soit bien désagréable de rester sans cesse dans lincertitude et dans le doute, c'est pourtant une nécessité qu'il faut subir avec patience, Hélène, si Ton ne veut s'exposer aux conséquences d'un mauvais jugement, ce qui, permets-moi de te l'assurer, ma chère enfant, est infiniment plus désagréable.

— Eh bien! dit Hélène, j'aurais mieux fait, je le vois, de rester dans le doute un peu plus long-temps au sujet de lad y Augusta.

La conversation se termina lu. Quelques jours après,

184 COKTES DES FAMILLES.

lady Augusta vint, avec sa mère, dîner chez mistriss Temple. Pendant la première heure, Hélène persista dans sa résolution, et maintint son esprit dans un pénible état de doute philosophique; mais', Vhcure d'après, elle pensa qu'il serait injuste de douter plus lonf^-temps, surtout après que lady Augusta lui eut montré un charmant éventail français et eut dit à demi-voix à l'oreille d'Emma que les cheveux de sa sœur étaient d'un noir admirable. Le soir, après être revenues de la promenade , les jeunes filles se rendirent dans la chambre de mistriss Temple pour examiner un beau meuble en laque japonaise , dans lequel Hélène avait serré des plantes desséchées et plusieurs autres objets curieux. La moitié des tiroirs de ce joli meuble lui appartenait; l'autre moitié était la propriété de sa sœur. Or, quoiqu'elle se montrât suffisamment obligeante et polie envers sa nouvelle connaissance, Emma n'était nullement enchantée d'elle, et ne se sentait pas le moins du monde disposée à se lier tout-à-coup d'amitié avec une personne qu'elle avait si peu vue. Cette réserve, suivant Hélène, dénotait un défaut de sensibilité, et, dans cette idée, elle résolut de dédommager lady Augusta par la chaleur et la franchise de ses propres manières. Elle ouvrit tous les tiroirs du meuble japonais, et pendant que la jeune lady admirait les objets les uns après les autres, Hélène suivait son regard avec attention, de même qu'Aboulcasem, dans les Contes persans ^ cherchait à lire dans les yeux de l'étranger devant lequel il étalait ses trésors. Hélène avait lu cette histoire qui avait fait une impression profonde sur son imagination, et depuis long-temps elle avait résolu de saisir la première occasion favorable pour imiter la conduite du généreux Persan. En conséquence, après avoir remarqué les objets qui avaient paru plaire le plus à son hôte, elle ]es mit secrètement de côté pour elle, de même qu'Aboulcasem mit

decôlé pour rétrarifjer Tesclavc, la coupe et le paon au maf^nifique plumage. Le soir, pendant que lad y Au{;usta faisait les préparatifs du départ, Hélène se déroba du salon, empaqueta les objets de son choix, et, de même qu'Aboulcasem écrivit quelques lignes avec ses présens , elle jugea nécessaire d'accompagner les siens d'un billet. Tout ceci terminé à la hâte , et non sans crainte d'être surprise, elle descendit rapidement l'escalier, et donna son paquet à un domestique avec ordre de le remettre dans la voiture de lady Sheffield.

Après le départ de lady Augusta et de sa mère, Emma et Hélène, relirées dans leur apparlement, se mirent à babiller au lieu de dormir.

— Eh bien ! ma sœur, dit Hélène, qu'as-tu donné à lady Augusta ?

— Moi! rien.

— Rien ! répéta Hélène d'un ton triomphant ; elle va te trouver bien peu généreuse.

— Je ne désire point qu'elle me trouve généreuse, dit Emma en riant, et je ne crois pas non plus qu on fasse toujours preuve de générosité en donnant des présens à des étrangers.

— Etrangers ou non, peu importe; car faire don d'une chose à laquelle on tient soi-même , c'est donner sans aucun doute une preuve assez éclatante de sa générosité, Emma.

— Ceci me paraît moins incontestable qu'à toi , Hélène, du moins autant que j'en puis juger par moi-même. Il m'est arrivé quelquefois de donner des choses auxquelles je tenais beaucoup, et cela uniquement parce que j'avais honte de les refuser. Eh bien ! je n'appellerai pas cela générosité, mais faiblesse; et puis, n'y a-t-il pas une grande différence pour toi-même, Hélène, entre des étrangers et des amis? Je sens très-bien qu'en ce moment, s'il y avait

dans ce meuble de laque quelque objet à moi qui te plût, je te le donnerais avec le plus grand plaisir.

— Et tu ne le donnerais pas à lady Augusta?

— Non, certainement; crois-tu donc que je ne fasse aucune différence entre une personne avec laquelle je vis et que j'aime depuis tant d'années , et une personne que je connais à peine et dont en vérité je me soucie fort peu.

Hélène fut touchée de ces paroles , surtout parce qu'elle avait une entière confiance en sa sœur ; car Emma n'aimait point à faire des phrases sentimentales.

Peu de temps après cette visite, mistriss Temple emmena ses deux filles dîner avec elle au château de lady Sheffield. Elles arrivèrent un peu tôt, et ne trouvèrent au salon que la gouvernante française, mademoiselle Panache. Hélène semblait s'être fait une idée sublime d'une gouvernante française ; et, lorsqu'elle entra au salon , elle regarda mademoiselle Panache avec un mélange de respect et d'admiration. Celle-ci n'éprouvait aucunement ce trouble involontaire ni cette réserve un peu guindée qui semble , en Angleterre , glacer réciproquement les étrangers durant le premier quart d'heure de leur connaissance. Elle ne s'exprimait pas, il est vrai, facilement en anglais, mais cette difficulté ne faisait qu'accroître son désir de parler ; de sorte qu'avec le secours de sa langue maternelle , elle se composait, des deux idiomes, un langage peu lucide, mais passablement burlesque. Après les banalités préliminaires, la conversation se tourna sur la France et sur les écrivains de ce pays; mistriss Temple dit qu'elle était dans l'intention d'acheter quelques livres français pour ses filles , et demanda poliment à mademoiselle Panache à quels auteurs elle lui conseillerait de donner la préférence.

— Quels auteurs, madame? mais nous avons Télé*

maque et Béllsaire, dit mademoiselle Panache en son langa(]?e franco-anglais ^

Hélène et Emma avaient lu Télémaque et Bélisaire , de sorte que mademoiselle Panache fut obligée de chercher encore.

— Attendez! dit-elle en se mettant un doigt sur les lèvres, comme pour aider à rappeler sa mémoire fugitive. Mais elle ne put trouver que Bélisaire et puis encore Télémaque, et le livre d'un abbé àoni le nom lui échappait, quoiqu'elle se rappelât parfaitement bien que son livre avait été publié en mil sept cent soixante-quinze.

Hélène ne put s'empécîier de sourire , tant son respect et son admiration pour la gouvernante française étaient déjà ' ébranlés. Pour épargner à mademoiselle Panache la perplexité de chercher plus long-temps le nom de son abbé, et le danger de sortir du cercle étroit de ses connaissances littéraires, mistriss Temple menlionnaGil-Bkis, ca faisant observer que, quoique ce livre fût généralement mis entre les mains des jeunes personnes. Mademoiselle croirait peut-être préli'rable

— Oh î madame, interrompit la gouvernante , je suis heureuse de partager votre manière de voir. Je ne mettrais jamais Gil Blas entre les mains d'une élève, à moins qu'elle ne possédât parfaitement l'idiome de la langue.

Ce n'était point à Tidiome, mais bien à la moralité du livre que mistriss Temple avait fait allusion; mais c'était vraiment là ce qui avait occupé le moins lattention de la sage gouvernante; son unique objet était d'apprendre l'anglais à son élève. — Mais , pour ladyAugusta, dit-elle, c'est vraiment un petit prodige. Vous êtes un excellent juge, madame, on le voit bien. Vous savez combien la

1 Les mots en italique indiquent, comme dans l'original, les eipressions françaises de mademoiselle Panache,

poésie française est difficile, à cause des rimes féminines et masculines, des substantifs et des adjectifs aux formes variables, toutes choses qu'il faut considérer, en dépit du sens, dans nos vers. — Je ne m'explique pas bien, mais enfin.,., parmi les personnes nées en France même, il en est peu qui parviennent à écrire passablement en vers, excepté nos grands poètes de profession. Eh bien! madame, lady Augusta — je ne dis que la vérité, la pure vérité — lady Augusta écrit en vers avec la même facilité qu'en ^vo^t^véritablement comme un ange. Et puis... continua mademoiselle Panache.

