‹ Contes de printemps: Les aventures de Mademoiselle Mariette [par] ChampfleuryChapitre 12 sur 13 · PAULINE REPARAIT · texte numérisé non relu

PAULINE REPARAIT

Pendant huit jours, Gérard resta plein de remords, cherchant à chasser le souvenir de Mariette et n'y pouvant réussir; il avait rencontré Thomas et l'avait fui, craignant que le peintre n'eût appris ce qui s'était passé. Il avait peur de se trouver avec un de ses anciens amis et de s'entendre demander des nouvelles de Mariette; il marchait, plié en deux, et semblait avoir vieilli de dix ans en un jour; il aurait mis ses habits à l'envers sans le savoir, n'ayant plus de courage à rien.

Le temps, qui était beau à cette époque, lui paraissait plus sombre qu'en hiver, par un ciel neigeux ; il ne rentrait dans sa chambre qu'avec rage, et se levait le plus matin possible, afin d'échapper aux souvenirs qui l'emplissaient. La scène avait eu lieu dans la chambre à coucher, près du lit; il n'entra plus dans sa chambre à coucher et transporta son lit dans la pièce précédente.

Une après-midi, il revenait chez lui par les quais :

l'image de Mariette se présenta à Gérard plus saisissante et plus douce que jamais. Si elle avait oublié ma brutalité, pensait-il ; si elle se disait que c'est mon amour qui m'a conduit à un pareil acte de violence. Elle est bien revenue après la scène d'Asnières, pourquoi ne reviendrait-elle pas aujourd'hui qu'elle a pu oublier ce qui s'est passé il y a huit jours?

De là, Gérard conclut que Mariette avait pu revenir pendant ses absences, et qu'elle avait défendu à la portière de le lui dire. D'ailleurs, après qu'il eut vu Mariette étendue sur le lit de la portière, il avait passé rapidement devant la loge, sans parler à la portière, craignant qu'un mot ne vînt faire allusion à l'aventure. Plein de l'idée que Mariette pouvait être revenue, Gérard se sentit revenir à la vie : il marcha rapidement et arriva à la porte de la rue,

Mariette était dans le corridor; Gérard tressaillit et n'osa parler le premier à la femme qu'il avait tant aimée. Il était tout ému de ce magnétisme qui l'avait fait rentrer pour rencontrer Mariette ; il monta rapidement l'escalier, et laissa sa porte ouverte, persuadé que Mariette n'avait osé s'expliquer sur le pas de la porte et qu'elle allait monter; cinq minutes se passèrent, longues et sans fin, pendant lesquelles Gérard passa par tout les degrés d'une émotion inquiète; Mariette n'cintr.m \}?i

Gérard ouvrit la porte doucement et regarda avec précaution par la cage de l'escalier en spirale, qui permettait de suivre, malgré un jour douteux, les démarches d'une personne qui monterait au premier étage ; mais il ne vit rien. Il descendit lentement un étage, avec la précaution d'un voleur, car il craignait, au cas où Mariette monterait, qu'elle ne s'aperçût combien il la cherchait; il ne put

voir, du second, la loge du portier, et il fit encore quelques pas en se tenant de son mieux dans Tobscurité.

Gérard avait un suprême orgueil mélangé de timidité, qui Fempêchait dans n'importe quelle occasion de faire les premières avances : jamais il n'avait dit à une femme : « J9 vous aime » avant d'avoir la certitude de n'être pas repoussé. Dans les mille petites brouilles d'intérieur, il restait muet jusqu'à ce que Mariette vînt se jeter à son cou en signe de réconciliation. Aussi, quoiqu'il eût ressenti une vive émotion en rencontrant Mariette sur le pas de la porte, n'avait-il pas osé lui parler le premier, dans \d crainte de s'entendre dire avec le souverain mépris des] femmes outragées : Que me voulez-vous, monsieur? |

D'autres sont trop beureux d'entendre une telle plirase, même plus méprisante, dans la persuasion qu'une femme qui répond amène une conversation, et qu'il est permis de se justifier dans une conversation ; mais Gérard, quoiqu'il comprît les fausses colères des femmes, leurs finesses, l'avantage qu'il y a de leur parler longuement, était atterré par un début de conversation bostile : sa langue était paralysée, et il ne trouvait pas de réponse.

Il lui arrivait ordinairement dans ces affaires d'à-propos de ne rien dire et de s'en aller la figure triste et l'esprit irrité : car à peine avait-il passé le seuil de la porte qu'i^songeait à ce qu'il aurait dû dire : les idées abondaient danal la solitude; il avait réponse à tout et raison sur tout, ce qui se traduisait par de longs monologues sur les trottoirs.

Au bout de quelques minutes d'attente dans l'escalier, Gérard remonta : « Elle ne viendra pas! dit-il en crispant les poings. » Il regarda l'beuro de l'borloge et résolut d'attendre Mariette pendant un quart d'beure. Quel quart d'heure mortel ce fut !

Gérard ne tenait pas en place ; il arpentait en quatre enjambées ses deux chambres et revenait sur ses pas; il écoutait, il ouvrait la porte, la refermait; il regardait l'aiguille qui ne marchait pas. A la fin il prit son chapeau et descendit l'escalier, non sans jeter un grand coup d'œil dans la loge du portier. Mariette n'y était plus.

