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Contes de printemps: Les aventures de Mademoiselle Mariette [par] Champfleury

Quand paraîtra ce roman, qui a été écrit pour vous, miss, peut-être ne vous inquiélerez-vous plus de son succès. Peutêtre moi-même voudrais-je en changer la dédicace, imitant ces écrivains qui envoient à un prince leur livre avec des témoignages d'admiration pour un aussi gracieux souverain ; mais le prince n'ouvre pas sa boîte à décorations : l'auteur, mécontent, déchire sa première dédicace et l'envoie à un second souverain, dans l'espoir de le trouver plus gracieux.

Quoi qu'il arrive, miss, cette dédicace restera dans vingt ans telle qu'elle a été écrite en l8o1. Chaque ligne est de l'histoire, et je ne veux pas mentir à l'histoire. D'ailleurs, une autre miss ne trouverait peut-être pas d'intérêt dans ces peintures d'un monde particulier, qui n'avait pas encore trouvé de biographe sincère.

Je n'ignore pas les cris que fera pousser ce livre : on voudra déshabiller les gens, disserter si leur cœur bat plus ou moins fort, ou chercher si des lois autobiograpliiques n'ont pas présidé

à renfiintement de ce roman, de même (m'a l'Opéra on seiail heureux de soulever le loup derrière lequel brillent vos grands yeux noirs. Laissez aller les môchanls propos; assis à ma talde, j'écoute en riant toutes ces paroles inutiles qui ne trouveront jamais la véritable clef de ce roman intime. Une seule, celle qui aime, découvre un morceau de portrait dans ces mille por- Irails fondus en un seul. Un seul, celui qui a aimé, croira (|ue j'ai connu sa Mariette — car tout homme a eu une Mariette.

« Que m'importe qu'on me (|ualifie mal ou bien, si vous recouvrez de fraîches couleurs ce que j'ai de mauvais, et reconnaissez ce que j'ai de bon? » dit Shakspeare.

l'aiis, janvipi' 1851.

Si le présent volume était rempli de gens comme il finit, habillés avec des pourpoints de riches couleurs et galonnés de mille rubans et de mille broderies d'or et d'argent; si les personnages avaient la tête couverte de toques au-dessus desquelles se balancent d'élégantes plumes aux mille brins délicats; si leur conversation était tout à hit choisie et empruntée aux auteurs du grand siècle ; s'ils se faisaient mille compliments flatteurs et si l'amour sortait de leur bouche sous une forme galante; s'ils faisaient danser des mots dans le bal de leur imagination, on pourrait le critiquer; mais la rougeur nous vient au front après avoir terminé ce volume, dont nous ne parlerons pas.

11 est temps que des œuvres distinguées, de Jwn (joût,

viennent faire trêve à ces misérables productions d'un réalisme effréné que rien n'arrête.

— Je viens de la campagne, disait le peintre Boucher, et j'ai trouvé la nature crue.

L'aimable et galant peintre parlait sensément : la nature a besoin d'être arrangée ; elle est maladroite dans ses combinaisons : elle offre des saules pourris, des bossus et des misérables qui ont à peine une blouse pour se couvrir.

Pourquoi perdre son temps à peindre les sentiments d'une classe sans portée et sans éducation, qui est plongée dans la matière jusqu'au cou, et qui est répugnante a considérer?

M. Thiers avait raison quand il s'écriait, en 1827, que « l'aspect d'une chaumière misérable, avec une mare devant et quelques canards pateaugeant dans la boue, ne pouvait émouvoir comme la vue de la colonnade du Louvre. » Choisissons nos sujets dans un ordre de choses élevé, et nous saurons plaire à une plus grande classe de lecteurs

Qu'importent ces amours de bas étage, que tout le monde a éprouvées? L'art n'a-t-il pas une mission plus élevée?

Racine, quoiqu'il pût avoir étudié l'amour à des origines peut-être sans grandeur, ne se contenta point de peindre des seigneurs et des princesses, il transporta le théâtre de ses amours dans l'antiquité.

Raphaël, qui aima la Fornarina, a su la noyer avec ses pinceaux dans une harmonie éclatante et en faire une figure presque angélique.

L'art est là, et il fout l'hébétement orgueilleux des Hollandais pour oser mettre en parallèle la Vache de Paul Potter avec la Transfiguration du divin Sanzio.

La peinture des mœurs contemporaines n'a rien d'intéressant : ne les voyons-nous pas nous envelopper de toutes parts? Comment veut-on que je m'intéresse h la représentation d'un facteur de la poste aux lettres, quand il vient tous les matins m'apporter mon journal ; à un garçon épicier qui me pèse mon sucre, à un bourgeois tel que j'en rencontre tous les jours sur les boulevards?