Mais elle se vit interrompue par l'arrivée de Tange luimême et de sa mère. Lady Augusta portait ce joln^-là une ceinture rose, et Hélène ne préféra plus le bleu à Torange. Les dames étaient à peine assises que lady Sheffield observa que le visage de sa fille était brûlé par le feu devant lequel elle était placée; et, après avoir trahi quelques symptômes d'anxiété : — Mademoiselle (c'est ainsi qu'on appelait la gouvernante dans la famille), Mademoiselle, s'écria -t-elle, pourquoi souffrez-vous que lady Augusta se mette aussi près du feu ? Et vous, ma chère, comment pouvez-vous supporter une chaleur aussi ardente? Par amour pour moi, soyez assez bonne pour prendre un écran.

— Il n'y a point d'écran au salon, madame , dit la jeune lady en se reculant, ou plutôt en feignant de reculer sa chaise trois quarts de pouce en arrière.

— Il n'y a point d'écrans ! reprit lady Sheffieid en parcourant le salon du regard. Je croyais que vous aviez fini vos écrans , Mademoiselle ?

— OJi! oui, madame, ils sont finis; mais j'ai oublié de les descendre,

— Je déteste les écrans brodés, murmura lady Sheffieid en tournant la tête. On craint toujours de s'en servir.

Mademoiselle se leva aussitôt pour aller chercher l'un des siens.

— Ne vous dérangez pas , Mademoiselle, dit lady Sheffield d'un air indifFérent. Et lorsque la {gouvernante fut sortie, elle ajouta, en s'adressant à mistriss Temple : — Avez-vous une gouvernante française? Vous m'avez dit que non, je crois.

— Non, dit mistriss Temple, je n'ai point songé à prendre de gouvernante pour mes filles.

— Eh bien ! je ne puis que vous en féliciter, car c'est la plaie d'une maison; et puis, en général, c'est à mon avis une triste et sotie engeance. Mais que voulez-vous? il faut bien en subir les inconvéniens, car on m'a dit qu'il était impossible d assurer autrement aux enfans une bonne prononciation du français. — Comment faites-vous à ce sujet, vous?

— Hélène et Emma , dit mistriss Temple , lisent et comprennent le français aussi bien que je le puis désirer, et si jamais elles vont en France, j'ai Tespoir qu'elles prendront facilement l'accent de la langue, car je ne leur ai jamais laissé contracter aucune mauvaise habitude de langage.

^Oh! reprit lady Sheffield, les mauvaises habitudes sont ce que je redoute le plus pour Augusta; je vous assure que j'ai apporté le plus grand soin au choix de sa gouvernante. Il y a tant de ces sortes de personnes qui nous viennent de la Suisse ou des provinces reculées de la France, et qui parlent le plus horrible jargon ! Il est vraiment bien difficile de rencontrer une personne sur laquelle on puisse entièrement se fier.

— Très-difficile en effet, dit mistriss Temple.

— Cependant, continua lady Sheffield, j'ai lieu de croire que je suis heureusement tombée; j'ai la certitude la plus complète que mademoiselle Panache vient de Paris, qu'elle est née dans cette ville, et qu'elle y a reçu de l'édu-

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cation; je suis parfaitement tranquille sur ce point, et quant au reste, ajouta-t-elle en baissant la voix, mais de naanière à fixer Tattention de lady Augusta; quant au reste... je m'en déferai lorsque ma fille aura un ou deux ans de plus; ainsi , vous voyez que sa société ne peut pas lui faire grand mal. Et puis, dit-elle en parlant plus haut , j'ai réellement la plus grande confiance en mademoiselle Panache : Auguste et elle semblent très-bien s'accorder ensemble

— Oh ! oui , dit lady Augusta, Mademoiselle est douée d'un excellent naturel, et je l'aime de tout mon cœur.

— Eh bien! c'est le principal : il faut agir sur la sensibilité d'une enfant, c'est là ma méthode d'éducation, dit iady Sheffield à mistriss Temple, en affectant un doux sourire. Il faut prendre soin du cœur avant tout : quant à cela, je suis sûre au moins de pouvoir compter sur mademoiselle Panache, car c'est bien la meilleure créature qui soit au monde! J'en ai la plus haute opinion, non que j'aie voulu me fier en ceci à mon propre jugement, car elle m'a été excessivement bien recommandée.

Mademoiselle Panache rentra au salon, au moment même oii lady Sheffield finissait cette phrase : la gouvernante apportait avec elle un des écrans brodés de sa main. Hélène regardait lady Augusta , dans l'idée qu'elle ferait au moins l'effort de se lever pour aller au-devant de sa gouvernante ; mais la jeune lady ne fit pas mine de se déranger de son siège, et, lorsque la pauvre fille lui présenta son écran, elle le reçut avec la dernière nonchalance et n'interrompit sa conversation que par un léger signe de tète. Hélène et Emma tenaient leurs yeux baissés, honteuses à la fois et choquées de ces manières qui ne pouvaient leur paraître ni douces ni polies.

Il n'était pourtant point surprenant que l'élève ne fût pas autrement respectueuse à l'égard d'une gouvernante

MADEMOISELLE PAIVACnE. 191

que sa mère traitait devant elle comme une femme de chambre.

Un bruit de voitures se fit alors entendre, et le salon se trouva bientôt rempli de nouveaux convives. Les jeunes demoiselles dînèrent à une petite table particulière avec mademoiselle Panache, et, durant le repas, Emma et sa sœur lui ga^jnèrent tout-à-fait le cœur : — Voilà des demoiselles on ne peut plus polies! dit-elle avec emphase; et il est vrai de dire que les deux sœurs s'appliquèrent à lui témoi{;ner des égards et du respect, nonseulement par suite des habitudes (i^énérales de leur excellente éducation et par sentiment des convenances, mais encore par un sentiment profond de pitié et de fijénérosité. Elles ne pouvaient supporter l'idée qu'une personne fût traitée avec négligence ou avec hauteur, uniquement parce qu'elle se trouvait dans une condition et d'un rang inférieurs.

Mademoiselle Panache, enchantée de leurs manières, fit de son mieux pour les amuser, et lorsque le reste de la compagnie s'assit devant les tables de jeu, elle offrit de les promener dans le château qui était à la fois vaste et magnifique.

Hélène et Emma saisirent avec empressement l'occasion de quitter le voisinage des tables de whist , où elles n'entendaient que les mots peu récréatifs de robber, de tricks ou d'honneurs, et se hâtèrent de suivre les pas de la gouvernante.

Le dernier appartement qu'elles visitèrent fut celui de lady Augusta, où se trouvaient sa table â écrire, sa boîte de couleurs et de crayons, et son magnifique piano français d'Erard. C'était une chambre meublée avec la plus élégante recherche, â l'extrémité de laquelle se trouvaient quelques rayons de livres qui attirèrent aussitôt l'attention d'Hélène et d'Emma, mais non pas celle de lady Au-

192 COKTES DES FAMILLES.

gusta. En entrant dans la pièce, le regard de îa jeune lady se porta tout de suite sur un chapeau que mademoiselle Panache avait commencé dans la matinée et qui gisait à demi terminé sur la causeuse.

— Oh ! le joli chapeau ! dit-elle avec ravissement. Réellement, Mademoiselle, vous avez un goût exquis. N'est-ce pas un chapeau délicieux ? dit-elle , en faisant un appel au goût d'Hélène et d'Emma.

— Oh! oui, se hâta de répliquer la première, qui, ne se croyant pas compétente pour juger la question, craignait de hasarder son opinion , et pensait qu'il valait mieux acquiescer à celle de lady Augusta.

Emma, au contraire, qui ne trouvait nullement le chapeau joli, et qui osait avoir une opinion à elle, se contenta de ne rien dire. Et certainement il faut avoir reçu en partage une force d'ame peu commune pour oser avoir une opinion à soi au sujet d'un chapeau !

