‹ Contes de poupéesChapitre 9 sur 10 · LE SECRET DES LARMES · texte numérisé non relu

LE SECRET DES LARMES

Quand, après des années, un glorieux chevalier tout couvert d'or arrêta son coursier à la porte du manoir, il trouva les cours abandonnées.

Bertram succombant à la douleur éprouvée par la perte de Violaine, un conquérant avait envahi son royaume.

Le château demeurait désert...

L'homme, ayant franchi le perron qui mène aux salles basses, gravit les degrés des chambres hautes. Il s'attarda longtemps dans une tourelle qui regarde la mer, car lorsqu'il descendit il sembla vieilli de dix années et portait une barbe blanche. L'allure lasse, il remonta sur son cheval et s'enfuit vers l'horizon noirci par la menace d'un prochain orage...

Depuis ce jour, la légende de Violaine se transmit à travers les générations.

On montre même, à l'appui de sa véracité, la fontaine où la petite princesse allait confier ses chagrins. Dans les après-midi calmes, le murmure de source qu'elle exhale, semble redire toute la peine de la pauvre fiancée.

On assure qu'en se penchant très près, son image apparaît sur le fond de sable doré, dan? le cercle de son miroir troublé par le filet d'eau qui chantonne...

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IL était une fois... Au temps où les dames portaient collerettes richement brodées et se faisaient accompagner à vêpres par des pages mutins qui galamment soulevaient leurs robes traînantes, vivait une ravissante petite princesse qu'on nommait Ubeline. Malgré la beauté et la grâce d'un minois pour lequel les plus nobles chevaliers se fussent livrés à mille prouesses et folies, elle demeurait abandonnée dans un vieux manoir, au fond de la plus triste province qu'on puisse imaginer. Entouré d'une épaisse forêt, ce château était si délabré que ses murs tombaient en ruines. Seule une des ailes tournée au couchant soulevait encore une tour frêle où s'écoulait tristement sa précieuse jeunesse.

4») COKTES" DE VOUViti

Hormis les gens k physionomie grave qui aux mêmes heures du jour la servaient, une vieille aïeule très lasse, scellée dans un fauteuil roulé près d'un vitrail, la gardait avec sollicitude.

Évoquant un passé dont elle avait acquis l'expérience, cette dernière aimait à conter les plus belles légendes d'antan ; cependant que ses mains roides conservaient leur habituel va-et-vient sur les fuseaux et semblaient achever une broderie depuis longtemps commencée. Si bien qu'à la voir et à l'entendre on eût cru que l'ouvrage de ses mains vaines n'était qu'une merveilleuse histoire qu'elle filait.

Point radoteuse pourtant, car sa voix avait le charme des orgues fatiguées dont les sonorités révèlent les âmes disparues. Ses récits offraient une moralité si touchante qu'on eût voulu les savoir tous pour les redire aux heures de tristesse et de peine...

Il était une fois...

Et le long tissu se déroulait infiniment, tapisserie interminable où passaient des cohortes... Cela défilait depuis l'aurore jusqu'à l'apaisement du crépuscule. Il était une fois...

Et Ubeline assise près de l'aïeule, penchée sur le rouet qui chantonne, les yeux en extase, se confondait avec les princesses des fictions, revivait un passé magique.

Elle demeurait silencieuse dès le matin bruyant jusqu'à l'instant où les légendes s'évanouissaient au seuil des lèvres tremblantes de la vieille qui s'assoupissait ; guette,

comme si un sortilège pesant sur sa vie ne l'avait point autorisée à prononcer d'autres paroles que celles qui expriment les puérilite's de l'existence... Muette de son cœur fermé sous l'impassibilité des étoffes du corselet. Oh ! les lèvres closes^ éternellement closes sous l'arrêt d'un destin que trahissaient parfois ses yeux si pâles, si clairs qu'ils semblaient les miroirs de lacs minuscules où se mirait l'azur d'un ciel matineux...

Petite princesse aux yeux mélancoliques, — car il y passait des nuées, — pourquoi restiez-vous toujours songeuse, sans qu'aucune des heures que vous voyiez s'éteindre parvînt à rompre votre continuelle rêverie? Pourquoi les sensations que vous éprouviez, les désirs affluant à vos joues empourprées, ne s'échappaient-ils pas en aveux de votre bouche épanouie ?