Le prosaïsme de la vie moderne soulève le cœur ; et vous croyez que je vais m'intéresser h des livres iiussi prosaïques que la vie même !

On pardonne à Walter Scott d'avoir mis en scène des petites gens, parce que le grand romancier nous peint le peuple de siècles passés. Ses bourgeois, ses marchands, ne sont pas habillés comme ceux d'aujourd'hui, et on admire la vérité de leur langage dans la bouche d'hommes d'une autre époque.

Il existe assez de chroniques en France pour les dramatiser, les mettre en action, en faire des romans historiques, c'est-à-dire prendre de grandes figures de la politique, les entourer de personnes de basse exlrac-

lion et les faire agir de manière à produire un heureux artifice auquel s'intéressera toujours le public.

Mais la vie moderne n'est pas instructive; est-il rien de plus facile d'ailleurs que de copier des individus qui se promènent devant vous, de les écouter causer, de reproduire leurs conversations comme par la sténographie? Il ne manquerait plus que de donner en tête leur portrait au daguerréotype!

Instruire en amusant, moraliser en instruisant, tel doit être le but d'un grand peintre de passions.

C'est avec de telles tentatives, souvent répétées, qu'on corrompt le public, qui ne se plaît plus aux grandes choses. Aussi, l'épopée est impossible aujourd'hui, l'épopée est morte.

Quand, autrefois, un poète passait des années à écrire un poëme de dix mille vers, qu'il châtiait son langage, qu'il épurait sa pensée, qu'il rejetait dix mots avant d'avoir trouvé le mot noble, qu'il ne se contentait pas d'un vers heureux, mais qu'il lui fallait une tournure particulière, chacun lui en tenait compte; aujourd'hui il ne trouverait pas dix lecteurs cpii lui sauraient gré de son temps et de ses efforts. La bourgeoisie, le peuple, à qui les révolutions ont donné une importance sans égale, se contentent de lire la représentation de leurs mœurs.

Aussi la noblesse n'achète-t-elle plus de livres, elle laisse ces productions éphémères dans les mains de ses

couturières et de ses blanchisseuses. Que la noblesse continue à ne pas permettre que le roman franchisse le cordon sanitaire prudemment élevé contre la littérature, un jour viendra peut-être où de nobles esprits, les Saint- Victor, les Potmartin, les Faucoucourt, les Gontier- 31argo, qui ont conservé en eux les saines doctrines de l'art, livreront au public des œuvres caressées avec amour.

Chaque jour voit paraître ces romans insensés, écrits par des esprits grossiers, sans tact, qui se plaisent à peindre les passions en y apportant tout ce que la vie offre de petit et de misérable. Voyez l'intérêt que nous inspire mademoiselle 3Iariette et son amant Gérard (car le mot amant est écrit en toutes lettres). Encore, s'il s'agissait d'une duchesse, on pourrait pardonner à l'auteur. Il règne dans la haute classe de la société un certain quant h soi, des façons de s'exprimer qui font que la passion la plus échevelée s'enveloppe d'un manteau couvert de broderies.

Le réaUsme tire la vérité tlu puits et la sort nue et sans aucuns voilés. Il serait bon (jue le gouvernement s'occupât de mettre un terme à ces productions insensées qui partent de volontés arrêtées, qui ont un corps de doctrines, dit-on, et qui se montrent menaçantes parce qu'elles se sentent appuyées par des lecteurs sans instruction.

On ne redoute pas de pareilles œuvres ; on les laisse

passer, le mieux est de n'en pas parler ; mais nous ne saurions trop gémir sur une littérature qui prend tous les jours de nouvelles forces et se fait un jeu de tuer le beau langage en France (1).

(!) Cet article, écrit par un critique âgé de cinquante-sept ans à peine, a tellement frappé l'auteur, qu'il a cru devoir le réimprimer en tète de son livre.

LES AVENTURAS

LE UAL D ETUDIANTS.

Gérard demeurait avec son ami Aiituiiie ; tous doux vivaient en bonne intelligence et demandaient seulement aux arts quelque distraction à leur pauvreté. Tout d'un coup Gérard se sentit pris de dégoût pour la peinture, la poésie et la musique ; il lui semblait ne manger que des gâteaux à ses repas. Antoine, qui comprenait la situation d'esprit de son ami, lui dit un jour :

— Viens aux champs, nous avons encore le moyen de dîner à la campagne.

