Contes de Paris et de Provence, annotés
Il est né à Sisteron, le 26 juin 1843. Il fit ses études au collège de cette ville. Ayant obtenu son diplôme de bachelier ès-lettres, il suivit quelque temps les cours de la Faculté des Lettres d'Aix; puis, comme il était pauvre et qu'il lui fallait travailler pour vivre, il sollicita du Ministère de l'Instruction publique un poste de répétiteur. Il fut nommé d'abord au lycée de Marseille où il resta un an, puis au lycée de Vanves (près de Paris). Là, il poursuivit ses études à la Faculté des Lettres de Paris, et passa avec succès sa licence ès-lettres. Depuis longtemps déjà, le jeune répétiteur s'essayait dans le genre littéraire, profitant de ses rares loisirs pour rimer, ou écrire quelques contes. En octobre 1865, il fit représenter une jolie petite saynette. Pierrot héritier, qui fut favorablement accueillie. Encouragé par ce succès, Paul Arène quitta l'Université pour se consacrer tout entier aux lettres. En 1868, il donnait son premier roman (dédié à Alphonse Daudet) Jean des Figues. En 1870-7 1, pendant la guerre franco-allemande, nous retrouvons P. Arène capitaine de mobiles. La paix signée, il reprend la plume et poursuit sa carrière d'écrivain. Il collabore à de nombreux journaux {Figaro, Gil Blas, Gil Blas illustré, etc.) où il écrit des articles, contes, nouvelles, etc. Au théâtre, il fait représenter Les Comédiefis Errants (un acte) à l'Odéon (février 1873); Le Duel aux La?iternes (un acte) août 1873; PLlote à la Comédie Française
ÎV NOTICE LITTÉRAIRE
(août 1875); Le Char à TOpéra-Comique (en collaboration avec A. Daudet — 1878).
En i^"] 6, Jean des Figues est réimprimé chez l'éditeur Fasquelle (Paris) sous le titre La Gueuse Parfumée avec d'autres nouvelles (Z<? Clos des Ames, Le Canot des Six Capitaines, Le Tor d'Entrays, La Mort de Pan). Puis paraissent successivement la Vraie Tentatioîi de Sai?it- Anioine, contes de Noël (1S79), Ati bon Soleil (1881), Paris Lngénu {1ZZ2), Vingt Jours en Tunisie, Les Ogresses. Enfin, il publie chez l'éditeur Lemerre (Paris) deux volumes charmants, Fun La Chèvre d'Or, actuellement épuisé, puis les Contes de Paris et de Provence auxquels nous avons emprunté les récits donnés dans notre petit volume.
P. Arène mourut en 1S96, usé par la vie parisienne.
P. Arène est un conteur adroit et un ironiste alerte. Son style est vif, facile à comprendre, quelquefois un peu travaillé, mais toujours clair. Il a choisi ses sujets un peu partout, mais c'est surtout dans l'analyse des types du Midi qu'il a le mieux réussi. S'il manie l'humour avec légèreté et bonheur [Les Haricots de Pitalugue, Le Canot des Six Capitaines) il est particulièrement remarquable comme inspiration et comme style, lorsqu'il parle de sa chère terre provençale. Il a des accents à lui pour rendre les aspects divers de son sol natal ; il sait donner à chaque détail î'épithète juste, pittoresque, neuve. On sent en le lisant qu'il a compris toute la poésie de cette Provence, de cette "gueuse parfumée'' dont il note les frissons, les senteurs, les caprices, les nuances, aux jours de grand soleil et d'ouragan.
P. Arène est un sincère, un artiste parfois un peu hésitant, mais toujours délicat.
Hé! petit fifre, que fais-tu là? cria le sergent La Ramée qui s'en allait à la ville voisine quérir la fricassée d'un porc, pour le réveillon du colonel.
— Voici ce que c'est, monsieur le sergent, répondit le petit fifre: Sa Majesté le Roi, se trouvants dans un besoin pressant d'argent et désirant offrir un château tout neuf en étrennes à sa nouvelle reine, il a été décidé par la Cour des comptes que le régiment, musiciens et soldats, ne toucheraient pas encore de solde ce mois-ci. Alors, comme lo mère-grand est pauvre et que je n'avais pas un liard en poche pour lui acheter son dinde à Noël, je suis venu jusqu'à la courtine casser la glace du fossé et voir s'il n'y aurait pas moyen de pêcher un plat de grenouilles. 15
— Compte là-dessus! dit La Ramée; en hiver, les grenouilles dorment.
— Je le sais bien, répondit le petit fifre, mais le
ciel est bleu, malgré la gelée; peut-être que ce beau soleil les réveillera!
Et, tandis que le sergent La Ramée reprenait sa route en grommelant, le petit fifre, avec courage, se 5 remit à casser la glace.
Ce petit fifre, qui aimait tant sa mère-grand, était bien le plus joli petit fifre que l'on pût rencontrer. Pas plus haut qu'une botte et vêtu de rouge, du tricorne aux guêtres, comme tout le monde au régi-
10 ment, il avait si bonne grâce, avec ses yeux bleus et ses cadenettes, à siffler des airs, en marquant le pas, devant les hallebardiers barbus, que pour le voir passer, dans les entrées de ville, les dames aux fenêtres oubliaient de regarder le tambour-
15 major.
