S&IS^S
4< ^ ^/i Éi^.Éi^ji^ ^É^ ^ ^^ ^ ^ ^t< ^^1^ ^t^
>.»B«-o'0«-<»-»o«-<»-H?' M 'g' <» «P«-o-»o»-<>-»B«-s^«C>«-<>-«B«-»-»g»'^-«0«-o-'0»-^^«0»<>«B>^>-»<t«.<».. ■(•'« i^u i>Qk> »^k< v^ %^ «^K v9» «^t^ «^M »9^ •^< •^>' •'9' «^i^ *^tf UJkf »J^\*
A Madame de la QVINTINIE.
IL était une fois un homme qui vivait retiré du monde dans une grande maison aux portes d'une ville animée. Jamais personne n'avait franchi son seuil ; il avait atteint l'âge où l'on éprouve sinon le besoin de fréquenter un cercle d'intimes, tout au moins de se créer des relations nécessaires pour aborder une vieillesse incertaine.
Est-il rien de plus triste que de ressentir la contrainte des heures d'isolement, de subir la décrépitude sans avoir la consolation d'une affection sincère, ni les égards respectueux d'une jeunesse insoucieuse.
Certes, notre héros avait connu à une époque lointaine, des êtres chers, mais soit qu'avec les années, il eût fait la triste constatation qu'aucune amitié ne persiste ici-bas, soit qu'il gardât le ressentiment de déceptions passionnelles, il
offrait une inquiétude, une méfiance telle» qu'on n'osait l'approcher.
Lorsque certaines obligations de la vie le poussait à descendre dans les faubourgs, à traverser les cités, il marchait d'un pas furtif, s'éloignait hâtivement comme si les gens rencontrés sur sa route lui eussent voulu du mal.
Ignoré delà foule qui peuplait la ville près de laquelle il habitait, on ne connaissait rien de son passé, ni même des circonstances qui l'avaient amené à choisir le lieu de sa résidence.
Si vous me demandez déplus amples renseignements au début de cette histoire, je ne pourrai que vous répondre évasivement, ne sachant moi-même — malgré toute la perspicacité dont on me croit doué, — ce que cachent certaines destinées. Je dirai d'ailleurs qu'il est des existences que l'on connaît mieux en pressentant leur avenir qu'en dévoilant leur passé.
Notre homme avait déjà beaucoup vécu, et les rides cinglant son front affirmaient qu'il avait dû souffrir.
Souffrir? pleurer sans doute, car il y avait deux sillons sur ses joues, deux sillons desséchés, inutiles, tant il semblaient avoir tari la source de ses larmes.
N'avez-vous pas remarqué des masques d'inconnus dont le seul aspect vous poigne?
On en conserve une cruelle impression sans oser jamais l'approfondir. Il en est de certaines douleurs comme de par-
ticulières confidences, on croirait les profaner en les divulguant.
Si j'utilisais mes pauvres faculte's sentimentales en faveur d'une sensiblerie qu'il serait peut-être cher d'émouvoir, je pourrais, m'aidant d'hypothèses, vous broder une petite trage'die sur l'homme que je connus naguère. Mais je préfère sacrifier ce que la légende me révéla pour vous conter seulement ce que je connus de sa vie dans mon enfance.
Je passais alors fort souvent devant sa demeure pour me rendre chez une vieille parente qui demeurait selon le terme dont nous désignions son quartier — dans la campagne.
Tout en m'y acheminant le soir des retours d'études, aux heures encore brûlantes de l'été, je longeais avec quelque compagnon de mon âge, une grande rue triste bordée de hauts murs délabrés.
De temps en temps sur le fond de ciel éblouissant,
se découpait la feuillée d'un parc ; hautaine, elle nous jetait son ombre. De l'autre côté de l'enclos des grillons chantaient ardemment.