— Ah! la campagne ! s'écria Gérard, j'aime la campa-

guc, mais (luand je la regarde avec une leiiiiiie. Ce (jui iiic tue, Antoine, c'est que j'aime et je n'aime pas. Dans ce moment-ci. j'aimerais la première femme venue : mon pauvre cœur est sec comme de l'amadou; c'est mon cœur qui est ennuyé et qui n'est pas content de rester sans travailler. J'ai peur qu'il ne se rouille... Que je voudrais aimer!... Tiens, il y a, où nous mangeons, la nièce du cuisinier, que je vois tous les jours changer ; elle pâlit, ses yeux se creusent ; jamais je n'ai vu une petite femme aussi distinguée : voilà la femme qu'il me faudrait. N'est-ce pas pénible de i>enser (ju'une aussi aimable personne se fane au milieu des odeurs de la cuisine *.' Elle abime ses jolies mains ù toucher les poêlons, elle les brûle au feu, ce serait un bel acte que de retirer cette jeune; fille de là.

— Et ([ui est-ce qui la nourrirait'^ dcnuinda Antoine.

— Moi. parbleu.

— A\ec ([uoi'J dit Antoine.

— C'est vrai, dit Gérard, avec quoi?

— Tu sais qu'il faut aussi des robes.

— Ah ! oui. des robes, dit tristement Gérard,

— Des chapeaux! s'écria Antoine.

— Il faut de» chapeaux !

— Et des bottlrleS; rien n'est plus coûteux (|ue les bottines,, les femmes usent beaucoup de bottines.

— Je n'avais pas pensé à tout cela, dit Gérard. J'ai aimé un peu daiis nioti pa}s une petite ouvrière, et je la pron\eiiais beaucoup le soir, dataient les gens très-riches et d'un certain âge qui menaient leurs maîtresses au spectacle. Nous donnions une petite bague à celle que nous aimions, et nous ne pensions guère à les habiller. Cependant je le conq)reuds ; et je ferai en sorte de trouver de l'argent pour acheter une robe, un chapeau et des bottines.

Maisjfi no U' vois jamais parlor à la )>t'lilt' n'h-ce du

gargotier, dit Antoine.

— Dame, elle ne me [larle pas non plus : quand elle m'apporte un plat, elle se sauve. Et puis il y a trop de peintres dans cet endroit ; elle leur monte à dt'jeuner chez eux tous les matins, il y en a hien un dans le nomltre qui lui fait la cour.

— Qu'est-ce que cela fait"? dit Antoine.

— Et si elle se moquait de moi î dit Gérard ; non. non, je trouve cette petite demoiselle fort aimable, mais je nt* lui dirai pas un mot.

— Écoute, dit Antoine, j'ai rendez-vous aujourd'hui avec Mariette, une femme que j'ai beaucoup aimée dans htemps et qui m'aimait aussi ; je crois qu'il lui revient une espèce de caprice qui la tient depuis hier, je dois la trouver au restaurant, veux-tu que je te présente? Elle doit avoir une amie, connaître quelque femme qui soupire comme toi après l'inconnu; nous arrangerons cela.

Les deux amis s'habillèrent pour aller au restaurant de la rue Sainte-Marguerite. C'était un endroit où les peintres, les architectes des ateliers voisins venaient prendre des repas écononiiques. Sans se rendre compte du motif qui le poussait, Gérard avait déployé des manchettes extravagantes dont il n'usait qu'aux grands jours de cérémonie.

Ces manchettes consistaient à tirer la chemi.«e beaucoup plus bas qu'il n'était dans l'ordre et à lais.ser pendre parl'ouverture des manchesde l'habit une longue pièce de calicot. De longs cheveux plats et roides comme des momies, une cravate blanche, un habit à larges basques et à grandes poches sur le cùté, représentaient la suprême toilette de Gérard, qui entra ainsi vêtu dans le restaurant avec la persuasion intime qu'il était très-bien habillé. Il ne se dnu-

tait pas dos oriti(|uos ol des rires sournois dos habitiu's qui encombraient l'établissement.

Antoine et Gi'rard ne fréquentaient pas les peintres, et avaient l'habitude de s'attabler au fond de la boutique, dans ime seconde pièce assez noire et enfumée qui donnait sur la ciiisine, ce qui permettait de causer avec l'hôtesse, de s'en faire bien venir, par là d'attraper quelques morceaux moins durs. Mademoiselle Mariette était déjà arrivée; Gérard fit une grimace en entrant: telle était sa manière de se donner un maintien vis-à-vis des personnes qu'il voyait pour la première fois, 91

Le dîner ne fut pas long : généralement il se composait de « " bœuf bouilli, de veau, depruneaux et d'eau fraîche. Rien ne fut changé pour saluer l'arrivée de mademoiselle Mariette, qui ne parut pas mécontente de ce repas léger. A la faveur d'une aussi modeste dépense, il était permis d'aller le soir prendre du café et lire des journaux dans un café du quartier de rOdéon. Mademoiselle Mariette suivit les deux amis et parut assez froide aux avances de son ancien ami Antoine ; en entrant elle prit un journal et se mit à le regarder de près avec la plus grande attention, ce qui valut un grand coup de coude à Gérard, qui se pencha vers Antoine.

