‹ Contes de printemps: Les aventures de Mademoiselle Mariette [par] ChampfleuryChapitre 13 sur 13 · I-A FEERIE · texte numérisé non relu

I-A FEERIE

En sortant do ravant-dornièro répétition, Gérard aperçut Thomas qui suivait avoc enthousiasme une musirpie militaire. Gérard pensa qu'il avait mal agi en (hitant son ami depuis deux mois, mais à tout prix il ne voulait plus entendre parler de Mariette ; chaque fois que quelqu'un prononçait son nom devant lui, il souffrait autant que si chacune des lettres qui le formaient eussent été des aiguilles rougies qu'on lui enfonçait dans le cœur. Autant jadis le nom de Mariette lui semhlait gai, clair et comme fondu de cristal, autant depuis sa séparation il le trouvait sec, aigu et semblable à ces sangsues mécaniques qui ouvrent la peau par dix petites lames tranchantes.

Maintenant, au contraire, l'espoir adoucissait son chagrin et les teintes grises et âpres se doraient des rayons d'un avenir heureux. Plus vite le jour de la représentation arrivait et plus les fatigues et les inquiétudes s'emparaient de l'esprit de Gérard : mais en même temps il était pris

d'une agitation fiévreuse qui lui aurait permis de soulever une montagne. Il se redressait le plus qu'il pouvait contre Fénervement de l'esprit, et ses yeux lançaient par moment des éclairs gris.

— Comme tu es changé, lui dit Thomas après lui avoir serré la main. Je t'aurais à peine reconnu.

— Tu trouves? dit Gérard ; ces comédiens me donnent un mal î mais je suis content.

Gérard avait été pris par la maladie du doute, (jui est la mue de l'intelligence : bien peu se sauvent de cette maladie terrible qui paralyse tout, qui sèche l'encre dans l'encrier, qui fait cracher le bec des plumes, qui sème le papier blanc de mille petits filaments aussi irritants que les herbes d'une rivière pour un nageur, qui arrête le bras, qui alourdit la tête, qui bébète l'esprit, qui met des tons terreux à la figure, qui remplit les veines de fiel et qui fait que le soleil ne brille plus et que la vie est amère.

— Le doute est loin de moi maintenant, dit-il à Thomas, mais je vois encore sa terrible figure qui dansait sur mon lit la nuit. J'entendais une voix qui me criait : « Écris, écris toujours, ne te relis pas, laisse aller ta plume sans l'inquiéter des misères qu'elle tracera sur ton papier. » Mais le fantôme était le plus fort; il m'avait lié les bras et les mains sans que je pusse voir les liens, et je passais mes journées ainsi tristement enchaîné. Aujourd'hui je me réveille plus gai, je n'ai plus le cauchemar la nuit, je cours à ma table, les phrases coulent de ma plume, je relis et je suis souvent étonné de ce qui vient... Le doute est envolé ; je l'ai consigné à la porte de mon esprit, et j'espère bien ne plus revoir ses méchantes taquineries.

Après qu'ils eurent quelque temps parlé de la féerie :

— J'ai revu dernièrement Mariette, dit Thomas.

— Ah! ah! s'écria Gérard en s' efforçant de donner à sa voix un son dégagé et tout à fait indifférent. Elle se porte bien?

— Trop bien, dit Thomas. Elle a peut-être plus changé que toi. Pauvre fille! pauvre Mariette! elle est finie...

— Qu'est-ce qu'il y a de nouveau chez elle? demanda Gérard.

— Tout est neuf; ses habits, ses meubles, son cœur... Je ne sais quels gens elle voit maintenant, ils l'ont corrompue... J'ai dîné chez elle avec Ernest...

Gérard se mordit les lèvres avec une telle rage en entendant ce nom, qu'il porta son mouchoir à sa bouche, car il s'était coupé la lèvre avec les dents.

— Est-ce que tu saignes du nez? lui dit Thomas sans remarquer l'irritation de son ami.

— Oui, dit Gérard, n'importe!