Dans la rue, il s'insulta violemment en faisant des gestes désespérés, qui faisaient retourner les passants. « Pourquoi, disait-il assez haut, n'ai-je pas dit bonjour à Mariette au lieu de passer fièrement devant elle comme un tyran (le RK'lodrame? Elle revenait pour moi, ma pauvre Mariette, et voilà comme je la traite; elle daignait oublier ma méchanceté ; elle n'aura osé monter en me voyant une telle figure. »

Et Gérard se regarda sur la surface polie d'un daguerréotype pour se rendre compte de l'effet de sa physionomie quand il rencontra Mariette. Ses lèvres étaient plus serrées que d'habitude, ses sourcils froncés et son visage plissé. Le chagrin, les insomnies, ne contribuaient pas peu à lui rendre la figure amère, et il eut honte de sa figure devant ce miroir improvisé. La timidité, la gêne de se trouver pour la première fois devant des personnes qu'il ne connaissait pas, donnaient à Gérard une physionomie stirieuse, qui ne prévenait pas en sa faveur. 11 fallait un extrême embarras- pour amener une telle complication de grimaces qu'elles jetaient la curiosité sur sa personne. On ne le voyait rire en toute franchise qu'avec les personnes de son intimité. Gérard se rendait bien compte de ses défauts, mais il n'avait pas la, force de se faire comédien pendant cinq minutes, et il laissait aller ses traits suivant les émotions intérieures qui l'agitaient.

A la suite de cette rencontre avec Mariette, Gérard de-

vint plus tristo quo jamois, car il s'accusait de n'avoir pas profilé d'une occasion qui ne se représenterait peut-être plus. Il vivait seul en ruminant ses souvenirs. S'il avait osé confier ses chagrins à quelqu'un, il eût été soulagé; mais la rigueur avec laquelle Thomas avait traité Mariette n'était pas propre à déterminer Gérard à s'en faire un confident.

Giraud ne vivait plus avec ses anciens amis; il avait compris quo la société où il fut mêlé à ses débuts n'était pas propre à lui "ouvrir de nouveaux horizons : cherchant le sentiment populaire, amoureux fou de la nature, enthousiaste de liberté, il ne pouvait que perdre au contact des poètes blasés, sans cœur, ne parlant que de théâtre et de peinture, coriime de Villers et sa bande.

Giraud s'aperçut à temps, par l'exemple de ses confrères, que l'éducation par les arts est la pire des éducations : il alla se jeter au milieu des hommes sans instruction, pour se frotter de cette précieuse naïveté que la vie parisienne enlève si vite. Streich et le petit cénacle de la rue des Ca- 'nettes s'occupaient de leurs femmes et y trouvaient la corruption sans naïveté. .

Ces fréquentations ne pouvaient plus convenir à Gérard : il rêvait une femme à qui confier tout ce qu'il souffrait, tout son ancien bonheur et tout son avenir. Comme Gérard avait vécu avec Mariette dans le plus grand isolement, il n'avait aucunes relations; ses seules connaissances étaienl l'avocat et le fils du marchand de couleurs, qu'il aurait évités aujourd'hui d'une lieue.

Fougères seul n'avait eu aucun rapport désagréable avec^ lui; mais le peintre, dont les œuvres archaïques étaienM en contradiction avec l'amour que portait Gérard à la vie moderne, ne pouvait lui offrir une intimité agréable.

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Étant entré un soir au café pour ne pas rester seul, il fit la connaissance d'un être grotesque, qui s'appelait Champin, dont la rage était de se lier avec des artistes. N'ayant rien à faire, baguenaudant tout le jour, lisant vingt journaux le matin, bavardant sans cesse, fréquentant beaucoup de monde, ces êtres, dans le premier quart d'beure, font croire à une certaine intelligence, quoiqu'ils n'aient que l'argot du métier.

Ce Champin était un petit homme mal bâti, d'un costume moitié sévère, moitié marquis, ayant des manchettes ot une cravate blanche, et portant avec audace une barbe et des moustaches propres à faire le sujet d'une thèse à l'Académie de médecine. Cette grosse tête et ces moustaches plus grosses que la tête, plantées sur un petit corps, faisaient de Champin un personnage respecté parmi les habitués du café; il était le juge du camp en matières politiques et littéraires. Aussi tranchait-il de tout avec une assurance qu'on s'étonnait de voir dans un si petit corps, et, quand il avait parlé, le& autres devaient Se taire.

Gérard, assis dans un coin du café, s'amusa beaucoup de la discussion et plus encore du discuteur. Champin, qui l'avait aperçu avec Giraud à une autre époque et qui se lançait à la pourchasse des connaissances, fut heureux de lui prendre la main. Gérard, malgré lui, se laissa aller à une coiiversation littéraire que Champin émaillait de mots d'esprit cités des plus fins auteurs; Cham-^ pin connaissait toutes les ruses du métier : il n'allait pas aux grandes machines, ne parlait jamais ni de Shakspeare, ni de Molière, mais il connaissait assez d'esprits distingués (jui sont toujours en avant des admirations, qui étudient les souterrains mouvements de la mode, et il avait assez d'astuce pour leur soufller leurs inventions nouvel -

les, et dans une conversation les donner comme de lui.

A cette époque, M. de Stendhal n'était guère connu que sur la foi d'un article remarquable de M. de Balzac : les Champin, car ils forment une classe nombreuse dans Paris, né parlaient que de Stendhal, ne juraient que par Stendhal, semblaient l'avoir trouvé eux-mêmes et étaient tout tiers de paraître comprendre cet auteur plein de pièges qui s'est donné des admirateurs perpétuels en imprimant dans un moment de ruse que vingt-quatre personnes en Europe sont capables d'entendre ses romans. Il y a toujours dans les arts des auteurs oubliés, des écrivains étranges qui servent de passe- port aux imbéciles lorsqu'ils les citent. (^)iampin, grâce à ses lectures de critique, connaissait au moins les titres et les noms de tous ces oubliés qu'il prenait sous sa protection.

Gérard fut un moment la dupe de cet homme însiruît, et se laissa inviter pour le lendemain à une visite de la bibliothèque particulière de Champin, qui se disait possesseur des plus fines fleurs perdues des auteurs modernes. Les grotesques, tels que celui-ci, au fond manquent d'adresse ; car la vue de leurs bibliothèques a bientôt donné la clef de leur esprit, de leur conversation et de leur science. Mais Champin n'était pas un mauvais homme; au contraire, il était plein de manies réjouissantes. D'ailleurs, c'était une nouvelle connaissance, Gérard n'en demandait pas davantage.