Cependant mademoiselle Panache s'assit pour mettre la dernière main à son chef-d'œuvre. Bientôt , observant que la couleur des rubans irait bien au teint dTIélène : — Oh! permettez. Mademoiselle , dit-elle, en lui posant délicatement le chapeau sur la tète. Quelle est charmante! Qu'elle est bien comme çà ! Ce n'est plus la même personne I Mademoiselle Hélène est charmante! s'écria la gouvernante avec enthousiasme ; et son élève se fit l'écho de ses exclamations avec une emphase non moins bruyante ; tellement qu'elles eussent fini par persuader à Hélène qu'il s'était opéré quelque métamorphose soudaine dans sa personne, si l'expression de physionomie de sa sœur ne l'eût pas heureusement rappelée au bon sens. Elle ne put toutefois s'empêcher d'éprouver une sensible diminution de méi ite et de bonheur, lorsque le chapeau merveilleux fut ôté de sa tête.

— Quelle jolie couleur de ruban ! dit-elle.

— C'est couleur pistache, dit Auf,usta.

— Couleur pistache ! reprit HcMène avec admiration.

— Couleur pistache! répéta froidement sa sœur. J'ignorais en vérité que ce fût le nom de cette couleur.

— Bon Dieu! s'écria mademoiselle Panache, en levant â la fois les mains et les yeux au ciel; bon Dicul ne pas connaître la couleur pistache !

Emma, qui ne ^e trouvait humiliée ni choquée de son ignorance, se dit simplement à ellc-mèiiie : — Sûrement, il ne peut y avoir de crime à ignorer le nom d'une couleur. Mais l'expression de surprise et de pitié du regard de mademoiselle Panache produisit un tout autre effet sur l'imagination impressionnable d'Hélène : elle ressentit toutes les angoisses de la fausse honte, cette dangereuse infirmité des esprits faibies.

— Bienl se dit mademoiselle Panache, en observant l'impression qu'elle produisait; voilà un bon sujet, au moins; on en fera quelque chose. Et aussitôt elle se mit, avec plus de complaisance que de politesse, à réformer quelques minuties dans la toilette d'Hélène, qui n'était pas précisément ajustée suivant les règles de ce qu'elle appelait la mode. Car mademoiselle Panache avait le malheur de j)osséder cet esprit intolérant qui n'admet qu'une espèce de mode; esprit commun à toutes les personnes qui ont peu vu le monde ou la bonne compagnie , et qui conséquemment n'ont pu acquérir cette libéralité de sentiment, en matière de goût et de mode , qui distingue les personnes bien nées et bien élevées.

— Permettez, mademoiselle Hélène , dit-elle, en arrangeant les choses à sa fantaisie, permettez : un peu plus comme çà, là! — Jh! non, c'est vilain, affreux!— Mais , tenez, m'y voici. C'est, ainsi qu'il faut toujours vous mettre, souvenez-vous en bien. — Vous êtes à présent tirée à quatre épingles !

— Tirée à quatre épingles ! répéta tout bas Hélène.

— -Voilà une expression bien vulgaire! se dit Emma. Mademoiselle nVst pas, à beaucoup près, aussi élégante dans son langage que dans son goût pour la toilette.

Deux ou trois expressions techniques, qui échappèrent ensuite à la gouvernante, jointes aux connaissances prodigieuses qu'elle déployait sur les noms, les qualités et la valeur des gazes, rubans, plumes, etc., firent naître dans l'esprit d'Emma un violent soupçon, que mademoiselle Panache elle-même pouvait bien avoir eu l'honneur d'être naguère une modiste.

L'incident dont nous allons parler vint suffisamment confirmer ses soupçons. Pendant que Mademoiselle procédait à la toilette d'Hélène, elle se mettait régulièrement entre les dents chaque épingle qu'elle détachait. Hélène ne remarquait pas cette manœuvre, qui s'exécutait avec une prestigieuse célérité. M;iis lorsqu'elle vit que les épingles avaient disparu , elle jeta d'abord un coup-d'œil sur la table, puis sur le parquet de îa chambre, et n'apercevant point encore les épingles, elle prit la pelote qui était sur la table de toilette, et la présenta à mademoiselle Panache. — ■ J'en ai assez; bien obligée, mademoiselle, répliqua celle-ci sans desserrer les dents; et aussitôt elle se mit à tirer, de quelque réceptacle inconnu de sa bouche, une épingle d'abord , puis une autre ; enfin , à son extrême étonnement , Emma en put compter et voir ainsi défiler un escadron de trente — plus certainement que bouche humaine fut jamais capable d'en contenir, si ce n'est pourtant la bouche d'une modiste.

Malheureusement toutefois, dans sa rage de parler, une épingle et une exclamation venant à se heurter ensemble dans la bouche de madeiïioiselle Panache , la parole lui fut enlevée toui-à-coup , non sans un péril imminent dé-

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tranfrler rimprndeiite modiste. Les trois jeunes filles poussèrent un cri d'effroi.

— Qii'avez-vous dojic? leur dit tranquillement Mademoiselle, en se remettant avec une admirable dextérité; qu'avez-vous donc ? Mais ce n'est rien ! Ah! si vous a\;iez vu mademoiselle Alexandre! C'est ça qui vous aurait effrayée! Je lui en ai vu mettre trente, quarante, cinquante; que dis-jeî cent, deux cents dans sa bouche I Et ça ne Vempèchait pas de rire, de parler, même de man- {jer, déboire, de dormir; et pourtant il nVst jamais arrivé un seul accident à mademoiselle Alexandre.

— Et quelle est cette demoiselle Alexandre ? demanda Emma.

— Quoi! vous ne connaissez pas mademoiselle Alexandre? la fameuse marchande de modes de la rue Saint-FIonoré, la rivale de la célèbre madame Herbault I

— • Ah! bien, je la connais, dit lady Aujyusta, enchantée de paraître savoir le nom des deux modistes françaises, sans se douter le moins du monde qu'elle eût Thonneur d'en posséder une troisième dans la personne de sa respectable gouvernante.

Emma sourit, et garda le silence. Elle était heureusement douée dim jugement aussi juste que rapide. Observant tout et jugeant tout ainsi par elle-même, il ne lui était pas facile de lui imposer par des noms pompeux ni par des grimaces de bon goût; aussi, mademoiselle Panache n'essaya-t-elle point de rien changer à l'arrangement de sa toilette, et s'adressa-t-elle rarement à la sage et modeste jeune fille dans sa conversation évaporée : elle semblait avoir une conviction instinctive qu'elle ne fiiisait aucune impression sur cet esprit juste et peu malléable, et lad}^ Augusta elle-même la traitait avec moins de familiarité et beaucoup plus de respect.

— Ma chère Hélène , dit lady Augusta — car elle sem-

blait , pour nous servir de sa propre expression, avoir pris un goût particulier pour la sœur d"Emma — ma chère Hélène, j'espère que vous assisterez au grand bal qui doit suivre la course des chevaux.

— Je ne sais, dit Hélène, mais je crois que maman a l'intention de s'y trouver.

— Et vous? demanda mademoiselle Panache. Vous aussi, je Tespère bien, vous y viendrez. Votre maman ne saurait être assez cruelle pour vous laisser à la maison, une demoiselle faite comme vous!

Hélène n'avait pas même songé à ce bal, jusqu'à ce que ces paroles lui eussent inspiré un violent désir d'y assister, ou plutôt une peur effrayante de l'infortune et de la disgrâce d'être laissée ù la maison.

De crainte de fatiguer le lecteur, nous omettons une longue conversation qui s'ensuivit sur la toilette et les préparatifs de ce bal. Il nous suffira de dire qu'Hélène fut frappée de désespoir à l'idée que sa mère ne voudrait probablement point lui procurer toutes les belles choses que lady Augusta avait le bonheur de posséder , et dont la possession, suivant mademoiselle Panache, était d'une absolue nécessité pour èire présentable. Son ambition fut excitée surtout par une magnifique chaîne de montre en or, sans laquelle il n'était pas possible d'exister, assurait lady Augusta.

Emma, néanmoins, réfléchissant qu'elle avait bien vécu jusque-là, sans même désirer la possession d'une semblable chaîne de montre, fut portée à douter un peu de l'exactitude d'une telle assertion.

