‹ Contes de Pantruche et d'ailleursChapitre 2 sur 13 · I:T D’AlLLEUnS · texte numérisé non relu

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gris qui servent aux photographes pour les fonds. Il en avait bordé des allées entières et des places publiques.

Comme tous les vendredis^ radministration du Jardin d’acclimatation fait conduire les rois nègres dans une maison spéciale du quartier de la Bourse, le roi d’Irantouni qui n’était pas renseigné, avaih’cru visiter une cour européenne ou quelque somp-

tueuse ambassade. Aussi toutes les dames de sa cour étaientelles désormais habillées de peignoirs en satinette de couleur, ouverts sur le devant.

Les habitants d’Irantouni n’étant pas anthropophages, nous fûmes obligés de nous avancer vers l’intérieur des terres, pour pouvoir exercer notre œuvre de civilisation. Nous arrivâmes, aux premiers jours de juin, à Kakoma. Mais les habitants de Kakoma avaient été récemment convertis au végétarisme.

A Kahouélé, le roi du pays, à qui nous demandions s’il était frianddechair humaine, nous répondit: « Dipaça tumféroté, » çe

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qui voulait (lire : (( Je'vous en prie, ne continuez pas sur ce tonlà; vous allez me donner des haut-le-cœur. ))

Nous arrivâmes enfin dans cette grande étendue de terres qui se trouve entre les lacs Tanganyika et Victoria-Nyanza.

Les villages et endroits habités devinrent rares.

Nous parcourûmes une cinquantaine de milles sans rencontrer un être vivant. Les provisions de la petite troupe s’épuisaient.

L’eau, par bonheur, ne manquait pas. Mais aucune plante comestible ne croissait dans la prairie. Le gibier faisait complètement défaut.

Le 18 juillet au soir, nous n’avions rien mangé depuis trentesix heures. Le docteur réunit tous les blancs; on mit solennellement dans un chapeau les noms des nègres.

Le premier nom qui sortit fut celui d’un vieux guide qui rendait de sérieux services à l’expédition. On recommença l’épreuve par égard pour son grand âge et sa probable coriacité.

Enfin le sort désigna un jeune nègre nommé Counou. Il était vigoureux et de belle taille. Le docteur, excellent cuisinier, fut chargé de l’accommoder.

Tout le monde, servi copieusement, en redemanda. 11 nous fit trois repas.

ET D’AILLEURS

Gepeiulant le pays commençait à devenir giboyeux. Mais la chasse était si difficile, et c’est toujours imprudent de manger des bêtes qiron ne connaît pas. Nous entamâmes un second nègre le 20 juillet au soir. Puis, à rexception du vieux guide, toute l’escorte y passa. Heureusement nous arrivions dans des régions habitées et nous pouvions retrouver d'autres nègres.

Nous faisions je dois le dire, horreur aux populations avec de pareilles coutumes. A Kibanga, un vieux raseur de chef noir vint nous faire une longue allocution où il nous sermonnait de la belle façon et nous disait cpPau dix-neuvième siècle il était honteux qu’on se livrât encore à de semblables pratiques.

Enfin, après quelques semaines de marche, nous arrivâmes à Moiissoumba, dans l’Etat indépendant du Congo. Jamais une expédition ne s’était accomplie dans des circonstances aussi favorables. Nous étions tous gras et bien portants. Nous avions sans doute trouvé la nourriture qui convenait pour supporter le dur climat de l’Afrique centrale.

A notre retour en Europe, on nous combla de distinctions, et le docteur Pionnier, dès sa première conférence, fit justice de cette opinion stupide qui prétend qu’on ne trouve plus d’anthropophages sur le continent africain.

Début au Barreau

J ai été, tout comme un autre, avocat stagiaire, et, tout comme uii autre, vêtu de la robe noire et coiffé de la toque hexagonale, j’ai perdu mes pas dans la grande salle du Palais.

La grande affaire, pour mes jeunes confrères et pour moi.

était d’arriver à conquérir l’oreille du tribunal. Des anciens, consultés, préconisèrent plusieurs moyens, plus ou moins efficaces.

