L'HOMME VOLANT
J'ai connu un homme volant, — la race des homfnes-volants n'est pas près de disparaître de ce monde! — il s'appelait Siffroy (d'Antonaves), il était bers^er de son état.
La nuit, menant les moutons sur la montagne, 5 Siffroy regardait toujours en l'air. Depuis son enfance, l'espace l'inquiétait: l'espace, l'infini du bleu piqué d'étoiles. Il aurait voulu monter làhaut, comme les aigles, comme la fumée de son feu. Pourquoi? pour rien... Du moins, il ne 10 savait pas.
Un jour, à l'auberge, c'est la première fois qu'il y entrait, Siffroy remarqua une vieille image représentant un homme dans un grand panier qu'emportait vers le ciel un globe immense. Le globe 15 planait au-dessus des nuages. En bas, la terre semblait une fourmilière, avec des villes, des champs de blé, des ponts, des rivières, des routes. L'homme du panier tenait un drapeau. Siffroy se fit expliquer; et depuis il se voyait toujours en rêv^e, lui, 20 Siffroy (dAntonaves) tenant un drapeau, au-dessus des nuages, dans un grand panier.
Certain samedi, jour de marché, Siffroy descendit à la ville. Il avait deux écus en poche. Arrivé au Portail peint, il s'informa auprès du préposé de 25
l'octroi: "si l'on ne connaîtrait pas quelqu'un, par hasard qui pourrait lui faire un joli ballon pour deux écus?"
Le préposé de l'octroi, ayant dévisagé notre 5 homme, répondit:
— Pour un travail comme celui-là, il faut du papier peint, de la colle... je ne vois guère que Castarini.
Or, il faut savoir que ce Castarini, peintre et
lo colleur de papier peint à ses moments perdus, avait
pour occupation principale d'amuser les gens de la
ville en ourdissant à l'encontre des naïfs villageois
toute sorte de farces et de méchants tours.
Siffroy trouva Castarini devan*: sa boutique, sur
15 la Placette, en train de barbouiller de beau jaune
cadmium, imitant l'or, une enseigne pour un café.
— Qu'y a-t-il à votre service?
— " Excusez si je vous dérange, mais je m'appelle Siffroy (d'Antonaves) et je voudrais que vous me
20 fissiez un joli ballon de deux écus. C'est le préposé qui m'envoie.
A ces mots, Castarini détourna la tête et, voyant la bonne figure doucement candide, le crâne en ogive de son interlocuteur, il cligna de l'œil avec
25 un air de profonde satisfaction, tandis qu'un frémissement scélérat lui bridait les muscles des joues.
— Un ballon? ainsi vous voudriez un ballon, fitil en reposant son pinceau sur sa boîte à couleurs, un ballon pour monter dedans?
30 — Oui, Monsieur, en papier bleu autant que possible, avec la lune et les étoiles.
— On peut vous en faire un si vous y tenez;
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moi, il me semble que je préférerais un cerf-volant, solide, bien bâti, un beau cerf-volant à deux places.
— Je n'en ai jamais vu! dit Sififroy.
— C'est que dans un ballon il y a de l'esprit de vin, des étoupes; rien qu'un coup de vent et tout s s'enflamme!... aimeriez-vous brûler en l'air.?
Siffroy était devenu perplexe. Castarini, lui, comptait sur ses doigts, réfléchissait. Puis, tout à coup,'comme subitement inspiré:
— Que diriez-vous d'une paire d'ailes? lo
— Des ailes! J'y avais pensé, répondit Siffroy qui, en effet, avant sa découverte du ballon, avait plus d'une fois rêvé au moyens de se fabriquer des ailes, tout en suivant du regard, là-haut dans le bleu, le vol des aigles. 15
Marché conclu, jour pris; Siffroy remonte vers Antonaves, et Castarini se met résolument au travail.
