‹ Contes de Pantruche et d'ailleursChapitre 1 sur 13 · Contes de Pantruche et d'ailleurs · texte numérisé non relu

Contes de Pantruche et d'ailleurs

Quand James arriva dans nos murs, il possédait quinze louis en tout. 11 eût pu subsister deux mois et chercher une place en battant le pavé, qui ne se tient jamais pour battu.

Il préféra embrasser, dès Pabord, une carrière élégante et difficile, qui demande beaucoup d’ingéniosité et divers autres dons de nature, la carrière absorbante entre toutes, qui ne laisse ni loisirs, ni vacances. Il se consacra bravement à l’oisiveté.

, Il se procura un complet de voyage, une belle malle d’occasion, couverte d’étiquettes d’hôtels suisses ou méditerranéens, et vingt sous de vieux papiers, pour rendre cette malle pesante.

CONTES DE PANTRUGHE

Puis, il héla iiii fiacre h galerie, et se fit conduire, lui et son bagage, dans un hôtel fashionable, r Hôtel des Princes Noirs et des Tigres de Norvège,

Y ayant retenu un petit appartement bien exposé^, il allongea aux valets trente francs de pourboire, sur les cinquante qui lui restaient. Il résolut de prendre pension au restaurant Jimmy.

Il se commanda chez Duvahs, l’excellent tailleur canadien, une dizaine de vêtements, redingotes, jaquettes, smokings, pet-en-l’air, habit de soirée, culottes de cycle, culottes de cheval, tâta minutieusement les étoffes, et discuta la coupe avec un air hiératique.

Si le prince de Galles eût vu les cravates et les chemises que James se commanda chez Teminore, il eût, dans le désespoir de la défaite, abdiqué toute prétention à l’élégance, et se fût habillé, séance tenante, en ouvrier ferblantier. Feu Brummel, lui-même, en voyant les belles chaussures vernies de James, eût laissé échapper une éructation bruyante, si cette marque d’intempérance ou de dépit n’était interdite à ceux dont l’estomac a des raisons posthumes pour ne fonctionner plus.

ET D’AILLEURS

MI

Contre la somme de trois francs, im employé du télégraphe remit à James dix cartes ouvertes. James en écrivit la suscription d’une écriture chaque fois différente. Puis, il se les adressa à son hôtel, à des heures où il se doutait bien qu’il n’y était pas.

Jusqu’à sa rentrée, cés cartes traînent sur le bureau — à portée de l’œil indiscret de la patronne.

D’une écriture nette et posée :

Cher monsieur James,

Votre enchère n'est pas couverte. Le château et ses dépendances vous restent, ainsi que les cent soixante-dix bœufs.

ViNAiGRET, notaire.

Et ces quelques mots, en caractères hâtifs, mais princiers : Cher James,

On ne vous voit plus, Vme^ donc déjeuner:

Henri d’Orléans, duc d’Aumale.

D’une grande écriture longue :

Quel beau collier de perles, beau chou! Tu me gâtes l Viens ce soir. '

Frédégonde de BrunehauLt

Une après-midi, James passe chez son tailleur :

— Auriez-vous mille francs dans votre caisse? Je vous les rendrai à cinq heures et vous m’éviterez la peine d’aller jusqu’à la Banque.

CONTES DE PANTUUCHE

Voilà des choses qu'il ne faut jamais dire à des gastralgiques. Le visage de rexcellent Duval’s devient terreux comme un soulier de jardinier. Mais il réfléchit qu’il s’est enfoncé à fond en livrant une commande de trois mille francs de vêtements. Refuser de prêter cinquante louis, ce serait s’avouer à lui-même qu’il a fait une affaire hasardeuse. Et les mauvaises affaires sont très mauvaises pour l’estomac. 11 préfère allonger les mille francs sans ardeur.

James passe alors au bureau de son hôtel : a Avez-vous des lettres pour moi, madame Tibère? » Puis, négligent, tirant son portefeuille : (( Faites-moi donc chercher de la monnaie de mille francs, des billets et des louis. ))

Il entre une demi heure après, comme par hasard, chez son chemisier. Brillant morceau de critique sur les derniers cols livrés. Puis, désinvolte, tirant son portefeuille et des louis : (( Donnez-moi donc un billet de mille pour toute cette monnaie, qui m’embarrasse. )) Le chemisier dit, en riant bassement : (( Il y en a bien d’autres qui voudraient être embarrassés comme vous. »

James entre, l’instant après, chez Odessa. Elégie, reprise en

ET D’AILLEURS

chœur, sur ce thème : la fragilité des bottines vernies! Puis James, machinal, tirant son portefeuille : (( Auriez-vous deux billets de cinq cents pour un de mille? »

Au restaurant, maintenant. Il y pénètre d'un air distrait. La dame de la caisse, sur sa demande, lui remet dix billets de cent francs pour ses deux billets de cinq cents.

