partie, on en joua deux, et les haricots attendirent
Bref! l'alouette montait des blés, et les premiers
rayons coloraient en rose la muraille de pierre sèche
sur laquelle les deux joueurs jouaient, assis à cali-
lofourchon, lorsque Pitalugue, retournant ses poches,
s'aperçut qu'il avait tout perdu.
— Cinq francs sur parole! dit Fra.
— Cinq francs, ça va, répondit Pitalugue. Les cartes tournèrent et Pitalugue perdit.
15 — Quitte ou double?
— Quitte ou double!
Pitalugue perdit encore.
— Maintenant, le tout contre ta semence. Pitalugue accepta. Il était fou, ses mains trem-
20 blaient.
— Non ! grommelait-il en donnant, je ne perdrai pas cette fois, les cartes ne seraient pas justes.
Il perdit pourtant; et l'heureux Fra, chargeant le sac d'un tour de main, lui dit:
25 — La prochaine fois, Pitalugue, nous jouerons l'âne.
Que faire? Rentrer, tout avouer à la Zoun? Pitalugue n'osa pas, la mesure était comble. Acheter d'autre semence? Le moyen, sans un rouge liard!
30 En emprunter à un ami? Mais c'eût été rendre l'aventure publique. Assuré du moins de la discrétion du barbier Fra (les joueurs ne se vendent
pas entre eux) notre homme, après cinq minutes de profond désespoir, prit, comme on l'a vu, son parti en brave:
— Je ne peux pas semer des haricots puisque je n'en ai plus, se dit-il en riant dans sa barbiche, mais 5 je peux faire semblant d'en semer. La Zoun n'y verra que du feu — le hasard est grand — et d'ici à la récolte bien des choses se seront passées.
Bien des choses en effet se passèrent qui mirent Pertuis en émoi. 10
D'abord, Pitalugue changea du tout au tout. Talonné par le remords et craignant toujours d'être découvert, il renonça au jeu, déserta l'auberge. Lui, que ses meilleurs amis accusaient de paresse, on le vit, dans son petit champ, piocher, gratter, travailler 15 à mort.
Jamais haricots mieux soignés que ces haricots qui n'existaient pas!
Tous les soirs, au coucher du soleil, il les arrosait. Le jour, si parfois, sous un soleil trop vif, la terre 20 séchait et faisait croûte, Pitalugue la binait légèrement pour permettre au grain de lever. Souvent aussi, la main armée d'un gant de cuir, il arrachait le chardon cuisant, le séneçon envahisseur et le chiendent tenace. 25
Ses voisins l'admiraient, sa femme n'y comprenait rien, et M. Cougourdan radieux rêvait toutes les nuits de haricots saisis.
Or, au bout d'une quinzaine, de ça, de là, tous les haricots de Pertuis se mirent à lever le nez: une 30 pousse blanche d'abord, recourbée en crosse d'évêque, deux feuilles coiffées de la graine et portant
encore un fragment de terre soulevée; puis la graine sèche tomba, les deux feuilles découpées en cœur se déplièrent, et bientôt, du Lubéron à la Durance, toute la plaine verdoya.
5 Seul, le champ de Pitalugue ne bougeait point,
— Pitalugue, que font tes haricots?
Et Pitalugue répondait:
— Ils travaillent sous terre.
Cependant les haricots de Pertuis s'étant mis à lo filer, il fallut des soutiens pour leurs tiges fragiles. De tous côtés, les paysans, serpette en main, coupaient des roseaux. Pitalugue coupa des roseaux comme tout le monde. Il en nettoya les nœuds, puis les disposa en faisceau, quatre par quatre et le 15 sommet noué d'un brin de jonc, de façon à ménager aux haricots, qui bientôt grimperaient dessus, ce qu'il faut d'air et de lumière.
Au bout de la seconde quinzaine, les haricots de Pertuis avaient grimpé, et la plaine, du Lubéron à 20 la Durance, se trouva couverte d'une infinité de petits pavillons verts.
Seuls, les haricots de Pitalugue ne grimpèrent point. Le champ demeura rouge et sec, attristé encore qu'il était par ses alignements de roseaux 25 jaunes.
La Zoun dit:
— Il me semble, Pitalugue, que nos haricots sont en retard.
— C'est l'espèce, répondit Pitalugue.
30 Mais, lorsque du Lubéron à la Durance, sur tous les haricots de la plaine, pointèrent des milliers de fleurettes blanches; lorsque ces fleurs se furent
changées en autant de cosses appétissantes et cassantes, et qu'on vit que seuls les haricots de Pitalugue ne fleurissaient ni ne grainaient, alors les gens s'en émurent dans la ville.
Les malins, sans bien savoir pourquoi, mais soup- 5 çonnant quelque bon tour, commencèrent à gausser et à rire.
Les badauds, en pèlerinage, allèrent contempler le champ maudit.
M. Cougourdan fut inquiet. 10
Et la Zoun s'installa sous la courge, accablant la terre et le soleil de protestations indignées.