— Elle ne sait pas lire, dit celui-ci.

— Quel journal tenez-vous là, mademoiselle? ditGi'rard, qui, plac»' en face d'elle, affectait de ne pas en savoir le titre.

— Oh! dit mademoiselle Mariette, le voilà; il n'est pas plus amusant que les autres. Je ne comprends pas qu'on invite une femme à vemr au café et qu'on s'occupe à lire des journaux. ,

— Tu as raison, dit Antoine, mais c'est le métier de Gérard .

DE MADEMOISELLE MARIETTE. ."i

— Hélas! inademoisello, reprit celui-ci, je suis un peu comme les comédiens ; ils ont un jour de congé, ils peuvent aller se promener, ils doivent avoir assez de gaz à respirer tous les jours, pourtant leur plus grand plaisir est de s'enfermer dans une salle de spectacle pour voir jouer leurs confrères. Je suis correcteur et rédacteur du Petit Journal, rien n'est plus fatigant, et cependant, aussitôt que je suis dans un endroit où se trouve le moindre journal, je ne peux pas m 'empêcher d'y jeter un coup d'œil.

— Vous faites trop passer vos manchettes, monsieur, s'écria mademoiselle Mariette, qui changea subitement do conversation.

— Vraiment! dit Gérard, intimidé par la moindre remarque sur son compte.

— 11 estbon, dit mademoiselle Mariette, d'avoir du linge blanc, mais il ne faut pas avoir l'air d'en faire parade.

— Qu'est-ce que tu deviens, maintenant, Mariette? demanda Antoine.

— .le ne suis pas riche, j'ai mis à la porte le comte Marie qui m'ennuyait ; mais je vais débuter prochainement à rilippodrome.

On parla toute la soirée de différentes choses; et il fut convenu qu'on reconduirait mademoiselle Mariette rue du Mail, où elle couchait depuis quelques jours chez une de ses amies, ditela grande Jenny. Mais il arriva que mademoiselle .lenny avait retrouvé un ancien adorateur et ne pouvait recevoir mademoiselle Mariette. Antoine proposa à Mariette, de lui tenir compagnie; il avait des travaux pressés de gravure, et il devait veiller, ce qui fit que Gérard fut obligé de passer la nuit sur un fauteuil, mademoiselle Mariette occupant l'unique lit qui servait aux deux amis.

De bonne heure Mariette fut levée, quoiqu'elle eût causé jusqu'à deux heures du matin avec Antoine, conversation (|ui n'avait pas été perdue pour l'oreille de Gérard. Malgré les supplications et les prières d'Antoine, mademoiselle Mariette s'était montrée d'une froideur absolue. Son ancien amour était passé, bien passé; elle venait passer la nuit chez les deux amis par le simple motif qu'elle n'avait pu rester chez Jenny et qu'il était trop tard pour rentrer à son hôtel garni. Ainsi elle prévenait Antoine qu'elle avait conservé de l'amitié pour lui, rien que de l'amitié, et qu'il la désobligerait fort en lui parlant d'amour. Antoine, qui avait inventé des travaux de gravure pressés dans la persuasion qu'un rapprochepient ne serait pas long et qu'on le supplierait de quitter son bois, fut tellement blessé, »{u'il travailla toute la nuit à sa planche, l'esprit chagrin' Ht ne disant mot.

Quand mademoiselle Mariette partit, elle trouva Gérard l)risé et faligué d'avoir passé la nuit sur le fauteuil ; il s'était emmarmotté la tète dans un capuchon, ses cheveux se mêlaient comme ceux d'un caniche et lui tombaient sur les yeux : il était pâle et faisait la grimace.

— Ah! qu'il est drôle, ton ami Gérard 1 dit-elle à Antoine. Dans la journée, on vit arriver mademoiselle Jenny. qui

cherchait après Mariette; son inquiétude était bien marquée dans de longues dents qui, jointes à sa taille et à une certaine brusquerie de démarche, Tapparentaient avec le cheval. On dit que mademoiselle Mariette n'était pas perdue, et Gérard chanta son éloge. Il la trouvait spirituelle à l'impossible.

— Nous irons ce soir au bal, dit Jenny; vous y verra-t-on.'

— Ma foi non, dit Antoine; après une pareille nuit de travail, je n'ai guère envie de danser.

DE MADEMOISELLE MARIETTE. t

— Ni moi non plus, dit Gérard.

Cependant, vers les quatre heures, Gérard parla subitement de bal ; il n'avait jamais été dans cet endroit. S'anuisait-on beaucoup avec les étudiants? et quantité de questions qui amenèrent ce mot d'Antoine :

— Je crois que tu penses à Mariette?