A cinq heures moins le quart, il rapporte les cinquante louis au tailleur, qui en agonise de joie et s'excuse d'une voix défaillante :

— Pourquoi vous être pressé? Vous m'auriez remis la somme un de ces jours. Enfin!

James, satisfait d'avoir consolidé son crédit, s'offre en supplément, à son dîner, une bouteille de champagne que la dame de la caisse inscrira joyeusement à son compte.

Le Collectionneur

Un matin cTavril, mon ami Lartiilenr adopta .nn enfant de quelques mois. 11 se trouvait dans les conditions légales, n'ayant pas d'enfant vivant.

Puis, il se dit : a Maintenant que j'ai un enfant adoptif, ne serait-il pas bon que j'eusse également un enfant naturel? » Il en toucha deux mots à une modeste ouvrière, sa voisine de palier. Elle lui donna, le terme accompli, un enfant naturel, qu'il alla reconnaître à la mairie.

Après le baptême, il rentre chez lui tout soucieux : (( J'ai bien, pensait-il, un enfant adoptif et un enfant naturel, mais je n'ai pas d’enfant adultérin.

(( Au fait, acheva-t-il, mon notaire n’est-il pas marié? Si je me faisais présenter à sa femme? »

Ce qui fut dit fut fait. 11 fut bientôt en bons termes avec la notairesse.

Un soir, comme il dînait chez ses parents, il eut, après le potage, un sursaut. « Sapristi! se dit-il en lui-même, je n'ai pas d'enfant incestueux! )) Justement, il lui restait encore une sœur non mariée, et il put se procurer à peu de frais un enfant parfaitement incestueux, qui n'était pas adultérin.

Cependant, les puritains commençaient à le regarder d’un mauvais œil.

Alors il se dit : (( Faisons taire les langues et prenons femme. »

Mais il s’agissait de s’assurer tout d’abord un enfant légitimé. Il entreprit donc la séduction d’une jeune fille très bien, et ne l’épousa qu’après qu’elle lui eut donné un petit garçon qui fut aux termes de la loi, un enfant légitimé. Puis il la rendit mère une seconde fois, pour avoir un enfant purement légitime.

Il vivait en paix, avec sa compagne, dans une petite maison de Neuilly. Autour de lui jouaient l’enfant adoptif, l’enfant naturel, le légitimé, le légitime, voire l’adultérin, que lui envoyait souvent la notairesse, et aussi Gaspard, l’enfant incestueux, qui l’appelait papa le lundi, le mercredi, le samedi, et mon oncle les autres jours de la semaine.

Lartilleur n’était pas complètement heureux, car souvent la santé de ses enfants le mettait dans des transes douloureuses. Il craignait qu’un malheur n’arrivât à l’enfant naturel et ne dépareillât ainsi sa collection.

Vivant en état de mariage, il ne pouvait donner le jour qu’à des enfants légitimes ou adultérins, et, pour remplacer, à l’occasion son bâtard, il eût été contraint de se séparer de sa femme (par les moyens toujours pénibles du divorce ou du meurtre).

Quant à la mort de l’enfant adoptif, c’était un cauchemar pour lui que d’y songer. Pour se trouver à nouveau dans les

CONTES DE PANTRUGHE

conditions légales, et adopter un autre enfant, il lui eût fallu primitivement supprimer tous les siens, et recommencer sa collection.

Cependant, le ciel le bénit. La santé de ses enfants demeura florissante, et il vivait en paix, tel un patriarche, au milieu de cette famille de bric-à-brac.

On le rencontrait assez souvent dans le monde, dans les salons académiques et les diverses ambassades, où il aimait à vanter sa petite famille.

Un soir, au fumoir. Le Blafard ricana.

— Pas très complète, tu sais, ta fameuse collection? Il y manque un numéro important.

— Je voudrais savoir lequel, riposta Lartilleur d’un ton très assuré.

— Il y manque, continua Tautre, un enfant posthume.

Lartilleur blêmit à cette parole.

— Et prends garde, acheva froidement Le Blafard ; à supposer que tu meures subitement, sans que ta femme soit grosse, il est à présumer que l’enfant posthume manquera toujours à la série. D’autre part, si tu la fécondes et si tu oublies de mourir, tu seras père de deux enfants légitimes. Un numéro double : triste gaffe pour un collectionneur !