Quelque fée capricieuse ou michante avait-elle scellé un mystère au fond de votre cœur comme au fond d'un tombeau, que vous méconnaissiez le souvenir délicieux de vos premiers pas, que vous ignoriez même les balbutiements infantiles de votre voix désormais éteinte ? Quelle douloureuse énigme vous pesait et gonflait vos seins d'enfant ?

Trop pure pour en avoir la divination, vous n'aviez point cherché à en démêler la trame, n'osant guère une interrogation à l'aïeule qui veillait vos jeunes années.

Vous vous contentiez d'une tendresse avare de caresses et de baisers, .vous vous contentiez de vos rêves indécis et d es promenades coutumières au jardin fleuri, lorsque vos

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marraines — quelques bonnes fées sans doute, — vous venaient visiter.

Alors vous les suiviez à travers les allées rutilantes de soleil, parmi la richesse des corolles évaporant sous vos fenêtres l'encensoir de leur parfum.

Et docile à leur complaire, afin que l'ennui ne ride pas votre front, ne ternisse pas votre beauté, vous vous mêliez aux jeux qu'elles vous prodiguaient.

Puis les années s'étant enfuies aux cloches des tours, vos vingt ans venaient de sonner que vous n'aviez encore su dégager de votre passé, toute l'incertitude de l'avenir.

Pourtant, dites-moi, petite âme de princesse que j'aime à évoquer, aviez-vous la prescience d'heures futures bienveillantes, consolatrices, quand vous vous pressiez aux terrasses pour percevoir le galop d'un cheval dans la campagne... ?

Pourquoi aviez-vous tressailli, quand, trompant la vigilance des gens qui vous entouraient, un soir, le fils du Roi voisin vous approcha timidement. Vous ne lui répondites pas, je le sais, -mais votre trouble extrême vous trahit lorsqu'il vous accompagna jusqu'à la chambre ou près des fenêtres embrumées, l'aïeule laissait tomber les phrases magiques de ses futiles aventures, au rythme froufroutant des étoffes blessées par les ciseaux d'or...

Encouragé par l'accueil qu'on lui fit, il revint souvent, il revint chaque jour, le fils du Roi ! La grâce de son allure.

la musique frissonnante de sa voix, rappelant à l'aVeule les chevaliers galants qu'elle avait tant aimés, elle l'affectionna en résurrection, l'autorisa à écouter aux veillées sous le feu des lampes, l'histoire d'un passé dont elle ne tarissait plus...

D'abord enivré du charme d'Ubeline, il ne remarqua pa3 son mutisme et fut simplement ravi de pouvoir la contempler sans cesse. 11 ne s'étonna nullement de la solitude qu'elle imposait aux choses qui l'environnaient, solitude qu'elle n'éveillait même pas d'un soupir.

Seulement comme la réalisation de nos espoirs en gâte toujours l'exquise douceur, il songea à entr'ouvrir ses lèvres obstinément fermées. Ses paroles eurent des tendresses interrogatires, auxquelles elle ne put répondre. Craignant l'etTrayer par une trop brusque insistance, il tenta cent détours pour la contraindre à une expansion. Mais contrariant son désir, Ubeline demeura plus grave que jamais.

Oh ! certes, il n'eût pas voulu la faire souffrir de questions importunes, et combien de fois il la quitta, remettant au lendemain son intention de lui dérober des mots qui l'eussent peut-être rendue confiante. Sachant que l'homme doit dissiper le secret que lui garde la femme aimée, il se sentait audacieux, prêt à un flot d'éloquence, capable de desceller sa bouche. Mais devant son calme, la sérénité de son regard recueilli de mystère, il restait circonspect. Cela fut une hantise. Il changea les heures de leur continuelle

entrevue, s'en vint lorsque l'aTeule ayant dévidé l'écheveau de ses contes, s'endormait lassée dans son fauteuil.

Alors ils étaient seuls ; elle pouvait lui parler sans frayeur, sans que personne l'entendit se livrer. Des phrases simples et mièvres, des phrases qu'anime seulement l'intonation qui les accompagne, l'eussent auréolé de joie. Il se fut contenté de monosyllabes, il eut imploré un geste expressif, un tressaillement de son visage. Mais elle restait impassible. Il s'e.xaspéra, mit de l'ironie, de l'âpreté, de la colère, du désespoir même, dans ses supplications.

