‹ Contes de printemps: Les aventures de Mademoiselle Mariette [par] ChampfleuryChapitre 2 sur 13 · DEUX SOIRÉES BIEN EMPLOYÉES · texte numérisé non relu

DEUX SOIRÉES BIEN EMPLOYÉES

A quelques jours de là, Antoine dit en souriant :

— Je te l'avais bien dit, Gérard, que tu deviendrais amoureux de Mariette.

— Pourquoi?

— Est-ce que je ne sais pas tout? tu as eu bien tort de me le cacher.

— Moi, dit Gérard, je n'avais rien à te cacher; si je rendais compte de mes moindres actions, je parlerais toute la journée.

— Je ne t'en veux pas, Gérard, mais j'aurais pu t'être utile si j'avais su ce qui se passait. Mariette se plaint de ne pas te revoir.

— Vraiment ! s'écria Gérard avec un grand accent de joie.

— Elle ne démêle pas grand'chose à ton caractère, mais au fond tu lui plais; pourquoi ne retournes-tu pas chez Jennv?

— Parce que Mariette m'a reçu plus que froidement après une lettre que je lui ai écrite.

— Il ne faut pas écrire, puisque je t'avais prévenu qu'elle ne sait pas lire. Jenny lui aura lu ta lettre; tu écris comme un chat. Jenny lit comme une enfant de quatre ans : comprends-tu l'effet qu'a dû produire ta littérature ainsi écoutée par lambeaux?

— J'ai eu tort, dit Gérard.

— Il n'y a pas de mal, dit Antoine; Marietle m'a chargé de te dire de passer après ton dîner chez elle; elle t'attendra, elle veut te parler.

— Mais il n'y aura pas d'autres femmes ? demanda Gérard.

— Non ; elle sera seule.

— Est-ce bien sûr? dit Gérard.

— Certainement.

— C'est qu'il faut se défier de tout; il peut y avoir des gens cachés je ne sais où, dans des armoires, qui m'écouteraient pour se moquer de moi quand je serai parti.

— Allons donc, tu déraisonnes; tu n'as pas déplu à Mariette, et elle veut te revoir. Elle m'a même chargé de

-te conduire.

— Tu ne resteras pas, dit Gérard.

— Mais non; aussitôt que je tViurai déposé entre ses mains, je vous laisse.

L'heure du dîner n'arrivait pas assez vite pour Gérard, qui, vers les trois heures, annonça une grande faim, se disant que, puisqu'on lui avait donné rendez-vous après le dîner, il n'avait qu'à manger immédiatement pour avancer l'heure; mais Antoine lui fit entendre qu'il serait décent de se présenter seulement entre sepi et huit heures

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(lu soir. Gérard, qui avait passé la nuit oiuière à Iravaillor, se trouva délassé par cotte agréable nouvelle.

— Je m'explique maintenant ta coiffure, dit Antoine, et je reconnais bien là les fantaisies de Mariette.

— A-t-elle souvent des idées pareilles'.' demanda Gérard.

— Tous les jours il lui en j)ousse un(! ou deux; mais tu t'y babitueras.

Le septième coup de sept beures n'était pas sonné que Gérard avait mis son cbapeau. Les deux amis trouvèrent une fenêtre (kdairt'e au second (îtage qui donnait sur la rue.

— C'est là, dit Antoine, elle t'attend...

Le cœur dt; Gérard battit fort en montant l'escalier, il cbercbait à s'expliquer les contradictions de la conduite de Mariette, d'abord si aimable, froide ensuite, et envoyant un rendez-vous pour terminer. Gérard perdait son temps à vouloir se rendre compte de un et un font trois, qui est la r«}gle absolue de beaucoup de femmes.

Antoine frappa à la porte, et fut reçu par une vieille vêtue à la mode de campagne. Gérard fut tout d'abord ébabi par une grosse fumée qui remplissait la cbambre, et qui cachait la lampe comme le brouillard d'biver cacbe le soleil. Il y avait buit personnes dans cette petite pièce, qui toutes fumaient suivant divers procédés et dans divers ustensiles.