Ce fut un émoi dans la ville quand on apprit qu'à la foire prochaine Siffroy (d' Antonaves) volerait 20 et que Castarini lui fabriquait ses ailes. Trois semaines durant, les curieux assiégèrent la boutique de la Placette; trois semaines, Castarini demeura enfermé chez lui, négligeant les peintures en train, refusant les commandes les plus pressées, peu visible, 25 silencieux et tout entier à son chef-d'œuvre.
Enfin, le grand jour arriva. Dès la première heure, les gens de la ville allèrent se poster sur le pont, guettant la caravane d'Antonaves.
— Et Siffroy? 30 Pas de Sififroy! On apprit que vSiffroy était
descendu chez Castarini depuis la veille pour essayer les ailes et s'exercen
Tranquille comme si de rien n'était, Castarini fumait sa pipe à sa fenêtre. 5 II se fit peu d'affaires à cette foire-là; légumes, paniers d'œufs, sacs de blé restèrent à l'abandon. Hommes et femmes, tout le monde attendait sous la fenêtre de Castarini.
A midi sonnant, Castarini éteignit sa pipe. Un 10 instant après, il apparaissait sur la porte, tenant par la main Sififroy (d'Antonaves), rouge d'orgueil et décoré d'une immense paire d'ailes. Quatre mètres d'ailes pour deux écus, tout en papier d'argent et d'or! Castarini évidemment en était 15 du sien, Castarini avait bien fait les choses!
Aussi quelle joie quand, sur le vieil orme étêté dont la fourche formait plate-forme, on vit Siffroy (d'Antonaves) apparaître en costume de chérubin! Siffroy n'était pas beau naturellement; représentez- 2o vous-le avec des ailes d'argent et d'or sur sa veste. — ^ Du large, vous autres! cria Castarini; et toi, Sififroy, aie bien soin de te lancer au troisième coup... Je compte: une, deux, trois!
Siffroy gonfla ses ailes, qui battirent au vent et 25 frémirent. Il prit son élan, mais ne se lança point. Tant de têtes d'hommes et de femmes, tant d'yeux levés vers lui, tant de bouches ouvertes l'interloquaient; et puis l'ormeau, maintenant, lui semblait haut comme un montagne.
30 — Recommençons: une, deux...
Les ailes retombèrent affaissées, et Siffroy déclara qu'il n'avait pas envie d'aller se noyer dans la mer.
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A cette réponse, la foule se fâcha et quelques-uns voulurent jeter des pierres. Mais Castarini les arrêta. Castarini était psychologue et avait appris à connaître l'âme chimérique et fantasquement imaginative de Siffroy: 5
— Il va voler, vous allez voir!
Puis, de sa voix la plus douce:
— Dis-moi, Siffroy, c'est donc partir qui t'embarraése?
— Oui, c'est partir; après, cela irait tout seul! lo
— Je vais te donner le moyen, ferme les yeux, remue les ailes, et figure-toi que tu es petit oiseau.
— Je me le figure, dit Siffroy.
— Maintenant, attention: je vais t'effaroucher.
Et s'approchant de l'arbre sur la pointe des pieds, 15 Castarini claqua doucement dans ses mains en faisant: pchit! pchitH pchitH! comme pour faire s'envoler une fauvette.
La fauvette... non: Siffroy s'envola; il tourbillonna un instant dans un nuage d'argent et d'or, 20 tomba par terre et se rompit la jambe droite.
Et l'on parle encore dans le pays de ce bon Siffroy (d'Antonaves) qui, perché sur un orme, croyait être petit oiseau.
Or, voici par suite de quelle aventure mon ami Naz fut voué au vert:
Blasé sur les joies du collège, fatigué de fumer
toujours des feuilles sèches de noyer dans des pipes
5 en roseau, et d'élever des serpents avec des cochons
d'Inde au fond d'un pupitre, mon ami Naz résolut
un jour de s'offrir des émotions plus viriles.
Et, le képi sur l'œil, le cœur battant à faire éclater sa tunique, il entra, mon ami Naz, au cabaret iode la mère Nanon.