Presque autant qu'aux rythmes guerriers, le fifre s'entendait à la pêche aux grenouilles. Aussi quand la glace fut percée, le trou déblayé et qu'un joli rond d'eau claire apparut, le fifre eut-il bientôt fait
20 d'improviser sa ligne avec un peu de fil qu'il avait apporté et un roseau sec qu'il coupa. L'appât seul manquait au bout du fil. D'ordinaire, notre pêcheur ne s'en inquiétait guère, se servant pour cela du premier coquelicot venu, car les grenouilles sont
25 goulues au point que tout objet rouge les attire. Mais les coquelicots ne fleurissent pas sous la neige, et vainement il en chercha quelqu'un d'attardé, le long des glacis, dans l'herbe transie.
Il allait partir, fort ennuyé, quand précisément,
30 au-dessus de l'eau une grenouille leva la tête. Paresseuse, comme endormie, elle posa ses pattes de devant sur les bords, ouvrit l'un après l'autre ses
jolis yeux d'or au soleil, puis gonfla doucement sa gorge blanche, et poussa un léger coax auquel, pardessous la glace, dans toute l'étendue des fossés gelés aussi vastes qu'un grand étang, d'autres coax lointains répondirent. S
— Ce doit être la mère des grenouilles, se dit le petit fifre, qui n'avait jamais vu une grenouille si grosse; quelle occasion et quel dommage de la laisser échapper ainsi!
Tout à coup il eut une inspiration: lo
— Si je prenais, en guise d'appât, la patte qui serre mon haut-de-chausses? Elle est en beau drap rouge d'ordonnance, et certes! les grenouilles y mordraient.
Aussitôt dit, aussitôt fait; et la patte en drap 15 rouge d'ordonnance se met à danser sur l'eau claire, qu'égayait un joyeux rayon, devant le nez de la grenouille. La grenouille mord, le pêcheur tire, le fil casse, et la grenouille plonge, emportant le drap. Par bonheur, la patte était double: on 20 pouvait hasarder la seconde moitié. La grenouille reparaît sur l'eau, mord encore, le fil casse encore, et la seconde moitié va rejoindre la première.
— Bah! songea le pêcheur, quel mal y aurait-il
à couper un tout petit morceau de ceinture? Per- 25 sonne ne viendra regarder sous les basques de mon justaucorps.
Et, tirant son couteau, il coupa un petit morceau de ceinture que la grenouille, hélas! emporta comme les autres, et puis encore un, et puis un encore plus 30 bas; puis, il entama le gras des chausses, tant qu'à la fin, la nuit arrivant, il s'aperçut que sa chemise
flottait et que l'énorme échancrure petit à petit faite au drap laissait largement passer la bise.
Le sergent La Ramée, qui revenait par là avec une charge de victuailles, trouva le malheureux S petit fifre assis et pleurant.
— Qui est-ce qui m'a fichu un soldat qui pleure? Pour toute réponse, hélas! le petit fifre se dressa
et se retourna.
— Mauvaise affaire! murmura le vieux La Ramée, lo après avoir longuement considéré le corps du délit:
détérioration d'effets d'équipement et d'habillement fournis par le gouvernement, c'est un cas de conseil de guerre!
Puis, ces mots prononcés, il s'en alla en reniflant
15 les poils de sa moustache.
Le petit fifre pleura plus fort. Il se voyait déjà arrêté, mis dans un cachot noir, amené, entre deux gendarmes, devant ses juges. Vainement il essayait de les attendrir, disant:
20 " Ce n'était pas pour moi, c'était pour apporter un plat de grenouilles à grand'mère, qui est vieille et pauvre et n'a pas de quoi faire son réveillon."
Le Code militaire restait inflexible. On le dégradait, on lui brisait son fifre et sa petite épée, on
25 le conduisait dans une prairie où, deux mois auparavant, il avait défilé avec la garnison, musique en tête, devant un conscrit fusillé. . . Alors, songeant à sa grand'mère, transi par le ff-oid, la tête perdue, il eut comme l'envie de mourir tout de suite et se
30 laissa glisser sur le sol gelé vers le trou d'eau noire où déjà des étoiles luisaient...
Dans quel merveilleux paysage le petit fifre se
trouva! A perte de vue les voûtes de glace laissaient filtrer une lumière blanche et douce; et de longues herbes vêtues de cristal formaient des architectures brodées les plus magnifiques du monde. A droite, à gauche, le long des berges, 5 dans de petites grottes, des grenouilles de toute espèce, en nombre innombrable, dormaient. Il en remplissait d'immenses paniers qu'il destinait à mère-grand... Le conseil de guerre ne l'effrayait plus. Il ne se rappelait plus que vaguement le 10 désastre de son haut-de-chausses. Une seule chose rétonnait un peu: d'avoir si chaud sous la glace et dans l'eau... Puis il se sentit très heureux et comprit qu'il allait dormir comme les grenouilles.
Le petit fifre dormit longtemps. Tout à coup 15 une voix connue l'éveilla: c'était la voix de mèregrand :
— Chut, disait-elle, il ouvre les yeux... Oh! le méchant garçon qui vous fait des transes pareilles!
Le petit fifre fut repris de peur quand il aperçut 20 au pied de son lit les yeux embroussaillés et les longues moustaches de La Ramée.
— Le haut-de-chausses! le conseil de guerre!... Ne me laissez pas emmener!...
Et il s'accrochait avec désespoir au casaquin de 25 sa grand'mère. Mais sa grand'mère le rassura: ce bon La Ramée l'avait tiré de l'eau, à moitié gelé et tremblant la fièvre, puis il avait raconté l'aventure au colonel, et le colonel attendri venait précisément d'envoyer, par un homme à cheval, une aune des© boudin, pour le réveillon, avec une paire de chausses neuves.
lO CONTES DE PARIS ET DE PROVENCE
Le boudin chantait dans la poêle, des chausses intactes pendaient à un clou.