Lartilleur se leva d’un trait. Il passa dans un salon voisin, où sa femme jacassait paisiblement avec des dames du haut monde, et, d’un ton impératif :

— Adèle, rentrons chez nous. Illico !

Quelques temps après, nous apprîmes que Lartilleur s’était mortellement blessé en jouant avec une arme à feu, dont il avait

ET D’AILLEURS

imprudemment pressé la gâchette au moment même où le canon se trouvait entre ses dents. Il laissait plusieurs enfants de différents lits et Tespoir dùm enfant posthume.

La succession, avec des héritiers si divers, ne manqua pas de s'égarer dans la forêt des articles du Code et fit la rencontre du Fisc, qui Favala tout entière, gloutonnement.

La famille de Lartilleur se trouvait sans ressources. Mais il avait prévu ces difficultés et léguait sa collection aux Enfants assistés du département de la Seine.

Qu’est-ce qu’ils peuvent

bien nous dire ?

Telle était la question que se posaient les savants, réunis au congrès de Pampelune pour chercher les moyens de communication possibles entre la planète Terre et la planète Mars. L'accord s'était fait sur ce point, que les signes lumineux observés

à la surface de^jMars étaient bien. des signaux à notre adresse, dont il s'agissait de trouver le sens. Et ce n'était pas douteux : pourquoi voulez-vous qu'une planète perde son temps à s'éclairer ainsi a giorno, si ce n'est pour converser avec d'autres planètes ? -

Le docteur Isidorus présenta une motion, qui fut adoptée à r unanimité.

(( Admettons, disait ce savant docteur, que les Martiens sont beaucoup plus avancés que nous dans la voie du progrès et qu'ils se sont rendu compte, par des moyens perfectionnés de téléphonie et de téléphotie, de tout ce qui se passe à bord de notre planète. Risquons donc le coup et écrivons-leur én français. Ça ne nous coûtera jamais que vingt-deux milliards !

Pour écrire à des gens qui habitaient si loin, il fallait se procurer une feuille de papier énorme et surtout un endroit très plat pour l’étaler. On choisit l’endroit classique pour une expérience de ce genre, les déserts de l’Afrique centrale ; on supprima des oasis, on rasa des villages de nègres, pour empêcher que l’immense feuille fît des plis. Par la même occasion, on civilisa dès quantités de noirs, et l’on convertit au végétarisme tous les cannibales del’Ouandsi, de l’Ouandgéet de l’Ouandga, si friands jusque-là de chair humaine qu’ils nourrissaient de leurs propres oreilles leurs ventres affamés.

On réquisitionna tous les produits des fabriques d’encre, si bien qu’en Europe l’encre maiKpia. Séverine dut écrire sur l’écorce des arbres ses éloquents appels à la charité publique, durant que des tambours de ville, pareils aux anciens rapsodes, déclamaient dans les carrefours de Limoges, des Andelys ou de Loudéac les alexandrins de M. François Coppée.

Quand on eut rendu, par des procédés chimiques, l’encre parfaitement lumineuse, d’immenses rouleaux, traînés par des bœufs, l’étalèrent pour former les lettres sur la feuille de papier. Ce travail dura près de quatre mois. Comme les signaux de Mars continuaient de plus belle, on avait décidé d’envoyer d’abord cette brève interrogation :

— Plaît-ü ?

Chacune de ces lettres mesurait cent lieues de hauteur. Et

Ton prit soin de mettre sur les i des points d’un diamètre tel, (pi’une armée tout entière y pouvait évoluer.

L’inscription terminée, on attendit au grand observatoire du (iabon la réponse de la planète Mars. On n’attendit pas longtemps. Vingt quatre heures après, courrier par courrier, la réponse de Mars arriva par lettres lumineuses isolées, qui apparaissaient l’une après l’autre, de quart d’heure en quart d’heure. L’observatoire les télégraphiait aux Terriens surexcités.

Or, la réponse à la question : Plaît il? disait simplement :

— Rien.

On étala dans l’Afrique centrale une nouvelle feuille de papier, sur laquelle on écrivit ces mots (le travail dura sept mois) :

Alors ^ pourquoi nous faites-vous des signes?

Mars répondit :

Ce n'est pas à vous que nous parlons. C'est à des gens de la planète Saturne.

Gangrène des paletots

et Névrose des bottines.

Une récente chronique scientifique du Temps signalait, dans un journal industriel, (( une étude pleine d'aperçus nouveaux sur une maladie connue et inexpliquée des chaudières à vapeur : on la nomme la corrosion par pustules )).