« Il fallait, disaient-ils, commencer son plaidoyer d’une voix lente et monotone, puis, tout à coup, au moment où personne

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ne s'y attendait, pousser un long cri guttural. Mais ce truc est fort usé et ne réussit guère.

On peut agiter violemment les bras comme les ailes d'un oiseau énorme. Mais ça ne les amuse plus et c'est à peine s'ils y font attention.

On a vu des confrères qui imitaient à ravir des acteurs notoires : José Dupuis dans l’exposé des faits de la cause ; Albert Lambert fils dans les passages de force ; Madame Pasca au moment pathétique. J’ai connu un avocat qui, pendant trois quarts d’heure, tint ainsi sous le charme le juge et les assesseurs, au cours d’une assez morne affaire de succession. Et, dans une évocation majestueuse, il ht parler le de cujus avec la voix de Raymond. Le tribunal lui donna gain de cause.

Pour moi, depuis un an que j'étais au Palais, je n’avais pas encore réussi à capter l’oreille du tribunal. Il faut dire aussi que je n’avais jamais eu l’occasion de plaider.

J’avais bien pour cliente une dame qui voulait divorcer et qui venait me demander chaque semaine des conseils, des caresses et une pièce de dix francs. Mais, en examinant de p^ès son dossier, je vis que, n’ayant jamais été mariée à qui que ce soit, elle ne pouvait raisonnablement demander le divorce.

Enfin, un jour, comme je m’étais fait inscrire sur la liste des avocats d’office, le bâtonnier me désigna pour défendre un vieux vagabond qui avait volé un canari dans une cage pour en faire sa nourriture.

Ce vieux vagabond avait été condamné vingt-six fois déjà pour bris de clôture, rébellion aux agents et vols de divers objets étranges. D’ailleurs, loin d’être endurci, il prétendait avoir été victime de vingt-six injustices, au cours de sa longue carrière.

C’était en somme un de ces vieillards modestes qui, sans aucune rétribution, se chargent d’aller récolter le plus de

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vermine possible dans la banlieue pour le repeuprement des bancs du boulevard.

Ses cheveux étaient plus touffus et plus enchevêtrés que les hautes herbes de la prairie. 11 ne lui manquait cependant qiihin peu d’argent, un peu d’éducation et de la propreté pour être un vieux gentleman respectable.

Il était fils de ses œuvres et avait mis quarante-deux ans à apprendre à lire. Et encore n’arrivait-il qu’à épeler. Les seuls mots qu’il lut jamais couramment furent : Tabac, vins, liqueurs, et : Poste de Police,

La veille de l’audience, quand je vins le voir pour la dernière fois, il me tendit un petit livre qu’il avait sur lui. Cela s’appelait : les Variétés amusantes. Il me pria de lui lire l’histoire de Phryné devant ses juges, qu’il n’avait pas très bien comprise, et qu’il écouta avec la plus scrupuleuse attention.

— Alors ils l’ont acquittée? me demanda-t-il.

— Ils l’ont acquittée.

— Bon à savoir, reprit-il. Je vas faire comme elle. Demain, à l’audience, j’vas me mettre nu.

J’eus toutes les peines à l’en dissuader. Il tenait à son idée.

Je rentrai chez moi pour achever ma plaidoirie. Quelque

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chose me disait que j’allais obtenir un grand succès, et que, dès le début, j’allais me révéler comme un orateur vraiment éloquent et un dialecticien émérite. Et je me voyais, à vingt-deux ans, rhonneur du barreau parisien.

C’est ainsi que dix-huit mois auparavant, au régiment, lorsque j’étais chargé de faire une reconnaissance quelconque, j’espérais déployer dans cette humble mission des qualités intellectuelles d’un tel ordre que tous mes chefs, du sous-officier au commandant de corps, salueraient en moi un tacticien d’avenir.

De même je n’hésitais pas à croire, s’il m’arrivait de me réciter à moi-même une scène de Molière, que, pour peu que je voulusse me donner la peine de monter sur un théâtre, la foule m’acclamerait de ses cris enthousiastes et me porterait en triomphe jusqu’à ma maison.

Mais le jour de l’audience, quand j’entrai dans la sèche et claire petite chambre correctionnelle, j’avais déjà rabattu les neuf dixièmes de mes prétentions et je ne visais plus qu’à éviter le ridicule. Il me sembla que mon coup d’éclat était ajourné à plus tard.