— Mais l'avocat est bien bas, je le sens; le vieux de Labouglise aussi, ils n'étaient pas assez riches pour elle... Elle m'a l'air de les recevoir avec pitié maintenant. Je ne l'aurais pas deviné si elle ne m'avait fait quelques confidences avant le dîner pendant que nous étions seuls... J'ai vu chez elle à ce dîner un monsieur froid et glacial qu'elle m'a dit être un député; je ne sais si je dois la croire, elle ment tellement... Ce député de province n'a pas dit trois mots pendant le repas ; on a un peu parlé peinture, littérature, musique, et je crois qu'il entendait ces mots pour la première fois de sa vie... Cet homme aurait fait un livre intitulé des Intérêts matériels en Europe que je n'en serais pas surpris... Mariette doit être formée par lui ; tu ne te douterais pas ce qu'elle m'a fait? Devine...

— Dis-le-moi tout de suite, tu sais que je ne devine jamais rien.

DE MADEMOISELLE MARIETTE. Soi

— Je rencontre Mariette dans la rue de Seine; elle me prie de l'accompagner jusque chez elle; elle avait, disaitelle, quelque chose de curieux à me faire voir... J'ai cru que c'était une peinture ; elle ne voulait pas me le dire, elle me laissait le plaisir de la surprise. Nous arrivons chez elle; elle me>.fait passer par la cuisine, par la salle à manger, par le salon, pour me hien faire admirer son chez soi . . . Pauvre fille !

— Après? dit Gérard.

— J'étais assez froid devant les rideaux, les tentures, les damas : il y en a bien plus dans les tableaux de Véronèse! Nous entrons dans le boudoir, où il y avait une petite étagère près du lit... remarque qu'on ne met pas ordinairement d'étagère près du lit... Mariette me montre un coffret en acier reluisant qui était sur cette ('tagère. '( Eh bien? » lui dis-je. Sans me répondre, la voilà qui saute sur le coffret, qui le secoue : il était plein d'or.

— lie l'or! s'écria Gérard.

— Oui, mon ami, de l'or; car elle l'a ouvert, s'est assise par terre et a renversé sur sa robe une quantitt^ prodigieuse de louis.

— C'est affreux ! dit Gérard.

— N'est-ce pas? Je suis resté morne, sans dire un mot. .. Ce n'était pas l'or qui me blessait, c'était la joie de Mariette, qui tripotait toutes ces pièces comme un avare ; j'ai cru voir ces femmes sauvages qui trouvent un collier de pierres fausses... M'avoir fait venir pour me montrer de l'or!...

— Je me serais sauvé, dit Gérard.

— J'ai voulu rester jusqu'au bout, dit Thomas. Il me semblait que j'entendais un médecin qui me disait : « Si vous ne buvez qu'un peu de cette drogue, l'effet sera nul,

il faut boire la tasse pleine. » Je suis resté pour me guérir tout à fait de Mariette. Bien certainement, la nuit elle se lève pour étaler son or sur le lit...

— Je ne le croirais pas, si un autre me le disait! s'écria Gérard .

— Et c'est toi, Gérard, qui es presque la cause de ce qui arrive.

— Moi? dit Gérard.

— Tu Tas trop aimée, et tu ne la menais pas assez durement.

— Durement! s'écria Gérard ; je ne te comprends pas... Crois-tu que je m'en vais imiter de Villers, qui enfermait quelquefois Pauline une journée sans lui donner à manger? Et elle l'aimait, parce qu'il la faisait souffrir... Je comprends la façon de mencir une femme; j'aime mieux la laisser obéir à ses instincts. Il y a des femmes ainsi bâties, qui aiment parce qu'on les fait souffrir... je saurais que je me ferais aimer longtemps d'une femme en la traitant de la sorte, que j'aimerais mieux la quitter. Depuis que le monde est monde, il y a toujours eu une victime entre deux gens qui s'aiment; tant pis si je suis la victime; je me laisse aller, et je ne ferai rien pour changer mon rôle.

— Tu ne crois pas alors, dit Thomas, qu'on doive jouer la moindre comédie avec des femmes?

— Oh! non, dit Gérard, on n'est pas de force; tu ressemblerais à ces malheureux acteurs de province qui s'essayent à jouer un rôle d'empereur, en compagnie d'une grande tragédienne. Moi, je ne ruse pas avec les femmes, je ne les comprends pas et je m'égare dans leurs caprices, aussi compliqués que les pièces espagnoles : je crois qu'il faut agir sincèrement avec ejles, et que c'est le meilleur moven de les étonner.

— Ce n'est guère, que de les étonner, dit Thomas.

— Beaucoup, au contraire; mais, qu'il est difficile de les étonner toujours !