Alors nous arrivions devant une maison toute blanche et morne, si morne que pendant longtemps, son air d'inhabité nous intrigua. Pourquoi — puisque personne n'en avait pris possession — pourquoi ses volets restaient-ils ouverts? Quand nous cherchions à satisfaire notre curiosité nous étions vivement déçus par les rideaux impénétrables de ses fenêtres closes. Elle devait renfermer, — raisonnionsnous — quelque étrange personnage, un solitaire sans
70 CONTES DE POLPÉES
doute, semblable à celui qui logeait de l'autre côté des faubourgs.
L'imagiiialion .s'c.xaltani, nous en clions arrives a supposer toutes sortes d'histoires extraordinaires etTantastiques sur cet humble toit que nous avions surnommé la« maison du Diable ».
Un jour qu'accoutumes, nous en approchions avec ce sentiment de crainte qu'ont les enfants pour ce qu'il ne peuvent déchiffrer, nous vîmes une fenêtre s'ouvrir.
Un peu effrayés, mais avides d'indiscrétion, nous nous avançâmes.
Un homme de cinquante ans environ apparaissait dans l'encadrement ; son front était haut, quoique dissimulé par une épaisse toison, sa barbe cachait mal l'angoisse de ses traits, ses yeux semblaient à l'abri de tout regard investigateur par des lunettes qui lui donnaient l'air d'un sévère professeur.
11 nous toisa anxieusement comme s'il dût se méfier de nous, puis il rentra.
Je me souviens qu'à cette époque je quittai mon compagnon de route; seul, je continuai d'aller chez ma tante de la campagne.
Comment fis-je connaissance avec l'habitant de la maison mystérieuse ? Je ne saurais me le rappeler. Tout ce que je puis affirmer c'est qu'au cours de mes allées et venues, il ne parut plus s'effaroucher de moi.
Je devins même un hôte asssidu de sa rue de'serte.
Il s'enquit de mon âge, de ma famille, de mes aptitudes. Malgré les réponses claires et nettes que je lui fis, il ne se départit pas de longtemps d'une certaine méfiance à mon égard et ne me permit jamais de franchir le seuil de son jardin.
Parfois, à l'heure exacte à laquelle je le rencontrais, j'avais beau attendre sous ses vitres, il ne se montrait pas. On l'eût dit absent de chez lui. D'autres jours, sa physionomie avait je ne sais quoi de plus grave, de plus mélancolique que de coutume, comme s'il avait pleuré.
Ces jours là il semblait prêt à se confier, m'appelait son petit ami, me serrait les mains avec effusion, sentant que sans me l'expliquer, j'avais compris qu'il était malheureux. Puis^ soudain, un éclair traversait ses yeux, il tressaillait nerveusement^ prenait une expression mauvaise et me tournait le dos sans me dire adieu.
Notre intimité demeura ainsi sans qu'il voulut la lier plus étroitement, jusqu'à un certain jour où, confidentiellement, il promit de me faire pénétrer chez lui, de me montrer, disait-il, des choses qui m'émerveilleraient.
Je fus certainement perplexe de me voir trahir un secret qu'il avait dérobé à tout le monde, et j'éprouvai une sorte d'orgueil à savoir que j'étais le seul qu'il eût trouvé digne d'en recevoir la révélation.
J'ai ressenti par la suite, dans des circonstances analogues, une même fierté à m'attacher à des gens plus
72 CONTES DE POUPtCS
Agés que mcfi, ce qui avec la haine que me témoignaient les camarades de mon âge me valut souvent le mépris de ceux qui me considéraient encore comme un enfant.
Le lendemain, jour où il devait réaliser sa promesse,
je ne fus pas en relard à l'heure de notre entrevue.
Il m'attendait déjà, et je vis de loin sa grande silhouette inquiète, drapée d'une longue redingote noire.