(( C'est là, ajoute notre confrère, une vraie maladie, analogue à la variole des humains!.. Vos bouillottes se garnissent d'am-

CONTES DE PANTRUGHE

poules OU de pustules... Les ampoules crèvent, grêlant la tôle... 11 arrive souvent qu’une chaudière au repos contracte de sa voisine une maladie pustuleuse. ))

Courteline nous a dit jadis l’histoire réjouissante d’un aliéné qui (( fait des hlagues » h des objets domestiques. Ne raillons plus, désormais, puisque ces compagnons inanimés de notre existence ont, eux aussi, leurs souffrances et leurs deuils.

Le savant Gugli Meyer, au cours de sa vie d’étudiant, a recueilli d’intéressantes observations sur la maladie poisseuse des tables de café, cette affection terrible qui se communique aux paletots par les coudes.

Il résulte de nombreuses expériences faites par le docteur Saint-Grasy sur les prisonniers du Dépôt, que le séjpur des fortifications, arches des ponts et bancs de gare, est moins

ET D’AILLEURS

favorable aux vestons et aux redingotes que la fréquentation exclusive des salons d'ambassades.

On sait, d'autre part, que les longues veilles et les orgies ne conviennent pas toujours au tempérament un peu fragile des devants de chemise. A la suite de repas prolongés, ils contractent diverses maladies cutanées (plaques vineuses, etc.). Les chapeaux hauts de forme, eux aussi, s'accommodent assez mal des expéditions nocturnes dans les brasseries et lieux de plaisir.

Certaines personnes ont l'habitude de mettre leurs semelles de bottines en contact avec le trottoir. Il en résulte à la longue un danger réel. En effet, plusieurs de nos correspondants ont remarqué qu'il se produisait un amincissement progressif de la semelle, susceptible de .dégénérer en une ulcération très grave.

On a constaté, dans un autre ordre d'idées, que les pardessus d'hiver finissaient par devenir très impressionnables, malgré leur rude aspect. J'en ai connu un qui s'est mis à dépérir tout à fait, faute d'avoir pu se consoler de la perte successive de tous ses boutons, dont chacun laissait en s'en allant un grand vide...

J'ai observé, pour mon compte, un phénomène étrange, qui relève plutôt de l'étude des maladies mentales : c'est l'effet du beau temps sur l'état cérébral des parapluies. J'ai essayé, à diverses reprises, d'acclimater chez moi un parapluie. Dans les premiers temps il revenait régulièrement au logis, avec la docilité exemplaire d'un caleçon ou d'un gilet de (lanelle. Mais, si le temps se mettait au beau au cours de notre promenade, il se produisait, chez mon parapluie, une amnésie bizarre : il oubliait totalement le chemin de la maison.

Ne terminons pas cette courte étude sans signaler le pouvoir d'hypnotisme que peuvent acquérir certains individus sur les objets domestiques. Une dame, qui demeurait sur mon palier, charmait absolument les ombrelles, les mouchoirs de batiste et

les presse-papiers, qui quittaient un à un les grands magasins pour la suivre jusque chez elle. Ce cas intéressant lui valut la visite de c[uelques curieux, et même de notre commissaire de police, lequel s’intéressait beaucoup à ces questions spéciales.

Apparitions

Quelques mois après la mort de ma tante Coromandel, je fus pris d’un grand désir de revoir la chère dame. On me donna l’adresse d’un médium de Vaugirard, la veuve Amédée.

C’était une personne de forte taille, remarquable par un énorme nez crochu.

On me fit écrire sur un registre mes nom et prénoms et ceux de mes père et mère. Puis on me conduisit dans une assez grande pièce tendue de noir, où la veuve Amédée me demanda quelques renseignements sur ma pauvre tante Coromandel.

Ne se coiffait-elle pas de bandeaux noirs? Je répondis que je l’avais toujours connue avec des cheveux blancs.

CONTES DE PANTRüGHE

Ces renseignements obtenus, la veuve Amédée, que les esprits travaillaient, parut soudain défaillir et promena autour d'elle des yeux égarés. Elle eut encore assez de force pour me prier de m’asseoir auprès d’une petite table.

La lumière s’éteignit et des mains me garrottèrent dans l’ombre. Deux ou trois minutes s’écoulèrent.

Puis, j’entendis de faibles gémissements. Une blanche clarté prit une forme dans un angle de la pièce. Et je distinguai bientôt, à quelques pas de moi, une dame bien bâtie, pourvue

d’un grand nez et coiffée de cheveux blancs crespelés. Cette dame me dit d’une voix chantante : Bonjour, cher enfant !