Il en arriva à douter de sa bonté, se demanda si elle n'était pas une de ces figurines perverses qu'un esprit mauvais avait jetée sur son chemin pour le faire souffrir

Méconnaissant son amour, il acquit l'affreuse certitude qu'elle se jouait de lui...

Son cœur, qu'il lui avait sacrifié, n'était-ce point l'écheveau que tordaient ses doigts capricieux et dont ils épuisaient les fils afin de remplir son existence stérile de petite créature méchante et vaine ?...

Un soir, hanté par son éternel silence, — qui la confondait aux princesses des tapisseries ceintes aux murailles, — il Lui sembla qu'il parviendrait à entendre sa voix. Il crut, l'insensé^ que les vaines misères qu'il lui imposerait, aurait ainsi que la grande Douleur, une influence sur sa destinée.

Cette fois, il lui tendrait tant d'embûches qu'elle se trahirait, et — çlût-elle éclater en sanglots, meurtrir ses

LES LÈVRES CLOSES 5l

lèvres — lui arracherait une certitude d'amour qu'elle ne lui avait jamais donne'e.

Comme de coutume elle s'était assise humblement, les mains immobiles sur les genoux. Sous la lumière tamisée par la soie, son front nimbé resplendissait. Il le voyait grandir immensément, envahir la pièce. Tandis que dans la pénombre son corps s'effaçait, on eût dit un grand suaire flottant dans la chambre...

Il eut soudain des mots impérieux. Elle souleva légèrement la tête, surprise du ton qu'il prenait. Il ne suppliait plus cette fois, il ordonnait. Comme elle opposait une douceur angélique à ses blasphèmes — car plus que des violences certains mots insultent à la pureté des vierges, — il saisit ses mains mignonnes, étreignit son corselet, et ne s'apitoyant pas des larmes qui perlaient à ses cils, la tortura. Elle eut malgré son abnégation, deux ou trois plaintes qui se moururent tout de suite, sans révéler davantage sa lourde peine.

Il devint insensé, la meurtrit de paroles dures, exigea qu'elle lui livrât son âme

Alors qu'il atteignait le paroxisme des cruautés, elle pâlit affreusement, ses yeux se troublèrent, ses lèvres esquissèrent un inutile bégaiement et, les bras tordus, elle tomba inanimée...

Il poussa un cri, se précipita pour la relever, la porta sur des coussins où il retendit. Mais il eut beau la supplier de pardon, la combler de promesses, lui assurant de ne plus

troubler désormais son silence, le subir sans plainte, elle ne rouvrit pas les paupières. Ses yeux muets comme ses lèvres, gardèrent la fixité de son front...

Il sanglotait desespéré d'avoir détruit l'harmonie de sa beauté, — ainsi qu'un enfant brise le hochet qu'on lui confie, la poupée dont il veut connaître le secret des gestes, — quand il cniendii un chuchotement discret

Rêveuse, l'aïeule dans l'ombrée marmottait quelque conte de jadis. F,i toute aux souvenirs évoqués, tandis qu'elle traçait des signes nuls dans l'air, continuant le simulacre de ses mains vaines sur les étoffes, elle commençait pour la princesse qu'elle croyait attentive à ses côtés, un récit inconnu :

« 11 était une fois une petite fée, belle comme toi, mon Ubellne »

r>^^bo

Pour m'amve.

lE VOUS importe, m'amye, le temps où advint l'aventure que je vais vous conter. J'ose à peine vous affirmer que nous e'tions alors au pays des fées, craignant que vous ne me répondiez qu'en cette contrée magique, il s'y passait des choses telles qu'il en arrive encore de nos jours. Serait-ce parce que nous avons conservé divers usages et coutumes de naguère, ou bien accuserez-vous le scrupuleux Conteur, d'observer des faits autour de lui et de les grouper dans des décors merveilleux. Là-dessus permettez-moi de me dérober à vos interrogations, afin de ne ilétrir point les précieuses légendes que j'ai recueillies pour vous plaire et vous bercer.

Puis, que signifient les années en raison des souffrances qui nous assiègent. Est-ce qu'un siècle de plus amène une

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consolation à la somme de peines qui nous veulent affliger... Donc, dédaigneux des heures, je me transporterai à une c^poque imprécise où un jeune prince d'un esprit charmeur, d'une tournure délicate et mièvre, gardait l'angoisse de désirs irréalisés. Désolé de la banalité et de l'inconstance des choses, il demeurait accablé par une mélancolie telle que rien de ce qu'on tentait pour l'en affranchir, ne réussissait à le tirer du marasme. Entouré de subtils artistes, il n'eût point voulu pour se distraire imiter les poètes qui lui tissaient des poèmes ravissants, les peintres recherchés qui le comblaient de mirages, les virtuoses dont les doigts émouvaient en de longs frissons, les archets et les violes...