En quittant son ami, Gérard se sentit faiblir tout d'un coup, comme les cordes d'un violon que l'humidité fait détendre. La conversation de Thomas l'avait abattu en une seconde; si Thomas y eût pris garde, il eût remarqué la différence sensible qui s'était opérée chez Gérard, brisé, et la tête courbée sous l'émotion.

« De l'or! s'écria-t-iV en rentrant chez lui, de l'or! je n'en aurai jamais assez pour Mariette. »

Et il se mit à sa table, accoudé la tète dans les mains, devant son papier et enfonçant sa plume de fer dans le bois de la table. Puis il essaya des additions, des multiplications, comptant combien pouvait rapporter sa pièce chaque soir, et la somme que lui procureraient cent représentations.

Mais le doute s'emparait de lui. La féerie aurait-elle cent représentations? Ferait-elle des salles combles? Au maximum il se trouvait, au bout de trois mois peut-être, à la tète de huit mille francs, et il avait assez longtemps vécu dans la misère pour connaître la valeur de huit mille francs, avec une femme aimant le luxe.

Cependant, ces calculs avaient détourné le cours des nouvelles amertumes qu'il venait de boire; il en vint à raisonner la conversation de Thomas. Et le peintre se trouva avoir tort, quoique ayant rapporté des faits.

« L'or n'est rien à côté de la gloire, se dit Gérard... Il y a des gens qui en donneraient un tonneau plein pour se trouver dans ma peau à la minute où on acclamera mon nom devant une salle pleine. Mariette y sera, une femme ne résiste pas à une telle gloriole... D'ailleurs, elle

se souvient encore de moi, elle y pense, la cravate qu'elle a prise à madame Pierre le prouve assez... )»

Et une nouvelle réflexion passa dans la tète de Gérard.

« Comment se fait-il, se dit-il, que Thomas ne m'ait pas dit si Mariette lui avait parlé de moi? Thomas est hien certainement encore jaloux de moi... il aime toujours Mariette »

Peu à peu, l'espérance revint dans le cœur de Gérard, qui regarda l'histoire de l'or comme un affreux cauchemar, qu'on oublie d'autant plus vite qu'il a été plus cruel.

Enfin le grand jour arriva. Ce fut réellement une vive curiosité dans le petit Paris, composé d'un millier d'individus qui n'aiment que la primeur des œuvres dramatiques. Gérard avait perdu la tête au milieu des demandes sans nombre de places qui auraient pu remplir deux salles de spectacle. Il voulut que ses anciens amis fussent les mieux partagés. Et toute la bande de la rue des Canettes, hommes et femmes, vint s'asseoir aux places habituellement réservées à l'aristocratie de la finance. Thomas et Giraud, Rose et Streich, Pauline et son nouvel amant, emplissaient deux loges en vue.

L'avant-scène de droite, que des banquiers auraient enviée, avait été réservée à Mariette. Elle entra après la petite pièce de lever de rideau et fit honneur à l 'avant-scène. Elle était enveloppée dans un grand burnous de cachemirM j blanc, dont le capuchon couvrait sa jolie tète rieuse. Quand ' elle se fut débarrassée de son burnous, tous les regards de l'orchestre et du parterre se portèrent sur cette belle fille, coiffée à rendre jalouses les femmes les plus à la mode. Ses épais cheveux noirs étaient tordus avec un feinte négligence et semblaient s'échapper à tout moment, comme des vagues, derrière la digue du peigne.

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Il eutrc dans l'art du coiffeur des tournures de convention, des choses apprises, des façons académiques, qui sentent Técole. Mariette avait dans les cheveux quelque chose d'imprévu. Sa robe était plus décolletée d'un coté que de l'autre et appelait une vive curiosité vers le sein gauche, qu'on devinait et qui paraissait devoir se soustraire aux exigences du corset.

Il y eut dans la salle, à la vue de Mariette, un de ces murmures qui sont bien plus flatteurs que les applaudissements. Gérard était en face, caché dans une petite avantscène protégée par un treillage, de celles qui donnent près de la rampe. Il sentit un mouvement dans sa poitrine comme si son cœur s'était envolé auprès de Mariette. Divers hommes entrèrent dans la loge de Mariette ; mais Gérard fut heureux, il ne les connaissait pas. Il se serait traîné aux genoux de Mariette pour la remercier de cette délicatesse en n'amenant pas ses anciens rivaux.