Nous traversâmes un pauvre jardinet délaissé, où de tristes fleurs se mouraient sur leur lige, alors qu'alentour triomphaient des herbes folles. ^
J'entrai après lui par le peiil portail d un perron bas, dans une pièce très sombre où se répandait une odeur acre, que favorisaient les fenêtres hermétiquement closes. Nous montâmes par un escalier étroit en colimaçon, jusqu'à un premier étage. Un palier minuscule. Il ouvrit une porte et nous pénétrâmes dans une vaste pièce, sorte d'atelier éclairé par de grandes baies au vitrail terni. Son ameublement dénotait une certaine misère. Ça et là quelques vieux bahuts semblables à ceux que vendent les juifs des faubourgs, des fauteuils usés où traînaient des brochures et des livres. Puis, près des châssis dont l'opacité blanche m'éblouissait, deux selles de sculpteur supportaient des amas de terre, des personnages fouillés étrangement à coups de pouce offrant des lignes bizarres, dégageant une expression que je ne compris pas alors, mais dont je me souviens nettement aujourd'hui, une expression qui vous
blessait les yeiix, vous torturait parce qu'on ne pouvait la comprendre.
A ce que me dit mon hôte en m'obligeant à contempler deux des figurines que ses doigts avaient alternativement pe'tries, je songeai aux poupées que mes amis et moi nous nous plaisions à de'naturer afin d'en mieux connaître la complexion.
Dans ma faible initiation d'enfant, je ne saississais pas ce que signifiaient ces ébauches hâtives, fiévreuses, mais je ressentais pour leur création meurtrie une impression atroce, pareille à celle que j'eus plus tard à voir des enfants monstres.
Elles n'étaient pas nées pour la vie; elles gisaient^ fantômes qu'une imagination malade ou perverse avait conçu mutilés. J'étais quelque peu étreint ; il me prit la main et m'adressant un regard d'interrogation : « C'est beau, n'est-ce pas, me dit-il, » et il faisait fonctionner chaque selle, afin que je les visse mieux, dans toutes leurs poses. Il les prit ensuite, délicatement, les retourna, me les détaillant, m'expliquant la grâce frêle de leurs membres, la beauté de leurs gestes. ....
Enfin^ me conduisant devant une sorte de table où je distinguais une confusion de formes semblables : « C'est cela, vois-tu, qu'ils ne comprennent pas, les inconscients. Ils méconnaissent la splendeur de mon rêve... Ce sont des profanes, ils renient la Beauté... »
Là où nous nous étions arrêtés, un grand nombre étaient entassées les une? sur les autres — telles des marion-
nettes à l'étalage d'un bazar. Klle se ressemblaient toutes au point qu'on les eût prises pour les sœurs mystérieuses de quelque guignol tragique. Il les saisit une k une, afin de me les faire connaître comme ses enfants: «Car, ajouta-t-il, ce sont mes filles^ mes filles adordes... » Et il les caressait, leur donnait des noms comme s'il put toutes les distinguer à quelque signe de naissance.
Après les avoir comblées de douces paroles, il les replaça en groupes telles qu'elles étaient auparavant, pareilles à des mortes couchées par je ne sais quelle horrible contagion. Et se tournant de nouveau vers moi :
« Tu ne les comprends peut-être pas non plus, toi...
Tu ne sais guère combien elles sont jolies, combien je les aime... Personne ne les connaît plus...»
Puis, comme s'il eût évoqué quelque ancienne colère, il se mit à proférer des injures envers « ceux qui naguère l'avaient bafoué... » Et, ce me fut un spectacle pénible, cet homme dont l'œuvre avait été méprisée et qui étalait tout le secret de sa misère. Il pleurait, il sanglotait; son désespoir s'exaspérait en pensant « aux jolies mignonnes qu'on avait raillées, ridiculisées, et qu'un jour on détruirait, quand il ne serait plus là pour les défendre... »
Je le regardais pleurer, sensible à sa peine, mais je me gardais bien de lui en témoigner mon émotion. J'ai conservé d'ailleurs un remords d'avoir été le petit garçon d'apparence sèche qui, pour ne pas révéler son affliction, refoula ses larmes prêtes à déborder son cœur.