Les politiques, vaine querelle, et les combats aux colères sanglantes, le faisaient fuir les hommes attachés à son trône. Quelque peu rêveur, mais délaissant toute idée sentimentale en faveur d'une sensibilité qu'il exaspérait, il en était arrivé à souhaiter detranges voluptés.

Quand lassé, il s'assoupissait dans les fauteuils où ses ancêtres avaient médité sur le bonheurdes peuples, soudain un lancinant caprice, le redressait, le poussait hors des appartements et souvewtes fois par les nuits claires, il s'enfuit loin de la ville, erra dans le silence des campagnes, — ainsi que font les vagabonds et les gens malfaisants.

Une telle vie ne pouvait durer. Les heures succédaient aux heures, les jours aux jours sans apporter aucun soulagement à sa vie malheureuse,

Vous souriez, m'amye, et je vois à votre gracieux visage

que vous songez à la princesse qui dans tous les contes, survient pour consoler les princes désœuvre's. Dites-moi, comment la concevez-vous l'apparition que je vais dresser, maintenant que j'ai décrit la m'sère d'un Roi? Elle sera jolie pour vous complaire, et mignonne et tendre, voulezvous ? Sa taille aura d'exquis balancements, sa chevelure des fils d'or, et ses doigts fuselés sèmeront des caresses. Elle glissera dans des décors conçus pour sa beauté. On la suivra sur des fonds de tapisserie aux nuances éteintes, dans des jardins où les fleurs seront plus humbles que leurs sœurs dont vous enguirlandez vos collerettes, — des fleurs maladives comme son visage de prédestinée. Car c'était vraiment une petite fée mortelle qu'attendait notre héros. Une miniature pareille à celles qu'aux fenêtres toutes blanches, peignent de frêles jeunes filles. La nature pour la créer plus belle lui avait choisi des teintes tellement adoucies, qu'elle en gardait une sorte de pâleur inquiétante.

N'avez-vous pas remarqué qu'il est de ravissantes créatures dont le charme ne semble subsister que pouf un soir de fête ?..,

Dieu sait de quels soins on entourait sa fragile existence, par combien de douceurs on avait attardé l'instant où elle devait s'éteindre. Fille d'un des plus puissants seigneurs suzerains, mort glorieusement au service de notre Roi, on l'avait éloignée dès l'enfance d'une cour bruyante et frivole dont les splendeurs et Içs réjouissances lui eussent été funestes.

5C> CONTES DE POI.'flES

Vivant au milieu d'un palais recueilli dans un site solitaire, elle ignorait lescîmotions violentes, les impressions douloureuses. Ceux qui l'entouraient connaissant la tristesse de son sort et s'en apitoyant, s'ingéniaient à lui enchanter les derniers moments qui lui restaient a parcourir.

Aussi ne comprenait-elle guère pourquoi les mendiantes des chemins qui savent les mystères des riches maisons et prédisent l'avenir, se détournaient chaque matin pour ne pas pleurer devant celle qui leur donnait l'aumône du pain, et à qui, en retour, elles eussent pu, — ces miséreuses — faire la charité d'une longue e.xistence...

Elle n'entendit jamais les chuchotements qui après son passage, s'étouffaient derrière les draperies des appartements. Elle ne devina pas la miséricorde des fleurs, lui tendant leurs tiges tremblantes, offrant à la pauvre princesse qui allait mourir, le sacrifice de leurs corolles. Quand elle descendait au parc, savait-elle le susurrement des buissons, le cantique qu'adressaient aux cieux des crépuscules pour qu'elle survive, les oiseaux jaseurs; savait-elle le gémissement des sources, la plainte grave des futaies ?..,

Il y avait aux coups de cloches des tourelles, un peu du glas pleurant sur les destinées éphémères, tant les cloches pressentaient sa fin prochaine...

Adoncques, un soir, fatigué de sa vaine rêverie, et pour échapper à l'importunité des poètes qui sans trêve, le

poursuivaient de leurs chants et de leurs rythmes, le jeune prince s'en fut au domaine de la petite prédestinée.