Mais combien Gérard souffrit pendant l'entr'actc , qui amenait du bruit dans la salle, des battements de pieds au parterre et des sifflets aigus dans le haut.

f( Si la pièce ne réussissait pas, pensait Gérard, si on dirigeait contre moi ces terribles sifflets; Mariette me mépriserait 1 .. . je n'oserais plus la revoir I »

Et il sortait de sa loge et courait sur le théâtre, croyant que le retard indisposait le puhlic et que sa présence donnerait un peu d'activité à tout le personnel du théâtre.

Tout était en révolution dans les coulisses : l'appareil des décors et des changements à vue exigeait un nombre inflni d'ouvriers. Le foyer des acteurs était encore plus en rumeur que le foyer des actrices. On discutait sur le débutant Coquinet, dont la direction avait fait sonner le talent ù grand renfort de réclames dans les journaux. Le clown

inspirait de nombreuses jalousies aux comédiens, qui ne lui pardonnaient pas ses tours de force et qui attendaient sa chute avec impatience.

Gérard avait bien autre chose à faire qu'à discuter sur le mérite du cloAvn; le grand moment arrivé, il craignait autant pour le débutant que pour la pièce, car Coquinet, aux répétitions générales, n'avait pas montré l'enthousiasme et le génie dramatique que Gérard lui supposait. 11 alla à la loge du clown, qui se faisait habiller par sa sœur.

— Eh bien! Coquinet, dit Gérard, on va commencer. Rappelle-toi bien ce que je t'ai dit, surtout prends bien garde dans ta scène d'amour, tu la dis froidement. Pense, mon garçon, à ta fortune, c'est ce soir qu'elle se décide.

— Il a bien travaillé depuis hier soir, dit la sœur de Coquinet, j'ai aussi peur que lui, mais il réussira.

— Donnez-moi la main, monsieur Gérard, dit Coquinet, et comptez sur moi.

On entendit en ce moment le cri : Place au théâtre! du régisseur, et Gérard se sauva dans la petite loge, où il avait voulu demeurer seul et invisible. Après l'ouverture, la toile se leva sur un ballet. Le premier acte fut écouté avec l'attention que demande une exposition.

Gérard avait essayé une alliance entre le monde fantastique et le monde réel, qui se nouait au prologue, et le danger était là presque tout entier. Si le public n'entrait pas dans la pensée du poëte dès le commencement, la pièce pouvait être tuée; mais, au contraire, d'unanimes applaudissements prouvèrent que l'idée était simple, claire et comprise de tous.

Coquinet n'entra qu'au milieu du premier acte ; il était si beau dans son costume de jeune sylphe, couvert de paillettes d'argent comme de la rosée des fleurs, qu'il se fit un

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grand sileuce. La scène n'était pas terminée, que le saltimbanque annonçait une idole de plus dans le cœur des habitués des théâtres de boulevard.

Le clown disait d'une façon particulière, qui était à la fois simple et distinguée ; ses mouvements souples étaient dans le goût de sa parole. Le rideau était à peine baissé sur le second acte, que Coquinet fut rappelé et salué trois fois des bravos de toute la saîle.

Gérard ne respirait plus ; il doutait de sa réussite, il doutait de sa création, il doutait de lui. Il applaudissait Coquinet comme s'il ne l'avait jamais vu, et riait des plaisanteries qu'il avait écrites. Entre le quatrième et le cinquième acte, le directeur se fit ouvrir la porte de Gérard.

— Mon cher, dit-il en lui prenant les mains, demain, passez chez moi signer un traité pour une prochaine féerie... C'est le plus grand succès de l'année!

— Vraiment! dit Gérard, qui n'avait plus la tète à lui.

— Oui ; tous vos amis vous cherchent au foyer : tout le monde veut vous voir, vous complimenter. Vous pouvez gagner dix mille francs par an sans vous gêner.

— Je vous en prie, dit Gérard, laissez-moi ici seul.

— Je n'ai pas encore vu d'auteurs dramatiques comme vous.

— J'aime, dit Gérard.

— Ah ! Et vous regardez jouer votre pièce dans les yeux de celle que vous aimez... Vous aime-t-on, au moins?

— Je ne sais pas, dit Gérard.

— C'est tout comme. On n'a plus rien à vous refuser après un succès pareil.

— Vous croyez? dit Gérard.

— Demandez à la Paquita, qui est tellement enchantée de son rôle, qu'elle veut vous emmener souper... Ah ! mon

chor, à votre place, j'en prolîterais ! Paquita est une lille pleine de ('a|)ri(es, demain il ne sera peut-être plu» teni[is. Pensez qu'elle vous sacritie son Russe, «{ui l'attend ce soir comme d'habitude.