La rue Saint-Benoît lui était insupportable; elle n'est pas une des rues les plus vivantes de Paris, mais, depuis le départ de Mariette, elle semblait aussi abandonnée qu'un cul-de-sac de province. L'appartement était encore plus chagrinant que la rue ; Gérard, pour échapper à ces funestes impressions, allait au café jusqu'à minuit, attendait

Chaiiipin, le reconduisait chez lui, et, au risque d'entendre tous les jours des conversations insipides, couchait chez son nouvel ami sur un drvan.

Il passa ainsi près de trois mois, traînant son corps sans âme dans les rues et tout prêt à se trouver mal lorsqu'il apercevait un châle jaune, car Mariette avait porté longtemps un châle de cette couleur. Par le canal de Champin * il fit connaissance de gens nouveaux qui n'avaient jamais entendu le nom de Mariette, il s'était habitué à Champin et surtout à sa maison, qui est un des plus beaux hôtels du quai Malaquais.

Dans les étages supérieurs sont de grand;? corridors, assez semblables à ceux des couvents, habités par des peintres, des architectes, des étudiants. Les chambres donnent les unes sur le quai, les autres sur de grands jardins. Gérard se sentit soulagé d'un grand poids en quittant la rue Saint-Benoît pour venir habiter la maison où demeurait Champin.

Il prit une grande pièce qui donne sur la Seine, et il avait la jouissance des chambres de ses nouveaux amis où le soleil entre dès le matin, où l'on voit les grands arbres verts et où Ton est réveillé par les chansons des oiseaux. Il pensait quelquefois combien il avait été heureux avec Mariette dans le trou de la rue Saint-Benoît et quelle joie si elle pouvait venir un jour dans ce nouveau logement. Mais la chaîite était brisée à jamais : Gérard n'avait point laissé' son adresse en quittant son dernier domicile, et il ne savait pas si Mariette demeurait encore dans la rue des Marais, car il évitait de passer par là.

Déjà six mois s'étaient écoulés depuis la séparation, et le souvenir de Mariette ne s'envolait pas; le chagrin était moins vif, mais il se faisait toujours sentir sourdement,

302 LES AVENTUUES

et Gérard rentendait travailler en dedans. C'était surtout au matin en s'éveillant qu'il se trouvait isolé, et, à défaut de eonfident, il repassait seul, dams son lit, tout son passé heureux.

11 pensa un jour qu'il avait eu tort de ne pas aller dire ses peines à Pauline ; elle avait aimé, elle avait souffert, elle devait comprendre. Ayant connu intimement Mariette, elle avait dû la revoir, entendre parler de la séparation ; l'idée de Pauline entra comme un clou dans l'esprit de Gérard. Mais il n'osait aller lui rendre visite, craignant de se trouver avec Villers.

Un soir, en allant dîner à sa table d'hôte, Gérard rencontra juste Pauline au moment où il y pensait : elle parut heureuse de le revoir.

— Voulez-vous venir dîner chez moi? lui dit-elle.

— Je le veux bien, à la condition que vous me permettrez de vous offrir à dîner.

Ils s'en allèrent ainsi jusqu'à la rue Monsieur-le-Prince, .-

où demeurait Pauline. wÊ

— Je ne vous amuserai pas beaucoup, dit-elle, j'ai une migraine violente, mais je suis si contente de vous voir, -. que j'essayerai d'oublier mon mal de tête. il

Elle alla commander le dîner dans un petit restaurant d'étudiants du rez-de-chaussée, fit un grand feu, dressa la table, alluma les bougies et tira les rideaux. il

En ce moment on frappa à la porte. Pauline ouvrit à de Villers et liii fit un accueil froid. Il entra, parut surpris de voir Gérfird au coin du feu et s'assit à l'autre coin. Il se pftssa un assez gi^and silence, tous les trois paraissaient embarrassés. Pauline échappa à cet enniii en rangeant, dérangeant et arrangeant la table ; quand elle s'interrompait dans sa fausse besogne pour parler à de Villers, c'é-

talent quelques phrases sans intérêt auxquelles il répondait dans le même ton. A la fin, il se leva avec l'air d'un homme comprenant qu'il gêne.

— 11 n'est pas content, dit Pauline.

— Peut-être voulait-il dîner avec nous?

— Oh ! sans doute il sera formalisé que je ne Taie pas invité, mais je ne l'aime plus.

— Vraiment, s'écria Gérard; ah ! que vous faites hien, Pauline!

— N'est-ce pas, tout le monde le dit; mais parlons de vous, comme il y a longtemps que nous ne nous sommes vus, dit-elle en prenant les mains de Gérard.

— C'est vrai, dit-il, est-ce que vous vous en êtes aperçue?

— Sans doute, j'ai demandé de vos nouvelles à tout le monde ; on ne vous voyait plus.

— Je ne me croyais pas tant votre ami.

— Savez-vous que Mariette était jalouse de moi? Gérard était auprès de Pauline.

— Mais la soupe va refroidir, dit-elle.

— Tant pis pour la soupe, dit Gérard.

En se mettant à tahle :

— Je ne m'attendais guère à ce qui arriverait aujourd'hui, dit Pauline, cependant je pensais à toi.

— Et moi, s'écria Gérard, tous les matins.

— Comme c'est drôle, dit-elle. Voilà que j'ai rompu avec la poésie.

— Est-ce que je suis le premier en prose? dit Gérard.

— Oui, parce que, à part les poètes, les autres ne pensaient pas plus en prose qu'en vers. Cela devait arriver tôt ou tard; mais que dira Mariette?

— Je ne vois plus Mariette, tu dois bien le savoir.

— On me l'a dit, c'est comme moi ; nous voilà donc veufs tous les deux.

— Mais nous avons marié notre veuvage ensemble.