A le voir traverser vais et plaines au galop d'un cheval fougueux, on eût cru certes qu'il partait pour quelque lointaine conquête, tant il se hâtait de rejoindre la plus belle des fiancées que jamais roi rencontrât.

Quand il attacha sa monture à l'anneau d'argent scellé dans la muraille d'enclosture du manoir qu'elle habitait, la nuit glissait au parterre...

Un souffle parcourait les allées du parc, bruissait aux ramures, ce pendant que des cascatelles tombaient irrégulièrement, sèchement, aux bassins

Dans le noir, une lumière s'agitait aux vitres aveugles. Les petites fenêtres ogivales d'une des tours s'incendiaient et dans le calme absolu, — tel en un reposoir, — des psalmodies montaient d'une chapelle

Un sentiment de curiosité étrange agita notre héros. Il n'eut doubtance du sacrilège qui le poussait au poi*tail, le faisait ouvrir hardiment le vantail clos, errer dans les corridors où brûlait le sang des veilleuses. L'inconnu le hantait, l'obligeait à traverser des appartements somptueux, ameublés d'une exquise façon, tendus de tapisseries à la flore étrange, capricieuse. Inconsciemment (il paraissait goûter un rêve réconfortant', il gravissait des escaliers dérobés dans les murailles et, se rapprochant de la musique liturgique qui maintenant vibrait intensément, — tel un écho

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en lui, — soulevait une porte basse, dérobant un mystère qu'il devenait ardent de pénétrer.

Une chapelle s'érigea, remplie de fleurs épanouies, vaporeuse d'encens dont les spirales trcmblottantes enserraient la Hamme longue, effilée, des cier^^es qui se consumaient, candides.

Une petite chapelle d'abord déserte, mais où peu à peu des ombres humbles se mouvaient, se mouvaient si, peu,

entre les piliers, qu'on eiU dit des âmes en humiliation

Près de l'autel, sur le fond d€s nappes blanches, alors que rayonnait l'or des ostensoirs, perdue dans sa robe pâle, les mains élevées et jointes en supplication, la princesse priait fervemment. Tout de suite en éprouvant cette atmosphère, il eut l'impression de mystère qui paraît précéder les initiations. Respectueusement, il se signa par trois fois et en extase vers Celle qui communiait, attendit la fin d'une prière qu'ilavait jadis méconnue

L'orgue se tut, les parfums s'évanouirent, les cires où scintillaient des étoiles s'éteignirent une à une. Un froufroutement passa près de lui. Il ne distingua pas des visages. tant celles qui le frôlèrent, s'abîmaient dans la nuit de leurs robes brunes.

Elles s'éloignèrent, disparurent en forme compacte, où s'agitaient seulement leurs fines mains blanches, fugitives de leurs manches longues.

Une lanterne fumeuse brûlait encore sous les voûtes, jetant aux murailles froides le reflçt de son verre de couleur,

LE PRINCE PERVERS 5q

aguichant des ors atténués quand, la dernière, Elle s'avança près de lui. Elle ne l'avait point aperçu dans l'encoignure, mais lorsque relevant la tète elle le croisa, elle fit un

cri

, il n'eut que le temps de la saisir, afin qu'évanouie,

elle ne meurtrisse pas son front sur les dalles...

Le mystère s'expliqua. Personne à l'heure de la prière ne l'avait vu entrer, violer la solitude du château. Lorsqu'elle eut repris connaissance, elle sourit de la frayeur qu'il lui avait causée. Sa barbe soyeuse lui auréolant le visage ne lui donnait guère pourtant un air de barbare. Bien, au contraire, et la grâce efféminée de sa tournure, pouvait le faire passer pour le chevalier le plus accompli de son temps.

Mais me direz-vous m'amye, comment parvint-il, sinon à se faire choyer par la princesse, du moins à demeurer près d'elle, alors qu'à la cour on était consterné de sa disparition. Ah ! peu lui importait la prospérité de son royaume, et malgré qu'il sut les suspicions nourries par ses favoris, il ne se souciait mye du sort de son peuple. Tout au bonheur que lui procurait son séjour au château, il ne songeait pas à l'heure menaçante d'une séparation. Non qu'il crut son amour éternel, puisqu'il n'affectionnait la princesse que parce qu'il la savait mortellement atteinte.