Je pensai alors que cette personne de forte structure pouvait bien être la tante Coromandel, que son séjour dans l’autre monde avait changée considérablement, modifiant par des influences funèbres jusqu’à la forme de son nez, qui, d’humblement camard, était devenu impérieux et crochu.

Nous entamâmes, le fantôme et moi, une conversation assez banale. Je demandai à la tante Coromandel si elle se plaisait dans l’autre monde. Elle me confessa qu’elle y était mystérieusement tracassée par des embarras d’argent. Elle me demanda donc de lui prêter cent vingt-cinq francs, que je dus déposer à

ET D’AILLEURS

côté de moi sur une petite table, en me servant de mon bras droit qu’en me garrottant, on avait précisément laissé libre.

L’ombre prononça alors des paroles vagues et sembla s’enfoncer dans le mur. Quand la lumière se fît dans la chambre, tout vestige avait disparu de la tante Coromandel et des cent vingt-cinq francs. *

Quelques instants après, M°i®Amédée rentra dans la chambre et m’avoua qu’elle se sentait travaillée par de nouveaux esprits. Tout retomba dans l’obscurité, et j’aperçus bientôt un vieillard au nez crochu, lequel se fit connaître comme feu mon grand-père. Lui aussi, malheureusement, avait des embarras d’argent, et me pria de lui laisser cent vingt-cinq francs sur la petite table. Il me demanda, en bloc, des nouvelles de la famille, d’une voix chantante, et disparut dans le mur.

Lorsque revint M‘"®iVmédée, je la remerciai, secouai vigoureusement mes ficelles, et m’apprêtai à prendre congé. Mais le médium encore une fois parut en proie à un trouble étrange.

— Ah! ah! dit-elle, j’entends votre grand’mère qui s’approche à pas rapides.

— Eh bien! me hâtai-je de répondre, vous lui présenterez mes excuses. J’avais, certes, le plus vif désir de la voir, mais il est quatre heures moins le quart, et un rendez-vous très urgent m’appelle loin d’ici à quatre heures.

Stratégie Chinoise

Le gouvernement chinois, ayant reçu d'une fabrique d'armes européennes trois cent mille fusils nouveau modèle, les fit orner chacun de trois clochettes. Et c'est ainsi qu'un matin du der-

nier septembre, neuf cent mille clochettes tintèrent et retintèrent dans la vaste plaine de Lao-Tsin.

Le généralissime Hang-Hang, suivi de sa brillante escorte.

s’avança sur une colline fleurie et s’apprêta à donner le signal du combat.

Parmi les reporters mêlés à l’escorte se trouvait mon ami Saladier, rédacteur militaire au journal VEleveur d'abeilles. Il suivait d’autant plus curieusement les opérations, qu’il n’entendait rien à la stratégie chinoise.

Le général Hang-Hang leva bien haut son sabre- bicuspide, et s’écria :

— You-Tchi!

Ce qui voulait dire :

(( Sur le dix-huitième escadron du vingt-deuxième régiment, formez la masse! ))

Le commandement : (( You-Tchi » ! fut répété par le général

Ti-Tzing, puis par le général Tao-Pé, puis h l’infini par d’autres chefs de corps. Les troupes se mirent en mouvement, et les neuf cent mille clochettes tintèrent à nouveau dans la plaine. Hang-Hang s’écria ensuite de sa voix forte :

— Nao-Tchin!

Ce qui voulait dire :

(( Sur la droite de la cavalerie formez-vous en bataille ! »

Les généraux répétèrent : (( Nao-Tchin ! » et toute l’armée vint

se ranger en bataille le long de la rivière Hu-Hu-Han, vis-à-vis de Tarmée japonaise.

A ce moment, mon ami Saladier se trouvait près du généra lissime. Un grain de poussière entra dans la narine droite dudit Saladier et le fit éternuer d’une façon formidable (Atchim !)

Alors les généraux Ti-Tzing et Tao-Pé s’écrièrent :

— Ha-Tchim!

Tous les chefs de corps répétèrent Ha-Tchim ! et, avant que Hang-Hang pût émettre un commandement contradictoire l’armée opéra un mouvement tournant qui l’amena sous le feu direct de l’artillerie japonaise. En moins d’une minute, trentecinq mille Chinois jonchèrent le champ de bataille.

Le reste de l’armée battit en retraite. Seuls les trente-cinq mille cadavres restèrent dans la plaine. Ils avaient tous de belles nattes de cheveux, pour que l’ange chinois de la mort pût les emporter commodément dans l’autre monde.