Et voilà, telle que ma nourrice me l'a apprise, l'histoire du petit fifre rouge qui, par amitié pour S sa grand'mère, péchait les grenouilles à Noël.
LES CLOUS D'OR
— Ah ! mon pauvre homme, mon pauvre homme, si tu fusses né sans bras ni jambes, notre porte aurait des clous d'or!
Ainsi disait Tardive à Jean Bénistan, un soir d'hiver au coin de l'âtre, pendant que les enfants 5 dormaient: et Jean Bénistan ne trouvait rien à répondre, car, depuis longtemps, par sa faute, les affaires du ménage ne florissaient guère.
Non pas que Bénistan fût paresseux ou mauvais homme, au contraire, seulement rien ne lui réussis- 10 sait.
Sobre, actif, debout avant l'aube, on ne rencontrait que lui par les chemins et par les rues, préoccupé, flairant le vent, et cherchant, là-haut, dans les nuages, un moyen de faire fortune. Générale- 15 ment, il trouvait une idée chaque matin, — car l'esprit ne lui manquait pas, — des idées superbes Tout, d'abord, allait à merveille. Mais au dernier moment, les dépenses faites, les choses bien en train, quand il n'y avait plus qu'à recueillir les 20 bénéfices, crac! une catastrophe survenait, et adieu nos projets, adieu nos espérances...
Par exemple, Bénistan avait remarqué que les
gens de son endroit, pour aller aux foires et marchés,
faisaient un grand détour à cause de la rivière. Il 25
imagina en conséquence de vendre une de ses terres et de construire, avec l'argent, un bac dont il serait le passeur. Le bac fut vite achalandé, les doubles deniers semblaient pleuvoir du ciel, et Bénistan se
S croyait déjà riche, quand les moines du couvent voisin, ayant reconnu que la spéculation était bonne, établirent, à un quart de lieue au-dessus, un pont de pierre assez large et assez solide pour porter chevaux et charrettes, de sorte que, abandonné de
lotous, le bac du pauvre Bénistan finit par pourrir dans les saules.
Une autre fois, Bénistan qui, après un certain nombre d'entreprises pareilles, toujours commençant bien et toujours tournant mal, ne possédait
15 plus, pour toute ressource, qu'un rocher pelé, Bénistan essaya d'y cultiver des ruches.
— Les abeilles se réveilleront là comme chez elles, et leur miel sera bon à cause des lavandes.
Tout l'hiver, Bénistan travailla à installer ses 20 ruches dans les abris de son rocher; et, quand approcha le printemps, il se mit à courir la campagne, dépensant ses derniers sous à acheter tous les essaims qui pendaient aux branches.
— Décidément, dirent les voisins, Bénistan a 25 trouvé la veine.
Sa femme elle-même y croyait. Personne n'avait
les yeux assez grands au village pour admirer ces
cent ruches bien alignées d'où coulaient déjà des
fils de miel roux, et autour desquelles les abeilles
30 dansaient dans le soleil, comme des étincelles d'or.
La récolte fut bonne la première année: elle paya presque les frais. Mais la seconde, les lavandes
LES CLOUS D'OR I3
ayant subitement défleuri à cause de la grande sécheresse, presque toutes les abeilles moururent; et de nouveau, par malechance, Bénistan se trouva ruiné.
Bénistan avait voulu élever des poules. Les renard, en une seule nuit, égorgea poulets et poussjns, le coq, les pondeuses et les couveuses.
Bénistan avait voulu planter des vignes. Un fléau changea ses souches en bois mort.
Si bien que, travaillant, épargnant comme une 10 fourmi, la bonne Tardive, sur qui toutes les charges retombaient, se trouvait encore heureuse d'avoir à peu près chaque soir du pain bis dans la pannetière, et sur le feu une bonne soupe fumante.
Mais tout a une fin! Depuis longtemps, la jolie 15 pannetière en noyer ciré avait été vendue. Les enfants, ce soir-là, étaient allés au lit, sans souper. Pour comble de malheur, Ganagobi, le chat de la maison, Ganagobi pourtant si fidèle, avait disparu. De temps en temps. Tardive se levait et appelait: 20 "Ganagobi, Ganagobi!..." dans la direction du village; mais Ganagobi ne revenait pas, chassé par l'odeur de misère.
C'est là le grand chagrin qui tranchait l'âme de Tardive; et c'est le grand chagrin qui lui avait 25 arraché ce mot de reproche, le seul en sept ans sorti de sa bouche:
— Ah, mon pauvre homme! mon pauvre homme! si tu fusses né sans bras ni jambes, notre porte aurait des clous d'or! 30
Elle oubliait, la brave femme, qu'un coup de mistral avait, quinze jours auparavant, démoli la
vieille porte vermoulue dont elle aimait à faire reluire les ferrures; elle oubliait que, faute de pouvoir la remplacer, ils en étaient réduits à fermer leur cabane avec un buisson.
5 Cependant, Jean Bénistan avait sur le cœur, comme un gros poids, les paroles de Tardive.
— La femme a raison, songeait-il, tout ce qui arrive, n'arrive qu'à cause de moi. Si je l'avais laissée mener la barque tranquillement, sans me
10 mêler de rien, nous serions riches ; la maison aurait une porte, et les petits ne crieraient pas la faim... Maudites jambes, maudits bras! Que ne me les coupa-t-on en nourrice?... Mais je sais maintenant ce qu'il me reste à faire, mes jambes et mes bras
15 n'étant bons qu'à être cassés.