Comment en avait-il acquis la certitude^ je ne saurais VQus Iç dire qu'en prêtant foi à la légende cjui assure que

Tk) contes de POlîpfeF.S

celle-ci portait sur ses joues le stigmate de son malheur.

Cela le ravissait, lui donnait des extases, le poussait au vertige de savoir que la femme choisie, lui glisserait entre les doigts, qu'il ne pourrait l'aimer que de brefs instants

La fragilité de son caprice lui en doublait le prix

Aimer ce qui va mourir

Aspirer une fleur qui s'évanouira entre les mains qui l'ont cueillie; n'est-ce pas goûter une joie semblable à celle du Créateur. N'y a-til pas une conception sublime dans la cre'ation de la mort ?

Aimer et savoir qu'un jour prompt, on ne possédera plus que le souvenir d'une illusion éteinte. Quelle volupté douloureuse, pareille à celle qui vous étreint la poitrine quand on regarde avec la certitude d'une prochaine tempête, les voiles s'éloigner sur la mer.

Il constatait avec une terreur perverse, les progrès du mal qui la tuait.

Elle mourait tous les jours et il se complaisait à son agonie. Seulement savait-il que cette agonie dont il exagérait les ravages, ne pouvait persister et qu'à l'entretenir, il ressentirait bientôt l'amère déception qu'on a devant les choses qui s'immobilisent

Il la regardait mourir lentement sans cependant la vouloir morte. Les mois s'enfuyaient ; les beaux jours allaient expirer à l'orée de la saison automnale. Déjà les oiseaux tournoyaient éperdus dans l'espace, les arbres

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hochaient péniblement la tête sous les flagellations d'une bise qui, prochainement, les dépouillerait.

A mesure qu'elle s'afîaiblissait, il redoublait de soins et de tendresse, s'inquiétait de la douceur des étoffes qui la ceignaient, de la mollesse des coussins. Il s'épuisait à lui abolir les moindres heurts opposés à sa fragilité, recherchait sans cesse mille jeux et ris pour la distraire afin, qu'elle ne pressentît pas l'heure proche de son trépas

Or^ une après-midi qu'il 1 avait endormie, certain que rien ne troublerait son repos, il s'éloigna afin d'aspirer l'air des campagnes, de détendre ses membres las de leur attitude à un éternel chevet.

Quand il rentra le soir, les portes étaient ouvertes. Tout décelait dans l'intérieur le désordre qu'amènent les événements anormaux. 11 se précipita, craignant un malheur... Pénétrant à l'improviste dans la chambre où il l'avait abandonnée, il trouva ses femmes en pleurs. Tandis que d'aucunes sanglotaient à cropetons dans les coins, d'auti"es plus actives s'empressaient autour d'elle. Affolé, d'un geste violent, brutal, il écarta ces pleureuses... Mais soudain, très calme, un vieillard apparut, lui intimant par son allure grave l'ordre de ne point effleurer la malade. Étonné, ne sachant qui était cet homme, il esquissa une interrogation. Celui-ci se fit connaître.

(A son nom respecté, il reconnut un des plus célèbres docteurs d'alors).

« La princesse, dit simplement ce dernier, comme pour expliquer le motif de sa présence, quoique gravement atteinte, ne succombera pas au mal qui l'a frappée, et avant peu j'imprimerai à ses joues et à ses lèvres la pourpre dont la nature lui fut avare. Elle renaîtra, et sa vie que je tirerai de mes plus précieux secrets, me sera une gloire bien chère... »

A ces mots le Roi parut conSterné, et muet, sans même adresser un signe de remerciement au vieillard, il s'éloigna.

Le médecin revint chaque jour et la petite princesse reprit des forces.

Au contraire des semaines précédentes, elle conquit une santé qu'on ne lui avait point connue. Sa démarche devint plus ferme, ses lassitudes la quittèrent, un peu d'espoir luit dans ses yeux et enfantinement heureuse, elle se montra avide de toutes les manifestations de la nature, avide des joies offertes par la vie qui la gagnait, s'infusait dans ses veines...

Mais plus elle acquérait de vigueur, plus le Roi retombait dans le marasme de naguère. Il s'assombrissait, la fuyait comme s'il eut craint que sa prospérité ne lui imposât de terribles volontés.

Clandestinement, il songeait à détruire ce que le célèbre praticien faisait en faveur de la princesse et souventes fois, ce dernier, sûr de ses infaillibles moyens de guérison, fut-il

surpris qu'ils ne donnassent point les re'sultats qu'il en attendait.