Je m’assis à mon banc et déposai sur un pupitre des notes volumineuses. A propos du vieux vagabond et du canari volé, je m’apprêtais à soutenir la thèse générale de l’irresponsabilité.

Mon client fut introduit au banc des accusés. Il était vêtu d’une houppelande sous laquelle il s’agitait mystérieusement :

— Vous savez, me dit-il à voix basse, je vas me mettre nu.

Je le conjurai de n’en rien faire. Et j’adressai une recommandation au garde, en le priant de veiller sur son prisonnier. Puis, le président, l’interrogatoire de mon client terminé, me donna la parole.

Qui donc a prétendu que les magistrats ne sont pas capables d’attention! Pendant les vingt bonnes minutes que dura ma plaidoirie, le président, les juges et le substitut, absolument

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médusés, ne quittèrent pas des yeux un ouvrier maçon qui, de l'autre côté de la fenêtre, travaillait à recrépir la façade. Je soutins des opinions assez subversives, qui passèrent sans que personne criât gare. Quand j'eus terminé mon plaidoyer, le maçon n'avait pas encore fini son travail. Pourtant, après une demi-minute, le président, remarquant tout à coup que je ne parlais plus, retourna la tête et s'apprêta à prononcer son jugement.

Je regardai à ce moment le vagabond, et je le vis prêt à faire un geste inquiétant comme pour retirer sa houppelande. Je lui lançai un tel regard qu'il renonça définitivement à son idée fixe.

Le président marmotta quelques paroles, sortit quelques

numéros du Code comme on sort des numéros^de loto,"etÿondamna mon client à six mois de prison.

J'hésitai à l'aller voir dans la petite salle^d’attente où 'stationnent les prévenus et les condamnés. Mais il me reçut sans colère, avec une hautaine expression de regret,

— Pourquoi qu'vous m'avez pas laissé mettre [tout nu? Ils ont acquitté la garce. Bien sûr qu'ils m'auraient acquitté aussi, moi !

Un autre détenu, qui se trouvait à côté[, me toisa avec mépris*

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— C’est jeune, dit-il. Ça se met des robes noires. Ça veut tout savoir et ça ne sait rien de rien!

Tels furent les incidents de ma première et de ma dernière

cause.

Une Soirée perdue

Mon ami Henry Flan est représentant à Paris d’une maison anglaise. Ce n’est pas une entreprise de manille aux enchères, malgré ce que pourraient croire les nombreuses personnes qui voient Henry Flan assis de deux heures à sept heures et de neuf heures à minuit à une table du café Drouot.

Au fond, ce que cette maison, sise à Sheffield, vend et fabrique, M. Flan ne le sait pas au juste. C’est en tous cas ün article anglais. Mais cette désignation n’est pas suffisante pour la clientèle, qui tient, quand elle achète, à être renseignée plus exactement.

Aussi, quand à la question : « Comment vont les affaires? )) Henry Flan répond dignement qu’elles (( se maintiennent », on sait à peu près ce que cela veut dire.

Henry Flan, hier matin, reçut une lettre de Sheffîeld. Cette lettre était écrite en anglais, comme toutes celles que lui envoient ses patrons. M. Flan, qui ne connaissait de la langue anglaise que certaines expressions spéciales (telles que dead heat^ vjalk over, prince of Walles), alla porter la lettre à un traducteur de Ses amis.

M. Penpenny, de ShefTield, annonçait que le soir même, à sept heures, il serait sur le boulevard, à la terrasse d’un café qu’il désignait, et priait M. Flan de dîner en sa compagnie.

Un quart d’heure avant l’heure fixée, M. Flan se trouvait au rendez-vous. Il avait mis ce qu’il avait de plus élégant, à savoir mes bottines vernies, Fhabit noir de Fami traducteur, et un très beau haut de forme, fait sur mesure pour quelqu’un, et qui tenait très bien sur la tête de M. Flan, dès qu’il l’inclinait un peu sur l’oreille.