Mais l’ange chinois de la mort eut le tort de ne pas se presser, et fut devancé par Harvey, Jim and C°, marchands de cheveux à Shanghaï, qui arrivèrent avec une bonne équipe et quelques tombereaux, et coupèrent tranquillement les trente-cinq mille nattes.

Une Semaine bien remplie

C'est lundi dernier que nous avons conduit au Père-Lachaise mon oncle Mathias, un homme qui se croyait déjà du meilleur

monde, et qui est parti pourtant pour un monde meilleur. Nous lui avions prédit que son habitude de boire de beau de Seine lui jouerait une vilaine farce.

La veuve Til)ère, enterrée mardi dernier, ne buvait, elle, que de beau de la Vanne. Pouvait-elle prévoir que la Vanne, jadis si dédaignée des microbes, deviendrait bientôt aussi fréquentée que la Seine elle-même.

Mercredi, ce fut le tour de M® Groneau, mon notaire, qui, sur le conseil de son médecin, avait fait bacquisition d’un filtre. Mais, aux dernières nouvelles hygiénistes, rien n’est si dangereux que les bougies des filtres. Les rendez-vous des microbes de bonne compagnie se donnent tous en ce poreux séjour.

CONTES DE PANTRUCllE

C'est à Montparnasse qu'on a enterré jeudi mon vieil ami Mexi({ue. Quelle fatalité de boire de l'eau minérale à ses repas! On n'ignore pas que des eolonies microbiennes (très élégantes)

s'introduisent dans les eaux minérales, pendant la décantation et la gazéification rendus de V Académie de médecine,

séance du 28 mars 'i89i).

Le baron Barron s'était mis résolument au régime de l'eau

bouillie. Aussi, ça n'a pas traîné. L'eau bouillie est des plus indigestes. Au bout de trois semaines, l'estomac du baron se ballonna, son intestin grêle s'enfla et se travailla, pour égaler le gros intestin en grosseur. Ils’cnflatantque le baron en mourut. Vendredi, un petit groupe d'amis l’accompagnait au four crématoire.

Avec Godeau, j'étais plus tranquille. Une buvait que du vin.

ET D’AILLEURS

Et pourtant, samedi, nous avons conduit Godeau au Papa-Lachaise! Il ignorait, cet homme confiant, qu'il avait pour vigneron un capricieux dilettante, baptisant son vin tour à tour avec de l'eau de puits, de l'eau de rivière, de l'eau filtrée, de la vieille eau minérale, et même avec de l'eau de vaisselle, en manière d'eau bouillie.

La Politesse et l’Amitié

Georges d’Oreste et Maxime Pylade ont été présentés Pun à Pautre, un de ces derniers étés, à la terrasse du café Canadien. Georges d'Oreste et Maxime Pylade sont deux jeunes hommes bien élevés, de riche famille. La présentation faite, chacun d’eux.

devant son porto blanc, se tint un peu gourmé, pas du tout entamé par la chaleur, les cheveux partagés en bandeaux, le cou très entouré de cravate.

Ils se découvrirent des amis et des goûts communs, et prirent rendez-vous timidement, pour une date prochaine. Ils s’en

imposaient mutuellement, et chacun tenait à se hausser dans Testime de Tautre.

Au moment de payer les consommations : — C’est à moi, s’écria l’un. — Pardon, c’est pour moi, riposta l’autre.

— Voyons, reprit d’Oreste, je n’admettrai pas ça.

— Je vous assure que vous me désobligerez, repartit Pylade.

— Prenez, garçon!

— Non, non! Tenez, garçon !

Patient, le garçon attendait la fin de cette lutte coutumière, augurant avec satisfaction que le vainqueur ne manquerait pas de saluer sa victoire par un pourboire suffisamment épateur.

Deux ans se sont écoulés. La pauvre bande des quatre figurants éhontés, le vieux poncif Hiver, le jeune et équivoque Printemps, le rastaquouère Eté, et l’Automne, puant de snobisme élégiaque, ont passé et repassé, comme ils font sans répit,^ sur la scène du Monde. L’eau qui vient des montagnes, va à la mer, se volatilise et ressert toujours, l’eau économique a coulé sous les ponts. Oreste et Pylade ont appris à se connaître, et ce sont maintenant deux amis, deux vrais.

Ils montent ensemble à bicyclette, plaisantent avec les memes dames, empruntent aux mêmes usuriers.

Ils ont le même tailleur, les mêmes rancunes, et dans le même temps que l’un change d’opinion, l’autre jette la sienne au linge sale, jusqu’au jour où ils remettent l’un et l’autre ces opinions pareilles, blanchies par des arguments ou des intérêts nouveaux.