L'heure d'une lutte de'cisive mais secrète, ignorée pour chacun de ces deux hommes, approcha.

Les derniers rayons du soleil, ce puissant auxiliaire aux promptes convalescences, allaient s'éteindre aux ciels gris... Il était temps de réaliser un suprême effort. Tandis que le médecin dépensait ses instants d'un savoir précieux, combattait les spasmes d'un mal qu'il parvenait à terrasser, notre héros caressait une funeste résolution.

Quel désespoir, quelle folie germée dans son cerveau se développa, fit des progrès effrayants pour qu'il persuadât au docteur, d'espacer ses visites. « Car, affirmait-il, l'état de la malade n'offrait de telles craintes qu'il ne put les réprimer. »

€ Puis, n'était-il point un guérisseur incomparable? Suivant les prescriptions qu'il serait nécessaire d'observer, il leur apporterait une scrupuleuse diligence qu'augmenterait encore l'ardeur de son amour... y> *

Il imposa à la princesse l'idée de la distraire, lui assurant que certains plaisirs la guériraient infiniment mieux que tous les sortilèges du devin qui la tyrannisait. Elle favorisa son moindre désir. Il se mit alors à la fatiguer de tendresses nouvelles, sema autour d'elle des fleurs perverses qui lui créèrent un jardin féerique où elle aima se reposer. 11 la combla du parfum énervant, captivant, de plantes rares qu'on importa de pays inconnus, lui fit boire des philtres étranges qui la renversèrent dans des sommeils où son ima-

gination s'exhalta, conçut une vie magique, toute de magnificences.

Vuh, lorsque après les heures d'abattement succédant aux surexcitations de ses mirages, elle reprenait sa lucidité, il la conduisait par les allées fraîchissantes du parc...

Il la ravissait d'extases, et quand minuit sonnait aux cloches des tours, — endormie dans ses bras, il la couchait doucement sur le banc de pierre et entr'ouvrant sa gorgerette, permettait à l'air humide du soir de verser une rosée mortelle sur la naissance de ses seins d'ivoire.

Lorsqu'elle s'éveillait, éprise des voluptés qu'il lui montrait, elle le remerciait d'un regard où brillait un sourire de quiétude, d'abandon, exprimant sa pauvre âme.

Il la voyait s'éteindre peu à peu, et lassé de chaque amusement lui en recherchait d'autres plus impressionnants.

Il y eut les longues promenades au bord des étangs, dans la campagne aride; l'affrontement des nuits louches où de blancs fantômes semblaient surgir des forêts, lorsqu'il l'abandonnait dans le noir avec l'effroi de ne plus retrouver son chemin et d'être dévorée par quelque béte féroce.

Il y eut le jeu puéril des barques qui la berçaient sur le lac, alors qu'une pluie fine grésillait sur le flot, lui couvrait les épaules.

Quand il eut épuisé tout ce que méchamment, il avait imaginé, il songea à l'emmener au bord de la mer.

Ils arrivèrent un soir sur une grève déserte.

Ils se promenèrent longtemps devant l'Océan qui, telle une voix sourde, mugissait et répandait une clameur montant jusqu'au ciel morne d'octobre, où ricaneuse, mauvaise, la lune les lorgnait.

Tard, elle demanda à s'asseoir, et nouant ses bras autour de son cou, laissa retomber la tête sur son épaule. Confiante elle ne prit garde au froid qui !a gagnait, à celte petite bise pernicieuse venue de quelque pays malsain, lui apportant un air glacé, pénétrant ses membres, sa gorge fragile, descendant à son cœur, la figeant du froid de la mort.

Soudain ses bras se roidirent, son front pencha... Alors, il retendit délicatement sur le sable et, reconnaissant à son amour immense, immense comme cette mer fauve qui lui léchait les pieds, la conternpia, rendant un culte suprême à sa beauté...

Jamais il ne l'avait tant aimée...

Il la fit ensevelir dans des draps fins, blancs comipe son. teint, et porter en terre sainte.

Un habile artiste sculpta son corps sur son tombeau. Et chaque nuit dans la nécropole qu'il fit enclore pour elle, il ne manqua jamais, dit-on, de la venir adorer, aimant à retrouver dans ses traits alanguis par le ciseau du sculpteur, sous le clair de lune qui la nimbait, la princesse qu'il avait voulu voir mourir au bord de la mer

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