Après le dîner, quoiqu'elle eût grand mal à la tête, Pauline pria Gérard de la mener au café; elle n'ihait pas fâchée de montrer qu'elle avait secoué les dernières cendres de son veuvage, et Gérard ne désapprouvait pas l'idée de cette quasi-visite officielle de noces. Streich se mit à rire en les voyant entrer.

— Je le savais, dit-il.

■ — Comment cela se fait-il? dit Gérard, nous n'avons

pas eu le temps d'être indigcrets.

— Je t'ai rencontré ce soir dans la rue avec Pauline; par hasard j'ai traversé la rue Monsieur-le-Prince; les rideaux étaient tirés, mais j'ai- vu deux omhres et j'ai tout deviné.

Le lendemain Gérard alla chercher à son logement quelque linge, des livres, du papier, et revint chez Pauline avec l'honnête intention de travailler; il ne sentait plus !■ ses douleurs passées, oubliait tout et se bâtissait un avenir plein de tranquillité.

Pauline sortait le matin et préparait h son ami tout ce || qu'il lui fallait jusqu'au soir; Gérard mangeait de la vie domestique comme un affamé de quatre jours qui tombe sur un morceau de pain. Il ne sortait pas, ne mettait pas le nez à la fenêtre et passait son temps à lire et à écrire. Au bout de huit jours, il commença à parler de Mariette, non pas d'une façon chagrine, mais comme en souvenir. Pauline lui parla de de Villers; c'étaient des conversati(ms sans fin, où les vices plutôt que les vertus des absents étaient en jeu.

— Comme elle te trompait! disait Pauline. Jamais je

n'ai vu de femme aussi aimable avec autant d'amants à la fois. Quand vous étiez rue des Canettes et qu'elle m'emmenait chez Feugères, elle était charmante avec lui ; elle rentrait, elle était aussi charmante avec toi. Cette révélation fit une blessure énorme à Gérard.

— Comment, dit-il, rue des Canettes? au commencement...

— Oui, peu après votre fuite de la rue du Regard.

— Ce n'est pas possible, dit Gérard.

— Puisque je te le dis.

— Mais Feugères ne venait pas.

— Qu'est-ce que ça fait? tu ne le connaissais pas, mais Mariette le connaissait.

Gérard se tut, car il avait toujours des illusions; l'aventure d'Asnières lui avait donné la clef de la nmduite de Mariette; mais son amour-propre se refusait à accepter les perfidies de Mariette avant qu'elle ne prît les habitudes du luxe. Il avait arrangt' les évcmements de façon à ce que l'arrivée de la mère et de la sœur de Mariette coïncidât avec sa mauvaise conduite, mais il ne pouvait supporter l'idée d'avoir vécu près d'un an dans l'aveuglement.

Jamais il ne s'était douté de la liaison de Mariette et de Feugères. Il se coucha, ce soir-là, de mauvaise humeur, se demandant s'il n'avait pas une ennemie à côté de lui; car il traitait de mensonge tout ce que lui avait dit Pauline. Les preuves manquaient; il connaissait les propos exagérés des femmes les unes contre les autres.

Mariette avait tant médit de Pauline; pourquoi, à son tour, Pauline ne se vengerait-elle pas de Mariette? Elle avait peut-être peur que Gérard ne se réveillât un matin avec sa passion mal éteinte et rallumée. En accusant Mariette, en donnant de tels détails sur sa vie passée, elle

pouvait faire naître le mépris dans le cœur tie Gérard. Quelles que fussent les idées de Pauline, elle se trompait en accusant autant Mariette, car Gérard se sentait alors tout prêt à prendre sa défense : il comprenait que Mariette avait pu le tromper beaucoup et il ne le croyait pas. Il aimait mieux croire à la malignité de Pauline. Voulant s'assurer de ce qui poussait Pauline à rappeler à tout instant le passé de Mariette, Gérard, étant sorti dans la journée, rentra en disant :

— J'ai rencontré Mariette.

Ce qui n'était pas, mais il voulait se rendre compte si la jalousie n'entrait pas pour un grain dans les propos de Pauline.

— Lui as-tu parlé? dit-elle assez indifféremment.

— Non, dit Gérard, elle a beaucoup rougi, et a pressé le pas.

— Tu l'aimes encore, dit Pauline.

— Ob ! peut-on dire cela?

— Je t'assure que tu l'aimes, tu ne fais qu'en parler.

— Et toi, dit Gérard, qui as toujours son nom à la bouche.

— Je ne t'en voudrais pas de l'aimer; c'est une bonne fille, amusante, spirituelle.

— Voilà maintenant que tu fais son éloge.

— Je dis ce qui est ; seulement elle est froide comme un marbre, elle n'aime personne.

— C'est trop fort! dit Gérard ; elle m'a aimé, j'en suis sûr.

— Elle t'a aimé comme les autres qu'elle avait en même temps que toi; elle était aussi bonne pour eux que pour toi.

— Ce n'est pas vrai ! dit Gérard.

— Vois-lu bien, que tu l'aimes encore! dit Pauline.

— Et toi, qui me parles perpétuellement de de Yillers; alors je peux en conclure que tu Tadores.

— Moi, je n'en dis que du mal.

— Tu en dis du mal , parce qu'il t'a laissée là pour faire la cour à une autre; mais, s'il revenait un jour, tu en serais plus folle que jamais.

— Moi? dit Pauline, je ne me suis jamais laissée prendre à de fausses attaques de nerfs.

— Allons, assez! dit Gérard, d'un ton qui prouvait que cette conversation lui déplaisait.

Pauline avait contracté, dans ses liaisons avec les poètes, dos manies de vers qui se traduisaient en un gros album rempli de toutes sortes de sonnets et de pièces d'un goût douteux. Les poëtes les plus inconnus étaient les plus abondants. Gérard avait remplacé dans les bonnes grâces de Pauline un petit poëte qui ne se tenait pas pour battu; tous les matins, il envoyait chez la portière son bulletin de cœur, rimé.