Aussi inséparables que ces messieurs siamois, ils ont un

langage à eux, où certains mots, évoquant des souvenirs communs et spéciaux, les font rire aux larmes et ne font rire qu’eux.

Les voici attablés devant la même table du café Canadien. Des pailles plongent dans leurs verres, vides et décolorés. Oreste et Pylade sont là depuis pas mal de temps, et ils s’en iraient volontiers. Mais Pylade guette un geste d’Oreste, qui espère un mouvement de Pylade.

A la fin, Pylade, impatienté : — Paie, toi.

Et Oreste : — Cochon ! Qui est-ce qui a payé la voiture tout à l’heure ?

Pylade : — C’est moi qui ai trinqué presque toute la semaine dernière. C’est bien ton tour.

Oreste : — ■ Est-il râleux, cet oiseau-là! D’abord je n’ai pas de monnaie.

Pylade : — Tu as changé un louis tout à l’heure...

Et les deux amis continuent. Ce sont deux vrais amis qui ne se gênent plus.

A la Guerre

La guerre avait été déclarée quinze jours auparavant. Le mouvement des affaires était suspendu, et les sociétés de courses de chevaux avaient annulé leurs réunions.

Aussi les principaux bookmakers et les plus forts « plungers )) s’étaient-ils dirigés vers le centre des opérations, où les hostilités commençantes donnaient déjà lieu à un betting fort animé.

Le 19 août 19.. ., l’imminence d’une grande bataille avait attiré à Tugny-sur-Andelle, sur la terrasse d’un vieux moulin toute une société cosmopolite, composée de reporters, de sportsmen, de bookmakers et de petites jeunes femmes très affairées. On se désignait parmi elles la baronne de Z..., qui passait la nuit alternativement avec chacun des généralissimes des deux armées en présence, l’archiduc Franz, et le général Vendangeur.

Et les deux hommes de guerre jouaient, disait-on, une partie passionnante, à lâcher, le soir, au moment des abandons, des confidences mensongères ou traîtreusement sincères, et aussi à

CONTES DE PANTRUCllE

scruter le vrai et le faux à travers les indiscrétions, presque toujours fidèles, de la petite baronne.

Ce fut vers dix heures du matin que le premier coup de canon se fit entendre. Aussitôt des paris s’engagèrent.

On savait farmée ennemie supérieure en nombre. Un vieil officier chilien, très connaisseur, déclarait, en donnant ses pronostics, que les positions occupées par farchiduc étaient formidables. Mais on avait confiance dans les qualités stratégiques de Vendangeur, et, offerte primitivement à trois contre un, son armée finit, très soutenue, à 7/4.

Un gros parieur, un marchand de bois de la Haute-Marne, nommé Gobourg, arriva à ce moment sur la terrasse du moulin. Un hasard lui avait fait rencontrer sur son chemin, un espion, un transfuge de farmée ennemie qui, pour cinquante louis, lui avait vendu un avis secret, un « tuyau » merveilleux : farchiduc Franz avait dégarni ses positions du village de Fligney, que Vendangeur croyait très fortement occupé. Un fort contingent avait abandonné Fligney pendant la nuit et opéré un mouvement tournant qui devait f amener sur une position mal défendue du général Vendangeur.

Cette manœuvre allait décider du sort de la bataille.

Gobourg se prépara donc à ponter ferme farmée de f archiduc. Il avait sur lui quatre-vingt mille francs. (En ces temps troublés les paris, se réglaient au comptant. )

ET D’AILLEURS

On payait deux pour Tarchiduc Franz. C’est-à-dire qu’avec quatre-vingt mille francs, Gobourg pouvait gagner quarante mille francs, à coup sûr...

A coup sûr... Etait-ce bien un coup sûr?

Ma foi, se dit tout-à-coup Gobourg, Vendangeur est à 15/8, c’est-à-dire que si je le joue et s’il est vainqueur, je gagnerai cent cinquante mille francs. Je vais jouer carrément Vendangeur. Il résolut donc de transmettre gratuitement au général l’avis qu’il avait payé cinquante louis.

(( Et même, ajouta-t-il, au point de vue patriotique, ce sera tout à fait épatant. »

Il le fit comme il l’avait résolu, et sa belle conduite décida de la victoire. Vendangeur, averti, déjoua la tactique de l’archiduc Franz, fortifia la position qu’on attaquait, et s’installa en maître dans Fligney, que l’ennemi avait dégarni. Le soir même, en présence de son état-major, le généralissime fit venir Gobourg et attacha sur sa poitrine une glorieuse récompense.