Tous les collégiens un peu avancés en âge le connaissaient, ce cabaret: une porte basse sur la rue, un petit escalier à descendre, un corridor à suivre, et l'on se trouvait dans la salle\ avec son 15 plafond à solives, sa fenêtre qui regarde la Durance, et la bataille d'Isly accrochée au mur.
O joie, ô paresse!... Le collège à deux pas (parfois même nous en entendions la cloche), et du soleil plein la fenêtre, et la grande voix de la 20 Durance qui montait.
— Une topette de sirop, mère Nanon!
— De sirop, petits?... Est-ce de gomme ou de capillaire?
— De capillaire, mère Nanon.
25 Et la mère Nanon apportait une topette de
capillaire. De la pointe d'un couteau, elle enlevait — clac ! — le petit bouchon, puis renversait sa topette, le col en bas, dans le goulot d'une carafe pleine de belle eau claire. Le sirop s'écoulait peu à peu, avec un joli bruit, comme le sable d'un sablier. 5 L'eau claire, le sirop s'y mêlant, se troublait de petits nuages couleur d'opale et d'agate, et de grosses guêpes attirées montaient et descendaient le long du verre, curieusement.
Mon ami Naz, qui était en fonds ce jour-là, but 10 à lui tout seul huit ou dix carafes. Puis, la tête échauffée, il se mit au billard, à faire la partie!
Je le vois encore ce billard: un solennel billard — du temps de Louis le quatorzième, décoré de grosses têtes de lion à ses quatre coins, têtes de 15 lion qui ouvraient avec fracas leur gueule en cuivre, chaque fois qu'au hasard de la partie une bille tombait dedans. Les billes, d'ailleurs, étaient en buis, les queues sans procédé, et les bandes, antérieures, paraît-il, à l'invention du caoutchouc, 20 semblaient rembourrées de lisière. Quant au tapis, qui en décrirait les reprises sans nombre et les maculatures!
Mon ami Naz, ce jour-là, gagnait tout ce qu'il voulait. Pourquoi ne s'arrêta-t-il pas à temps? 25
Naz gagnait tout: partie, revanche et belle. Il n'avait qu'à s'en aller; il resta. Il n'avait, le dernier coup fait, qu'à poser la queue glorieusement. Il préféra, le dernier coup fait et marqué, garder la queue en main pour co7îtimier sa série. 30
Et il la continua, le malheureux! Il fit un, deux, trois carambolages; il en fit cinq, il en fit six; il
en fit huit, il en fit dix ! Et les billes allaient, venaient, s'effleuraient et tourbillonnaient, puis s'entrechoquaient doucement, comme attirées par un aimant invisible! Et les carambolages roulaient,
5 et les spectateurs applaudissaient, et la vieille Nanon elle-même, remuant des sous dans la poche de son tablier, admirait et faisait galerie!
Tout d'un coup — c'était un effet de recul! — la queue, lancée d'une main nerveuse, glisse sur la
10 bille et la manque; le tapis craque, le tapis se fend triangulairement, et la queue presque tout entière s'engouffre et disparaît dans un abîme de drap vert!
Le tonnerre en personne serait tombé dans la
15 salle, que le saisissement n'eût pas été plus grand. Chacun s'entre-regarda. Naz, le malheureux Naz, resta debout, comme stupéfait, le corps en avant et la bouche ouverte.
— Son père! s'écria la vieille Nanon, qu'on aille 20 chercher monsieur son père!
Le père de Naz arriva.
On s'attendait à une explosion de colère. Il se montra glacial et digne:
— Combien ce tapis?
25 — Soixante francs, mon bon Monsieur, pas moins de soixante francs.
— Voici soixante francs!... et qu'on me donne le vieux drap.
Puis le tapis décloué:
30 — Emporte-moi ça, dit le père en remettant à Naz le tapis roulé.
Que comptait-il faire?
Le surlendemain tout fut expliqué quand nous vîmes entrer le malheureux Naz vêtu de vert de la tête aux pieds: habit vert, gilet vert, pantalon vert, casquette verte, et non pas vert-pomme ou vertbouteille, mais de ce vert cruel et particulièrement 5 détestable qu'on choisit pour les tapis de billard.