LES POUPÉES DE CIRE jS
Tant d'autres ainsi que moi, craignant de trahir leur faible personnalité' ou bien encore pour la joie ste'rile de faire mal, avaient profané en lui un idéal qu'ils eussent dû admirer.
Me prit-il aussi pour un indifférent, je m'en doute, car lorsque de ses mains tremblantes il eut essuyé ses yeux rougis, il m'accompagna sans parler jusqu'à la porte. Là, il me quitta doucement, puis, tandis que je m'éloignais confus, il s'en retourna à son grenier pour pleurer encore, pleurer tout seul devant les chères aimées
Les jours suivants, la maison parut plus close que jamais. Comme peu après, je quittai la ville, je ne sus pas ce qu'il fit pendant un certain laps de temps qui succéda à notre dernière entrevue.
Il abandonna aussi sa résidence, et son habitation abrita bientôt une joyeuse famille.
Plus tard, le hasard me le fit rencontrer et diverses circonstances me permirent de connaître la fin de sa singulière existence.
Un de ces habiles marchands, — sortes de barnums qui épient le talent et l'exploitent à leur profit — ayant fait sa connaissance et songeant que dans une grande cité, une exposition de ces poupées bizarres obtiendrait un colossal succès, résolut de lui en proposer l'entreprise. Notre homme accepta. Alors la foule vint, mais, contrairement à ce que l'on avait pressenti, elle vint alléchée par l'espoir d'un
spectacle licencieux, elle vint railleuse, méchante et vile, et d'injures ramassi^cs dans les lieux de plaisir, souilla celte œuvre d'inconnu.
Le jour de l'ouverture, le malheureux se tint dans un angle de la salle, et pas un, parmi ceux que le flot entraîna jusqu'au soir, ne lança un anathème qu'il ne l'entendît et n'en subît la déchirure.
On l'eût cru cloud à quelque pilori ou flagellé par d'innombrables lanières, son cœur pendait en lambeaux. Et personne ne \it collé à la muraille, la face livide, les bras tordus, ce martyr qui faisait des efforts surhumains pour ne pas sauter à la gorge de ses insulteurs et les chasser ainsi que le Christ avait fait pour les marchands du Temple. A la fin pourtant ce fut trop.
Comme de jeunes hommes — fardés et pareils a des filles, — qu'accompagnaient des femmes en bandeaux, osaient proférer un langage pervers, il bondit, et les mains tendues, leur intima l'ordre de sortir.
Ce fut une risée
Alors tragique, sentant ses forces se décupler, il se rua sur la foule apeurée et la poussant vers les portes, la jeta à la rue. Puis, saisissant ses poupées, les étreignant contre sa poitrine, il s'enfuit, ne voulant pas qu'on les profanât
davantage
II mourut quelques jours après d'une fièvre intense qui l'avait gagné ce soir là.
Ce fut une atroce agonie.
Malgré l'opposition des gens attarde's à son chevet, il se levait à chaque instant de son lit de nnoribond et trébuchant, s'en allait vers les meubles oîi il les avait posées, embrasser « les chères mignonnes ».
Quand le mal l'eut terrassé au point de ne plus lui permettre de se mouvoir, il voulut qu'on les lui apportât. Dans son délire il leur disait mille choses tendres, leur demandait de ne point le quitter, de l'accompagner jusque dans sa tombe — ainsi que font pour leur époux, les femmes d'Orient.
Il s'éteignit une nuit
Je ne sais où on l'inhuma....
Que devinrent ses pauvres poupées ? Elles furent peutêtre détruites, car les gens qui se disputèrent son maigre héritage, ne purent se les partager comme des objets de valeur.
Sont-elles retournées à la cire qui les avait pétries ou bien un collectionneur bizarre songea-t-il à leur donner l'hospitalité de quelque vitrine?
Personne je crois ne rappela leur souvenir pas plus que celui du précieux artiste qui de ses mains créait les femmes exquises dont il peuplait son rêve.
WnlvfrtTîJy-
8iBL/0THlîCA