— Je serais capable de devenir jaloux, dit Gérard, si ces belles phrases étaient en prose.

Et il continua à vivre tranquille, décide à se réjouir du beau temps et à ne pas trop se fâcher contre les brouillards de l'amour.

Quelques jours après, Gérard, ne voyant pas rentrer Pauline à l'heure du dîner, eut comme une révélation. Il fit un paquet de ses livres et de ses habits, et s'en alla en laissant à Pauline un mot dans lequel il disait qu'il ne reviendrait pas.

Il comprit qu'il avait toujours aimé Mariette. Il y pensait plus que jamais et n'osait se confier à personne; il s'était senti heureux en prononçant seulement son nom auprès de

Pauline, mais cet instant de bonheur avait été payé bien cher par les révélations qui lui avaient été faites sur sa conduite. Gérard ne pouvait s'imaginer que les caresses de Mariette fussent fausses, et il les jugeait fausses si elle les avait prodiguées, les mêmes, une heure auparavant. Ou Mariette préférait Fougères à Gérard, ou Gérard à Fougères; Fun des deux devait être sacrifié; mais garder les deux semblait à Gérard le renversement le plus complet de toute espèce d'amour. Car tous deux étaient jeunes, tous deux artistes, tous deux dans une position de fortune médiocre qui ne pouvait attacher Mariette.

Gérard acceptait M. de Labouglise en tant que vieillard riche, pouvant satisfaire les goûts luxueux de Mariette; il se rendait même compte, quoique avec dépit, des assiduit('s de M. Charles, le marchand de couleurs, d'un esprit tellement borné que Mariette ne pouvait le supporter qu'à force de cadeaux. Mais, Fougères î mais, Ernest! mais, Gérard ! .

Comment trouver dans la nature de tels amours à trois,H sinon dans ces ménages où un mari complaisant, pour avoir la paix, consent à vivre en bonne intelligence avec l'ami! Gérard avait donc joué le rôle de mafi complaisant sans le savoir. Plus il pensait à cette idée et plus elle le dévorait.

Par moment, une goutte d'eau fraîche lui tombait sut la tête, l'idée que Pauline s'était plue à le faire souffrir, en inventant la liaison de Mariette et de Fougères. Mais Gérard réfléchissait qu'il avait été sacrifié à Ernest et quejj de ce précédent, on pouvait conclure à la vérité des paf| rôles de Pauline.

Seulement, en ce qui concernait sa liaison avec FavO' cat, Gérard trouvait une excuse à la conduite do Mariette^

C'étaient l'aventure d'Asnières, les coups qui avaient nécessité sa fuite, les besoins qu'avaient fait naître l'arrivée de sa mère et de sa sœur.

Un matin, Gérard fut tout étonné d'entendre dans lo corridor une voix qui l'appelait et qu'il lui semblait reconnaître. C'était la mère Pierre.

— Ah! monsieur, je vous retrouve enfin! dit-elle; il y a assez longtemps que mademoiselle Mariette vous fait cberclier !

— Mariette! s'écria Gérard d'un ton joyeux. Puis il reprit avec plus de froideur :

• — Qu'est-ce qu'elle me veut?

— Monsieur, elle a dit que je fasse votre ménage , parce qu'elle a su que vous étiez sans femme de ménage et que ce n'est pas convenable.

La mère Pierre parlait, et Gérard l'écoutait comme il eîit écouté une symphonie de Beethoven. Elle parlait de Mariette, et ce nom, avec le parler long et traînard de la vieille, semblait comme la plus douce noie de hautbois. Mariette ne l'oubliait donc pas, puisqu'elle s'inquiétait encore de ses actions et qu'elle veillait sur son intérieur.

Quelque temps, après la séparation définitive de la rue Saint-Benoît, Mariette avait pris la mère Pierre pour faire ses commissions, et l'avait envoyée chez Gérard pour pren- [, dre soin de lui. Mais Gérard, étant parti sans laisser son adresse, la mère Pierre perdit sa trace. Comme elle vivait dans le quartier latin et qu'elle lirait les cartes à toutes les grisettes, elle était perpétuellement en route et rencontra Pauline, qui lui donna la nouvelle adresse de Gérard. Sans manquer, le lendemain elle vint frapper à sa porte. Gérard la garda trois heures à causer; la vieille femme lui rappelait le temps le plus heureux de sa vie, le jour

(lù olle lira los caries à Gérard à une soin-o chez Mariette. Que de choses s'étaient passées depuis lors! Gérard apprit que Mariette avait aussi changé de logement; elle demeurait rue d'Ârcole, et avait été se loger aussi loin pour se rapprocher du Palais de Justice, où l'avocat allait tous les matins, et elle s'était encore une fois séparée de sa mère. Madame Pierre faisait le ménage de la mère et les c^aurses de Mariette.

Gérard fut heureux désormais de causer avec quelqu'un qui venait de voir Mariette. Il se plaisait au rabâchage de la mère Pierre plus qu'à la parole la plus spirituelle, parce que le nom de Mariette reparaissait de temps en temps,dans la conversation.

La mère Pierre disait que mademoiselle Mariette demandait souvent des nouvelles de M. Gérard, et les tourments de Gérard furent un peu apaisés par ce singulier trait d'union qui servait de télégraphe et d'observatoire à l'amoureux. Pauline reparut quelques jours ; elle s'ennuyait, et Gérard oublia leur brusque séparation, ce qui fit que madame Pierre parut très-étonnée, un matin, de rencontrer Pauline.

— Surtout, n'en dites rien à Mariette, dit Gérard à sa femme de ménage.

Mais celle-ci était trop rusée pour trahir Gérard

— Croyez-vous, lui demanda-t-il, que Mariette ait connu ma liaison d'un mois avec Pauline?