— Oh! peut-on dire cela? s'écria Gérard. Est-ce qu'elJe va d'habitude à ce bal?

— Dans le temps, on l'y voyait beaucoup... et puis, elle s'est rangée, personne ne l'a plus rencontrée dans Paris; mais aujourd'hui Jenny t'a bien dit qu'elles iraient toutes les deux ensemble.

— Ah! dit Gérard.

— Si tu aimais Mariette, dit Antoine, il ne faut pas t^* gêner; moi, j'en ai assez : elle m'a beaucoup tracassé pour faire la paix, mais je n'aime pas les anciennes maîtresses, on se connaît trop ; s'il arrive que pendant deux ans on s'est oublié, il ne faut pas plus d'un quart d'heure pour revenir à la même situation où l'on était quand on s'est quitté. Mariette m'agace avec ses mensonges; tu Tas entendue : elle a quitté' le comte Marie, ce n'est pas vrai ; elle est engagée à l'Hippodrome, ce n'est pas vrai; elle va débuter, ce n'est pas vrai. Tu l'as vue lisant un journal au café, et elle ne sait pas distinguer un A d'un B.

Gérard se dit que toutes ces récriminations venaient df l'amour un peu froissé d'Antoine, (jui s'était vu refuser une réconciliation, motif toujours pénible quand une am'e vient passer la nuit à côté de vous. Pour la seconde fois, Gérard essaya la toilette des grands jours, et, contre son habitude, il sortit seul, en invoquant un diner en ville. 11 alla dîner dans une taverne anglaise, réputée pour son grog, et il n'en avait pas bu doux verres au des.*jert qu'il

se tenait à lui-nu'^me des conversations inlërossantos. Aussi il sortit très-vite, parlant tout seul et filant sur les trottoirs comme une flèche. Il faillit renverser plusieurs promeneurs sérieux, qui crurent avoir affaire à un fou et qui se seraient bien gardés de lui demander des explications. En traversant la rue, Géi'ard coudoya une voiture et parut étonné de ne pas Tavoir jetée par terre. Son dîner n'avait pas duré plus de dix minutes, car il mangeait avec la fièvre; il arriva au bal à Fheure où les quinquets s'allument, les musiciens n'étaient pas à leurs pupitres.

Ne sachant à quoi passer son temps, G(''rard sortit du bal et courut les quais, où il tint des monologues sans fin. 11 faisait des déclarations, préparait des quantités de réponses à des questions qui n'existaient pas. Il entra dans la boutique d'un épicier pour acheter des gants, tant était grande son agitation ; et ce qui la prouvait le plus était le fait de mettre des gants, car jamais personne ne lui en avait vu.

Il s'arrêta longuement devant la boutiqu(; d'un charcutier; il en eût rougi s'il avait été de sang-froid, craignant le ridicule plus qu'un crime : en effet, il avait l'air de s'inquiéter démesurément des paniers pleins de truffes et des oiseaux qui passent leur tête par la croûte d'un pâté; cependant Gérard n'avait pas la mine d'un gourmand. Peut-être eût-il déconcerté un fin observateur, car il ôta son chapeau et parut saluer toutes les variétés de cochon (pii se plient aux exigences du goui'mand, ensuite il fit sa grimace habituelle, ayant la mine de narguer tout l'étalage.

Le \ rai est que son attention n'était nullement atliri'e par le jet d'eau efllanqué dont quelques gouttes retombaient sur le dos d'une tortue ennuvt'-e; Gérard se mi-

rait dans une glace dont on apercevait quelques miroitements à travers le jet d'eau, les andouilles et les pâtés; il passait la main dans ses cheveux, arrangeait le nœud de sa cravate hlanche, et il eût donné six mois de sa vie pour pouvoir se regarder en pied à ce moment suprême. Après cette reconfortabilité de toilette, il rentra au bal en enjambant trois par trois les marches de l'escalier. Ayant vérifié que mademoiselle Mariette n'était pas dans la première salle du bal, il descendit quelques marches dans la rotonde, où se trouvaient d'habitude les femmes plus diétinguées. Tout à coup il s'arrêta brusquement et se soutint contre la rampe de l'escalier pour ne pas tomber.

Mademoiselle Manette venait de passer, avec sa jolie mine rieuse, au bras d'un jeune homme vêtu élégamment. Elle s'appuyait sur lui, et le jeune homme lui parlait bas à l'oreille, comme un amant qui dit des phrases douces et charmantes. Gérard respira tout son souffle pour se remettre, et remonta brusquement vers les musiciens. Un quart d'heure il se promena la tête baissée, mais l'œil aux aguets, cherchant à tout voir et à ne pas être reconnu.