Mademoiselle Mariette, en peignoir blanc garni de dentelles, tenait une longue pipe turque. Elle était assise sur un fauteuil rouge à la Voltaire et se servait de son pied pour soutenir le fourneau de la pipe. Ses pieds, remarquables par leur petitesse, étaient comme nus dans de délicates pantoutles de cordes de soie tressées à jour. Sous le peignoir il n'y avait rien que mademoiselle Ma-

rietto, du moins pouvait-on 1p présumor par une jamiu; nue qui se montrait au moindre mouvement; les plis du corsage avaient été disposés par une couturière habile et drapaient la gorge à la manière des statues antiques qui ne veulent rien laisser d'ignoré. Gérard fut renversé de ce costume grec et léger; il salua timidement la maîtresse de la maison, se demandant s'il n'était pas victime d'une plaisanterie terrible de femme; car son rendez-vous était singulièrement compromis par la foule de figures étrangères.

C'étaient le peintre Thomas, avec une grosse pipe flamande d'où sortaient des flots de fumée; la grande jenny, et une longue personne d'une beauté pâle et mélancolique, qu'on appelait mademoiselle Pauline, Antoine, des fumeurs inconnus, et la vieille, connue sous le nom de la mère Pierre.

— Avant de m'en aller, dit la vieille, y a-t-il quelqu'un dans la société qui veut que je lui tire les cartes?

— Bah ! vieille sorcière, vous n'y croyez pas à vos caries, dit Thomas.

— Elle m'a annoncé des choses agréables aujourd'hui, dit Mariette, et je vous engage, Gérard, à voir un peu. Y croyez-vous?

— Peut-être, dit Gérard.

— Les cartes, c'est des bêtises, dit la mère Pierre; il faut y croire quand elles sont bonnes, autrement ne pas s'en inquiéter.

— C'est dommage, dit Mariette, que Gérard n'ait pas entendu raconter les amours de la mère Pierre dans son jeune temps; il y a l'histoire du chêne, surtout, qui est fort délicate.

— I no autre fois, dit la mère Pierre, je la raconterai

à monsieur, il a une figure qui mo roviiMit... mais ce nVsl ]ias tout ra. je suis pressée, je vais faire un tour de» cartes. G(''rar<l laissa la sociétti autour du feu, et s'écarta pour iroutei' les prédictions de la mère Pierre.

— Je vois bien des femmes dans votre jeu, dit celle-ci. Mariette s'était levée de son fauteuil sous le prétexte

de ranger sur la commode ; elle écoutait.

— J'en vois surtout une, continua la mère Pierre, une brune, belle, qui vous aime déjà.

— Ab ! mais je suis jalouse! s'écria Mariette en s'accoudant sur la table tout près de Gérard, qui se recula comme brûlé par un fer rouge, tant était séduisante son amie.

— Ça se rapporte assez à votre jeu de ce matin, mademoisellft, dit la mère Pierre, c'est quasi comme la dame cbez qui ma fille travaille à la brocbure... ça me fait penser que je n'oublie pas d'acheter du mou pour Finette, qui n'a rien pris d'aujourd'liui.

— Voyons, madame Pierre, dit Mariette, pas d'histoire et continuez le jeu de Gérard.

— Vous voilà donc, monsieur, avec la femme brune, vous vous aimez tous les deux... une lettre en voyage... de l'argent... une blonde qui se met à la traverse... enfin, grand contentement, bonheur et prospérité.

Gérard eût volontiers serré dans ses bras madame Pierre, mais il se contint devant le monde et oublia les funestes impressions de son arrivée. 11 donna l'unique pièce de vingt sous qui représentait toute sa fortune de fin de mois, et chercha Mariette pour lui parler. Mais elle était occupée dans une conversation particulière avec l'ami Thomas.

Antoine riait avec les deux femmes, qui mangeaient des marrons ; les deux fumeurs étrangers se contentaient d'envoyer de muettes bouffées de fumée, Gérard s'ennuya

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de lester isulé; ne trouvant j)as tle chaise libre, il s'était étendu sur le tapis, les pieds au feu: et. eomuie il avait passé la nuit à travailler, il s'endormit faeilenient. sans songer si sa conduite était conforme aux lois de la galanterie.