Alors, profitant de ce que Tardive s'était endormie, il l'embrassa, bien doucement, afin de ne pas la réveiller. Il embrassa de même les enfants. Puis, ayant déplacé et replacé le buisson, il s'en
20 alla dans la nuit noire.
Huit jours après. Tardive recevait une bourse contenant quelques écus. Elle devina, — le pays se trouvait en guerre, — que Bénistan avait dû se faire soldat.
25 Bénistan eut des aventures, car il était fort brave et ne s'épargnait point.
Un jour, se battant avec des Sarrasins qui venaient de débarquer et pillaient le long de la mer, Bénistan fut laissé pour mort par ses compagnons dans
30 la mêlée. Mort? non pas: mais évanoui. Il revint à lui entre le ciel et l'eau, au milieu de gens coiffés de turbans. Il comprit qu'on l'emmenait prisonnier
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sur une tartane ; et, s'étonnant de ne pas être chargé de chaînes selon l'usage, il s'aperçut qu'il avait les deux bras cassés chacun d'un coup de feu et les deux jambes tailladées d'une infinité de coups de sabre, ce qui rendait toute espèce de liens parfaite- 5 ment inutile.
Alors, pensant aux dernières paroles de Tardive:
— Maintenant que me voilà sans bras ni jambes, espérons que notre porte aura bientôt des clous d'or.
Et les bons Sarrasins n'en revenaient pas, mas- 10 sacré comme il était, de le voir sourire.
La tartane accosta sous les remparts d'une ville blanche, autour de laquelle il y avait une plaine de sable, un cimetière sans murs et un petit bois de palmiers. 15
Jean Bénistan, prenant son parti des lois de la guerre, croyait qu'on allait le mettre à mort ou tout au moins le faire esclave. Mais le roi de ces Barbaresques, superbe vieillard à longue barbe, voulut d'abord qu'on le guérît; après quoi, plein d'admira- 20 tien pour son courage, il lui proposa d'être pacha, ce qui, là-bas, signifie général.
Bénistan répondit qu'un chrétien ne se bat pas contre des chrétiens. Mais le roi lui ayant affirmé par serment qu'il s'agissait surtout d'aller guerroyer 25 contre les nègres idolâtres, le bon Bénistan accepta.
Pendant des années et des années, Bénistan se couvrit de gloire dans des pays lointains et brûlés, sans avoir jamais aucune nouvelle de France.
A la fin, pourtant, il obtint son congé et la 30 permission de repartir accompagné d'un serviteur maure qui l'aidait à monter sur son cheval et à en
l6 CONTES DE PARIS ET DE PROVENCE
descendre, car ses anciennes blessures, et d'autres encore reçues depuis, lui rendaient le corps un peu raide.
Après des jours, après des nuits, voyageant par
5 terre et par mer, Jean Bénistan, toujours avec son
serviteur, arriva en vue de Marseille. Mais il n'y
entra point, non plus que dans aucune autre ville,
tant il était pressé de retrouver les siens.
Et pourtant, lorsque, du haut de la dernière collo line, il découvrit sa maisonnette, le cœur lui manqua et il n'osa pas aller plus avant, car il eut peur soudain que quelqu'un n'y fût mort.
— Remarque, dit-il au moricaud, cette cabane couverte en joncs d'étang, avec une porte qui a l'air
15 neuve? Tu vas te cacher tout près, dans la haie, et tu reviendras me dire ce qui se passera. Au bout d'une heure le moricaud revint:
— J'ai vu sortir de la cabane une femme en deuil et six enfants qui s'en sont allés vers l'église.
20 — Et qu'as-tu vu encore?
— J'ai encore vu un vieux chat roulé au soleil sur le seuil.
Alors Jean Bénistan pleura, de la joie qu'il éprouvait en apprenant que sa femme et ses enfants 25 vivaient et que le chat était revenu.
Jean Bénistan sortit quatre clous d'or de sa poche.
— Prends une pierre pour marteau, et, pendant que les habitants n'y sont pas, va planter ces clous d'or dans la porte de la cabane.
30 Quand Tardive revint de l'église, quand elle
aperçut le chat qui, hérissé, soufflait de colère sur
le toit, et les quatre clous d'or aux quatre coins de
LES CLOUS D'OR 17
la porte, se souvenant des paroles de jadis, elle s'écria:
— Courez, mes enfants, courez vite au-devant de mon pauvre homme qui s'en revient de la guerre, sans doute, hélas! bien maltraité. S
Mais, comme à ce moment, au détour du sentier, Jean Bénistan, aussi fier qu'un roi, apparaissait sur son cheval que le moricaud tenait en bride, elle ajouta, presque évanouie:
— Dieu soit loué! il a ses bras, il a ses jambes... 10 Ces clous d'or m'avaient fait grand peur.
Et Bénistan disait en l'embrassant:
— Oui j'ai mes jambes, oui j'ai mes bras, mais tellement meurtris et blessés qu'ils ne veulent plus que le repos... Désormais, Tardive, tu peux être 15 tranquille... Sors pour moi le fauteuil, là, devant la porte, sous la vigne... et mets le vieux chat sur mes genoux...
A force de peine et de travail, pendant l'absence de Bénistan, Tardive était redevenue presque riche; 20 et lui possédait des trésors.
Maintenant, si vous passiez par mon village, je pourrais vous montrer intacte, — le brave homme s'y trouvant bien, ne voulut jamais en habiter d'autre, — la cabane de Jean Bénistan. La porte 25 existe toujours. A vrai dire, les clous d'or manquent. Mais on voit la place des trous.
Cependant la pluie tombait toujours.