A partir de ce jour, mon ami Naz passa une jeunesse mélancolique.
Si^ ans durant, son père fut inflexible; six ans durant, des habillements complets de couleur verte 10 sortirent pour le malheureux Naz de cet inépuisable tapis.
Ses camarades le raillèrent.
Les gens de la ville s'habituèrent à rire de lui.
Et le malheureux Naz souffrit beaucoup de toutes 15 ces choses, étant né avec un cœur aimant.
On le surnomma le lézard vert.
Sa figure, à force d'ennui, devint peu à peu verte comme le reste. Il se mit à boire de l'absinthe!
Enfin, à l'âge de vingt ans, long, maigre, et tou- 20 jours habillé de vert, mon pauvre ami Naz, ayant pris l'humanité en haine, s'embarqua, vert et seul, pour les Grandes- Indes, le paradis des perroquets!
D'abord ceci n'est pas un conte, mais une histoire, une histoire dont je fus le héros, tout jeune encore, au collège de Canteperdrix.
Notre collège était un ancien couvent, noir, dé- 5 labre, trop vaste, dont nous n'occupions qu'un petit coin. Le reste, abandonné des hommes et des professeurs, appartenait aux bêtes: aux lézards gris en colonie dans les longues fentjs des vieux murs; aux hirondelles, aux moineaux, aux pigeons qui,
loen observation sur la tour voisine et connaissant aussi bien que nous la cloche des classes, s'abattaient tous ensemble, d'un vol, quand nous quittions la cour; aux rats, escadronnant la nuit sur les planchers; enfin à une mystérieuse famille de
ishibous qui parfois faisaient hou! hou! dans les combles.
Une ménagerie, ce collège de Canteperdrix ! incomplète encore à notre gré, car nous en augmentions le personnel, suivant la saison, par un élevage
20 bien entendu de grenouilles, de hérissons et de salamandres.
Avec ses enfilades de salles voûtées et sonores, ses labyrinthes d'escaliers, son clos herbu, ses deux cloîtres croulants, ainsi faite, la maison nous plaisait.
25 On y vivait, point trop malheureux, dans les plâtras et l'indépendance, toujours en rupture de classe ou
d'étude, grattant les murs, sondant les caves, cherchant le fameux souterrain.
Ce souterrain, d'après la légende, transmise fidèlement d'âge en âge par vingt générations d'écoliers, partait du collège, passait sous la ville dans sas largeur, et s'en allait aboutir à deux lieues des remparts, sur le revers d'un vallon, en pleine campagne. Quel événement si on avait pu en découvrir l'entrée, et quelle facilité pour braver désormais les retenues. 10
Un jour, je crus être le Colomb de cette Amérique.
Au milieu du petit cloître, après de fortes pluies, le terrain s'était affaissé. Rien qu'un trou, mais qui, élargi, nous laissa voir, car nous étions deux! une dalle écornée, avec le vide par-dessous. Nous is soulevons la dalle: un couloir se présente, étroit, carré, gluant, s'enfonçant en pente dans le noir. De là montait une étrange odeur de renfermé et de moisissures.
Mon ami et moi nous nous regardâmes: "Siao nous allions chercher Clavajoux?" Clavajoux était un grand qui passait pour intrépide. " Non ! pas de Clavajoux ; il voudrait avoir tout l'honneur." Et nous descendîmes sans Clavajoux, les pieds les premiers, à plat ventre, tâtant le sol de nos orteils. 25 "Ça ne descend plus... on peut se dresser... Allume le bout de bougie!..." Mon ami frotta une allumette: des os jaunis, des débris de bières, des crânes roulant sur le sol; le souterrain était un caveau ! 30
— Prends une tête de mort, et remontons vite... une qui soit belle, avec toutes ses dents!
Je pris la tête; et nous remontâmes un peu pâles, un peu émus, fiers, certes! de notre aventure, mais heureux tout de même de revoir la doace clarté du jour.
5- Ce fut un événement dans la cour. J'arrivai, cachant le crâne sous ma blouse, et du coup, mon ami et moi, nous passâmes à l'état de héros. Clavajoux en jaunissait. Vingt fois il fallut recommencer en détail le récit de la découverte, vingt
lofois décrire la sépulture... Mais était-ce bien une sépulture? Ne serait-ce pas plutôt quelque cachot, quelque sombre i7i pacel
A /as poor Yorick! que de méditations à propos de ce crâne! Les uns voyaient en lui les restes
15 d'un bon religieux des temps passés, à barbe blanche, pieds nus dans des sandales traînantes; les autres tenaient pour une victime de l'Inquisition.
Quant à moi, j'essayai de résumer poétiquement
2oces impressions diverses dans une ballade romantique qui commençait par cette apostrophe:
" Crâne d'un ancien mort, ô vénérable crâne, Réponds-moi..."
Le crâne ne répondait rien et souriait toujours 25 de son énigmatique sourire.
Cela dura jusqu'aux vacances de Pâques. A la rentrée, l'attendrissement était moindre et l'enthousiasme sensiblement refroidi. L'introduction d'un renardeau vivant par ce diable de Clavajoux 30 porta le dernier coup à la popularité du crâne. Moi-même, l'avouerai-je? je commençais à trouver
qu'il encombrait mon pupitre. Plus de place pour mes grenouilles! J'hésitai quelque temps, puis j'en fis cadeau,
A partir de ce jour, le crâne eut une existence déplorablement tourmentée. S
On le vit passer de classe en classe, de main en main, vendu, revendu, troqué, échangé pour des sous, des plumes, des billes.
Chacun peu à peu s'en dégoûta; dédaigné de tous, au bout d'un mois, il tomba dans le domaine lo public.
Abandonné dans la cour, il fut successivement enterré, déterré nombre de fois.
Puis on le soumit à des expériences sacrilèges: on essaya de le casser à coups de pierre, mais il 15 était dur! On le mit sous le robinet de la fontaine pour voir s'il tiendrait l'eau.
Un de mes amis — cancre ingénieux qui faisait alors ses débuts dans la peinture à l'encre — s'avisa de l'illustrer de tatouages. 20
Injure suprême! on le cira.
Et, reluisant et noir comme une botte, le crâne jadis vénéré fut placé subrepticement, en qualité de pièce ethnologique, dans le cabinet d'histoire naturelle, où Monsieur le Principal, faisant visiterai son collège à des dames, le trouva le lendemain décoré de cette inscription:
CRANE DE Nègre!
Derrière le fort, sur un plateau pierreux, battu du vent, parfumé de maigre lavande et d'oeillets sauvages, il y avait un enclos blanc planté de croix noires, avec un fossoyeur, — ancien soldat de la 5 grande armée que la rumeur publique accusait de nourrir ses lapins de l'herbe des tombes, — creusant tout le long du jour une éternelle fosse. Un grand tilleul faisait ombre au milieu; et quand il avait défleuri, nous en mangions les graines molles et
lo douces que nous appelions le pain des morts. Nous rêvions aux morts — à cause de ce pain — une existence de sous terre non pas effrayante précisément, mais vague, paresseuse et mystérieuse.
Quelquefois les cloches sonnaient à l'église. Alors
15 on disait dans la ville:
— Le vieux Catignan a trépassé, la vieille Ravousse a rendu l'âme.
On racontait les circonstances. Son testament
signé, le vieux Catignan avait beaucoup remercié
20 le notaire ainsi que les messieurs venus comme
témoins; et puis, pour montrer son usage du monde,
il avait soupiré, croyant citer du latin :
— Siou mor, mortus! Siou mor, mortus! Et il était mort...