— Voilà M. Gérard! s'écria la grande Jenny, qui se planta brusquement devant lui. Quel hasard! je ne vous ai jamais vu ici... avez-vous rencontré Mariette?

— Non, dit Gérard, est-ce qu'elle est avec vous?

— Oui, elle se promène avec un monsieur qui lui a offert un bouquet.

Gérard pensa qu'il était arrivé trop tard et se trouva puni de s'être regardé au miroir du charcutier.

— Mais il perd son temps, dit mademoiselle Jenny. Mariette va se moquer de lui.

— Ah ! dit Gérard qui reprit ses sens.

— .le ne sais pas ce qu'elle a depuis quelque temps, re-

pril inailemoisollti Ji'nn\, (die prond plaisir à faire aller les hommes; elle a ireiilo-six amoureux qui lui envoient (les lettres, qui courent apr('s elle, qui ne demanderaient pas mieux que de la rendre heureuse; pour les éviter, elle couche chez moi. C'est une drôle de fille, elle a planttî là le comte Marie, qui ne lui refusait rien, elle avait des toi>«| lettes magnifiques ; un jour elle s'est sauvt'e de chez luiflf laissant tout, et ce n'est pas un homme mesquin avec les femmes. Si elle lui avait dit : « Tout est fini! « il lui aurait laissé emporter les habits et les bijoux qu'il lui avait donnés avant la brouille; mais cela la regarde, qu'elle s'afijj range, elle verra plus tard...

Mademoiselle Mariette coupa court à la conversation er reconnai.ssant Gérard.

— A la bonne heure, dit-elle, vous avez supprimé k fameuses manchettes... Si nous faisions un tour dans l« bal.

Gérard marcha à côté des deux jeunes filles avec le plus brûlant désir d'offrir son bras; mais il avait honte de sa cravate blanche, qui était un emblème un peu parlementaire au milieu des foulards de couleur et des chapeaux de fantaisie que portaient les étudiants. Il se sentait gêné dans son habit à grandes basques, par trop magistral, et ses longs cheveux plats et noirs, qui auraient pu s'allier^ avec tout autre costume, lui paraissaient lui donner dea airs de ressemblance avec un maître d'études en goguettol' Aussi ce manque de confiance en soi paralysait-il les meilleures intentions de Gérard : il était aussi malheureux dans son costume qu'un homme dans des bottes trop t'troites.

Mademoiselle Mariette lui ayant demandé de la faire danser, il répondit que cela n'imtrait pas dans ses ha-

biludes, conlirmant sans le vouloir les idées de séminariste qu'on pouvait tirer de sa physionomie. Au dedans, Gérard comprenait (|u'il jouait un mauvais rôle, mais il ne se sentait pas le courage de jeter de côté sa timidité et son amour-propre, et, profitant d'un moment où mademoiselle Mariette tournait la tète, il s'esquiva du côté de la buvette et demanda du grog. L'ancienne boisson qui sommeillait se réveilla à la chaleur de la nouvelle ; en un instant Gérard eut repris tout son courage. Il reparut au bal et trouva mademoiselle Mariette au bras d'un nouveau jeune homme; mais celui-là n'appartenait pas à la classe des favoris de la mode, il éta'it simplement et largement vêtu.

Il portait une sorte de houppelande large, d'une couleui' marron très-franche, avec des boutons d'acier reluisfint; sa cravate était pleine de couleurs joyeuses; en l'examinant de près, on pouvait suivre des perroquets qui se perdaient dans les plis. Le chapeau était large sans être ridicule. Ce jeune homme avait de grands yeux gris, la ligure réfléchie, cependant agréable.

— Monsieur Gérard, ditmademoiselle Mariette, je vous présente l'ami Thomas, mon peintre ordinaire.

Gérard salua et se mit immédiatement en rapports faciles avec M. Thomas, ([ui invita la société à boire un peu de vin, ajoutant qu'il méprisait complètement ceux, qui buvaient du café, des liqueurs, de la bière, et que le vin seul coli venait à l'homme. Gérard, qui ne buvait jamais de vin et qui abusait du café, se garda de répondre sur lé moment, ayant le pressentiment que l'ami Thomas exerçait une certaine influence sur mademoiselle Mariette.

Ce fut dans l'arrière-salle d'un marchand de vins attenant au bal que la bande ne rendit. On apporta un énorme

saliidici' (|u'oii leiiiplit de vin; et rami Thomas déclara que, seulement à cause des dames, il voulait bien permettre qu'on introduisît du sucre et des citrons dans la boisson.

