‹ Contes de PerraultChapitre 6 sur 20 · I-A BEIJ.E Al HUIS DOli NIANT · texte numérisé non relu

I-A BEIJ.E Al HUIS DOli NIANT

rcvenaildcscsprils: It's aiilrcs, que (ons les sorciers de la conln-c \ niisnCiil leur sabbat. La plus eoiniiiiiiie opinion ('-lail cprini Oi-rc \ deniein-ail . el (pie j;i il rni|)or(ai! (oiis les enfanls (piil pouvait alliaper, pour les pouvoir manger à sou aise, et sans (pi'ou pût le suivre, ayaut seul le pouvoir de se faire un passage au travers du bois.

Le prince ne savait (\u'vn croiiv. lors(|u*iiu vieux |);i\san pril la p;M(.le el lui dil : « Mon prince, il y a plus de ciu(pianle ans que j"ai ouï dire à mon père quil y avait dans ce château une princesse, la plus belle qu'on eût su voir: (pTelle y devait doi inir cent ans, et qu'elle sei'ail réveillée par le lils d'iui roi. à (pii elle était réservée. »

Le jeune prince, à ce (Hscours, se sentit tout de l'eu : il ciul. sans balancei-. (piil mettrait lin à une si belle aventure ; et pousse'' pailamour et par la gloire, il résolu! de vcur sur-le-cbamp ce qui en élait. A peine s'avança-t-il vers le bois, que tous ces grands arbres, ces ronces et ces épines s'écartèrent d'eux-mêmes pour le laisser passer. Il marcha vers le château, qu'il voyait au bout d'une grande avenue où il entra ; et, ce qui le surprit un peu, il vit que personne de ses gens ne l'avait pu suivre, parce que les arbres s'étaient rapprochés dès qu'il avait été passé. Il ne laissa pas de continuer son chemin : un

prince jeune et amoureux est toujours vaillant. Il entra dansunegrandeavanl-cour, où tout ce qu'il vit d'abord était capable de le glacer de crainte. C'était un silence afïreux : limage de la mort s'y présentait partout; ce n'étaient (jue des corps étendus d'hommes et d'animaux qui paraissaient morts. Il reconnutpourtani bien, aux nez bourgeonnes et à la face vermeille des suisses, qu'ils n'étaient qu'endormis ; et leurs lasses, où il y a\ ait encore quelques gouttes de vin, montraient assez qu'ils s"(''taient endornùs eu buvant.

Il passe une grande cour pavée de marbre, il monte l'escalier: il entre dans la salle des gardes, qui étaient rangés en haie, la carabine sur l'épaule, et ronflant de leur mieux. Il traverse plusieurs chambres, pleines de gentilshommes et de dames, dormant tous, les uns debout, les autres assis. 11 entra dans une chambre toute dorée, et il vit sur un lit, dont les rideaux étaient ouverts de tous côtés, le plus beau spectacle (ju'il eût jamais vu : une princesse qui paraissait avoir quinze ou seize ans, et dont l'éclat resplendissant a\ait quelque chose de lunu'neux et de divin. Il s'approcha en trend^lant et en admirant, et il se mit à genoux auprès d'elle.

18 LES CONTES DE PERRAll/r

Alors, comme la fin de Tenchantement était venue, la princesse s'éveilla; et, le regardant avec des yeux plus tendres qu'une première vue ne semblait le permettre : « Est-ce vous, mon prince? lui dit-elle, vous vous êtes ])ien fail attendre. » Le prince, charmé de ces paroles, et plus encore de la manière dont elles étaient diles. ne savait comment lui témoigner sa joie et sa reconnaissance; il l'assura qu'il l'aimait plus que lui-même. Ses discours furent mal rangés; ils en plurent davantage: peu d'éloquence, beaucoup d'amour. Il était plus embarrassé qu'elle, et l'on ne doit pas s'en étonner : elle avait eu le temps de songer à ce qu'elle nurait à lui dire; car il y a apparence fl'bistoire n'en dit })Ourtant rien) que la bonne fée, pendant un si long sommeil, lui avait procui-é le plaisir des songes agréables. Enfin, il y avait quatre heures qu'ils se parlaient, et ils ne s'étaient pas dit la moitié des choses qu'ils avaient à se dire.

Cependant tout le palais s'était réveillé avec la princesse : chacun songeait à faire sa charge ; et, comme ils n'étaient pas tous amoureux, ils mouraient de faim. La dame <rhonneur, pressée comme les autres, s'impatienta, et dit tout haut à la princesse que la viande était servie. Le prince aida la princesse à se lever : elle était tout habillée, fort magnifiquement, mais il se garda bien de lui dire qu'elle était habillée comme ma mère-grand, et qu'elle avait un collet monté ' ; elle n'en élait pas moins belle.

Ils passèrent dans un salon de miroirs, et y soupèrent, servis par les officiers de la princesse. Les violons ei les hautbois jouèrent de vieilles pièces, mais excellentes, quoiciu'il y eût près de cent ans qu'on ne les jouât plus ; et après souper, sans perdre de temps, le grand aumônier les maria dans la chapelle du château, et la dame d'honneur leur tira le rideau. Ils dormirent peu^ la princesse n'en avait pas grand besoin, et le prince la (juitla dès le matin pour retourner à la ville où son père devait être en peine de lui.