— Oui, monsieur.

— Et qu'est-ce qu'elle en a dit?

— Elle a dit que vous aviez eu tort.

Gérard eût préféré que Mariette se fût fâchée. Cette pa

rôle froide lui prouvait que son souvenir était bien mort dans l'esprit de Mariette. Il aurait été heureux d'un cri de

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colère, car la colère est encore un reste d'amour. Mais, sans y penser, madame Pierre jetait quelquefois le cœur de Gérard contre des rochers pointus, lorsque, dans son bavardage, elle parlait des messieurs aimables qu'elle avait vus chez Mariette.

Quand elle ne les connaissait pas, cela était indifférent à Gérard ; il n'avait aucune jalousie contre des étrangers, mais il craignait comme un coup de fusil d'entendre prononcer le nom de Feugères, de l'avocat, du marchand de couleurs; cependant il recherchait cette amertume et se faisait donner tous les matins le signalement des personnes que madame Pierre avait vues chez Mariette.

Un jour. Gérard donna à la mère Pierre une cravate de soie à porter chez le teinturier; le lendemain, la vieille femme de ménage dit en entrant :

— Ah î monsieur-, qu'est-ce que vous allez dire! votre cravate...

Elle avait l'air si ému, que Gérard s'écria :

— Vous l'aurez perdue, sorcière!

— Non, monsieur, mais vous ne la reverrez plus... Mademoiselle Mariette l'a gardée.

— Vraiment! s'écria Gérard en sautant dans son lit, c'est bien vrai?

— Oui, monsieur; ce matin, je portais votre cravate dans mon cabas, Mariette l'a vue. est sautée dessus, et l'a respirée pendant plus de cinq minutes.

— Elle l'a donc reconnue? dit Gérard.

, — Je crois bien !

— Elle m'aime donc ehcorc? pensa Gérard, qui nVicoutait plus uti mot de ce que lui disait la mère Pier-re ; je le setitais bien aussi que je l'aimais et que nous devions en-

M'î LES AVENTURES

core Jiuus rencontrer. — Qu'est-ce qu'elle a dit? demanda Gérard.

— Elle m'a bien recommandé de ne pas vous en parler.

— Elle lutte, pensa Gérard.

— Censément, je devais dire qu'elle avait été changée chez le te^inturier, et elle m'en a donné une autre à la place.

— Ah! mon Dieu! vous ne le dites pas tout de suite! Vite ! donnez-moi-la !

— Mais, monsieur Gérard, j'ai laissé la cravate à la maison.

— Vieille folle! dit Gérard, vous n'en ferez jamais d'autres !

— Mais, monsieur, puis(iue j'étais censée avoir porté hier votre cravate chez le teinturier, je ne devais pas avoir l'air d'en rapporter une autre aujourd'hui! Je vous dis la tromperie, je ne devais pas vous la dire, et vous me maltraitez encore !

— Courez chez vous tout de suite, dit Gérard, et apportez-moi cette cravate!

La vieille sortit, et Gérard fit les plus doux rêves pcn- ' dant son absence. Il n'était donc pas indifférent à Mariette; elle avait gardé son souvenir. Elle n'était pas revenue par amour-propre, mais elle l'aimait toujours, ce que Gérard trouvait bien naturel en se comparant à l'avocat poli, mais ennuyeux, propre et rangé, au langage insipide. Le peintre Feugères, (jxii jouait le poitrinaire, n'était pas de nature à égayer la rieuse Mariette, et la société du marchand de couleurs, dont l'esprit pouvait tout au plus comprendre les farces des commis voyageurs, ne pouvait entrer en comparaison avec les douces causeries de Gérard dans l'intimité.

Du moins, il raisonnait ainsi et retrouvait la Mariette

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des premiers jours, lorsque la mère Pierre entra. Elle tenait à la main un foulard blanc.

— Écoulez- moi bien, madame Pierre, et surtout n'en dites rien, car vous êtes une fameuse bavarde ; vous emporterez ce foulard aujourd'hui ; puisque vous faites le lit de Mariette, rien ne vous sera plus facile : vous le cacherez entre le matelas et le drap du lit, et vous le laisserez ainsi huit jours.

— Mais que dira mademoiselle Mariette?

— Dieu! que vous êtes naïve pour votre âge! Est-ce qu'elle le saura? Elle ne peut pas s'en douter, à moins toutefois que vous n'alliez lui en demander la j)ermission.

— Laissez faire, monsieur, je sais ce que c'est que les amours, j'y ai passé.

Quand la femme de ménage entrait dans le récit de ses amours, il n'y avait plus de fin. Gérard la laissait aller, prenant plaisir à ce bourdonnement de paroles; car il avait la faculté de ne pas entendre les ennuyeux. Seulement, la mère Pierre était devenue une habitude, et il ne se serait pas levé à moins d'entendre, pour la millième fois, comment l'amoureux de madame Pierre avait sauté par-dessus les arbres dans un transport de passion campagnarde.

Depuis que Gérard avait eu connaissance de l'histoire ■ de son foulard, il était tout à la fois plus triste et plus joyeux. Plus joyeux, parce qu'il voyait revenir les premiers beaux jours de sa liaison avec Mariette ; à son retour d'Auteuil, il avait oublié, en embrassant son amie, ses tristesses passées; et aujourd'hui, qui était si loin d'il y a six mois, combien il se sentait heureux à l'avance d'entendre la jolie voix de cristal de Mariette, de l'entendre se plaindre même de lui, et de voir sa jolie bouche rieuse

51 i LKS AVENTURES

so lourner un pou à gauche, comme il ne l'avait retrouvée chez aucune femme.