Cependant la pauvre Hélène était tombée dans une rêverie profonde et même pénible. Elle se tenait immobile, la chaîne de montre à la main, réfléchissant au nombre immense, infini, de choses qui lui manquaient pour compléter son bonheur — choses auxquelles la pauvre enfant

MADEMOISEllE PAIVACHE. 197

n'avait jamais son^^é jusque-là. Durant le court espace de temps qu'elle s'était trouvée clans la compa^jnie de mademoiselle Panache, un nouveau monde semblait s'être ouvert devant son imagination — de nouveaux besoins, de nouveaux désirs, de nouvelles notions du bien et du mal, enfin une idée toute nouvelle de rexcellence et du bonheur, avaient pris possession de son esprit incertain.

Tant il peut être fait de mal par une vicieuse et sotte ^gouvernante dans le court espace d'un quart d'heure ! — Mais il nous reste encore à faire mieux connaître le génie particulier de mademoiselle Panache pour Téducation. Pendant que les jeunes demoiselles étaient engagées dans une conversation animée, mademoiselle Panache avait gagné l'extrémité la plus éloignée de la chambre, et s'occupait activement devant une psyché, dont elle s'approchait et s'éloignait tour à tour, pour décider la distance exacte à laquelle la présence du rouge pouvait se trahir â l'oeil observateur sur son visage. Le regard fixé sur la glace, elle se reculait de plus en plus, jusqu'à ce qu'il lui arriva de poser le talon sur la patte du chien favori d'Augustn, qui poussa aussitôt les gémissemens les plus plaintifs.

— Oh! mon chien! mon chien! s'écria vivement Augusta, en s'élançant vers le petit animal qu'elle prit tendrement dans ses bras. Oh! chère Fanfan! où es-tu blessée, pauvre, chère, adorable, petite créature?

—'Chère Fanfan! dit Mademoiselle en se mettant à genoux et en baisant la patte offensée. Pardonnez , Fanfan! Et toutes les deux continuèrent de caresser le petit chien et de s'apitoyer sur son sort, de manière à donner à Hélène l'opinion la plus exagérée de leur sensibilité, et à faire douter sa sœur de la sincérité de ces bruyantes démonstrations.

Le malheur de Fanfan eût été long-temps ainsi déploré,

198 CONTES DES FAiVlïLLES.

avec tout le pathos de la tendresse féminine, si mademoiselle Panache n'eût tout-à- coup jeté un cii d'effroi, en se levant en sursaut. — Qu'y a-t-il? qu'y a-t-il? s'écrièrent à la fois les trois jeunes filles. La gouvernante, effarée, montra Ja ceinture de son élève, en s'écriant : — Regardez! regardez! C'était une petite araignée qui se promenait sur la ceinture de sa seigneurie. — La voilà! la voilà! s'écria-t-elle en se tenant à une distance respectueuse.

— Ce n'est qu'une araignée , dit Emma.

— Une araignée ! répéta lady Augusta tout épouvantée, et en laissant lourdement tomber de son sein la pauvre Fanfan qui n'eu pouvait mais. — 0\x donc? où? sur ma ceinture ?

— Je vais la faire tomber, dit Hélène.

— Oh ! hâtez-vous, faites-la vite tomber. Et aussitôt elle s'agita elle-même, jusqu'à ce qu'elle eût fait tomber sur le parquet la pauvre araignée qui semblait non moins effrayée que lady Augusta elle-même, et qui se hâtait de quitter le champ de bataille.

— Oh est-il? où esl-il? le vilain animal, s'écria Mademoiselle en s'avançant; que je V écrase au moins! ditelle en levant un pied menaçant.

— Quoi! vous voulez tuer cette pauvre bête? Oh! Mademoiselle! ne la tuez pas, dit Emma en se baissant pour sauver l'insecte. Je vais la jeter par la fenêtre tout de suite.

— Ah! comment pouvez-vous toucher cette hideuse bête? dit lady Augusta avec une expression de dégoût, pendant qu'Emma portait délicatement l'araignée dans ses doigts.

Hélène, dont l'humanité était encore plus révoltée contre mademoiselle Panache, courut ouvrir la fenêtre. Au moment où elles venaient d'arracher ainsi la pauvre araignée des mains de ses ennemies, une bouffée de vent la repoussa

tout-à-coup à rintérieur, et la fit retomber encore sur le parquet.

— Ohîtucz-la! tnez-la! Comment! personne n'osera la lucr! sécria lady Augusta.

Mademoiselle Panache se précipita aussitôt en avant et écrasa l'arai^jnce sans pitié.

— Elle est morte! lout-à-fait morte! dit son élève en s'approcha nt avec crainte.

— Avancez ! dit mademoiselle Panache en riant. Que craignez-vous donc? Elle est morte , vous dis-je !

La jeune fille examina les entrailles palpitantes de l'araignée et fut satisfaite.

En voilà assez pour une leçon d'humanité.

Il s'écoula quelques instans avant que l'impression pénible de cette scène se fut effacée de l'esprit des deux sœurs; mais un incident bien plus intérecsant pour Hélène survint quelques minutes après. Lady Angusla rappela la petite boîte d'ébène qui avait élé déposée dans sa voiture avec le billet obligeant d'Hélène. Quoiqu'elle affectât d'être flattée de cette attention, il était évident, à en juger par l'indifférence hautaine de ses manières , lorsqu'elle en fit ses remerciemens, qu'elle avait été plutôt offensée qu'obligée du présent.

Hélène en fut à la fois surprise et mortifiée. Elle s'aperçut que les choses étaient bien changées depuis les temps d'Aboulcasem.

— Je suis on ne peut plus contrariée, dit Augusta qui affectait souvent de prendre le langage d'une femme faite ; je suis on ne peut plus contrariée que vous vous soyez privée pour moi de vos jolies gravures, surtout au moment où mon oncle vient de m'envoyer de Londres un magnifique choix d'épreuves de Bartolozzi.

— Mais j'espère au moins, lady Augusta, dit Hélène, que les petites vignettes vous ont plu. Vous avez, ce me

semble, témoigné le désir d'en avoir de semblables pour en décorer un panier à ouvrage,

— Oh! oui, je vous suis excessivement obligée de vous être rappelé cette circonstance ; je Tavais tout-à-fait oubliée : mais j'ai trouvé Tautre jour de belles vignettes dans nos livres français , et je me suis mise à les copier. Je vous les ferai voir, si vous voulez , ajouta-t-elle en se dirigeant vers le casier de livres. Mademoiselle , soyez assez bonne pour m'atteindre ces livres reliés en maroquin.

Mademoiselle Panache monta sur un tabouret et dérangea plusieurs livres Tun après l'autre, car elle ne pouvait traduire les mots anglais» reliés en maroquin. »

■ — Que voulez -vous dire? demandait-elle, ce livre-ci ou cet autre?

— Non, non, aucun de ceux-là, Mademoiselle; ce n'est pas dans ce rayon. Cherchez juste au-dessus de votre main , dans l'avant-dernier rayon.

— Oh! non , non , pas dans ce rayon, mylady.

— Et pourquoi ?

— Oh ! lady Augusta , dous savez ! ce sont les livres défendus! Je n'oserais pas en toucher un seul. Vous savez bien que mylady votre mère....

— Mflady votre mère! rcpéta l'irrévérencieuse Augusta en contrefaisant sa gouvernante. Bah! c'est absurde! donnez-moi ce livre.

— Oh! non, absolument non! Croyez-moi , mademoiselle, ce livre ne vaut rien. Ce n est pas un livre comme il faut : il ne sied à de jeunes demoiselles ni à personne de le lire.

■ — Et comment savez-vous si bien cela. Mademoiselle?

— Peu importe comment, reprit la gouvernante ea rougissant de l'apostrophe, p^M importe, je le sais : ne m'en parlez donc plus. Vous savez que je ne dois point désobéir aux ordres de mylady. Personne autre qu'elle-

même , dans la maison, n'a le droit de toucher au rayon des romans. Vous le savez bien, mademoiselle Jii-

gusta; ainsi en conscience dit-elle en descendant du

tabouret.