— Quoique Mariette, dit-il, sache bien se passer de ces IVivolités quand nous courons les bois et les champs le dimanche, et que nous entrons dans la première cabane de paysans. Eh ! Mariette, voilà bientôt le printemps; allons-nous courir dans les prés*^ C'est la seule femme,» dit-il, que j'aie connue avec le courage de suivre un paysagiste. Elle ne se plaint pas d'abîmer sa toilette; l'an passe, nous allions à l'île du Bas-Meudon, un jour de pluie, et, ma parole, elle avait eu l'air de choisir exprès un chapeau à plumes.

— Oui, dit Maril^tte, c'est ce jour-là que je ne suis pas rentrée, pour la première fois, chez le comte ; pourquoi avais-tu amené à l'île ton ami Alexandre?

— A propos, dit le peintre Thomas, qu'est-ce que devient Alexandre?

— il devient (jue nous sommes en froid depuis quelques jours, dit mademoiselle Mariette. Cet homme-là a trop d'attachement pour ses bottes vernies; il les fait briller au soleil comme s'il avait des diamants aux pieds; il croit tiop à l'inlluence du vernis.

— Peut-être, dit Gérard, pense-t-il ({ue les femmes se laissent prendre au vernis comme les alouettes au miroir.

— Ce n'est pas vous, dit mademoiselle Mariette, qui abusez du vernis.

Gérard rougit un peu de cette malice, et déclara qu'il saurait en porter comme un autre si les circonstances rexyil geaient. Pendant que l'ami Thomas, qui représentait les doctrines rustiques, se prononçait pour les souliers en gros

DE MADEMOlSIiLLE 3IAIUETTE. 13

fuir a\i'c une bonne quantité de clous à la semelle, disant qu'il se présenterait ainsi chaussé dans le monde, mademoiselle Jenny, qui était sortie, reparut accompagnée dun homme excessivement frisé et grêlé.

— Vous allez couper les cheveux à monsieur, dit mademoiselle ]\Iarietle en montrant Gérard du doigt.

Un maçon aurait pu tomber du haut d'un toit sur la tête de Gérard qu'il n'eût pas été plus effrayé que par cet ordre de mademoiselle Mariette.

— Comment...? s'écria-t-il.

— N'avez-vous pas entendu, jeune homme? dit Mariette au perruquier; j'imagine que vous avez tout apporté?

— Oui, mademoiselle, du linge et des ciseaux.

— Vraiment! s'écria Gérard, est-ii possible?

— Certainement, vos longs cheveux me déplaisent.

— Ah ! mon Dieul s'écria Gérard, qui se trouvait humilié à l'idée de la perte de sa chevelure.

— Regardez l'ami Thomas, dit Mariette, il est rasé, cl ça * ne lui va pas plus mal.

— C'est que... dit Gérard.

— Vous serez bien plus gentil, dit mademoiselle Mariette.

— Croyez-vous?

— Sans doute, dit la grande Jenny ; vous paraîtrez plus jeune.

— Allons, Gérard, ne pleurez pas, dit Mariette. Gérard se sentit faiblir, car c'était la première fois (jue

mademoiselle Mariette retranchait le monsieur en l'appelant par son nom. D'ailleurs le grog et le vin chaud avaient légèrement bouleversé la tête de Gérard, (|ui la livra au perruquier. Les longues mèches plates tombaient

ii LliS AVENTURES

sous le ciseau sans trop de regrets de la part de leur propriétaire.

— Tenez, regardez-vous maintenant, dit Mariette en lui présentant une petite nmuvaise glace de cabaret.

Gérard se regarda et fut tout étonné du changement que pouvait apporter une aussi simple opération.

— Comme vous avez été bien obéissant, dit Mariette, je vais vous embrasser.

Et sans façon elle Tendjrassa sur les deux joues.

— Attendez maintenant, dit-elle, que je refasse le nœud de votre cravate... Dieuî que ce garçon-là ne s'entend pas à s'arranger! Donnez-moi le bras et remontons au bal; je \eux que vous dansiez avec moi, quoi({ue cela ne soit pas dans vos habitudes.

En ce moment Géiard se serait jeté dans le feu pour Mariette, tant elle allait au-devant de ses désirs. 11 n'avait jamais osé rêver une créature aussi séduisante, et il dansa * sans trop de gaucheries, prolitant des libertés d'un bal public d'étudiants pour serrer Mariette d'une manière qui aurait peut-être paru trop significative dons des endroits plus réservés.

Uti moment, il avait cru qu'il allait tomber faible, enivré par les douces et tièdes chaleurs de la figure de Mariette, qui se laissait aller sur son épaule, et il fut incapable de danser le cavalier seul de la pastourelle, car une grappe de cheveux de sa danseuse avait frôlé sa bouche

Le bal terminé, Mariette prit le bras de Gérard et le pria' de la reconduire chez elle; Gérard était trop plein d'émo-, . lions et de souvenirs pour parler. ^|

— Si je vous aimais, mademoiselle Mariette? dcmatidat-il sur le ton de l'interrogation.