Ce ne fut que beaucoup plus tard qu'il se sentit réveiller par une douce voix qui chantait : « Monsieur Gérard! >• Il ouvrit les yeux et crut rêver, en se trouvant par terre, près de Mariette en robe blanche décolletée, (jui le frappait amicalement :

— Ah ! c'est ainsi que vous vous conduisez en société, monsieur.

Gérard dit pour sa défense qu'il avait veillé la nuit précédente.

— N'importe, ce n'est pas aimable, et je ne connais pas beaucoup de femmes qui vous pardonneraient une aussi vilaine conduite... Tenez, dit-elle en montrant ses mains gonflées et un peu rouges, voyez ce que j'ai faitl>our \ ous. je me suis abiuKi mes mains pour vous emp(''cher d'être brûlé. Vous aviez approché vos pieds trop près du feu. vous alliez brûler vos bottes, ce qui n'aurait pas été un grand malheur, car elles ne sont pas belles, mais \ous vous seriez brûlé les pieds. Je n'ai pas voulu vous éveiller, j'ai préféré brûler mes mains pour vous garantir du feu en les mettant devant.

Un autre que Gérard eût prolité d'utie telle prévenance pour remercier chaudement Mariette.

— Vous avez très-bien fait, dit- il.

Là-dessus il se leva, écoutant avec indifférctlce lagratlde Jenny qui demandait à rester couchée chez Maf iette, à cause de l'éloignement de son quartier. Tout le monde partait; mademoiselle Mariette était déjà dans son lit. car son ha-

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bille (le soirtM! était plutôt un dosliabillc élégant. Thomas alla embrasser son amie couchée, ainsi qu'Antoine ; les deux fumeurs qui n'avaient pas dit un mot de la soirée donnèlent la main; seul, Gérard Salua Manette et sortit en lui souhaitant le bonsoir.

— Tu ne l'as pas embrassée, dit Antoine dans le corridor.

— Mais elle ne Ta pas dit...

— Au contraire, dit Antoine, elle y conq)te et tu vas y retourner.

— Mademoiselle Mariette, dit Gérard en ouvrant la porte, j'avais oublié de vous embrasser.

Antoine, Thomas et Gérard se promenèrent longtemps ensemble dans la rue du Bac; ils parlaient de Mariette, et Gérard ne se lassait pas d'entendre son éloge. Quoique d'une nature rustique qu'il s'efforçait d'affecter, Thomas (Hait plein de secrètes délicatesses; il parlait de Mariette (romme d'une enfant. Il craignait de la voir malheureuse un jour, et s'efforçait autant qu'il était en lui de veiller sur sa conduite. Thomas, quoique un peu chagrin, avait Tospril sain ; donneur de bons conseils pour les autres, \is-à-vis de lui-môme il ne trouvait que doute et qu''indécisions.

Le chapitre peinture succéda au chapitre Mariette, et Thomas indiqua à ses nouveaux amis de la soirée ses idées artisti<jues et ses plans pour l'avenir.

— Je ne suis rien, disait-il, qu'un peintre de pots, de soupières et d'assiettes.

— De la nature morte, dit Antoine.

~ Oh ! que non, ce n'est pas de la nature morte, quand on vit, comme moi, au milieu des grès et de la faïence. Il se passe des drames inconcevables dans les marmites.

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les chenets, les pelles à feu et les pincettes : c'est quelquefois des comédies bien gaies, quand le soleil joue sur les bouteilles, les fioles, et les quitte pour aller courir sur d'autres poteries... je ne le dis pas à tout le monde, mais, quand je trouve quelqu'un disposé à me comprendre, je parle de mes pots comme d'amis absents.

Si l'horloge de Saint-Thomas-d'Âquin n'eut sonné une heure du matin, la conversation se serait étendue plus longuement; mais il était temps de rentrer, le portier de la maison où demeurait Gérard n'étant pas d'humeur à se réveiller aussi tard. Gérard avoua ingénument à Antoine qu'il ne savait pas qua'nd il reverrait Mariette, attendu qu'il avait commis la maladresse de ne pas s'en incjuiéter auprès d'elle. Antoine se moqua de son ami et lui fit entendre qu'il aurait beaucoup de mal à se faire aimer par de semblables procédés.