Par la petite fenêtre du pavillon de chasse on
apercevait à peine, comme au travers d'un fin treillis,
la ligne indécise des futaies. Plus près, c'étaient
5 des labours noyés, des fossés remplis de boue jaune.
Il y eut un moment de silence pendant lequel
s'entendit plus distinctement le bruit des gouttes
tambourinant sur la toiture et sur les vitres. Mais
un fagot jeté en travers de la cheminée éclaira
lo soudain l'étroit réduit. La gaieté revint; des pipes furent bourrées ; et, tandis que trois chiens balayaient à grands coups de queue, sur le sol en plâtre battu, les feuilles sèches et les brindilles, trois chasseurs, parisiens recommencèrent à improviser des histoires
15 de chasseurs.
— ... Il m'est arrivé presque aussi fort, affirma le garde lorsque tout le monde eut parlé, oui, presque aussi fort, avec un lièvre. Quel lièvre! Je le vois encore. En le posant tout fumant sur
20 la grande table, Madeline s'était écriée: "Mon Dieu, qu'il est lourd!" Et quand mon oncle — le ciel ait son âme — essaya de le découper, il sentit une résistance sous le couteau... Mais non, mieux vaut m'arrêter là ; si je disais la suite vous me
25 prendriez pour un Marseillais.
Des gestes expressifs témoignèrent combien un tel soupçon était loin de la pensée de tous, et le brave Gogu, qui n'est pas Marseillais, le sort l'ayant fait naître à Soisy-sur-Yvette, cala sa chaise, sourit dans sa moustache, et continua: 5
— Donc, ainsi que j'avais l'honneur de vous le dire — mon oncle sentit sous le couteau quelque chose qui résistait. Qu'a-t-il donc dans le ventre, cet animal?... Il force, le couteau pénètre; et mon lièvre, s'ouvrant, les reins cassés, laisse échapper, au 10 milieu de la bonne odeur, une, dix, vingt pièces d'or qui couraient, roulaient, se poursuivaient et se cognaient sur la faïence.
— Etonnant, Gogu, ce que vous nous racontezlà! 15
— Au contraire, rien de plus simple!
J'avais alors douze ans, et ce jour-là j'accompagnais M. le marquis. Brave homme, ce marquis: un peu maniaque, pas mal avare, bref! tout à fait d'ancien régime. Mes parents étaient ses fermiers. 20 Quand j'eus quitté l'école, il m'éleva aux fonctions de page, me faisant porter son carnier, graisser ses bottes, et me payant en vieux habits.
On le disait très riche, quoiqu'il habitât seul une espèce de tour restée debout par miracle au milieu 25 des plâtras du vieux château. Tous les mois, régulièrement, il allait à la ville pour voir son homme d'affaires et toucher ses fonds. Par exemple personne n'avait jamais vu le marquis rapporter de là ni sac ni bourse. Où diable le marquis four- 30 rait-il son argent?
Un soir, les fonds touchés, nous nous en revenions
à travers bois, par le pavé, le marquis devant, moi derrière, lui sur son cheval, moi dans mes sabots admirant un superbe fusil qu'il gardait constamment en bandoulière.
5 J'aurais donné je ne sais quoi pour manier un peu ce fusil qui avait des dessins en argent sur le canon et une tête de sanglier sculptée sur la crosse. Mais le marquis ne le quittait jamais: "Il dort avec!" disaient les paysans.
îo Si seulement j'avais pu entendre le bruit que ce beau fusil faisait en partant! Mais le marquis semblait avoir peur de s'en servir.
Souvent, très souvent même — le pays était alors extraordinairement giboyeux — nous rencontrions
15 un lapin, des perdrix, des cailles. Alors, le marquis épaulait, ajustait... et ne tirait pas. J'avais beau me creuser la cervelle, je ne comprenais rien du tout à la conduite du marquis.
D'ordinaire on faisait le voyage, aller et retour,
20 entre le lever et le coucher du soleil. La fois dont il s'agit, le cheval s'étant déferré, nous nous trouvâmes, à la nuit close, juste à moitié chemin de la ville et du château. Les chouettes poussaient leurs cris dans le noir, le vent faisait gesticuler les
25 branches, et le marquis déclara la route peu sûre.
— Pourtant avec votre fusil?...
— Tais-toi, gamin, on a vu des voleurs qui volent les fusils!
Il fut décidé que nous nous arrêterions au Logis 2,0 du Vieil Ane Rouge, chez le frère de ma mère, braconnier de son état, et qui, à ses moments perdus, tenait auberge pour les rouliers égarés.
Vu le délabrement des chambres, il fallut dormir à la cuisine, sous la cheminée, le marquis dans un fauteuil, moi sur un escabeau.
Un peu passé minuit, mon oncle entra avec sa canardière et, me voyant les yeux ouverts: ,5
— Petit, veux-tu que je t'apprenne comment on tue un lièvre au gîte?
Si je voulais! Seulement je n'avais pas de fusil et mon oncle n'en possédait pas de rechange.
— Prends celui du marquis, ça le dérouillera. 10 Après, nous le rechargerons, et ni vu ni connu, personne ne s'apercevra de rien!
La tentation était trop forte: le marquis ronflait, le fusil brillait, je pris le fusil.
Nous voilà sur la route, au clair de lune; puis 15 dans un taillis, puis sur un plateau garni d'un gazon ras, où se dressaient des pieds de fougères.
— Attention, la bête est là.
La bête veillait apparemment; j'entendis des herbes s'agiter, je vis passer l'ombre de deux oreilles, 20 nos coups de fusil partirent à la fois.