De la joie, Gérard passait subitement à la tristesse, car il n'avait pas le courage d'aller chez Mariette sans y être appelé ; il sentait gronder au dedans de lui ces paroles : « Mariette, je t'aime et je n'aimerai jamais que toi; tu m'as trompé et je t'ai battue, et, malgré cela, je t'aime encore. Je ne t'aurais pas battue si je ne t'avais aimée; pardonne-moi donc et oublions le passé. »

Mais ces paroles ne voulaient pas sortir; elles étaient comme enfermées dans le tombeau de l'amour-propre, soulevaient la pierre de temps en temps, et la pierre retombait, les emprisonnant plus que jamais.

Tous les matins, son raisonnement prenait de nouvelles formes sans ramener Mariette, qui ne pouvait se douter combien elle remuait d'idées dans le cerveau de Gérard.

Pendant cette longue brouille, Gérard n'avait pas absolument perdu son temps ; il avait encore assez de force ])our se condamner au travail. Ayant essayé des fréquentations nouvelles, il oubliait Mariette tant qu'il était en compagnie; mais la solitude n'en était que plus cruelle. Alors, il inventa des travaux, tels que de copier des chapitres de la Bible, et de s'en pénétrer jusqu'au sang.

En même temps, il fît ime espèce de féerie, sorte de spectacle qu'il adorait et dont il comprenait la forme nouvelle. Il ne se rendait pas compte que cette forme dramatique fut abandonnée à des esprits vulgûites, qui ne se souciaient aucunement de la fable, laissant les décot^ateurs, les costumiers et les machinistes mettre toute leur habileté à la place d'esprit et d'invention. Gérard travailla deux mois entiers à sa féerie, ayant confiance parce que le souvenir de Mariette était au bout.

Il était décidé à tout bravor pour faire autour do son nom ce bruit qu'aiment toutes les femmes, et dont était folle Mariette. Au lieu de chercher par des ruses, par des , petits moyens, à revoir Mariette, il étjyt certain qu'un grand succès amènerait une réconciliation durable. Quoique timide, il fit toutes sortes de démarches auprès des directeurs de théâtres, qu'il n'eût jamais faites s'il n'avait été soutenu par son amour,

La féerie fut lue et acceptée sur un des théâtres du boulevard du Temple, et Gérard poussa un cri de joie; il s'en allait courant sur le boulevard comme s'il avait commis un vol ; il se parlait de son grand succès, de Mariette, do l'effet que produirait son nom jeté dans la salle, des applaudissements enthousiastes.

Quelle est la femme qui saurait résister à un pareil triomphe? Gérard ne demandait que la présence de Mariette; il courrait à sa loge lui dire : « Je t'aime encore...» Tous ces beaux rêves dansaient dans sa tète et menaçaient de la faire tourner, car il n'y avait pas la plus petite case de son cerveau qui fût vide du nom de Mariette.

XXflI

SOUFFRANCES DE THÉATHE.

Giraiid vint rendre visite à Gérard, qu'il n'avait pas vu depuis longtemps.

— Je ne savais pas, dit Giraud, rpie tu ('tais fàclu' avec Mariette.

Et il raconta que le plus grand des hasards l'avait fait rencontrer chez un artiste avec M. de Labouglise. Kn entendant ce nom, Gérard frissonna.

— Est-ce qu'il t'a parlé de moi?

— Oui, et j'ai été obligé de prendre ta défense, sans savoir si j'avais raison. Ce vieillard pn'tendait que vous êtes brouillés depuis très-longtemps avec Mariette, qu'il t'a rencontré chez elle, mais que tu y allais en simple connaissance; que Mariette te souffrait, te sup[iortait, parce que tu avais voulu te suicider depuis qu'elle t'avait quitté, mais qu'il n'existait depuis un an aucune relation entre vous.

— Ah! mon Dieu! s'écria Gérard, quelle affreuse créature!

— Tu l'aimes donc encore?

— Non, dit Gérard. Comment! elle a eu le front de dire que je n'étais que son ami: elle a donc besoin de tromper M. de Labouglise?

— Parbleu! dit Giraud, it l'entretient.

— Il l'entretient! dit Gérard,' c'est-à-dire qu'il la fait travailler pour ratisser ses bronzes.

— Tu crois ça? dit Giraud , mais c'est sa maîtresse.

— Ce n'est pas possible ! s'écria Gérard ; Mariette m'a juré que non.

— Oh ! mon pauvre Gérard !

« Ainsi, elle me trompait encore de ce côté, pensa Gérard... elle était la maîtresse de M. de Labouglise, un homme âgé, et elle avait son avocat et son marchand de couleurs, et moi... Oh! c'est indigne!... je ne la reverrai jamais. Tant mieux, je veux avoir un grand succès, lui montrer que je vaux mieux que tous ces êtres qu'elle trompe; elle ira à la première représentation, je ne la saluerai pas, je veux Thumilier... Quelle épouvantable créature! »

Gérard ne dormait plus : il était poursuivi par des souvenirs amers; en même temps un obstacle se dressait du côté du théâtre. Gérard, qui n'allait pas souvent au spectacle, avait créé, dans sa féerie, un rôle qui tenait toute la pièce, d'une grande importance, sans se rendre compte qu'aucun acteur parisien ne pouvait jouer ce rôle, qui était un mélange de clownerie et de pantomime. 11 fallail non-seulement un acteur d'une rare intelligence, mais encore qui pût se rompre les os avec agilité.

Une troupe anglaise, que Gérard avait vue dans son en-

fance, lui avait donné l'idée de ce rôle important; n'ayant pas d'acteur, le directeur du théâtre déclarait la pièce impossible. Les acteurs sont d'une race orgueilleuse, et le plus indigne cabotin se serait cru déshonoré , après une scène mimée, de faire des tours d'agilité.

C'était un rôle de lutin, jeune, beau et simple, de la famille d'Ariel. En un moment, Gérard vit tous ses beaux rêves envolés; adieu, son succès; adieu, sa vengeance; adieu, son triomphe. Les tromperies de Mariette, le refus de sa pièce, l'avaient mis dans un tel état nerveux, qu'il ne pouvait plus tenir en place.