Le prince lui dit qu'en chassant, il s'était perdu dans la forêt, et qu'il avait couché dans la hutte d'un charbonnier, (pii lui avait fait manger du pain noir et du fromage. Le roi son père, qui était un bon homme, le crut; mais sa mère n'en fut pas bien persuadée, et, voyant qu'il allait presque tous les jours à la chasse, et qu'il avait toujours une raison en main pour s'excuser quand il avait couché deux ou trois nuits dehors, elle ne douta plus (pi'il n'eût quelque amourette ; car il vécut avec la

1. Mode du temps de Henri IV : cette mode avait un siècle au moment où l'auteur écrivait.

LA lil'IJ.E AT ISOIS DOUMANT

princesse [)lus de deux ans entiers, el eul deux enl'aidsdonl le |ii'eniiei'. (|ui élail une lille. fut nommée lM?//'ore, et le second un lils qu'on nonuna le ./o?^r, parce <pi"il j)araissait encore |>Ius l)eau que sa sœur. La reine dit plusieurs l'ois à son lils, [)(»ur le faire e\pli(pier. (piil fallait se contenter dans la vie. mais il n'osa jamais se lier à elle de son secret : il la crai^nîiit (pioiipi'il l'aimât, car elle élail de race ogresse, et le roi ne l'avait é|)Ousée qu'à cause de ses ^lands biens. On disait même tout bas à la coin- (pi'elle avait les inclinations des ogres, cl (pi'en \(t\anl passer de jietits enfants, elle avait toutes les peines du monde à se retenir de se jeter sur eux : aussi le prince ne ^oulait jamais rien dire.

Mais (juand le roi fut mort, ce (pii arriva au boni de deux ans. el (piil se \il le maître, il déclara [)ul)li([uement son malia^e, et alla en «grande cérémonie ([uérir la reine sa femme, dans son cbàteau. On lui lit une entrée magiiifKpie dans la ville capitale, où elle entra au milieu de toute la cour.

Quelque temps après, le roi alla faire la guerre à l'empereur Gantalabutte, son ^ oisin. Il laissa la régence du royaume à , .

o . On lui ht une eiilive niaguilniuc.

la reine sa mère, et lui reconuiianda fort

sa femme et ses enfants : il devait être à la guerre tout l'été el. dès (pi'il fut parti, la reine mère envoya sa bru et ses enfants à une maison de campagne dans les bois, pour pouvoir plus aisément assouvir son horrible envie. Elle y alla (jucKpies jours après, et dit un soir àsonmaitre d'Iiotel : « Je veux manger demain à mon diner la petite Aurore. — Abî Madame, dit le maître d'hôtel.. . — Je le veux, dit la reine (cl elle le dit d'un ton d'ogresse (pii a en\ie de manger de la chair fraîche), et je la veux manger à la sauce Kobert '. »

Ce pauvre homme. VON ani bienciu'il ne fallait pas se jouer à une ogresse, prit son grand couteau, et moida à la cinuubre de la petite Aurore : elle avait pour lors

latre ans, et vint en sautant el en criant se jeter à son cou. el lui demander du

(piai

boid)on. Il se mit à pleurer : le cou

leau lui tomba des mains, et il alla dans la basse-

Sauce inventée par tin ruismier non

i« Rul>ei-t, (lu temps du Luuis XlV.

cour pour couper la ^orgc à un ])etit ai;neau, et lui lit une si bonne sauce, que sa maîtresse l'assura qu'elle n'avait jamais rien mangé de si bon. .11 avait emporté en même temps la petite Auroi'e el lavait donnée à sa femme, poiu' la caclier dans le logement qu'elle avait au fond de la basse-cour.

Huit jours ajjrès, la méchante reine dit à son maitre d'hôtel : « Je veux manger à mon souper le petit Jour. » Il ne répli([ua pas, résolu de la tromper comme l'autre fois.

Il alla chercher le petit Jour, et le trouva avec un petit fleuret à la main, dont il faisait des armes avec un gros singe : il n'avait pourtant que trois ans. Il le porta à sa femme, qui le cacha avec la petite Aurore, et donna à la place du petit Jour un petit chevreau fort tendre, (pie l'ogresse Irouva admirablement bon.

Gela était fort bien allé jusque-là; mais, un soii', cette méchante reine dit au maitre d'hôtel : « Je veux manger la reine à la mêFiie sauce que ses enfants. » Ce fut alors (jue le pauvre maître d'hôtel désespéra de la pouvoir encore tromper. La jeune reine avait vingt ans passés, sans compter les cent ans qu'elle avait dormi : sa peau était un peu dure, quoique belle et blanche; et le moyen de trouver dans la ménagerie une bète aussi dure (pie cela? Il prit la résolution, pour sauver sa vie, de couper la gorge à la reine, et monta dans sa chambre, dans l'intention de n'en pas faire à deux fois. Il s'excitait à la fureur, et entra, le poignard à la main, dans la chambre de la jeune reine; il ne voulut pourtant point la sui'prendre. et lui dit avec beaucoup de respect Tordre qu'il avait recju de la reine mère. « Faites, faites, lui ditelle, en lui tendant le cou, exécutez l'ordre ([u'on vous a donné ; j'irai revoir mes enfants, mes pauvres enfants que j'ai tant aimés. » Elle les croyait morts depuis qu'on les avait enlevés sans lui rien dire.

« Non, non, madame, lui répondit le pauvre maître d'hôtel tout attendri, \ous ne mourrez point, et vous ne laisserez pas d'aller revoir vos enfants; mais ce sera chez moi où je les ai cachés, et je tromperai encore la reine, en lui faisant manger une jeune biche en votre place. » Il la mena aussitôt à sa chambre, où, la laissant embrasser ses enfants et pleui'er avec eux, il alla accommoder une biche, ({ue la reine mangea à son souper, avec le môme appétit que si c'eût été la reine ; elle était bien contente de sa cruauté, et elle se préparait à dire au roi, à son retour, que des loups enragés avaient mangé la l'eine et ses deux enfants.

Un soir qu'elle rôdait à son ordinaire dans les cours et basses-cours du château,

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