— Dites à mademoiselle Paquita (combien je lui suis obligé, mais il m'est impossible d'accepter son invitation.

— Allons, dit le djrecteur, vous êtes jeune encore, je vois que vous gagnerez difficdement vos dix mille francs par an : vous aimez sans doute quelque bourgeoise?

— Tenez, dit Gérard en montrant Mariette, regardez celle que vous appelez bourgeoise.

— Oui, c'est une belle créature, dit le directeur, je l'avais déjà remarquée; toute la salle se demande quelle est cette princesse qui fait si bonne mine à l'avant-scéne? Vous n'avez pas mauvais goût, et la Paquita en sera jalouse. Je vous quitte, mon cher Gérard, bonne nuit donc.

Gérard soupira, et continua à regarder Mariette, qui avait reçu, pendant l'entr'acte, Thomas dans sa loge, et qui semblait chercher quelqu'un dans la salle. Un moment Gérard eut l'idée de baisser la grille de sa loge, mais il craignit de faire montre d'amour-propre en s'exposant trop directement aux regards de la salle.

Le cinquième acte commença : il y eut un moment d'hésitation dans le public; une scène longue et inutile faisait oublier tout ce qui avait été applaudi depuis le commencement; mais le public est un tyran qu'il faut toujours amuser. Gérard sentait une sueur froide sur tout son corps; il ne respirait plus, il entendait comme un murmure ennemi parcourir l'assemblée. Ses amis, qu'il avait placés à l'orchestre, étaient froids; Mariette passait sa main sur sa ligure, comme pour comprimer un bâillement.

Heureusement, cette scène, jouée par deux acteurs mé-

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(liocres, fut coupée hnisqiioment par Coquinet, qui cliangoa on un clin iVœil les dispositions du public. Depuis son entrée jusqu'à la fin, la féerie marcha joyeusement.

Coquinet, rappelé par deux mille voix, vint prononcer avec émotion le nom de Gérard, qui, à ce moment, disparut de sa loge grillée dans un état fiévreux, tel qu'il n'en avait jamais éprouvé de pareil. Il avait besoin d'air, il courut sur le boulevard ; à peine avait-il franchi le seuil du théâtre, qu'il se trouva entouré de ses amis et d'une foule de gens qu'il n'avait jamais vus, qui se disaient ses intimes, qui l'appelaient par son petit nom, et lui serraient les mains à les rompre.

Les vingt personnes qui entouraient Gérard formèrent un groupe considérable, par la raison que tous ceux qui sortaient du théâtre s'arrêtaient. On n'entendait dans l'air que voltiger des compliments et d'énormes flatteries, qui mettaient Gérard mal à son aise, mais il donna un violent coup de coude à ses admirateurs, qui allaient l'étouffer, et parvint, non sans peine, à sortir du groupe. Mariette était là, et Gérard l'avait deviné.

— x\h î mon ami, lui dit-elle, quel plaisir tu m'as fait! Et elle lui tenait la main en la pressant doucement à

plusieurs reprises.

Gérard aurait voulu mourir sur la place, tant il était heureux. Il pouvait à peine répondre à Mariette.

— Eh bien! Mariette, dit tout à coup un élégant jeune homme qui la suivait, la voiture vous attend.

Gérard fut brisé en deux par ce mot.

— Adieu! lui dit Mariette, tandis que de sa petite main gantée, elle lui disait : « Au revoir. »

A partir de ce moment, le boulevard, qui était si animé encore à cette heure, parut à Gérard un affreux désert ;

il y faisait froid et noir. Et il se sauva dans la direction

de la Bastille, heureux de porter ses mélancolies dans

Tobscurité.

C'en était fait de Mariette pour la vie. Après un an de souffrances cachées, de travaux, de peines, de chagiiiis. il arrivait à un succès, et Mariette ne récompensait pas ce succès. Lui qui aurait donné toutes les femmes de la terre pour dire à Mariette combien il Taimait encore, voilà quelle elait sa récompense! Son nom avait été salué par une foule immense, et Mariette n'était pas venue se jeter à ses pieds !

A partir de cette soirée, il était un nouvel homme, plein de santé et de joie, pouvant vivre d'une vie facile, et Mariette était restée à l'écart.

« Qu'est-ce qu'il faut donc aux femmes? » se disait Gérard.