— Maladroit! dit mon oncle en ramassant le lièvre, tu seras cause de la mort d'un chêne: ta charge vient d'atteindre en plein ce baliveau.
Humilié, je n'osai rien dire; il me semblait bien 25 pourtant avoir visé droit.
Le fusil rechargé avait repris sa place, et le lièvre tournait en broche quand, sur la pointe de huit heures, M. le marquis se réveilla. Le marquis devint tout joyeux à l'idée de manger du lièvre. 30
Je croyais tout sauvé lorsqu'on s'assit pour déjeuner.
Malheureusement mon oncle, rendu bavard et familier par la bonne humeur du marquis, ne put s'empêcher de me taquiner à l'apparition du rôti sur la table. Tout en découpant, il recommença 5 ses plaisanteries sur le chêne que j'avais tué. Il raconta mon aventure.
— Comment, sartibois! tu as tiré?... Tu as tiré avec mon fusil? disait le marquis devenu tout pâle.
— Tiré et manqué, monsieur le marquis!
lo — Ah! brigand, révolutionnaire! Mais il y avait vingt-cinq louis, vingt-cinq louis d'or, dans le canon par-dessus la charge!
Voilà: le canon du fusil servait au bonhomme de bourse et de cachette pendant ses voyages. En
15 moins d'une seconde je devinai tout. Je m'expliquai la gifie. extraordinaire que m'avait donnée le recul. Je me rappelai que, le coup partant, une grêle d'or m'avait paru s'éparpiller dans le clair de lune. Et, n'espérant pas le pardon d'un tel crime, je regardais
sodéjà du côté de la porte, résolu à laisser mes remords et ma vie au fond du premier étang que je recontrerais.
La voix de mon oncle me retint, mêlée à un cliquetis de louis d'or dégringolant sur de la faïence.
25 — C'est donc ça que le lièvre était si dur? Allons, il n'y a pas trop de mal!
Et il ajoutait en riant:
— Appelez-moi mazette, monsieur le marquis, c'est lui décidément qui avait touché le lièvre...
30 Cinq cents francs en louis d'or? Un joli coup de fusil: les rois n'en tirent pas souvent de pareils. Effectivement, vous me croirez si vous voulez.
le coup avait presque fait balle, et tous les louis furent retrouvés l'un après l'autre, à mesure que nous mangions, un peu enfumés, mais intacts et en bon état.
— Tous, Gogu, sans exception? S
— L'arrière-train en était farci, les côtes, les cuisses, le gras du râble. Deux s'étaient fourrés dans la tête...
— Retrouvés tous les vingt-cinq?
— N'exagérons rien! A dire la vraie vérité, il 10 manqua un louis à l'appel, un seul dont on n'eut jamais de nouvelles et que le marquis retint sur mes gages.
Mais assez causé: la pluie cesse; le soleil a l'air de vouloir reparaître; en attendant que la terre 15 sèche, on pourra toujours tirer quelques lapins à la lisière des taillis.
... J'étais alors écolier, et je descendais à pied de Sisteron pour m'en aller passer mes vacances à la tuilerie du pont de Manosque. Parti assez tard, et flânant en route, j'arrivai à Giropey lorsque
5 le soleil se couchait. Je résolus de fixer là mon gîte d'étape. La beauté de l'endroit m'invitait au repos; trente kilomètres avaient lassé mes jambes; un poétique spectacle, fait pour séduire une âme jeune comme était la mienne, acheva de me dé-
lo cider.
Sur le banc de pierre de l'auberge, un grand vieillard était assis au milieu d'un groupe d'enfants; il leur racontait je ne sais quoi, et à tout moment l'auditoire éclatait de rire; puis, quand les rires
15 étaient finis, le vieillard recommençait à parler de sa belle voix dont les paroles m'échappaient, mais qui m'arrivait sonore et douce.
M'approchant, je vis qu'il était aveugle, aveugle comme Homère devait l'être, de cette cécité des
20 vieillards qui laisse aux yeux toute leur limpide beauté. Les rayons roses du couchant jouaient dans ses longs cheveux plus blancs que neige, et, la tête pleine de souvenirs classiques, je crus un instant contempler le vieux Nestor.
25 Ce n'était pas Nestor, c'était Charavany\ Oui,
Charavany, le fameux Charavany, de Lurs, celui qui s'évada dix-sept fois du bagne, ainsi qu'on l'apprend dans ses Mémoires, et de qui les bons tours joués aux gendarmes et aux geôliers feront longtemps la joie des veillées. 5
Charavany n'avait jamais tué. Un jour qu'on l'accusait d'assassinat, il déclara solennellement, en pleine cour d'assises, que devant une aussi indélicate accusation, il croyait de son honneur, à lui Charavany, bien connu partout, de ne pas même 10 se défendre.
Le jury l'acquitta sans délibérer.
Quant aux vols, c'était une autre affaire; Charavany tenait à eux comme à sa plus pure gloire, et plutôt que d'en nier un seul, il s'en serait, je crois, 15 inventé d'imaginaires.
Ecoutez celui-ci, dont il était particulièrement fier et que je tiens de sa bouche vénérable!
Charavany, une fois, venait encore de s'évader. Pas d'argent, le ciel bleu pour toit, l'eau des vallons 20 pour boire, mais rien à se mettre sous la dent!
Désespéré, mourant de faim, le malheureux voleur songeait vaguement à rentrer au bagne.
Un roulier passa sur la route avec sa carriole chargée, ô tentation ! d'immenses fromages de 25 gruyère.