— En conscience! répéta Augnsta du ton impatient d'une personne peu habituée à se voir contrariée dans ses caprices; je ne puis m'empêcher d'admirer vos scrupules de conscience, mademoiselle! — Le croiriez-vous? ajoutât-elle, en s'adressant à Emma et à sa sœur, le croiriez- Yous? Mademoiselle a tenu le second volume de cet ouvrage caché sous son oreiller pendant plus de quinze jours : je l'ai surprise un matin au moment oi!i elle était à le lire, et c'est ce qui m'a donné un si (jrand désir de le voir ; sans cela, il ne me serait jamais seulement venu à l'idée de l'ouvrir. Ainsi, en conscience ^ Mademoiselle....

Mademoiselle Panache rougit de colère.

— Mais en vérité, lady Augusta, vous me manquez en face devant ces demoiselles.

Augusta ne répliqua rien, mais elle s'élança sur le tabouret pour atteindre elle-même les livres qu'elle voulait, et la gouvernante, jugeant prudent de ne point compromettre son autorité dans une lutte où elle devait inévitablement succomber, eut recours alors à une promi)te et sage retraite.

— Allons j mesdemoiselles, dit-elle , le thé doit être prêt à présent , descendons.

A ces mots, elle sortit. Emma la suivit immédiatement.

— Attendez-moi un instant, ma chère Hélène, je vous en prie, lui dit Augusta.

Hélène hésitait.

— Est-ce que vous voudriez prendre ce livre malgré la défense de mylady? demanda-t-elle.

— Un instant encore, un seul instant; laissez-moi vous montrer une seule vignette.

202 COKTES DES FAMILLES.

— Non, non, je vous en prie; Mademoiselle a dit qu'il ne le fallait pas.

— Oui, c'est vrai; mais vous voyez qu'elle est sortie, afin de me laisser faire en liberté , et j'en profite, dit Augusta en sautant en bas du tabouret avec un livre rouge

[ à la main. Tenez, voyez, Hélène.

— Oh ! non, en vérité, je ne puis rester, répliqua Hélène en repoussant le livre de la main.

— Enfant que vous êtes ! dit Augusta en riant. Votre maman ne peut se fâcher de si peu de chose. Quel mal y a-t-il donc à regarder une vignette ?

— Oh! certainement il ne peut y avoir le moindre mal à regarder une vignette , j'en conviens, dit Hélène en cédant à la même espèce de fausse honte qui avait déjà triomphé de sa raison, au sujet de la couleur pistache.

— Eh bien! regardez donc, reprit Augusta en ouvrant le livre ; cette gravure n'est-elle pas ravissante?

— Charmante! dit Hélène en y jetant à peine les yeux. Descendons maintenant.

— Une minute encore, puisque celle-ci vous plaît, je vais vous en montrer une encore bien plus belle.

— Eh bien ! une seule au moins.

Mais après avoir examiné celle-ci, lady Augusta dit encore : — A une autre. Et, d'une vignette à une autre, elle feuilleta ainsi la moitié du volume devant la tremblante Hélène qui, tour à tour, hésitait et cédait par pure faiblesse.

Les vignettes n'étaient point, en réalité, extraordinairement belles : l'eussent-elles été d'ailleurs , Hélène n'eût pu prendre le moindre plaisir à les voir comme à la dérobée. Elle ne prévoyait point toutefois tous les embarras où allait la jeter cette première déviation des sages principes de son éducation.

Les deux jeunes filles en étaient aux trois dernières

feuilles du dernier volume, lorsqu'un bruit de voix se fit entendre dans le corridor.

— C'est maman! La voici qui approche! Qu'allons-nous faire? s'écria lady Augusta; et quoiqu'il n'y eût point de mal, suivant elle, « à reg^arder une gravure,» cependant une pâleur subite se répandit sur son visage qui exprimait vivement vSa frayeur et la conscience de sa faute.

Elle n'eut pas le temps de remettre les livres à leur place. Que faire?

— Mettons-les dans nos poches, dit Augusta.

— Oh! non, non! je ne veux pas! — je ne le puis pas! — Quelle bassesse !

— Mais il le faut I Je ne puis en mettre deux dans la mienne, dit Augusta, en proie à Tanxiété la plus vive. Oh! ma bonne Hélène ! faites-le pour Tamour de moi.

HéUne, toute tremblante, laissa la jeune fille lui fourrer précipitamment un des livres dans sa poche.

— Ma chère Augusta, dit lady Sheffield en ouvrant la porte au moment même où celte opération s'achevait, nous venons voir votre appartement; voulez-vous bien nous permettre d'entrer ?

— Oh! bien volontiers, mylady , dit Augusta en s'efforçant de sourire.

Mais la figure d'Hélène était couverte d'une si vive rougeur, et sa physionomie trahissait des symptômes si évidens d'embarras, que sa mère, qui était venue avec le reste de la compagnie, ne put s'empêcher d'en faire la remarque.

— Est-ce que tu ne serais pas bien, ma chère Hélène? lui demanda mistriss Temple.

Hélène n'essaya pas même de répondre.

— Peut-être, se hâta de dire Augusta, peut-être sont-ce les raisins après dîner qui vous ont fait mal?

Hélène ne fit point le signe d'assentiment que cette in-

sinualion provoquait , et dès ce moment elle conçut le plus grand mépris pour lady Augusta et fut épouvantée de se 'voir amenée pas à pas à devenir complice d'un honteux mensonge.

— Réellement, mon amour, vous paraissez souffrante, lui dit lady Sheffield, d'un ton de pilié, en considérant son visage devenu alors d'une effrayante pâleur.

— Oh ! ce sont sans doute les raisins î dit Mademoiselle.

— Oh! non , en vérité , dit Hélène qui ressentait toutes les angoisses d'une honte inexprimable; ce ne sont point les raisins! ajouta-t-elle en se tournant du côté de sa mère et en levant sur elle des yeux remplis de larmes.

Elle était sur le point de tirer le hvre de sa poche devant toute la compagnie; mais Augusta lui serra le bras, et la pauvre enfant se contint, en réfléchissant qu'il serait honteux pour elle de trahir ainsi son amie.

Mistriss Temple ne jugea point à propos de questionner plus long-temps sa fille à ce sujet , et vint au secours de sa confusion en s'occupant d'autre chose.

En descendant l'escalier pour aller prendre le thé au salon, l;idy Augusta serra affectueusement la main d'Hélène.

— Vous n'avez rien à craindre , dit Hélène , en retirant froidement sa main; je ne vous trahirai point, Augusta.

— Vous me le promettez?

— Je vous le promets, répéta Hélène avec un sentiment de mépris.

Après le thé, Augusta fut priée de se mettre au piano et de chanter un air italien. Elle joua et chanta avec toute l'aisance, toute la gaîté imaginable; tandis qu'Hélène, incapable d'éprouver et plus incapable encore d'affecter de la gaîté, se tenait derrière le piano, honteuse et les yeux baissés.

— Pourquoi donc avez- vous Vair si désolé ? dit Augusta ,

MADEMOISELLE PAAACnE. 205

en se baissant pour prendre un cahier de musique; faites comme moi.

— Je ne le puis , dit Hélène.

\ujïusta ne sentit point la force de cette réponse; elle poi vait , à ce qu'il paraît, recouvrer sa propre approbation ù bon marché : une demi-douzaine d'auditeurs bénévoles, avec leurs sourires insignifians et leurs éloges menteurs sur son exécution musicale, suffisaient pour satisfaire son ambition. 11 n'y avait à cela rien de surprenant , puisque son éducation avait été toute dirigée de manière à lui apprendre que ce qu'on appelle talens agréables est supérieur à tout dans le monde. Ses dessins furent alors étalés devant la compagnie et non moins sincèrement admirés. La table fut couverte ^le fruits, de fleurs, de paysages, de tètes d'hommes, de femmes et d'enfans , pendant que mademoiselle P.inache supportait le poids d'un énorme carton, sous lequel elle était sur le point de succomber. Peutêtre n'était-elle pas la seule qui fût secrètement fatiguée de celte exhibition prolongée.

Cependant la pauvre Hélène ne pouvait songer à autre chose qu'au livre qu'il lui avait fallu cacher dans sa poche. La soirée s'avançait : elle sentait s'accroître de plus en plus son malaise, en ne trouvant point d'occasion de Vendre ce livre malencontreux. Augusta était si occupée à parler et à recevoir des complimens qu'il était impossible d'attirer son attention.