Trois heures se passèrent, pendant lesquelles M. Flan eue l’occasion de se lever une trentaine de fois et de demander à

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une Ireiilainc de messieurs s’ils n’étaient pas M. Penpenny. Or personne, décidément, ce soir-là, ne portait ce patronyme, à la vérité peu répandu.

A dix heures, M. Flan quitta tristement sa table. Un peu d’absinthe, au fond de son verre, avait pris Pair honteux d’un apéritif attardé.

M. Flan avait faim, et tous ses amis avaient déjà dîné. 11 s’aperçut qu’il était en habit et dans une excellente tenue pour un bal de mariage. 11 se rendit dans un bel hôtel et choisit le bal du premier étage qu’il pensa être le plus opulent.

Il fut salué à son entrée par un vieux monsieur bourbonnien et par la mère d’un des conjoints, une dame trapue, qui exposait un grand déploiement de velours noirs, une aigrette de diamants, un bel édifice de cheveux, et deux mamelles fécondes.

M. Flan était très réservé dans ses salanaalecs, surtout avec ces gens qu’il ne connaissait pas et qu’il comptait bien ne jamais revoir, à moins que le hasard ne l’amenât précisément au mariage de leur seconde fille. Il se dirigea sans trop de hâte vers le buffet.

A l’une des extrémités de la longue table chargée de victuailles, il se fit servir un consommé, voire deux consommés, et deux verres de champagne. Puis il se rendit à paa comptés à l’autre bout, où il but dignement trois autres coupes de champagne, tout en mangeant sept ou huit sandwiches.

ET J)’AILEEÜRS

Le dessert se prit au milieu, en un endroit non encore exploré, sous la forme de deux tartes et d’une petite fine.

M. Flan se rendit ensuite dans un fumoir oriental où des boîtes de longs cigares s’ouvraient innocemment. M. Flan examina les cigares, en fit craquer six, qu’il ne jugea sans doute pas assez secs, car il les introduisit un à un dans sa poche. De guerre lasse, il en prit un septième au hasard, et s’en alla le fumer sur un canapé.

Son état d’esprit s’était singulièrement amélioré dans cette dernière demi-heure. « Ah ! pensait-il, si le traducteur avait les

épaules plus larges, la vie serait une chose parfaite 1 )) Et du pouce il fit jouer ses entournures.

Puis, son cigare terminé, il se leva lentement et se dirigea vers la salle de bal.

La valse avait été très rude. Les polytechniciens tamponnaient leurs fronts boutonneux. Les civils, plus légèrement vêtus, avaient meilleure contenance. Quant aux demoiselles adversaires, elles avaient regagné leurs chaises d’expectative, sous l’œil tutélaire des mamans, attendri des grand’mères, et l’aile des éventails battait éperdument sur les corsages en fleur.

En somme M. Flan, ce soir-là, ne s’attendait pas à tomber amoureux. Transporté par une digestion nerveuse, il effleurait

ÜNIVERSITY OF ILLINOIS AT URBANA-CHAMPAIGN

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le parquet ciré de son corps inpondérable. Il se rencontra dans une glace. Il vit qu’il avait les yeux brillants et le teint animé. Il se sourit avec bonne humeur et se tourna le dos.

Cependant, sans qu’il la réclamât, il manquait à sa soirée l’aventure d’amour, la belle dame que l’on souhaite au tournant du chemin.

Ce fut une jeune fille blonde, en robe vert Nil, que la Providence commit à ce rôle. Elle avait de blanches épaules minces, et un de ces profils un peu boudeurs que M. Flan avait toujours aimés. Tout naturellement il vint à elle et l’invita pour une valse.

Des procureuses invisibles étaient allées chercher ces âmes sœurs à travers le bal, et les avaient mises en présence, après les avoir convenablement préparées., M. Flan était très échauffé par le champagne, et la demoiselle vert Nil, par quelques tournoiements en musique, et aussi peut-être par de petites libations (car les jeunes filles vont assez fréquemment au buffet, où les entraîne la générosité facile des valseurs).

Quand ils eurent dansé une valse, puis une autre encore, ils ne se quittèrent plus.

Ils allèrent s’asseoir ensemble dans un petit salon, que traversaient quelques rares danseurs. M. Flan prit la main de la demoiselle vert Nil. Ils restèrent sans mot dire à côté l’un de l’autre. Les minutes passaient silencieusement le long du mur.