— Voilà une journée, dit le bookmaker Relph, qui rapporte plus de deux cent mille francs à notre ami Gobourg.

— Cent cinquante mille, interrompit le bookmaker Jephté, qui avait payé pour savoir, puisqu’il avait réglé le pari .

— Et le ruban? dit Relph. Pour combien donc le comptezvous?

L’appétit vient en mangeant

(( Les naturels de TOiiandsi, vaste territoire qui s’étend entre le lac Rodolphe et le lac Victoria-Nyanza sont, parmi les anthrO' pophages de l’Afrique centrale, ceux qui ont le mieux su conci-

lier leurs habitudes de cannibalisme avec les raffinements de notre civilisation. Une délégation de l’Ouandsi, à la suite d’un séjour de quelques semaines au Jardin d’acclimatation, a rapporté au pays natal d’intéressantes coutumes européennes,

(( C’est ainsi (lue la royauté dans rOuandsi se tire au sort, à la façon de la royauté de l’Epiphanie. La galette traditionnelle y est remplacée par une jeune femme, enceinte de trois mois, qu’on accommode en salmis. L’heureux gagnant est proclamé roi pour une année.

(( C’est lui qui, aux termes de la constitution, est chargé, trois mois avant l’expiration de son mandat, de préparer la jeune femme pour le Jour des Rois prochain.

(( On en prépare chaque année trois ou quatre, pour plus de sécurité ».

Cet extrait du Moniteur des explorations et découvertes m’avait toujours vivement intéressé. A cette époque, mon âme jeune, éprise d’inconnu, s’exaltait aux récits des Livingstone et des Stanley. Et mon plus grand désir était de visiter des tribus d’anthropophages.

J’appris à cette époque que le docteur Pionnier, le hardi conférencier, trois fois lauréat de l’Académie des sciences, partait en mission dans l’Afrique centrale, dans un but à la fois géographique et humanitaire. On faisait appel à tous les jeunes gens de bonne volonté, possédant une bonne santé, un jarret solide, et trois mille francs pour subvenir aux besoins de l’expédition. Le docteur Pionnier réunit ainsi sept jeunes hommes d’excellente famille qui lui apportèrent vingt et un mille francs. Comme c’était un galant homme, il s’en servit immédiatement pour régler des dettes de jeu.

D’après les prospectus, une fois nos trois mille francs versés, notre voyage était payé en première classe de Marseille à Zanzibar. Mais, le jour du départ, le docteur Pionnier eut une longue conférence avec le capitaine du steamer la Ville-d'Aubervilliers, Puis il vint nous expliquer qu’un voyage trop confortable nous préparerait mal aux fatigues de l’expédition. Nous coucherions donc avec les hommes de l’équipage, et nous rendrions de

CONTKS DE PANTUUCIIK

petits services au navire en qualité de chauffeurs et d'aides cuisiniers.

Nous arrivâmes le 16 avril en vue de Zanzibar, ville célèbre, ainsi nommée parce que tous les habitants passent leur temps à jouer des consommations. Le docteur Pionnier fit alors un nouvel appel de fonds, et nous réunîmes, en vidant nos poches, sept mille sept cents francs, dont le chef de l’expédition se servit pour régler de nouvelles dettes de jeu, contractées à bord du steamer.

Le sultan de Zanzibar, très flatté de notre visite, nous invita à sa table et offrit au docteur Pionnier un bateau démontable qui devait nous servir à traverser des rivières. Puis il nous donna une escorte de douze nègres, du tabac à priser et de riches présents, dont quinze paires d’espadrilles.

Avec les hommes que nous avions amenés d’Europe, nous étions bien une vingtaine de blancs. Nous prîmes chacun un morceau du bateau démontable sous notre bras et nous nous acheminâmes gaiement vers Bagamoyo.

La dysenterie cependant faisait des vides dans notre petite troupe. Quand l’un de nous restait en route, on lui prenait son tabac et son morceau de bateau.

Malheureusement plusieurs morceaux de bateau s’égarèrent et quand nous voulûmes reconstituer notre frêle esquif, la moitié de la coque manquait. D’ailleurs il ne devait déjà pas être au complet quand le sultan nous l’avait donné. (Le sultan de Zanzibar a, sur toute la côte orientale, la réputation d’un blagueur à froid.)

Nous arrivâmes fort à propos à Irantouni, petit royaume situé entre Bagamoyo et Mpouapoua (8^ de latitude sud). Le roi d’Irantouni avait longtemps habité Paris. Il en avait rapporté douze lances d’allumeurs de réverbères dont il avait armé sa garde royale, et une quantité énorme de ces paysages peints en

Page 1