A la fin, mistriss Temple demanda sa voiture; toute la compagnie était alors assise en silence, rt îlélène vit avec désespoir qu'il lui serait plus impossible que jamais d'exécuter son projet. Un instant, elle eut Tidée de prendre sa mère à part et de la consulter; mais le souvenir de sa promesse la retint encore.

La voiture de mistriss Temple fut annojicée, et pendant qu'Hélène prenait son manteau, mademoiselle Panache

206 COIXTES DES FAMILLES.

Tint l'aider, de sorte qu'elle ne put parler à lady Augusta. Au moment de prendre congé d'elle, Hélène lui dit à la fin, en tirant à moitié le livre de sa poche : — Il faut que je vous rende ce volume , Augusta.

— O ciel ! pas à présent ; je ne puis pas le prendre.

— Mais qu'en dois-je faire?

— Eh bien! emportez-le avec vous et renvoyez-le moi directement — directement,, entendez- vous ? — par la première occasion, dès que vous l'aurez fini.

— Fini! oh! j'en ai bien assez déjà de ce livre, allez, lady Augusta I Permettez-moi de vous le rendre tout de suite.

— Allons donc, Hélène! nous t'attendons, mon enfant, dit alors mistriss Temple; et Hélène monta en voiture avec le livre dans sa poche.

La pauvre enfant tombait ainsi d'un embarras dans un pire : elle avait promis à sa mère de ne jamais emprunter de livres, sans qu'elle le sût, et certainement elle n'aviiit pas la moindre intention de manquer à sa parole, lorsqu'elle s'était laissé persuader de regarder les vignettes. — 'Oh! se disait-elle à elle-même, comment tout cela finira-t-il? que faut-il faire à présent? Oh! mon Dieu ! pourquoi ai-je été assez faible pour rester à voir ces gravures? Et pourquoi aussi me suis-je imaginée que j'aimais lady Augusta , avant de savoir absolument rien sur son caractère. Oh ! plût au ciel que je ne Teusse jamais vue!

Occupée de ces tristes réflexions durant tout le trajet du retour, Hélène, ainsi qu'on peut le croire, ne paraiss ni aussi gaie ni aussi à son aise que de coutume. Sa mère et sa sœur étaient engagées dans une conversation aussi agréable qu'animée; mais si on l'eût interrogée, (]uand la voiture s'arrêta, elle n'aurait pu répéter une seule syllabe de leur conversation.

Mistriss Temple s'aperçut bien que sa fille avait quel-

que chose de lourd sur la conscience; mais pleine de confiance en ses longues habitudes de candeur et d'intpofrité , elle résolut de la laisser absolument libre d'agir : elle se contenta donc de lui souhaiter une bonne nuit , sans s'informer de la cause de son chagrin.

Hélène connaissait à peine ce que c'était que de passer une nuit sans sommeil; ordinairement elle s'endormait, aussitôt après s'être mise au lit, jusqu'au lendemain matin, et alors elle s'éveillait légère et gaie comme un oiseau. Mais, ce soir-lù, il en fut tout autrement : elle passa la nuit sans fermer l'œil, et sans pouvoir trouver ni paix de Tesprit ni repos du corps; son chevet était trempé de larmes, et son corps s'agitait en vain de tous côtés pour chercher un sommeil qui la fuyait. Ce fut la nuit la plus longue qu'elle eût jamais passée : elle souhaita mille fois le retour du matin, et lorsque le jour parut, elle se leva, mais le cœur gros et oppressé; et ce qui lui semblait le plus pénible, c'était Pair confiant, bon et affectueux de sa mère. Elle n'avait jamais, ou du moins elle n'avait pas, depuis bien des années , manqué à sa parole ; elle avait connu depuis long-temps les avantages et les plaisirs de Tintégrilé, et savait par conséquent apprécier toute l'étendue de sa perte.

— Et pourquoi m'y suis-je exposée? se disait la pauvre Hélène en pleurant — pour rien.

Le pire de tout, c'est qu'elle ne savait encore à quel parti se résoudre, et qu'elle ne pouvait consulter les amis auxquels elle avait coutume de demander des conseils. Deux idées d'honneur, deux idées tout-à-fait incompatibles, luttaient dans son esprit. Elle pensait d'un côté qu'elle ne devait pas trahir sa compagne, et de l'autre, qu'elle ne devait pas tromper sa mère. Elle avait bien fermement résolu de ne jamais ouvrir le livre qu'elle avait dans sa poche, mais encore elle ne savait pas combien d ^

temps elle serait obligée de le garder. Lacly Augusta l'avait priée de le lui renvoyer; mais elle ne savait comment y parvenir, sans avoir recours à l'assistance secrète des domestiques, sorte de bassesse à laquelle jamais elle n'était descendue. Elle se voyait au milieu d'un dédale inextricable de difficultés. Elle ne sut que faire , et s'appuyant la tête sur son bras, elle pleura amèrement.

Sa mère entrait au moment même dans sa chambre. — Hélène , ma chérie, lui dit-elle sans paraître remarquer ses larmes, tiens, voici un éventail que le domestique vient d'apporter de la voiture. Je croyais qu'il y était reslé toute la nuit par accident ou par hasard, mais cet homme m'a dit que mademoiselle Panache l'avait mis elle-même en sa présence dans la poche du carrosse, et que c'était un présent de lady Augusta à miss Hélène Temple.

C'était un magnifique éventail français.

— Oh ! s'écria vivement Hélène, je ne puis le prendre I Je ne peux recevoir aucun présent de lady Augusta. — Je voudrais....

— Tu voudrais peut-être n'avoir pas commencé l'échange des présens , interrompit mistriss Temple en souriant; mais puisque tu l'as fait, il ne serait pas noble , il ne serait pas convenable de refuser l'éventail.

— Mais je dois, je veux le refuser! dit Hélène. O maman! vous ne savez pas combien je suis malheureuse I

Elle s'arrêta un instant.

— Ne vous êtes-vous pas aperçue de quelque chose, maman, coniinua-t-elle, lorsque vous êtes venue hier dans la chambre de lady Augusta ?

— Oui, dit mistriss Temple; j'ai remarqué ton trouble, mais je n'ai pas voulu t'en demander la cause; j'ai pensé que, si tu voulais que j'en fusse instruite, tu ne manquerais pas de m'en parler la première. Tu es assez grande maintenant, Hélène, pour que je te traite avec confiance.

MADEMOISELLE PAJVACHE. 209

— Non, dit Hélène, en tondant en larmes, en vérité,

non! J'ai mais le pire de tout , c'est que je ne sais^si je

dois vous en parler ou non. Je ne puis trahir une autre personne , n'est-ce pas ?

— Certainement non ; et quant à moi, le désir que tu me témoignes en ce moment d'être sincère me suffit ; tu es parfaitement libre; et si je puis l'aider de mes conseils, je le ferai bien volontiers. Mais je ne veux point farracher ton secret : fais ce que tu croiras juste et honorable.

— Mais j'ai commis une action honteuse, dit Hélène. Je puis au moins vous dire ce qui me concerne. Je crains que vous ne m'accusiez d'avoir manqué à ma promesse , ditelle, en tirant le livre de sa poche. — J'ai apporté ce livre dans ma chambre.

Hélène se lut , et sembla attendre les reproches de sa mère. Mais sa mère gardait le silence, et sa physionomie exprimait plutôt la surprise et le chagrin que le ressentiment.

— Est-ce là tout ce que tu voulais me dire ?

— C'est tout ce que je puis dire, répliqua Hélène. Si vous saviez toute l'histoire, peut-être me trouveriezvous moins à blâmer; mais je ne puis vous la dire, et j'espère que vous ne m'en demanderez pas davantage, maman.

— Non, ditmistriss Temple, je puis t'assurcr que ce n'est point mon intention.

— A présent, maman, voulez- vous metire mon esprit tout-ù-fait à l'aise ? Dites-moi ce que je dois faire de ce livre.

— C'est ce que je ne puis faire : je ne peux pas te conseiller dans un cas dont j'ignore les circonstances. Je te plains, Hélène, mais je ne puis t'aider : il faut décider toimême.

Après quelques instans de délibération , Hélène résolut

d'écrire un billet à Augusta, et demanda à sa mère de le lui fai^e parvenir.