DE MADKiMOISELLK MARIETTE. 1o

Il ôtail trop défiant el trop peureux do se voir refu?iei pour dire franchement : « Je vous aime! »

— Vous auriez peut-être tort, peut-être raison, dit Mariette, qui ne voulait pas répondre plus franchement que celui qui lui donnait le hras.

— Eh bien î je vous aime, Mariette.

— Ça vous est venu bien vile!

La conversation en resta là. Gérard ne se servant pas des moyens qui consistent à répondre n'importe quoi à chaque parole d'une femme.

— .le vous aime, Mariette, et je ne me lasserai pas de vous le dire.

— Ce n'est pas déjà si mal. dit Mariette.

— Mais, je vous en prie, ne ^ous amu.sez pas de moi, c'est une affaire sérieuse quand j'aime, et, si vous croyez ne pas répondre un peu à mon amour, dites-le-moi, afin de ne pas me rendre malheureux.

Mademoiselle Mariette répondit qu'elle était fatiguée d'amour et d'amoureux, et qu'il lui était impossible de répondre aussi vivement à de pareilles questions, qu'elle ne croyait phis aimer jamais de sa vie, et qu'il serait sans doute dans l'intérêt de Gérard de ne plus penser à elle.

Cette conversation niena jusqu'à la porte de Thôtel garni où demeurait mademoiselle Mariette; Gérard demanda la pt^mission de monter la reconduire jusqu'à sa chambre; mais il obtint seulement de revoir Mariette chez mademoiselle Jenny.

Tout le long du chemin Gérard fut tourmenté de la conduite à tenir avec Antoine : fallait-il lui cacher ce qui était arrivé au bal avec Mariette, fallait-il lui tout dire Ml prit lin moyen terme, qui était d'affecter un violent mal de tête il (lèse coucher en priant son ami de ne pas lui parler. Le

16 LES AVKNTUUKS

lendemain, il se leva au point du jour pour oominuor son système de mutisme, et sa première idée fut de courir chez la grande Jenny; mais il craignit de la déranger et en même temps de ne pas rencontrer celle qu'il cherchait; il attendit ainsi jusqu'à deux heures de l'après-midi et fut tout surpris de ne pas recevoir de réponse quand il eut sonné cinq ou six fois; mademoiselle Jenny était sortie. Gérard revint bien triste de ce contre-temps, et sa tristesse augmenta considérablement, car de cinq jours il ne put rencontrer Mariette. Désolé, il écrivit une lettre qui lui demanda beaucoup de diplomatie : Gérard aurait jeté son cœur sur le papier ; mais il craignait que ses lettres ne fussent lues et commentées en public.

. Il comprenait le ridicule des choses d'amour écoulées par des étrangers; et il se défiait d'autant plus de mademoiselle Mariette, que la coupe de cheveux improvisée au cabaret lui prouvait une femme pleine de caprices singuliers, peu soucieuse, sans doute, d'un attachement sérieux. Il écrivit donc à tête reposée une lettre exagérée dont il pouvait rire lui-même le premier, si Mariette s'avisait d'en donner connaissance à ses amis. .Mademoiselle Jenny vint le prévenir que le lendemain Mariette l'attendrait à deux heures rue du Mail.

Gérard, qui demeurait dans le fond du faubourg Saint- Germain, ne mit pas plus de dix minutes à courir au rendez-vous; mais, arrivé chez mademoiselle Jenny, il se trouva en présence tîe trois femmes qui lui firent perdre contenance.

— Je n'ai pas compris grand'chose à votre lettre, monsieur Gérard, dit Mariette.

Gérard l'ut atterré du monsieur (\m avait été rétabli à son nom ; ce n'était plus l'aimable fille qui l'avait embrassf'au

cabaret, ce n'était plus la jolio danseuso dont l'odeur le brûlait, ce n'-çtait plus la franche Mariette qu'il avait reconduite.

C'était une nouvelle femme froide et indifférente qui avait l'air de le rencontrer pour la première fois, qui ne s'intéressait guère à lui et qui méprisait hautement sa d(''claration.

Gérard, qui avait besoin d'avances, fut glacé [)ar cette froideur et ne parla plus ; les trois femmes le gênaient et empêchaient ses paroles de sortir. Jamais il ne put entrer dans l'imagination de Gérard qu'on pût avouer son amour devant trois femmes; à peine l'avouait-il devant celle qui avait tant intérêt à le savoir. Il rentra désespéré et la mine chagrine, alléguant à son ami Antoine un mal de tête perpétuel.

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