Et une voix lui répondait :

« Tu t'es perdu par ton amour-propre; Mariette t'aime encore, mais tu devais aller à elle, tu devais la mettre de moitié dans ton triomphe; si elle aime l'argent, maintenant tu pouvais satisfaire ses goûts, ses fantaisies. Pourquoi es-tu resté dans ta loge solitaire?»

Et alors les plans les plus beaux se dessinaient dans Tes. prit de Gérard. C'était une voiture qu'il fallait à la porte du théâtre; profiter du succès delà pièce, dès le début, pour faire sa paix avec Mariette ; ne pas la quitter d'un moment, l'inviter à sortir pendant un entr'acte, l'enlever et l'emmener dans une petite maison, meublée avec luxe, où Mariette aurait logé désormais.

Mais l'argent, pour ces beaux plans !

Car Gérard avait vécu, depuis un an, sur des avancesfaites sur sa féerie ; quoique menant une vie simple, les

trois mille francs prêtés, joints à quelques mille francs de dettes indispensables que nécessite tout début dans les arts, n'étaient pas loin d'engloutir ce que rapporterait la féerie, malgré son grand succès.

Il n'y a pas de succès moins productif que le premier grand succès au lliéàtre : il sert tout au plus à éponger le passé. Gérard était malheureusement dans la position de tous les gens sans aucune fortune, qui dépensent dix ans de leur vie à crever de faim, à se nourrir d'illusions, et qui font leur chemin, au bout de cette dure étape d'épreuves, si l'estomac a résisté.

Ainsi les rêves d'argent étaient de simples rêves, il ne fallait plus compter sur ce qui regardait Mariette : il ne restait que de la gloire à lui offrir. En ce moment, Gérard se souvint de la Paquita et de ce que lui avait dit le directeur du théâtre ; pourquoi avait-il refusé l'invitation de cette folle créature qui, peut-être, lui aurait fait oublier Mariette?

Alors il pensa qu'il n'avait pas vu les acteurs et que l'usage était de les remercier après la représentation ; il courut à toutes jambes dans la direction du théâtre, dans l'espoir de rencontrer encore la Paquita. 11 arriva tout effaré . chez le concierge du théâtre, qui lui apprit ([ue mademoiselle Paquita venait à l'instant de partir en voiture.

Gérard s'en alla plus triste que tout à l'heure.

« Je remercierai les acteurs demain, se dit-il. Aujourd'hui je suis de trop mauvaise humeur et je me sens capable de leur dire qu'ils sont réellement exécrables. »

Pendant les huit premières représentations de la féerie, Gérard, qui allait presque tous les jours faire un tour au théâtre, aperçut Mariette, qui ne manquait pas une représentation. Elle applaudissait comme si elle avait été payée

par l'administration, et Gérard sentait l'espoir renaître dans son cœur; malgré tout, il n'osait aller la trouver dans sa loge, car elle amenait à chaque représentation des figures nouvelles. Gérard se disait que Mariette était fière du succès de la féerie, qu'elle était heureuse de prouver qu'elle avait été aimée par l'auteur.

Chaque représentation apportait un nouveau succès à Co(iuinet, qui, maître do lui, se sur])assait cliaque soir. C'était à lui maintenant que s'adressaient les bouquets réservés habituellement aux actrices; et Gérard s'amusa plus d'une fois, dans la loge de l'acteur, à lire de nombreux petits billets do femmes cachés dans les fleurs adressées à Coquinet.

Rien n'est plus facile aux comédiens que de se laisser embarquer dans toutes sortes d'aventures galantes devant lesquelles ne reculent ni les riches bourgeoises, ni les grandes dames. Mais les comédiens de talent qui ont pu, dans leur jeunesse, être entraînés i\ de telles aventures, sentent bien que leur talent ne saurait tenir contre dos nuits toujours nouvelles et imprévues.

Coquinet, tout en riant des amours faciles qu'allumait son œil noir, n'eut pas la force d'y résister. Il passa bientôt, du boulevard du Temple au boulevard des Italiens, pour le plus intrépide séducteur du théâtre : on parlait de ses bonnes fortunes et de sa beauté, plus encore que do son talent.