Mistriss Temple expédia le billet, sans regarder l'a^ ■ dresse.

— Oh! maman, que vous êtes bonne I dit Hélène. Maintenant, quelle doit être ma punition?

— Elle sera sévère, je le crains ; mais il n'est pas en mon pouvoir de l'adoucir : ma confiance en toi ne dépend pas de moi-même; c'est toujours de toi qu'elle dépend.

— Oh! mon Dieu! ai-je donc perdu votre confiance?

— Tu ne l'as point entièrement perdue, mais elle est diminuée. Je ne puis en vérité avoir en toi la confiance que j'avais hier matin; je ne puis faire le même fond qu'auparavant sur une personne qui m'a trompée. Est-ce possible, réponds?

— Ah! c'est bien vrai, dit Hélène avec un profond soupir. Oh! se dit-elle à elle-même, si lady Augusta savait toute la peine qu'elle me coûte! Mais je suis bien sûre au moins qu'elle racontera elle-même à sa mère tout ce qui est arrivé , lorsqu'elle aura lu mon billet.

Le billet d'Hélène était écrit avec beaucoup d'éloquence, mais encore plus de simplicité. Quant à l'effet qu'elle en attendait d'Augusta , ses calculs étaient bien mal fondés. Elle ne reçut pas d'autre réponse que quelques lignes insignifiantes contenant « les complimens de lady Augusta, qui se trouvait heureuse d'apprendre que miss Hélène T. était mieux, etc. » Et, chose étonnante! lorsque Içs deux jeunes filles se trouvèrent ensemble trois semaines après au bal delà ville voisine , lady Augusta ne jugea pas à propos de paraître remarquer ia présence d'Hélène et de sa sœur. Elle les parcourut du regard , comme si elle ne les eût jamais vues auparavant, et ce regard hautain et même insolent anéantit à jamais toutes les expressions d'amitié qu'elle avait naguère prodiguées à sa chère et trop crédule

MADEMOISELLE PAKACHE. 211

Hélène. Nous devons Paire observer qu'elle était alors en compagnie de quelques jeunes personnes d'un rang plus élevé, qu'elle trouvait plus à la mode, et conséquemment plus aimables qu'Hélène Temple.

Mistriss Temple ne regretta nullement la fin de cette intimité entre lady Augusta et sa fille.

— Je suis bien sûre qu'à l'avenir, dit Hélène, j'aurai soin de ne pas m'éprendre d'une belle passion pour une étrangère, uniquement parce qu'elle a une ceinture bleue.

— INIais, en bonne justice , dit Emma, je pense, d'après ce que j'ai vu, que mademoiselle Panache est plus à blâmer que lady Augusta elle-même, pour la plupart des défauts de son élève.

— Pour tous, j'en répondrais, s'écria Hélène. Je ne voudrais pas avoir une gouvernante française pour tout au monde. Lady Sheffîeld a bien raison de dire que c'est une triste et sotie engeance.

— Cette expression est trop générale, ma chère Hélène, dit mistriss Temple, et il n'est ni raisonnable, ni juste, de juger toute une classe de personnes par un seul individu , qu'il soit bon ou mauvais. — Toutes les gouvernantes françaises ne sont point, heureusement, des demoiselles Panache.

Hélène corrigea son expression, et reprit : — Eh bieni j'ai voulu dire que je ne voudrais pas pour tout au monde avoir une gouvernante française comme mademoiselle Panache.

212 COTTES PES FAMVTT.Eg.

Î.ES ORPHEI.INS.

Non loin des ruines du château deRossmore , en Irlande, vivaient une pauvre veuve et ses quatre enfans, dans une tlroite et modeste chaumière. Tant qu'il kii avait été possible de travailler, elle avait été active et laborieuse, et elle passait pour la meilleure fileuse de la paroisse ; mais un travail excessif épuisa ses forces : elle toaiba malade , de sorte qu'elle ne put plus s'asseoir à son rouet comme de coutume, et qu'elle se vit obliijée de le céder à sa fille aînée.

Mary avait alors environ douze ans. Un soir, elle filait assise à côté du lit de sa mère ; son petit frère et ses sœurs étaient accroupis autour du foyer et mangeaient les pommes de terre et le lait de leur souper.

— Dieu les bénisse , les pauvres créatures ! dit la veuve, qui, tristement étendue dans son lit, qu'elle savait bien être son lit de mort, réfléchissait à ce que deviendraient ses enfans après elle.

Mary arrêta son rouet : elle avait peur que le bruit n'eût éveillé sa mère et ne Tempèchàt de se rendormir.

— N'arrête point ton rouet pour moi, ma chère Mary, lui dit sa mère ; je n'étais pas endormie, et ce n'est point cela qui m'empêche de me rendormir. Mais ne te fatigue pas trop pourtant, ma chère fille.

— Oh! n'ayez pas peur, maman, répliqua Mary, je suis forte et j\ii du cœur.

— C'est ainsi que j'étais autrefois, dit la malade.

—El vous le redeviendrez bientôt, je l'espère, lorsque le beau temps reviendra.

— Le beau temps ne reviendra plus pour moi, dit sa 4Tfière; c'est folie , ma bonne Mary, que de l'espérer. Mais ce que j'espère au moins, c'est que vous trouverez quelque ami, quelque soutien, pauvres orphelins que vous allez être tous bientôt. Une pensée me console aussi et m'allège le cœur, même dans l'état où je suis : c'est que je ne laisse pas une ame au monde qui ait ù se plaindre de moi. Quoique pauvre, j'ai vécu honncfp; je t'ai élevée de manière à ce que tu le fusses aussi, Mary, et je suis sûre que ton frère et tes sœurs se conduiront comme toi; car tu seras bonne pour eux — aussi bonne que tu le pourras.

Les enfans, qui venaient d'achever leur repas, se rassemblèrent alors autour du lit , pour entendre ce que disait leur mère. Elle était fatiguée de parler, car elle était bien faible; mais elle prit leurs petites mains, qu'ils avaient posées sur son lit, et les réunissant dans les siennes : — Dieu vous bénisse, mes chers enfans! leur dit-elle d'une voix éteinte. Dieu vous bénisse! — Aimez-vous et aidezvous l'un l'autre autant que vous le pourrez. — Bonne nuiti — Adieu!

Mary emmena coucher les enfans, car elle vit que sa mère était trop malade pour parler encore; mais Mary ne savait point que sa mère fût aussi mal qu'elle l'était réellement. Sa mère ne tint plus de discours suivi ; elle parla d'une manière confuse de quelques dettes, et surtout de ce qu'elle devait à la maîtresse d'école de Mary pour ses leçons de lecture : elle chargea sa fille d'aller payer cette dette, parce qu'il lui était impossible d'y aller elle-même. A la fin de la semaine, la pauvre mère était morte et en-

terrée, et les orphelins restaient seuls dans la chaumière désolée.

Les deux plus jeunes filles, Peggy et Nancy, avaient Tune six, et l'autre sept ans. Edmond n'en avait pas neuf encore, mais c'était un petit garçon fort, courageux et bien disposé à travailler. Il avait coutume d'aller chercher de la tourbe dans les marais voisins, de conduire les chevaux des fermiers qui le connaissaient, et de faire les commissions des familles riches, qui lui donnaient six pences ou un scheling, suivant la distance à parcourir; de sorte qu'Edmond, avec l'un ou l'autre de ses divers emplois, était assez capable de gagner son pain, comme il le disait luimême. Il disait aussi à Mary de prendre courage , parce qu'en grandissant il deviendrait de plus en plus capable de gagner davantage, et qu'il n'oublierait jamais les dernières paroles de sa mère, lorsqu'elle leur avait donné sa bénédiction en serrant leurs mains dans le-s siennes.

Quant à Peggy et à Nancy, ce qu'elles pouvaient faire était bien peu de chose ; mais c'étaient de bonnes petites filles, et Mary, lorsqu'elle songeait combien ses sœurs avaient besoin d'elle, était résolue à faire les plus grands efforts pour les soutenir. Son premier soin fut de payer ces dettes , dont sa mère lui avait parlé à son lit de mort, et pour l'acquittement desquelles elle avait laissé des pièces de monnaie soigneusement enveloppées dans des papiers séparées. Lorsque ces devoirs furent remplis, il ne restait plus assez d'argent à Mary pour payer à la fois le loj^r de la chaumière et l'année entière due à la maîtresse d école pour elle et ses sœurs.

