SCÈNE
Ncui‘ lieures du malin. I.c. ménage Balbiis est encore couché, Auguste Rail)ns n'étant pas allé au bureau ce matin-là. La jeune madame lialbus attend avec impatience le retour de la bonne qui, en revenant du marché, doit monter le Cri national.
Balbus. — C’est si intéressant, ce feuilleton?
Mme Balbus. — Oh! mon chéri, tu n’as pas idée l Je n’ai
CONTES DE PANTRECHE
jamais vu un aussi beau feuilleton. Je ne comprends pas que tu ne le lises pas.
Balbus. — Est-ce que j'ai le temps de lire ces machines-là?
Mme Balbus. — Oh! pour cinq minutes que ça te prendrait chaque jour! C'est si joli! Tu ne peux pas t'imaginer. Tu devrais le suivre à partir d'aujourd'hui. Je te mettrai au courant en te racontant le commencement. 11 a déjà paru quarantecinq feuilletons.
Balbus. — De quoi s'agit-il?
Mme Balbus. — Écoute : Il y a d'abord Claude Fatal, qui est un médecin de village, et qui a recueilli une enfant, une petite fille, qu'il a trouvée dans la neige. Cette petite fille est restée pendant six mois entre la vie et la mort, et le docteur a fini par la sauver. Figure-toi que cette petite fille n'était autre que la fille du duc de Chanteclair, qui a épousé en secondes noces une méchante femme qu'on appelle la 'duchesse Poison. Il ne se doute pas que la duchesse Poison, qui se donnait pour une Italienne, la comtesse de Rollina, est en réalité la femme du vieux médecin, que Claude Fatal a chassée de chez lui un soir d'hiver. Personne ne connaît tous ces secrets-là, qu'un domestique du château, le vieux Parfait,
ET D’AILLEURS
Ce n’est pas tout. Figure-toi que la jeune fille trouvée, qui a déjà vingt-trois ans, et qui est très pure et très chaste, aime un jeune olficier de marine nommé Léonard. Quant à elle, on ne connaît pas son vrai nom, mais Claude Fatal Fa appelée Glo* rieuse, parce que, le soir où elle a été trouvée dans la neige, c’étàit la date anniversaire d’une des trois journées de 1830.
M. Balbus a écouté distraitement cette histoire, ayant pour le moment d’autres préoccupations. Les malheurs de Claude Fatal l’intéressent peutêtre moins que certaines particularités anatomiques de Balbus. Quelques minutes après, quand la bonne apporte le journal, les deux époux sont étendus côte à côte. Us ne disent mot et paraissent sommeiller.
Mme Balbus [non sans langueur). — Auguste? Lis-moi le feuilleton, dis? Tu es plus près de la fenêtre.
Balbus jette d’ahord un coup d’œil rapide sur les derniers cours du soir et sur les nouvelles de Madagascar. Puis il entame la lecture du 46* feuilleton de la Duchesse Poison.
Balbus [lisant). — (( Glorieuse s’était levée de bonne heure, ce matin-là. Un gai soleil entrait par la fenêtre aux rideaux de mousseline dans la charnt)re virginale. La jeune fille s’habilla pour descendre au jardin et, comme elle allait sortir, elle se souvint qu’elle avait oublié de se laver, depuis deux jours, le visage et les mains. Elle passa rapidement un linge mouillé sur son nez et sur ses oreilles. Soudain, elle sentit qu’on la saisissait à la taille. C’était Claude Fatal, le brave docteur.il appuya sa bouche édentée sur les lèvres de Glorieuse et lui donna un baiser prolongé... »
Mme Balbus. — Non, il n’y a pas ça...
Balbus. — Regarde toi-même!
CONTES DE PANTRUCHK
Mme Balbus. — C’est sûrement une faute d’impression. Ils ont’imprimé : (( sur les lèvres » au lieu de : « sur le front ».
Balbus [lisant). — a Sais-tu qui est à la porte ? dit le docteur Fatal à Glorieuse. Le vieux Parfait, le domestique du château. — Qu’il entre, dit Glorieuse. Lui seul peut éclaircir le mystère de ma naissance. » Le vieux serviteur, courbé par l’âge, fit son apparition, a Laissez-moi seule avec lui, » dit-elle au docteur, qui quitta aussitôt la chambre. La jeune fille s’approcha alors du vieillard, lui redressa les épaules et lui planta sur la bouche un rude et passionné baiser... [S'interrompant:) — Il est dégoûtant, ton roman.
Mme Balbus . — Ce n’esl pns possil)](\ ra que tu dis là.
Balbus. — Regarde toi-méme.
Mme Balbus, — Alors, c’est une tactique de la part de la jeune fille. C’est certainement une tactique de sa part.
Balbus. — C’est une tactique un peu bizarre pour une jeune fille [Lisant:) a Le vieillard fit signe à Glorieuse que le moment des révélations" était venu... Chapitre vingt-sept. La vengeance de l'amiral. Pendant ce temps, que faisait Léonard? »
Mme Balbus [enthousiaste). — Ah ! tu vas voir! Tu vas voir
ET D’AILLEURS
Léonard, comme il est sympathique! C’est rofficier de marine, le fiancé de Glorieuse. 11 est admirable d’intégrité, de loyauté et d’honneur.
Balbus. — (( Léonard, tout en se rendant chez la veuve de l’amiral, additionnait mentalement les sommes qu’il avait encaissées dans sa tournée du matin. Il avait touché 55 francs chez Georgette. La nuit avait été moins bonne pour Maria qui n’avait amené que deux louis. Quant à Irma, elle arrivait comme toujours bonne première avec 70 francs. Et encore Léo nard la soupçonnait d’en cacher. » [S'interrompant:] Mais c’est absolument ignoble. Et voilà le monsieur que tu me présentes comme la personnification de l’honneur et de l’intégrité ?
Mme Balbus. — Tu ne comprends pas. Moi, je ne sais pas ce qu’il veut dire avec ces histoires de femmes et d’argent, mais tu comprendrais, comme moi, si tu avais lu le feuilleton, que Léonard n’est pas capable d’une chose ignoble.
Balbus. — Il se fait simplement entretenir par des femmes, ton Léonard. C’est dégoûtant qu’un auteur ose prêter un tel rôle à un officier de mnrine! Si c est là ta littérature, je t’en félicite. C est du propre !
Mme Balbus (avec autorité). — Je te répète que Léonard n’est p«‘is capable d’une dîose ignoble. S’il agit ainsi, c’est ([u’il a ses raisons, qui sont des i)lus généreuses et des plus désintéressées... Cou l inné!
Balbls. — c Léonard arriva chez lu veuve de l’amiral. ».
Mme Balbus. — C’est elle qui a élevé Léonard, c’est une sainte !
Balbus. — (( Dès ([u’elle vit entrer le jeune homme, elle se précipita à son cou. (( Prends-moi! Prends-moi! » s ecria-t-elle avec véhémence. Il l’entraîna vers le fond de la pièce. ))
Mme Balbus. — Non, ce n'est pas possible! H n'y a pas ça? Balbus. --- Tn m'embêtes. Je n'invente pas. Lis toi-même!
Mme Balbus. — B y a que Léonard fait ces choses-là avec la veuve de l'amiral?
Balbus. — Kegarde toi-même.
Mme Balbus {atterrée). — Mais c'est sa grand'mèrc!