Quand elle dut s’en aller, M. Flan, d’une voix altérée, balbutia qu’il n’oublierait pas cette soirée. Lucie (car c’était elle) voulut lui laisser un souvenir. Elle tenait à la main un petit mouchoir de dentelles, mais elle hésita à se dessaisir de cet objet de toilette de première nécessité. Elle détacha de son poignet gauche un fin bracelet d’or orné d’une perle. (( C’est, dit-elle très vite et les yeux baissés, un bracelet qu’on m’a donné pour ma fête. J’y tenais beaucoup. Gardez-le en souvenir de moi. »

ET D’AILLEURS

Le lendemain à onze heures, M. Flan me rapporta mes bottines vernies. » Hé bien, me dit-il après avoir achevé ce récit, que pensez-vous de cette soirée perdue? Le hasard m'a procuré là une heure vraiment exquise.

« Une heure exquise, répéta-t-il, et quatre-vingts francs. Car ce matin, à neuf heures tapant, j'ai porté ce petit bracelet au clou de la rue Milton. Je pouvais en tirer vingt-cinq ou trente francs tout au plus. Eh bien !• le Mont-de-Piété m'en a donné quatre louis. Il faut croire que la perle était d'un bel orient.

(( Sans compter, acheva-t-il, que je vais me faire encore une pièce de quinze à dix-huit francs avec la reconnaissance. »

Les Prix de l’Académie

M. Gaston Deschamps vient de répondre vivement à M. Rodenbach, qui s’était permis de blaguer les lauréats de l’Académie.

Il m’est arrivé à ce sujet une certaine histoire, qui aurait pu mal tourner.

J’avais acheté à une vente une paire de vieux Bottins et d’almanachs. Je trouvai danslelotquelques exemplaires d’un volume intitulé : Comédie de château, et plusieurs exemplaires aussi d’un ouvrage d’un autre genre : les Massacres à' Européens au Coromandel.

Or, le jour même où je fis cette banale découverte, je lus dans un journal que le délai pour la réception des ouvrages présentés aux concours académiques allait expirer la semaine suivante. Une idée me vint subitement, et je courus me procurer à l’Institut la liste et les conditions des différents prix.

Après un rapide examen, il me sembla que les Comédies de château avaient des titres sérieux au prix Birougnol, (( pour les meilleurs ouvrages d’art dramatique à la portée des familles. »

D’autre part les Massacres d'Européens au Coromandel n’étaient pas indignes du prix Montrélaz a à décerner annuellement à l’auteur du livre le plus utile à l’expansion coloniale. »

J enlevai donc la couverture et le titre de ces deux volumes, et, moyennant quelques francs, je fis composer par un imprimeur deux autres titres, dont Tun, le Théâtre de la jeune mère, était destiné aux Comédies de château, et dont Tautre, les Derniers moments de Livingstone, devait remplacer les Massacres d'Européens au Coromandel.

Je signai le premier ouvrage : Comtesse de Soupières, et j’inventai pour le second un nom d’abbé missionnaire.

Ayant donné mes instructions à mon imprimeur, je le priai de déposer les deux tomes à l’Institut, mais en passant chez lui à quelques jours de là, je m’aperçus qu’il avait commis une assez grave erreur.

Les Massacres d'Européens au Coromandel étaient devenus le Théâtre de la jeune mère, et les Derniers moments de Livingstone, servaient de titre aux Comédies de château.

Qu’allait-il arriver? Je me dis avec désespoir que ma fraude serait découverte et je n’osais en prévoir les conséquences.

Or, je fus avisé quelque temps après que chacun de mes ouvrages avait obtenu un beau prix de cinq cents francs.

Ce succès m’encouragea. Je fis main basse sur certains volumes intéressants qui encombraient ma bibliothèque, le Livret du

CONTES DE PANTRUCDE ET J>’A1LEEURS

Salon de 1S87, la Clef des Songes, le tome xvii du Journal des voyages, le Wdiist à trois, un recueil de Thèmes allemands. Tous ces volumes, ornés de belles couvertures neuves, furent déposés au siège de la Ligue contre l’abus du tabac sous des titres de ce genre : le Fléau nicotine, les Méfaits de la pipe, la Saint-Bartliélemy des mégots, etc.