Mary avait l'espoir que le loyer de la chaumière ne serait pas exigé tout de suite; mais elle se trompait en ce point. M. ïlarvey, le propriétaire, sur le domaine duquel leur chaumière était bâtie, était en Angleterre, et, durant son absence , ses affaires étaient dirigées par un certain

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Hopkins, intendant avare et sans pitié. Cet homme vint trouver Mary, une semaine aprî^s la mort de sa mère ; il lui signifia qu'il fallait lui apporter le lendemain le loyer échu, et qu'on eût à déménager de la chaumière, parce qu'un nouveau locataire allait s'y installer tout de suite, qu'elle était trop jeune pour avoir une maison à elle, et que la meilleure chose qu'elle eût à faire était d'implorer la charité de quelque voisin qui les prendrait chez lui elle et ses sœurs.

L'intendant termina en faisant entendre qu'il n'en aurait pas usé auî^si durement avec elle, si elle ne se fût pas attiré la disgrâce de miss Alice, sa propre fille. Mary, il est vrai, avait refusé de donner à miss Alice une chèvre qui faisait envie à la fille de l'intendant ; mais c'était la seule offense dont elle se fût rendue coupable envers cette irritable demoiselle; et au moment où elle lui avait refusé sa demande, sa mère avait besoin de lait de chèvre, la seule nourriture que la malade aimât et pût supporter.

Dès le lendemain Mary courut payer son loyer à l'intendant, qu'elle supplia de lui accorder la jouissance de sa chaumière durant une année de plus; mais cet homme dur la refusa. On était alors au 25 septembre , et comme le nouveau locataire devait prendre possession des lieux, il fallait déguerpir à l'instant, disait-il. Mary ne pouvait supporter l'idée d'implorer la charité des voisins pour elle et ses frère et sœurs, car les voisins étaient tous pauvres comme elle-même. Elle imagina alors qu'elle pourrait trouver quelque abri dans les ruines du vieux chàleau de Rossmore, où, dans de meilleurs temps, elle et son frère avaient bien souvent joué à cache-cache. La cuisine du château et deux autres chambres contiguës étaient encore assez bien abritées, et l'addition d'un peu de chaume au toit pourrait en rendre Thabitalion tolérable durant l'hiver. L'intendant ne s'opposa point à ce qu'elle s'y établit avec

ses sœurs et son frère, à coudiLion qu'elle lui paierait une demi-guinée comptant et une demi-guinée en outre par année.

Les orphelins allèrent donc s'établir dans leur nouveau logement, emportant avec eux deux bois de lit, un escabeau , trois chaises, une table , une espèce d'armoire , qui contenait le peu de hardes qu'ils avaient , et une huche dans laquelle ils avaient cent livres de farine. La huche leur fut portée par quelques voisins charitables, qui ajoutèrent à leurs modiques provisions quelques pommes de terre et de la tourbe pour passer l'hiver.

Ces enfans étaient bien vus de tout le monde, et ils excitaient la pitié générale , parce que leur mère avait été honnête et laborieuse durant toute sa vie. — En vérité, dit un des voisins, nous ne pouvons nous dispenser d'aider un peu ces pauvres orphelins qui paraissent si disposés à s'aider l'un l'autre. En conséquence, Tun se mit à couvrir de chaume la chambre où ils devaient coucher ; un autre prit leur vache pour la faire paître en liberté sur son petit coin de terre, à condition quii aurait la moitié de son lait. Un troisième enfin et tous les autres leur dirent qu'ils seraient les bien-venus à partager leurs pommes de terre et leur lait, si jamais les provisions venaient à leur manquer toutà-fait.

La demi-guinée que l'intendant Hopkins avait exigée de Mary pour la laisser s'établir dans le château était une partie de ce qui était dû à la maîtresse d'école, dont la créance s'élevait encore à une guinée en sus. Mary se rendit chez elle avec sa chèvre qu'elle lui offrit en paiement de sa dette, attendu qu'il ne lui restait plus d'argent; mais la maîtresse d'école ne voulut point recevoir la chèvre. Elle dit qu'elle pouvait bien attendre son argent, jusqu'à ce que ^L^ry eût le moyen de la payer; qu'elle la connaissait pour une honnête et laborieuse petite fille, et qu'elle aurait

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onfîance en elle pour une somme plus forte encore au beoin. Mary la remercia de tout son cœur, et fut bien con- 3nte de ramener encore sa chèvre qu'elle aimait beauoup.

Après s'être installés dans leur nouvelle demeure, les rphelins se mirent tous ré{julièrement à l'ouvrage. Mary lait neuf quenouillées par jour, et faisait en outre toute la esogne du petit ménage; lidmond, de son côté, gagnait peu près quatre pences par jour à ses divers emplois; enin Peggy et sa sœur gagnaient chacune deux pences par Dur, à la manufacture de papier voisine, où elles étaient mployées à trier les chiffons et à les couper en petits moreaux.

Un soir, après avoir fini leur tùche, Nancy alla demanler au maître de la manufacture deux grandes feuilles de lapier blanc : elle offrit un penny en échange; mais le fiaître, qui était content d'elles , ne voulut rien recevoir et ni donna le papier qu'elle demandait, lorsqu'il sut qu'elle n voulait faire des guirlandes pour orner le tombeau de a mère. Nancy et Peggy découpèrent les feuilles de papier n bandes étroites et en tressèrent des guirlandes avec dos leurs, et lorsqu'elles furent terminées, Mary partit avec lies et avec Edmond pour le cimetière de la paroisse. Il y vait juste un mois que leur mère était morte.

Pendant que les petits orphelins étaient occupés h ce lieux devoir, il arriva que deux jeunes demoiselles, en reenant de leur promenade du soir, s'arrêtèrent devant la lorte du cimetière , pour admirer les rayons du soleil coiihant qui doraient les vitraux de la petite église gothique. Ln s'arrêtant, les étrangères entendirent non loin d'elles me voix qui disait en pleurant : — O ma mère, ma mère! tes vous donc partie pour toujours? Elles ne pouvaient iistinguer personne, de sorte qu'elles firent tout douce- Qent le tour de l'église, et bientôt elles aperçurent Mary à

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genoux devant une tombe sur laquelle Edmond et se sœurs suspendaient de modestes guirlandes de fleurs e de papier.

Les enfans se relevèrent brusquement en voyant le étrangères s'approcher d'eux: mais Mary ne sut point c qui se passait, car elle avait la figure cachée dans ses mains

Isabelle et Caroline (ainsi se nommaient les deux jeune promeneuses) ne voulurent point troubler ces pauvres en fans; mais elles s'arrêtèrent au village pour s'informe d'eux. Ce fut précisément à la maison de la maîtresse d'é cole qu'elles s'adressèrent : celle-ci leur donna de bon renseignemens sur les orphelins; elle fit surtout valoi l'honnêteté de Mary qui avait immédiatement payé toute ies dettes de sa mère jusqu'au dernier farthing, tant qu'ell avait eu de l'argent ; elle leur dit aussi comment Mar avait été chassée de sa chaumière, et comment elle li avait offert sa chèvre , à laquelle elle tenait pourtant beau coup, pour acquitter ses mois d'école; bref, cette bonn dame, qui connaissait Mary depuis plusieurs années parla si bien en sa faveur, que les jeunes demoiselles re solurent de visiter le vieux château de Rossmore dès 1 lendemain.

Lorsqu'Isabelle et sa sœur arrivèrent au château, elle trouvèrent la chambre dans laquelle demeurait la petit famille aussi bien rangée , aussi propre, que pouvait l'étr un séjour aussi dévasté par le temps. Edmond était dehors l'ouvrage chez un fermier: Mary filait , et ses deux petite sœurs étaient à mesurer des fraises sauvages, dont elk avaient cueilli un plein panier pour les vendre. Apre avoir dit à Maiy les bons renseignemens qu'on lui ava donnés à son sujet, Isabelle lui demanda ce qui lui faisa le plus besoin : Mary lui dit alors qu'elle avait filé toute s laine, et que c'était de la laine qu'elle désirait le plus avoi pour son rouet.

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