— Quels fromages, monsieur, il aurait pu s'en servir pour roues! disait le bon vieux Charavany, dont les narines et les lèvres frémissaient à ce souvenir. 3P
Le roulier, brave homme, voyant Charavany
fatigué, le fit monter sur sa carriole. Dia!... hH... on cause, on se lie, le charretier tombe de sommeil.
— Si vous voulez, propose Charavany, pendant que vous dormirez un peu, je me tiendrai au cor-
5 deau et je surveillerai les bêtes.
Marché fait! Le roulier s'endort, et Charavany, tout en guidant, soulève la bâche, éventre une caisse, desserre une corde et envoie le plus beau fromage rouler sans bruit dans le fossé, lo Quelque cents pas plus loin, il éveilla honnêtement le roulier:
— Adiousias, l'ami, je prends par la traverse. Revenu sur ses pas et maître du fromage, Charavany commence par tailler en son milieu de quoi
15 faire un repas mémorable; en son milieu, entendezvous, à la place exacte du moyeu si le fromage eût été roue, mais sans toucher à la circonférence. Puis le voilà parti, roulant devant lui, tranquillement, dans la poussière des grandes routes, ce
20 disque d'aspect fantastique, dont le trou central s'agrandissait à chaque repas.
— De Peyroles, Monsieur, disait Charavany, le fromage m'a mené ainsi jusqu'à Lyon. A la fin, par exemple, il ne tenait pas debout, ce n'était plus
25 qu'un cercle de croûte, et de ma grande roue de charrette la ferrure seule restait. Mais m'a-t-il gêné, ce sacré fromage! lorsque je rencontrais les gendarmes, et que, sans papiers, sans ressources, il me fallait chaque fois leur prouver par de bonnes
30 raisons que voyager en roulant sur la grand'route un gruyère percé à jour était la chose la plus naturelle du monde!
Tous les vols de Charavany furent, comme celuici, pittoresques et joyeux. La justice s'en fâchait parfois, quoique plus souvent indulgente; en somme, il faut bien l'avouer pourtant, notre héros passa aux galères de Toulon la plus grande partie de sa s vie.
Charavany était bien vieux quand on l'en sortit, vieux et aveugle. Comment faire? Il n'y a pas d'invalides pour les voleurs: on envoya donc Charavany à l'hospice de Forcalquier. lo
A l'hospice, Charavany qui s'ennuyait, Charavany, quoique n'y voyant plus, s'amusa à v'oler les pauvres. Les pauvres pétitionnèrent en masse, et Charavany fut renvoyé.
Aux hospices de Sisteron et de Digne, mêmes 15 histoires! si bien que, repoussé de partout, le bon vieux Charavany finit par retomber sur les bras du gouvernement.
Alors, chose invraisemblable, et que cependant chacun vous affirmera dans le pays, alors, le préfet 20 se décida à demander pour lui un petit secours annuel sur je ne sais quels fonds départementaux.
Le secours fut voté par le Conseil général.
Charavany, chargé de gloire et d'ans, vint mourir 25 aux lieux qui l'avaient vu naître, paisible, accueilli de tous, commettant encore de temps à autre quelques menus vols dont on riait, aimé des anciens qui se trouvaient fiers d'un tel contemporain, ainsi que des enfants à qui il contait ses aventures, 163© soir, sur le banc de l'auberge, aux rayons du soleil couchant. Et si parfois un voyageur demandait
en le voyant: "Quel est ce vieillard vénérable?" les habitants lui répondaient d'un air d'affectueuse considération:
— C'est Charavany, un vieux voleur qui est venu 5a Giropey manger sa retraite!
Pertuis semait ses haricots!
Des hauteurs du Luberon aux graviers de la Durance, ce n'étaient par tout le terroir que gens sans blouse ni veste, qui suaient et travaillaient; et dans la ville, les bourgeois, assis au frais sous 5 les platanes, disaient en regardant ces points rouges et blancs remuer:
— Si les pluies arrivent à temps, et que la semence se trouve bonne, la France, cette année, ne manquera pas de haricots. 10
Car Pertuis a cette prétention, quasi justifiée d'ailleurs, de fournir de haricots la France entière.
De tous ces semeurs semant comme des enragés, le plus enragé, sans contredit, était le brave Pitalugue. La guêtre aux mollets, reins sanglés, il 15 s'escrimait de la pioche, tête baissée. Lorsque dans le terrain il ne resta plus caillou ni racine, alors, du revers de l'outil, doucement, il l'aménagea en pente douce pour que l'eau du réservoir pût y courir. Le terrain aménagé, il prit un long cordeau 20 muni à ses deux bouts de chevillettes, planta les chevillettes en terre, tendit la corde et traça, parallèles au front du champ, une, deux, trois, cinq, dix
rigoles. Puis, tout ainsi réglé, Pitalugue reprit une par une ses rigoles et, l'air attentif, un genou en terre, il sema.
— Semons du vent, murmurait-il; c'est, quoi- S qu'en dise Monsieur le curé, le seul moyen qui me
reste aujourd'hui de ne pas récolter la tempête.
Et Pitalugue, en effet, semait du vent. C'est pour prendre du vent, disons mieux: c'est pour ne rien prendre du tout que, de trois secondes en trois
lo secondes, il envoyait la main à sa gibecière; ce n'est rien du tout qu'il y saisissait, ce n'est rien du tout que son pouce et son index rapprochés déposaient avec soin dans le sillon; et la paume de sa main gauche, rabattant à chaque fois la terre,
15 ne recouvrait que des haricots imaginaires.