J’obtins quatre des prix les plus importants, en tout une somme assez élevée, grâce à laquelle j’aurai mon tabac assuré jusqu’à la fin de mes jours.

Doléances d’un Académicien

Un de nos confrères avait annoncé que les académiciens allaient se mettre en grève et qu’ils avaient formé, pour soutenir leurs droits, un Syndicat des Travailleurs du Dictionnaire,

Dans le but de vérifier cette assertion, nous sommes allé trouvé un académicien en vue, qui a bien voulu nous donner des renseignements circonstanciés, — et très rassurants, hâtonsnous de le dire.

(( 11 est exact, nous a-t-il affirmé, que le traitement d’un académicien est bien faible et serait repoussé avec mépris par un petit employé de'commerce. Mais la place est si honorifique!

(( De plus, il y en a beaucoup parmi nous qui sont riches. Il y en a d’autres qui ont de petites choses à côté, comme un traitement de""professeur, par exemple. Et puis, il y en a aussi quelques-uns qui ont fait des livres et qui en retirent un peu d’argent.

CONTES DE PANTRUGHE

(( Voyez-vous, monsieur, le grand vice du règlement, c’est la répartition des jetons de présence aux séances du jeudi. Vous savez que, tous les jeudis, une somme de 240 francs est partagée entre les académiciens présents.

(( Vous connaissez également cette anecdote, que rapporte Daudet. Le jour de la mort de Louis XVI, les académiciens resèrent chez eux, à l’exception d’un seul, le nommé Senard, qui

se présenta à propos et palpa sans broncher la forte somme.

(( Ce triste exemple ne fut pas perdu. Toutes les fois que par la suite, une grande tragédie politique s’est dénouée le jeudi, chaque académicien a conçu le projet, dans son for intérieur, de renouveler le coup de Senard. Et ces jours-là, l’Académie s’est trouvée au grand complet.

(( Quand les académiciens sont trente en séance, ils touchent donc chacun huit francs; s’ils ne sont que vingt, le jeton est de douze francs. Aussi leurs efforts tendent-ils à empêcher leurs collègues de se rendre aux séances du jeudi, par toutes, sortes

ET D’AILLEURS

de' moyens, dont le plus anodin est la lettre de menaces anonymes : (( Un ami secret conseille à M. X.,. de ne pas sortir aujourd'hui, et ce dans l'intérêt de sa rie, » Mais il faut que la manœuvre soit très habile, car ils savent bien quand c’est jeudi, les mâtins, et ils se tiennent tous sur leurs gardes.

(( Les candidats, bien entendu, sont au courant de ces petites faiblesses. Il n’en est pas un qui, au cours d’une visite académique, ne dise d’un air détaché : (( Je ne pourrai pas malheureusement faire preuve d’une grande assiduité aux séances du jeudi : je dois vous prévenir que je suis retenu ce jour-là par des obligations très graves. » Ces déclarations laissent les académiciens assez sceptiques. (( Ils promettent tous ça, )) me disait un de mes collègues, (( et, dès qu’ils sont reçus, on ne voit qii’eux aux séances. »

(( Quand Pierre Loti a posé sa candidature, ses partisans disaient hypocritement en faisant leur propagande : (( Nous avons peut-être tort de le nommer. Il n’est jamais en France. Comment travaillera-t-il au dictionnaire? )) On l’a nommé, naturellement, et, depuis son élection, il ne quitte jamais la terre ferme ni l’Institut. On a même demandé des explications officieuses au ministère de la marine.

(( Et Brunetière! Lorsqu’il s’est présenté, il faisait des conférences tous les jeudis à l’Odéon. On s’est donc dit : (( Il ne viendra pas à l’Académie » et on a tous voté pour lui comme un seul homme. Aussitôt élu, il a raconté qu’il souffrait demaux de tête et que le médecin lui recommandait tout spécialement le travail du dictionnaire. Et, depuis sa réception, il ne manque pas une de nos séances.

La Girafe, le Perroquet, la Sarigue

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