Heureusement, dès le matin, la messagère Jonuy arriva, et surprit les amis au lit, en leur transmettant de la part de mademoiselle Mariette un désir de divertissement. Elle voulait une soirée donnée par Gérard, chez lui ; ainsi pressé, Gérard ne put refuser une rencontre directe. Seuls les deux amis réfléchirent à cette demande, qui les gênait singulièrement : dans un coin, était mis à la réserve l'argent du terme, cette maladie chronique qui revient tous les trois mois.

Gérard sacrifia brutalement une partie du terme, en disant que le propriétaire serait un bien malhonnête homme s'il ne se contentait pas d'un à-compte; la discussion fut ouverte sur le chapitre des divertissements; et on convint de se mettre en quête d'un ami pianiste qui égayerait les esprits par de vives chansons. La nourrituie du corps demanda une plus longue controverse : les moindres

observations en faisaient un gouffre dans lequel se précipitait pour ne jamais reparaître le terme du propriétaire.

— Bail! nous ne payerons pas pour le moment, dit Gérard, ce sera un terme sec.

Ce jeu de mots compromit l'avenir du propriétaire, qui fut victime d'un trait d'esprit.

Vers le soir arrivèrent mademoiselle Mariette et ses deux amies, Pauline et Jenny. Mariette était d'une toilette parfaite : quoique mise simplement, elle ressemblait à une femme connue il faut. Sa voilette de dentelle brodée, qui lui couvrait la moitié de la figure comme un loup, ne dissimulait pas ses beaux yeux et aiguisait l'envie de les re- ' garder.

Les rubans cerise de son cbapeau servaient à faire ressortir l'éclat de son teint, déjà mis en relief par des bandeaux de cbeveux très-noirs. Elle était enveloppée d'un cachemire jaune à palmes rouges dans lequel elle se drapait aussi coquettement qu'une femme du meilleur monde. Sur un trottoir, elle aurait déconcerté ces ardents admirateurs' de femmes qui poursuivent des conquêtes faciles.

Autant la veille Mariette ressemblait dans son peignoir à une courtisane grecque, autant elle s'était faite Parisienne distinguée par excellence ^ Elle jeta son chapeau négligemment sur le lit, et montra sa bonne humeur par deux rangées de dents qui pouvaient lutter avec une jatte de lait pour la blancheur. Quand le pianiste eut chanté ses chansoiis, on passa à la danse, qui fut mal interprétée par les voisins du dessous. Les rafraîchissements avaient troublé toutes les têtes ; Gérard, altéré par ses fonctions de maître de maison, préoccupé par l'idée d'y mêler un peu de galanteries , allait boire un grog formidable lorsque made-

moispllo MarieUf d'un coup do main subtil renvoisfi le verro cl la boisson.

— Jp ne veux pas que vous buviez. Gérard.

— Pourquoi? dit-il.

— Regardez vos amis.

11 y en avait qui se roulaient par terre et qui essayaient de dormir, d'autres qui dormaient, un autre qui offrait à mademoiselle Jenny de se jeter avec elle par la fenêtre.

— Comment allons-nous les mettre deliors? dit M.iliette en appuyant sur le mot nous.

— Plaît-in demanda Gérard.

Kn ce moment Gérard était assis dans un de ces vieux fauteuils à tapisserie qui ont été construits pour le repos des ventres importants de nos aïeux.

— Je reste, dit mademoiselle Mariette en se laissant couler dans le fauteuil près de Gérard.

— Vrai! s'écria-t-il en lui prenant les mains, alors je m'en vais un peu mettre mes amis à la porte. ditGéranl. qui en une minute secoua les dormeurs, prit les buveui> par les épaules, les mit en bas de l'escalier et fit ouvrir la porte de la rue.

— Que je t'aime, Mariette! dit-il en l'attirant à lui. que je t'aimerai longtemps!

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