Cependant, à cent mètres au-dessus du champ, dans le petit bosquet qui ombrage la côte, un homme que Pitalugue ne voyait point, suivait de l'œil, avec intérêt, les mouvements compliqués de
20 Pitalugue.
— Eh! eh! se disait-il, Pitalugue travaille. Perché ainsi dans la verdure, avec son nez crochu,
ses lunettes d'or et son habit gris moucheté, un chasseur l'aurait pris de loin pour un hibou de la
25 grosse espèce.
Mais ce n'était pas un hibou, c'était mieux: c'était M. Cougourdan, le redouté M. Cougourdan, marchand de biens, que la rumeur publique accusait d'usure.
30 M. Cougourdan aimait la nature; un beau paysage l'inspirait, le chant des oiseaux, loin de le distraire, ne faisait, qu'activer ses calculs, et c'est
LES HARICOTS DE l'ITALUGUE 3I
ainsi, le front rafraîchi par l'ombre mouvante des arbres, qu'il inventait ses plus subtiles procédures. Le spectacle doucement rustique de Pitalugue travaillant mit M. Cougourdan en verve:
— Une idée! si je tirais au clair les comptes des ce Pitalugue!
Et M. Cougourdan constata qu'ayant, l'année d'auparavant, prêté cent francs à Pitalugue, Pitalugue se trouvait à l'heure présente lui devoir juste cent écus. 10
— Bah! les haricots me paieront cela; je ferai saisir à la récolte.
Là-dessus, M. Cougourdan sortit du bois, et se mit à descendre vers le champ de Pitalugue, ne pouvant résister au désir de voir les haricots de 15 plus près.
Au même moment Pitalugue leva la tête et vit venir la Zoun, sa femme, qui lui apportait à goûter. Il rajusta sa culotte, alla se laver les mains à la fontaine, puis s'assit à l'ombre d'une courge élevée 20 en treille devant sa cabane, prêt à manger, le couteau ouvert, et le panier entre les jambes.
— Té! Zoun, regarde un peu si on ne dirait pas M. Cougourdan.
— Bonjour, la Zoun, bonjour Pitalugue! nasilla 25 gracieusement l'usurier; et tout en jetant sur le champ un regard discret et circulaire, il ajouta:
— Pour des haricots bien semés, voilà des haricots bien semés. Pourvu qu'il ne gèle pas dessus.
— Ne craignez rien, la semence est bonne, ré- 30 pondit philosophiquement Pitalugue.
Et, tranquille comme Baptiste, il acheva son pain.
ferma son couteau et se remit au travail, tandis que la Zoun et M. Cougourdan s'éloignaient.
— Hardi, les haricots! murmurait-il en continuant sa besogne illusoire, encore un! un encore! des
5 cents!! des mille!!! les voisins aujourd'hui ne diront pas que Pitalugue ne fait rien et qu'il a passé le temps à fainéanter sous sa courge.
Il peina ainsi jusqu'au soleil couché.
— Hé! Pitalugue, holà! Pitalugue, lui criaient du 10 chemin les paysans qui rentraient par groupes à la
ville.
— Tu sèmeras le restant demain.
Enfin Pitalugue se décida à quitter son champ. Avant de partir, il regarda:
15 — Beau travail! murmurait-il d'un air à la fois narquois et satisfait, beau travail !
Peut-être voudriez-vous savoir ce qu'était Pitalugue, et pourquoi il avait adopté en fait de haricots un aussi étrange procédé de culture.
20 Pitalugue était philosophe, vrai philosophe de campagne, prenant le temps comme il vient et le soleil comme il se lève, arrangeant tant bien que mal, à force d'esprit, une existence chaque jour désorganisée par ses vices, et dépensant à vivre
25 d'expédients au village plus d'efforts et d'ingéniosité que tant d'autres à faire fortune à la grande ville.
Le pire de tout, c'est que Pitalugue est joueur; mais là, joueur comme les cartes, joueur à jouer enfant et femme.
C'est pour cela que Pitalugue, jadis à son aise, se trouve maintenant gêné. La récolte est mangée d'avance, les terres entamées par l'usure; et quelles scènes quand il rentre un peu gris et la poche vide dans sa maisonnette du Portail-des-Chiens! Quels 5 remords aussi, car, au fond, Pitalugue a bon cœur. Mais ni scène ni remords ne peuvent rien contre les cartes. Pitalugue jure chaque soir qu'il ne jouera plus, et chaque matin il rejoue.
Ainsi, aujourd'hui, il s'était levé, ce brave Pita- jo lugue, avec les meilleures intentions du monde. Au petit jour et les coqs chantant encore, il était devant sa porte en train de charger sur l'âne un sac de haricots. Et quels haricots! de vrais haricots de semence, émaillés, lourds comme des balles, ronds 15 et blancs comme des œufs de pigeon.
— Emploie-les bien et ménage-les, disait la Zoun en donnant un coup de main, tu sais que ce sont nos derniers.
— Cette fois, Zoun, le diable me brûle si tu n'es 20 pas contente!... A ce soir!... ^i^-r/.' bourriquot.
Et Pitalugue était parti, vertueux, derrière son âne.
Par malheur, aux portes de la ville, il rencontra le perruquier P"ra qui s'en revenait, les yeux rouges, 25 ayant passé sa nuit à battre les cartes dans une ferme.
— Tu rentres bien tard, Fra!
— Tu sors bien matin, Pitalugue!
— Le fait est qu'il ne passe pas un chat. 30
— Ce serait peut-être l'occasion d'en jouer une.
— Pas pour un million, Fra.
— Voyons: rien qu'une petite, Pitalugue.
— Et mes haricots?
— Tes haricots attendront.
L'infortuné Pitalugue résista d'abord, puis se
5 laissa tenter. Fra sortit les cartes. On joua une