Un soir, Tacite Dide, mère de la Zoun, belle-mère de Pitalugue par conséquent, se rendit sur les lieux malgré son grand âge, observa, réfléchit et déclara 15 au retour qu'il y avait de la magie noire là-dessous, et que les haricots étaient ensorcelés. Pitalugue abonda dans son sens; et toute la famille jusqu'au quinzième degré de parenté ayant été convoquée à la maisonnette du Portail-des-Chiens, il fut décidé 20 que, vu la gravité des circonstances, le lendemain on ferait bouillir.
Tante Dide, qui justement se trouvait être veuve, s'en alla donc rôder chez le terraillier de la Grand'- Place, dans le dessin de voler une marmite neuve; 25 car, pour faire bouillir dans les règles, il faut avant tout une marmite qui n'ait jamais servi, volée par une veuve. Le terraillier connaissait l'usage; et, sûr d'être dédommage à la première occasion, i!
détourna les yeux pour ne point voir tante Dide lorsqu'elle glissa la marmite sous sa pelisse. . La marmite ainsi obtenue fut solennellement mise sur le feu en présence de tous les Pitalugue 5 mâles et femelles.
Puis tante Dide l'ayant emplie d'eau, versa dans cette eau, non sans marmotter quelques paroles magiques, tous les vieux clous, toutes les vieilles lames rouillées, toutes les aiguilles sans trous et
10 toutes les épingles sans tête du quartier. Et, quand la soupe de ferraille commença à bouillir, quand les lames, les clous, les aiguilles et les épingles entrèrent en danse, on fut persuadé qu'à chaque tour, chaque pointe, malgré la distance, s'enfonçait dans
15 la chair du jeteur de sorts.
— Ça marche, murmurait tante Dide, encore une brassée de bois, et tout à l'heure le gueusard va venir nous demander grâce.
— Il sera bien reçu! répondait la bande.
20 Cependant l'astucieux Pitalugue, que tout ceci amusait fort, n'avait pu s'empêcher d'aller en souffler un mot à ses amis de la haute ville; et ce fut, dans tout Pertuis, une grande joie quand le bruit se répandit qu'au Portail-des-Chiens, pour désensor-
25 celer les haricots, la tribu des Pitalugue faisait bouillir.
Or, les Pitalugue faisant bouillir, la tradition voulait qu'on envoyât quelqu'un se faire assommer par les Pitalugue.
30 Ce quelqu'un fut M. Cougourdan!
Conduit par son destin, M. Cougourdan eut l'idée fâcheuse de s'arrêter devant la boutique du perru-
quier Fra. Il venait précisément de rencontrer Pitalugue plus gai qu'à l'ordinaire et tout épanoui de l'aventure.
— As-tu vu ce Pitalugue, quel air content il a?
— Mettez- vous à sa place, monsieur Cougourdan, 5 avec ce qui lui arrive?
— Il a donc gagné?
— Mieux que ça, M. Cougourdan, — <- Hérité peut-être?
— Mieux encore: il a trouvé mille écus de six 10 livres dans un bas.
— Mille écus, sartibois! et mon billet, qui justement tombe ce matin.
— Pitalugue descend chez lui, monsieur Cougourdan, rattrapez-le avant qu'il n'ait tout joué ou 15 tout bu ; et, si vous voulez suivre un bon conseil, courez vite.
Au Portail-des-Chiens, la marmite bouillait toujours et l'impatience était à son comble, lorsque Cadet, qu'on avait posté en sentinelle, vint tout 20 courant annoncer qu'un vieux monsieur à lunettes d'or, porteur d'un papier qui paraissait être un papier timbré, tournait le coin de la rue.
— Monsieur Cougourdan! s'écria la Zoun, il se trouvait là précisément quand nous semâmes les 25 haricots.
— C'est lui le sorcier, je m'en doutais, reprit tante Dide. Allons, les enfants, tous en place, et pas un coup de bâton de perdu!
Silencieusement, les quinze Pitalugue mâles se 30 rangèrent le long des murs, armés chacun d'une forte trique.
Quelle émotion dans la chambre! On n'entendait que les glouglous pressés de l'eau, le cliquetis de la ferraille, et bientôt le bruit des souliers de M. Cougourdan, sonnant sur l'escalier de bois. S Ce fut une mémorable dégelée; les farceurs de Pertuis eurent pour longtemps de quoi rire.
M. Cougourdan, homme discret, ne se plaignit pas.
Quant à Pitalugue, ayant retrouvé le soir, dans
10 un coin de la chambre, son billet de cent écus
perdu par monsieur Cougourdan dans la bagarre,
il en fit une allumette pour sa pipe et dit à la Zoun
d'un ton pénétré:
— Vois-tu, Zoun, les anciens n'avaient pas tort! 15 Bonne semence n'est jamais perdue, et la terre rend toujours au centuple les bonnes manières qu'on lui fait.
Nobles et philosophes paroles qui seront, s'il plaît au lecteur, la morale de cette histoire.