‹ Contes de PerraultChapitre 14 sur 20 · LES AVENTURES DE FINETTE · texte numérisé non relu

LES AVENTURES DE FINETTE

i temps des premières croisades, un roi de je ne sais quel royaume de TEurope se résolut d'aller faire la guerre aux inlidèles, dans la Palestine. Avant que d'entreprendre un si loui; voyage, il mil un si bon ordre aux alTaires de son royaume, et il conlia la réju;ence à un ministre si habile qu'il fut en repos de ce côté-là. Ce qui inquiétait le plus ce prince, c'était le soin de sa famille. Il avait perdu la reine son épouse depuis assez peu de temps: elle ne lui avait point laissé de fds, mais il se voyait père detroisjeunes princesses à marier. Ma chronique ne m'a point appris leur véritable nom ; je sais seulement que, comme, en ces temps heureux, la simplicité des peuples donnait sans façon des surnoms aux personnes éminentes. suivant leurs bonnes qualités ou leurs défauts, on avait surnommé l'aînée de ces [w'mca^ses^ N(mc/talanfe, ce qui signifie indolente en style moderne; la seconde, Babillardc : et la troisième. Finette : noms qui avaient tous un juste rapport aux caractères de ces trois sœurs.

.lamais on n'a rien vu de si indolent qu'était Nonchalante. Tous les jours elle n'était pas éveillée à une heure après midi : on la traînait à l'église telle qu'elle sortait de son lit, sa coiffure en désordre, sa robe détachée, point de ceinture, et souvent une mule d'une façon et une de l'autre. On corrigeait cette différence durant la journée ; mais on ne pouvait résoudre cette princesse à être jamais autrement qu'en mules; elle trouvait une fatigue insupportaiile à mettre des souliers. Quand Nonchalante avait dîné, elle

i; ADliOl 11' l'UlNCESSI-:

se mellail à sa loilello. où elle élail jusqu "au soir : clic cinpIoxaiL le resle de son leinps. jiis(|ii"à miiiuil, à jouer c( à souper; ensuite on était pres(jue aussi longLenips à la th'sliahiller ([uon avait été à rhabiller : elle ne pouvait jamais parvenir à aller se coucher qu'au grand jour.

Bahillarde menait une autre sorte de vie. Celte princesse était fort vive, et n'employait (pie peu de temps pour sa j)ersonne; mais elle avait une envie de parler si étrange que, depuis qu'elle était éveillée jusqu'à ce <prelle IVit endormie, la houche ne lui fermait pas. Elle savait l'histoire des mauvais ménages, des liaisons tendres.

des galanteries, non seulement de toute la cour

mais des plus petits bourgeois. Elle tenait

registre de toutes les femmes ([ui exerçaient

certaines rapines dans leur domesticjue, pour se

donner une parure plus éclatante, et était informée précisément de ce que gagnait la suivante de

la comtesse une telle, et le maitre d'hôtel du

marquis un tel. Pour être instruite de toutes cc^

petites choses, elle écoutait sa nourrice et s;i

couturière avec j)lus de plaisir (prdle n'aurait

écouté un ambassadeur, et ensuite elle étourdissait de ces belles histoires depuis le roi son père jusqu'à ses valets de pied; car. pourvu ({u'elle parlât, elle ne se souciait pas à qui.

La démangeaison de parler produisit encore un autre mauvais effet chez cette princesse. Malgré son rang, ses airs trop fiuuiliers donnèrent la liardiesse aux blondins de la cour de lui débiter des douceurs. Elle écouta leurs fleurettes sans façonpouravoir le plaisir de leur répondre; car à quehfue prix (|ue ce fût, il fallait que du matin au soir, elle écoutât ou caquetât. Babillarde, non plus que Nonchalante, ne s'occupait jamais ni à penser, ni à faire aucune réflexion, ni à lire ; elle s'embarrassait aussi peu d'aucun soin domestique, ni des amusements que produisent l'aiguille et le fuseau. Enfin ces deux sœurs, dans une éternelle oisiveté, ue faisaient jamais agir ni leur esprit ni leurs mains.

La sœur cadette de ces deux princesses était d'un caractère bien différent. Elle agissait incessamment de l'esprit et de sa personne ; elle avait une vivacité surprenante, et elle s'appliquait à en faire un bon usage. Elle savait parfaitement bien danser,

r,^2 LES CONTES DE PERRAULT

chanter, jouer des inslriimeiils ; réussissait avec une adresse atlmirable à tous les petits travaux de la main (|ui amusent d'ordinaire les personnes de son sexe, mettait l'ordre et la règle dans la maison du roi, et empochait, par ses soins, les pilleries des officiers ; car dès ce temps-là, ils se mêlaient de voler les princes.

Ses talents ne se bornaient pas là; elle avait beaucoup de jugement, et une présence d'esprit si merveilleuse qu'elle trouvait sur-le-champ des moyens pour sortir de toutes sortes d'affaires. Cette jeune princesse avait découvert, par sa pénétration, un piège dangereux qu'un ambassadeur de mauvaise foi avait tendu au roi son père dans un traité que ce prince était tout près de signer. Pour punir la perfidie de cet ambassadeur et de son maître, le roi changea l'article du traité; et, en le mettant dans les termes que lui avait inspirés sa fille, il trompa à son tour le trompeur même. La jeune princesse découvrit encore un tour de fourberie qu'un ministre voulait jouer au roi \] et, par le conseil qu'elle donna à son père, il fit retomber l'infidélité de cet homme-là sur lui-même. La princesse donna, dans plusieurs autres occasions, des marques de sa pénétration et de sa finesse d'esprit; elle en donna tant que le peuple lui donna le nom de Finette. Le roi l'aimait beaucoup plus (pie ses autres filles ; et il faisait un si grand fond sur son bon sens que, s'il n'avait point eu d'autre enfant qu'elle, il serait parti sans inquiétude ; mais il se défiait autant de la conduite de ses autres filles qu'il se reposait sur celle de Finette. Ainsi, pour être sur des démarches de sa famille, comme il se croyait sur de celle de ses sujets, il prit les mesures que je vais dire.

Vous qui êtes si savante dans toutes sortes d'antiquités, je ne doute pas, comtesse charmante, que vous n'ayez cent fois (entendu parler du merveilleux pouvoir des fées. Le roi dont je vous parle, étant ami intime d'une de ces habiles femmes, alla trouver cette amie; il lui représenta l'inquiétude où il était touchant ses filles. « Ce n'est pas, lui dit ce prince, (pie les deux aînées dont je m'inquiète aient jamais fait la moindre chose contre leur devoir ; mais elles ont si peu d'esprit, elles sont si imprudentes, et vivent dans unesi grande désoccupation, queje crains que. pendant mon absence, elles n'aillent s'embar(pier dans quel(]ue folle intrigue pour trouver de quoi s'amuser. Pour Finette, je suis sûr de sa vertu ; cependant je la traiterai comme les autres, pour faire tout égal : c'est pourquoi, sage fée. je vous prie de me Mve trois (pienouilles de verre pour mes filles, qui soient faites avec un tel art que chaque quenouille ne manquepoint de se casser sit()t que celle à qui elle appartiendra fera quelque chose contre sa gloire.»

l/ADliOllE PKI.NCKSSK 53

Comme celle fée était des plus lia!)iles. elle donna à ce prince trois (luenouille^ enchantées et travaillées avec tons les soins nécessaires pour le dessein (pi'il avail. Maisilnefnl pas content de cette précanlion; il mena les princesses dans une tour fort haute, (pii était hàtie dans un lieu hien désert. Le roi dit à ses tilles (|u'il leur ordonnail de l'aire leur demeure dans celte tour pendant tout le temps de sonahsence, et qu'il leur dc'l'endaitd'v recevoir aucune personne (jue ce fût. Il leur ôta tous leurs oiriciers de l'un et de l'autre sexe; et, après leur avoir fait présent des quenouilles enchantées, dont il leur expliqua les qualités, il emhrassa les princesses et ferma les portes de la tour, dont il prit lui-même les clefs, puis il partit.

Vous allez, peut-être croire, iMadame, que ces princesses étaient là en danger de mourir de faim. Point du tout : on avait eu soin d'attacher une poulie à une des fenêtres de la tour, et on y avait mis une corde à laquelle les princesses attachaient un coi'hillon qu'elles descendaient chaque jour. Dans ce corbillon, on mettait leurs provisions pour la journée, et, (juand elles l'avaient remonté, elles reliraient avec soin la corde dans la chambre.

Nonchalante et Babillarde menaient dans cette solitude une vie (jui les désespérait : elles s^ennuyaient à un point qu'on ne saurait exprimer; mais il fallait prendre patience; car on leur avait fait la quenouille si terrible qu'elles craignaient que la moindre démarche un peu équivoque ne la fit casser.

Pour Finette, elle ne s'ennuyait point du tout; son fuseau, son aiguille et ses instruments de musique lui fournissaient des amusements; et, outre cela, par l'ordre du ministre qui gouvernait l'Etat, on mettait dans le corbillon des princesses des lettres qui les informaient de tout ce qui se passait au dedans et au dehors du royaume. Le roi l'avait permis ainsi ; et le ministre, pour faire sa cour aux princesses, ne manquait pas d'être exact sur cet article. Finette lisait toutes ces nouvelles avec empressement, et s'en divertissait. Pour ses deux sœurs, elles ne daignaient j)as y prendre la moindre part ; elles disaient (ju'elles étaient trop chagrines pour avoir la force de s'amuser de si peu de chose : il leur fallait au moins des cartes pour se désennuyer pendant l'absence de leur père.

Elles passaient donc ainsi tristement leur vie, en murmurant contre leur destin : et je crois qu'elles ne manquèrent pas de dire qui/ vaut mieux être né heureux que d'être né fils de roi. Elles étaient souvent aux fenêtres de leur tour pour voir du moins ce qui se passait dans la campagne. Un jour, comme Finette était occupée

dans sa chambre à quelque joli ouvrage, ses sœurs, qui étaient à la fenêtre, virent au pied de leur tour une pauvre femme velue de haillons déchirés, qui leur cria sa misère fort pathétiquement; elle les priait les mains jointes de- la laisser entrer dans leur château, leur représentant qu'elle était une malheureuse étrangère (|ui savait mille sortes de choses, et qu'elle leur rendrait service avec la plus exacte lidélité. D'abord les princesses se souvinrent de l'oi'dre qu'avait donné le roi leur pèje de ne laisser entrer personne dans la tour ; mais Nonchalante était si lasse de se servir elle-même, et Babillarde si ennuyée de n'avoir que ses sœurs à qui parler, que l'envie qu'eut l'une d'être coiffée en détail, et l'empressement qu'eut l'autre d'avoir une personne de plus pour jaser, les engagea à se résoudre de laisser entrer la pauvre étrangère.

« Pensez-vous, dit Babillarde à sa sœur, que la défense du roi s'étende sur des gens comme cette malheureuse? Je crois que nous la pouvons recevoir sans conséquence. — Vous ferez ce qu'il vous plaira, ma sœur », répondit Nonchalante.

Babillarde, qui n'attendait que ce consentement, descendit aussitôt le corbillon : la pauvre femme se mil dedans, et les princesses la montèrent avec le secours delà poulie.

Quand cette femme fut devant leurs yeux, l'horrible malpropreté de ses habits les dégoûta; elles voulurent lui en donner d'autres, mais elle leur dit qu'elle en changerait le lendemain, et que pour l'heure qu'il était elle allait songer à les servir. Comme elle achevait de parler, Finette revint de sa chambre. Cette princesse fut étrangement surprise de voir cette inconnue avec ses sœurs; elles lui dirent pour quelles raisons elles l'avaient fait montei'; et Finette, qui vit que c'était une chose faite, dissimula le chagrin qu'elle eut de cette imprudence.

Cependant la nouvelle officière des princesses fit cent tours dans le château, sous prétexte de leur service, mais, en effet, pour observer la disposition du dedans ; car^ madame, je ne sais si vous ne vous en doutez déjà, mais cette gueuse prétendue était aussi dangereuse dans le château que le fut le comte Ory dans le couvent où il entra, déguisé en abbesse fugitive.

i.'Ai)i;()HE PitiNCKssi!: 55

Pour ne pas vous tenir davanlaii^e en suspens, je vous dirai (pie celte créature couverte de haillonsétait le (ils aine d'un roi puissant, voisin du père des princesses. Ce jeune prince, qui était un des plus artili(Meux esprits de son temps, ,i,^ouvcrnait entièrement le roi son j)ère et il n'avait pas besoin de beaucoup de finesse pour cela ; car ce roi était d'un caractère si doux et si facile qu'on lui avait donné le surnom de Moult-BcnùiK Pour le jeune prince, comme il n'ai-issait (jue par artifice et par détours^ les peuples l'avaient surnommé Riche-en-CaïUHe^, et, pour abréger, on disait Htclie-Cuuli'le.

il avait un frère cadet qui était aussi rempli de bell(>s (pialités que son aine l'était de défauts: cependant, malgré la différence d'iiumeur, on voyait entre ces deux frères une union si parfaite que tout le monde en était surpris. Outre les bonnes (pialités de l'âme qu'avait le prince cadet, la beauté de son visage et la grâce de sa personne étaient si remarquables qu'elles l'avaient fait nommer Bel-à- Voir. C'était le prince lliclie-Cautèle qui avait inspiré à l'ambassadeur du roi son père ce trait de mauvaise foi que l'adresse de Finette avait fait tomber sur eux. Ricbe-Cautèle, qui n'aimait déjà guère le roi, père des princesses, avait achevé par là de le prendre en aversion: aussi, quand il sut les précautions que ce prince avait prises à l'égard de ses filles, il se fit un pernicieux plaisir de tromper la prudence d'un père si soupçonneux. Uiche-Cautèle obtint la permission du roi son père d'aller faire un voyage, sous des prétextes qu'il inventa, et il prit des mesures cpii le firent parvenir à entrer dans la tour des princesses, comme vous avez vu.

En examinant le château, ce prince remarqua qu'il était facile aux |)rincesses de se l'aire entendre des passants, et il en conclut qu'il devait rester dans son déguisement [)endant tout le jour, parce cpielles pourraient bien, si elles s'en avisaient, appeler du monde et le faire punir de son entreprise téméraire. Il conserva donc toute la journée les habits et le personnage de gueuse de profession; et, le soir. lors(pie les trois sœurs eurent soupe, Hiche-Cautèle jeta les haillons qui le couvraient et laissa voir des habits de cavalier tout couverts d'or et de pierreries. Les j)auvres princesses furent si épouvantées de cette vue (pic toutes se mirent à fuir avec précipitation. Finette et Babillarde, qui étaient agiles, eurent bient(')t gagné leur chambre : mais Nonchalante, qui avait à i)eine l'usage démarcher, fut en un instant atteinte parle|)rince.

Page 1