25 Quant à la Ravousse, elle gardait, paraît-il, dans
son bahut, une robe de drap toute neuve que son fils lui avait envoyée de Marseille et qu'elle n'avait jamais osé porter, la trouvant trop belle pour une simple paysanne. Mais, pendant sa maladie, les voisines l'avaient tant priée et suppliée qu'elle avait s consenti à ce qu'on la lui mit lorsqu'elle serait morte. Et la brave femme répétait encore en riant, une minute avant d'expirer:
— ' C'est là-haut qu'on va être étonné ; personne ne me reconnaîtra plus; ici les gens m'appelaient lo La Ravousse, le bon Dieu me dira: Madame Ravous.
Les plus hardis allaient voir Catignan et La Ravousse exposés devant leur porte (la coutume en durait encore!), sévères et raides avec leurs beaux 15 habits, entre les cierges, dans la caisse ouverte que veillaient deux pénitents blancs en cagoule. Mais cela ne nous impressionnait guère. Catignan et La Ravousse étaient des vieux! pourquoi étaient-ils des vieux7 c'est-à-dire des êtres maussades et lents, 20 ne riant pas, ne criant pas, enfin d'une autre espèce que nous; et, par un sentiment d'égoïsme naïf et féroce, on trouvait juste, naturel, amusant presque que la Mort vînt prendre les vieux. Bien entendu, on ne prévoyait pas le cas où grand-père, grand'- 25 mère seraient morts. L'enfant a peu d'idées générales; et puis, pour chacun de nous, grand-père et grand'mère n'étaient pas des vieux comme les autres: c'était grand-père et c'était grand'mère.
Mais personne n'échappe au Destin! je devais 30 bientôt connaître à mon tour et avant mon tour l'amertume des séparations douloureuses.
J'arrivais alors sur mes huit ans et j'avais une camarade de mon âge que j'aimais d'une affection enfantine. Des cheveux d'or, des yeux bleus clairs, genre de beauté rare chez nous où les filles brûlées set brunes ont longtemps l'air de garçonnets. On l'appelait indifféremment Ninette, Nine ou bien Domnine du nom de son patron Domnin qui est un grand saint dans le pays.
L'été, on nous laissait aller ensemble hors des
lo remparts de la ville jusqu'à la lisière des champs, ce qui nous semblait être très loin.
L'hiver, il m'arrivait de lui donner une aile de raisin pendu, des sorbes mûries sur la paille, et même de mon sucre pour mettre dans son pain de noix.
15 Un jour Domnine ne vint plus chanter dans nos rondes les chansons qu'elle chantait si bien : " Garde les abeilles. Jeannette, garde les abeilles au pré!" ni celle du pont de Marseille sur lequel " il pleut et soleille". Et quand il pleuvait et soleillait, quand,
20 dans un ciel nuageux troué de bleues éclaircies le diable battait sa femme, Domnine n'était plus avec nous pour répéter en chœur l'incantation irrésistible qui force le Dieu à se montrer: "Viens vite, soleil, beau soleil, je te donnerai un rayon de miel!"
25 Mon amie Domnine était au lit. Un matin, assis sur le banc de pierre de sa porte, je vis le médecin descendre et je l'entendis qui disait:
— C'est fini, la petite ne passera pas la nuit.
Je compris alors vaguement qu'il m'arrivait un
30 grand malheur. Triste et fiévreux, on me crut malade, et, me dispensant de l'école, on me confia à Peu-Parle, un paysan qui faisait aller le petit
bien de la famille, et devait cette après-midi relever les sarments de notre vigne de Toutes- Bises. C'était là mon remède ordinaire, et rarement mes maladies avaient résisté à quelques heures de promenade à la vigne en compagnie de cet homme 5 sentencieux et réfléchi qui savait le nom des plantes, la place des astres, reconnaissait les oiseaux à leur chant et me paraissait un peu sorcier.
Le' plus souvent je voulais l'aider; mais cette fois je préférai rester tout seul, assis à l'écart, près 10 de la source.
Le travail fut long: il s'agissait, sans éborgner les jeunes pousses, de descendre les fagots de l'année d'avant, épars entre les souches, jusqu'au bas des allées où broutait l'âne. De temps en 15 temps, Peu-Parle me criait:
— T'ennuies-tu, petit?... Si tu as faim, cueille une figue.
Mais je n'avais pas faim et ne m'ennuyais pas: le cœur un peu gros, je pensais à Domnine. 20
— Il faut pourtant achever aujourd'hui, nous nous en irons avec la lune!
Lorsque Peu-Parle eut achevé, lorsqu'il eut lié la charge de l'âne, il profita d'un reste de jour pour faire un feu de brindilles entre trois pierres et pré- 25 parer une omelette d'œufs dénichés au poulailler et de fines herbes que nous cueillîmes. Puis on s'installa par terre sous la treille, qui, entre ses ceps tortus pareils à de grands serpents noirs, laissait passer le regard des premières étoiles. La nuit 30 était venue, et Peu-Parle n'avait pas apporté de lanterne, ne cro)'ant pas rester si tard.
Peu-Parle, sans perdre un morceau, raisonnait des choses de la terre, et blâmait mon père sévèrement de conserver deux amandiers poussés au hasard dans sa vigne.
5 — Le soleil crée le vin, et la vigne ne veut que l'ombre de l'homme!...
Moi je ne mangeais pas, je ne comprenais guère; à mon chagrin s'ajoutait la mélancolie de ce long dîner dans le noir, lo Mais bientôt, dépassant la crête d'une roche, la lune apparut dans son plein, et jeta sous la treille une blanche nappe de lumière où l'ombre des feuilles se découpait. Comme si la terre se fût éveillée, de chaque arbre, de chaque caillou un bruit s'éleva; 15 les rainettes et les grillons entamèrent leur symphonie, et, avec ses mille voix confuses, le chœur des beaux soirs commença.
Peu-Parle s'était tu. Tout à coup, levant le doigt :
20 — Chut, écoute!
Juste au-dessus de nous vibrait solitaire un chant de cigales, un chant qui était aussi un cri: étrange, comme immatériel.
— Ça, fit Peu-Parle, c'est une cigale qui meurt. 25 Et gravement il ajouta:
— Le soleil fait chanter les cigales, mais, avant de mourir, elles chantent une dernière fois au clair de lune, parce que la lune c'est le soleil des morts.
A cette idée de mort, j'éclatai en sanglots. 30 — Il faut être fou, un grand garçon, de pleurer pour une cigale!
Et, me soulevant dans ses mains rudes:
— Regarde bien, elle doit être là, sous le gros nœud, collée à l'écorce.
Elle était là, en effet ; je voyais ses ailes transparentes et son corselet brun poudré d'or.
— Tu peux la prendre, elle ne bouge plus. s Je la tenais entre mes doigts, immobile déjà et si
légère! Je pensais à Domnine. Je disais: Voilà donc la Mort.? Et pendant longtemps, consolé, je m'imaginai, ne trouvant plus à cela rien d'effrayant ni rien de bien triste, que l'on devait mourir ainsi, lo un soir de clair de lune, en chantant, — comme les cigales!
Page 5, 1. 1. fifre (m.): désigne ici celui qui joue du fifre. (Cf. un violon, une flûte, un piston = celui qui joue du violon, de la flûte, du piston.) he Jtjfre est une petite flûte à six trous d'un son très aigfu.
2. quérir: chercher. (Le vieux verbe qriérir est rarement employé de nos jours.)
3. réveillon (w.): le souper que l'on fait dans la nuit de Noël.
6, 7. offrir ..en étrennes (yC/>/.): au premier jour de l'an (au ler janvier) les amis, les parents échangent entre eux des souhaits et des présents. Ce présent est le cadeau d' étrennes. Ici, le roi donne en cadeau de jour de l'an un château à son épouse.
12. liard (w.): ancienne pièce de monnaie de cuivre valant trois deniers^ le quart d'un sou, ce qui fait un centime \ de notre monnaie actuelle. (Le sou vaut 5 centimes.) N'avoir pas un rouge liard = être sans argent. On dit aussi dans le même sens : n'avoir pas un sou vaillant.