Gérard seul occupait autant de place dans les cancans des cx)ulisses du théâtre que Coquinet ; car le directeur avait parlé de sa passion pour la femme de l'avant-scène ; la Paquita en fut blessée; et bientôt tout lo théâtre, depuis le souffleur jusqu'à la dernière figurante, remarqua que Mariette n'avait pas manqué' une dos huit prouiièros re-

présentations de la féerie. Chacun disait à Gérard son petit mot sur la passion profonde qu il inspirait à la jolie femme inconnue; et Gérard soupirait, sentant combien Mariette Taimait encore, mais combien la réconciliation serait difficile.

Un matin, la mère Pierre prévint Gérard de ne pas manquer d'aller le soir au théâtre, que Mariette l'avait bien recommandé, qu'elle l'attendait seule dans la petite avantscène grillée durez-de-chaussée. Gérard poussa un cri tel, que la mère Pierre le jugea fou.

Knfin Mariette revenait la première'.

Quelle joie! Gérard courait par sa chambre, remuait tout, ne trouvait rien pour s'habiller; à dix heures du matin il avait fait une toilette comme s'il était invité à la cour. 11 courut chez tous ses amis avec la mine heureuse d'un homme qui n'aurait jamais souffert de sa vie.

Mariette l'attendait setilc!

Ce jour-là il dînait en ville; malgré sa joie, il fut désagréable aux gens qui l'invitaient. Il ne tenait pas sur sa chaise, regardait la pendule à toute minute ; il se plaignait de la lenteur du repas. Enfin il se sauva au dessert, ne voulant rien entendre.

Il arriva au théâtre bien avant l'ouverture, et il fit au directeur de grands reproches sur le retard qu'on faisait subir aux curieux qui faisaient queue à la porte. Le directeur, ne comprenant rien à cette extravagance, laissa Gérard sur la scène, l'œil collé au judas de la toile. On jouait une petite pièce avant la féerie ; et plus d'une fois les gamins du paradis crièrent après Gérard, qui, dans les coulisses, se montrait [)resque en scène pour s'assurer si Mariette était arrivée.

Le premier acte i^tait à peine commencé, que Mariette

5i4 LES AVENTURES

baissa elle-même la grille de sa loge, afin que Gérard, s'il était dans la salle, pût la remarquer. En une seconde il fut auprès d'elle.

— Que tu es gentil, Gérard, d'être venu ! dit-elle en lui prenant les mains.

— Tu as quelque chose à me dire? dit Gérard. Manette ne répondit pas et regarda Gérard, qui baissait

les yeux.

" — Sais tu que tu es mieux depuis ton succès? tu as meilleure mine.

— J'ai pourtant bien souffert! dit Gérard.

— Je t'ai beaucoup aimé, dit Mariette, et je ne m'en répons pas; à la première représentation les applaudissements m'allaient au cœur... Tu as eu du bonheur d'avoir un pareil acteur.

— N'est-ce pas? dit Gérard, C'est un garçon qui ira loin.

— Est -il bien à la ville? demanda Mariette. — • Charmant!

Mariette passa brusquement à un autre ordre de questions, parla de la mère Pierre, se fit raconter dans de grands détails la mort du petit chat, et, pendant une heure le passé se déroula, doré, aux yeux de Gérard ; comme Gérard parlait à voix basse à Mariette, il était obligé de s'approcher d'elle, et quelquefois les cheveux de Mariette lui touchaient la figure, et il frissonnait comme pour une femme aimée qui lui eût accordé ses plus grandes faveurs; la voix de Mariette Tenivrait. Il ne se savait plus au spectacle, mais dans un septièa e ciel. Cependant le tumulte du public, qui sortait pendant un entr'acte, le rappela à la réalité. H demanda à Mariette pourquoi elle l'avait fait appeler.

DE )IADEJ10ISELLE MARIETTE. 345

• — J'ai quelque chose à te demander.

— Vraiment', dit-il en lui pressant la main.

— Mais je n'ose.

— Oh!... dit Gérard, est-ce (jue j'ai quelque chose à te refuser?

— Eh bien! dit-elle en se penchant à son oreille de sorte que ses cheveux brûlaient les joues de Gérard, me promets-tu que tu me rendras le service que je te demande ?

— Je te le jure! dit Gérard.

— Mon ami, dit Mariette, je voudrais souper avec Coquinet.

— Quelle drôle d'idée! dit Gérard en riant; oh bien î c'est facile, je vais commander en face le souper, et ce soir nous irons tous les trois.

— J'aurais mieux aimé, dit Mariette en hésitant un peu, souper seule avec Coquinet.

Paris. — Janvier à décembre 1851.

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