11 courait Paris, clferchant, dans des marches sans fin , un remède et une distraction à ses chagrins, lorsqu'un jour, à Montmartre, il s'arrêta, suivant son habitude, devant une troupe de saltimbanques, qui venait d'étaler dans la boue un pauvre tapis troué. C'était une troupe composée de deux enfants, d'un jeune garçon de seize ans, d'une femme brune et grêlée, et du chef de la troupe, qui paraissait le frère aîné.

Jamais on n'avait vu une bande en aussi triste état. Les deux enfants avaient une mauvaise blouse, et leurs jambes grêles, couvertes d'un maillot sale, faisaient froid à regarder. Le garçon de seize ans s'enveloppait dans le tapis comme dans une mantille, et était là dedans plus fier qu'un Espagnol déguenillé fumant à la porte d'une église.

Ses grands yeux noirs brillaient et lançaient des flammes; quand les deux enfants, avec leurs bottines crottées, salissaient ses jambes et couvraient ses flancs de boue, il ne paraissait y prêter nulle attention et apportait à ses exercices le contentement d'un homme fier de prouver la beauté de son art.

« Que voilà donc des gens heureux! se dit Gérard. Ils

peuvent se casser les reins pour quelques sous, ils n'ont pas d'autres habits que leurs maillots, et sont pleins de joie et de force; ils ne craignent ni la pluie, ni la boue, ni la neige. »

Le jeune saltimbanque demanda que le public voulût bien ne pas l'oublier ; et il demanda d'un tel air et avec tant de confiance, que les gros sous tombèrent sans peine sur le tapis. En l'entendant parler, Gérard se sentit remué; le sang lui monta à la tète comme à un avare qui a trouvé un trésor. «Voilà mon homme!» se dit-il. Il attendit avec impatience la fin des exercices, s'approcha de la troupe des saltimbanques et leur proposa de venir se reposer un peu dans un cabaret.

— J'ai votre fortune, leur dit-il ; je me fais fort de vous faire engager dans un théâtre des boulevards.

Le frère aîné et sa sœur se récrièrent en disant que sans Coquinet ils ne pourraient plus gagner leur vie.

— El si votre frère, dit-il, gagne à lui seul dix fois ce que vous gagnez à vous tous.

— Dame! ça le regarde, dit la Nina, qui parut belle tout d'un coup à Gérard, dans l'idée de se séparer de Coquinet.

Coquinet reçut ces offres fièrement, comme un hommage qui lui était dû et comme un homme sûr de son talent. Gérard convint donc que le lendemain, à trois heures de l'après-midi, la troupe irait donner une représentation de ses exercices sur la place de la Bastille. Tout étant en- I tendu, Gérard alla chez le directeur du théâtre qui avait reçu primitivement la féerie avec l'idée d'un immense succès, et qui était tout aussi chagrin que l'auteur de voir l'entreprise impossible.

Les répétitions finissaient à deux heures; jamais le di-

recteur n'y avait manqué. Gérard rencontra justement son homme qui descendait l'escalier du théâtre.

— J'ai trouvé un moyen de sauver la féerie, lui dit-il.

— Vraiment?

— Oui, avez-vous une heure à me donner?

— Certainement, dit le directeur. .

Gérard le prit par le bras et l'emmena dans la direction de la Bastille sans lui rien dire. L'autre s'étonnait de n'en* tendre parler de rien. ]

— Tenez, dit Gérard en arrivant à un groupe qui s'était formé autour des saltimbanques, regardez ce gaillard-^J là! Est-il beau?

— Je n'ai jamais vu un amoureux pareil, dit le di-" recteur.

— Eh bien! il est aussi souple qu'il est beau, aussi fier qu'il est souple, et aussi intelligent (ju'il est fier. C'est un tré'sor que j'ai découvert, je vous en demande la moitié : la moitié pour ma féerie, la moitié pour votre caisse.

— Est-ce qu'il a déjà joué la comédie?

— Je n'en sais rien, dit Gérard; mais il la jouera.

— Vous parlez comme un homme qui a perdu la tête de joie, dit le directeur; îl jouera la féerie, mais le drame?

— A quoi bon le drame? dit Gérard.

— Mais votre féerie ne se jouera pas toute la vie.

— Elle a cinquante ans dans le ventre, dit Gérard.

— J(; crois à votre féerie, dit le directeur, je ne l'aurais pas acceptée sans cela, et la preuve que j'y crois c'est que je vous ai fait avancer de l'argent; mais, si elle a quatre mois, c'est énorme... J'engage votre saltimbanque pour quatre mojs,

— Cela vous regarde, dit Gérard ; mais ne serait-il pas possible, après le succès de Paris, d'envoyer votre queue de troupe avec le clown donner des représentations en province? Je crois à l'avenir dramatique de ce garçon; si vous ne l'engagez que pour quatre mois, un autre directeur est capable de vous l'enlever.

— Laissez -moi faire, dit le directeur, je m'en vais causer avec vos saltimbanques; venez ce soir au théâtre et je vous dirai où nous en sommes.

Le lendemain l'engagement était signé pour un an; les répétitions de la féerie allaient commencer, et Gérard était aussi heureux que quelques jours.auparavant il avait souffert. Tout contribuait à son bonheur : la mère Pierre lui avait dit que le samedi suivant Mariette devait aller au bal masqué de l'Odéon, et Gérard n'eut pas de peine à se persuader que c'était d'après les ordres de Mariette que la mère Pierre le prévenait : c'était un rendez-vous sans les apparences.

De son côté, Gérard ne jouait-il pas la même comédie. Tous les matins il entretenait tellement sa femme de ménage de son futur succès, qu'il était impossible qu'elle n'en eût pas parlé à Mariette. Peut-être était-ce l'annonce de la ft'erie (pu avait décidé Mariette à se rencontrer comme par hasard au bal avec Gérard. