‹ Contes de PerraultChapitre 3 sur 20 · MORALITÉ · texte numérisé non relu

MORALITÉ

L'honnêteté coûte des soins

Et veut un peu de complaisance ; Mais tôt ou tard elle a sa récompense, Et souvent dans .le temps qu'on y pense le moins.

Les diamants et les pistoles

Peuvent beaucoup sur les esprits ;

Cependant les douces paroles Ont encor plus de force et sont d'un plus grand prix.

La Barbe Bleue

LA BARBE-BLEUE

L était une lois un liomine qui avait de belles maisons à la ville et à la campagne, de la vaisselle d'or et d'argent, des meubles en broderie et des carrosses tout dorés. Mais, par malheur cet honnne avait la barbe bleue : cela le rendait si laid et si terrible, qu'il n'était ni femme ni fdle qui ne s'enfuît devant lui. Une de ses voisines, dame de qualité, avait deux fdles ])arfaitement belles. Il lui en

demanda une en mariage, en lui laissant le choix de celle

qu'elle voulait lui donner. Elles n'en voulaient point

toutes deux, et se le renvoyèrent l'une à l'autre, ne

pouvant se résoudre à prendre un homme qui eût la

barbe bleue. Ce qui les dégoûtait encore, c'est qu'il

avait déjà épousé plusieurs femmes, et qu'on ne savait

pas ce que ces femmes étaient devenues.

La Barbe-Bleue, pour faire connaissance, les mena,

avec leur mère et trois ou (piatre de leurs meilleures

amies, et quelques jeunes gens du voisinage, à une de ses

maisons de campagne, où on demeura huit jours entiers.

Ce n'était que promenades, que parties de chasse et de pèche, ([ue danses et festins,

(pie collations : on ne dormait point et on passait toute la nuit à se taire des malices

oiilaieiit punit toutes Jeux

les uns aux autres : enfiu tout alla si bien, que la cadette commença à trouver que le maître du logis n'avait plus la barbe si bleue, et que c'était un fort honnête homme. Dès qu'on fut de retour à la ville, le mariage se conclut .

Au bout d'unmois, la Barbe-Bleue dit à sa femme qu'il était obligé de faire un voyage en province de six semaines au moins pour une affaire de conséquence ; qu'il la priait de se bien divertir pendant son absence ; qu'elle fit venir ses bonnes amies ; qu'elle les menât à la campagne si elle voulait; que partout elle fit bonne chère. « Voilà, lui dit-il, les clefs des deux grands garde-meubles; voilà celles de la vaisselle d'or et d'argent, qui ne sert pas tous les jours; voilà celles de mes coffres-forts où est mon or et mon argent; celles de mes cassettes où sont mes pierreries; et voilà lepassepartout de tous les appartements. Pour cette petite clef- ci, c'est la clef du cabinet du bout de la grande galerie de l'appartement bas : ouvrez tout, allez partout; mais, pour ce petit cabinet, je vous défends d'y entrer, et je vous le défends de telle sorte^ que, s'il vous arrive de l'ouvrir, il n'y a rien que vous ne deviez attendre de ma colère . » Elle promit d'observer exactement tout ce qui lui venait d'être ordonné ; et lui, après l'avoir embrassée^ monte dans son carrosse et part pour son voyage.

Les voisines et les bonnes amies n'attendirent pas qu'on les envoyât quérir pour aller cliez la jeune mariée, tant elles avaient d'impatience de voir toutes les richesses de sa maison, n'ayant osé y venir pendant que le mari y était, à cause de sa barbe bleue, qui leur faisait peur.

Les voilà aussitôt à parcourir les chambres, les cabinets, les garde-robes, toutes plus belles et plus riches les unes que les autres. Elles montèrent ensuite aux gardemeubles, où elles ne pouvaient assez admirer le nombre et la beauté des tapisseries, des lits, des sophas, des cabinets, des guéridons, des tables et des miroirs où l'on se voyait depuis les pieds jusqu'à la tête, et dont les bordures, les unes de glace, les au très d'argent et de vermeil doré, étaient les plus belles et les plus magnifiques qu'on eut jamais vues; elles ne cessaient d'exagérer et d'envier le bonheur de leur amie, qui cependant ne se divertissait point à voir toutes ces richesses, à cause de l'impatience qu'elle avait d'aller ouvrir le cabinet de l'appartement du bas.

Elle fut si pressée de sa curiosité, que, sans considérer qu'il était malhonnête de quitter sa compagnie, elle descendit par un escalier dérobé, et avec tant de précipitation, qu'elle pensa se rompre le cou deux ou trois fois. Etant arrivée à la porte du cabinet, elle s'y arrêta quelque temps, songeant à la défense que son mari lui

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avait faite, cl considéranl ([iril |)()urrail lui an-ivcr inalhciir d'avoir vlv désobrissanlc ; mais la Icnlalion («lail si ïovlv, i\nv\[Q ne la jxiL siinnonler : elle pi-il donc la petite clef etouvi'it en Irendiltuit la porte du cabinet.

D'abord elle ne vit rien, i)arce (jue les fenêtres étaient fermées. Après (iuciqiies moments, elle commença à voir que le plancber était (ont couvert de sang caillé, dans lequel se miraient les corps de plusieurs femmes morles, attacliées le long des murs : cY'laient toutes les fennnes (pie la Barbe-Bleue avait épousées, et qu'il avait égorgées l'une après l'autre. Elle pensa mourir de peur, et la clef du cabinet, qu'elle venait de retirer de la serrure, lui tomba de la main.

Après avoir un i)eu repris ses sens, elle ramassa la clef, referma la porte cl moula à la cbambre pour se remetti'e un ])cu : mais elle n'en pouvait venir à bout, tant elle était émue.

Ayant remarqué que la clef du cabinet était tacbée de sang, elle l'essuya deux ou trois fois ; mais le sang ne s'en allait point : elle eut beau la laver, et même la frotter a\ ec du sable et du grès, il y demeura toujours du sang; car la clef était fée\ et il n'y avait pas moyen de la nettoyer tout à fait : quand on ôtait le sang d'un côté, il revenait de l'autre...

La Barbe-lîleue revint de son

voyage

dès le soir

1 ir Je peur

même, et dit qu'il avait reçu des lettres en cliemin

(pii lui avaient appris que l'alfaire pour laquelle il était parti venait d'être terminée

à son avantage.

Sa femme Ht tout ce qu'elle put pour lui témoigner <{u'elle était ravie de son prompt retour.

Le lendemain, il lui demanda les clefs, et elle les lui donna, mais d'une main si trenddanle, qu'il devina sans peine tout ce qui s'était passé.

« D'où vient, lui dit-il, que la clef du cabinet n'est point avec les autres ?

— Il faut, dit-elle, que je l'ai laissée là-baut sur ma table.

— Ne manquez pas, dit la Barbe-Bleue, de me la donner tanliU. »

1. C'est-à-dire que la clef était un ouvrage de féerie. Elle était cncliaiitéo sans doute, couune la lampe meiveilleusej les anneaux constellés et d'autres objets magiques, du genre des talismans.

Après plusieurs remises, il fallut a])porter la clef.

La Barbe-Bleue, Tayant considérée, dit à sa femme :

« Pourquoi y a-t-il du sang sur cette clef? — Je n'en sais rien, répondit la pauvre femme, plus pâle que la mort. — Vous n'en savez rien? reprit la Barbe- Bleue ; je le sais bien^ moi. Vous avez voulu entrer dans le cabinet. Eb bien ! Madame, vous y entrerez, et irez prendre votre place auprès des dames que vous y avez vues. »

Elle se jeta aux pieds de son mari en pleurant et en lui demandant pardon, avec toutes les marques d'un vrai repentir, de n'avoir pas été obéissante. Elle aurait attendri un rocber, belle et affligée comme elle était ; mais la Barbe-Bleue avait un cœur plus dur qu'un rocber. « Il faut mourir. Madame, lui dit-il, et lout à l'beure.

— Puisqu'il faut mourir, répondit-elle en le regardant les yeux baignés de larmes, donnez-moi un peu de temps pour prier Dieu.

— Je vous donne un demi-(juart d'beure, reprit la Barbe-Bleue, mais pas un moment davantage. »

Lorsqu'elle fut seule, elle appela sa sœur et lui dit : « Ma sœur Anne (car elle s'appelait ainsi), monte, je te prie, sur le baut de la tour, pour voir si mes frères ne viennent point : ils m'ont promis qu'ils me viendraient voir aujourd'bui, et, si tu les vois, fais-leur signe de se bâter. »

La sœur Anne monta sur le baut de la tour ; et la pauvre affligée lui criait de temps en temps : « Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? » Et la sœur Anne lui répondait : « Je ne vois rien que le soleil qui })oudroie^ et Iberiie qui verdoie -. »

Cependant la Barbe-Bleue, tenant un grand coutelas à sa main, criait de toute sa force : « Descends vite, ou je monterai là-bautî — Encore un moment, s'il vous plaît, » lui répondit sa femme.

Et aussitôt elle criait tout bas : « Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir? »

Et la sœnir Anne lui réj)ondit : « Je ne vois rien que le soleil qui poudroie et l'berbe qui verdoie. »

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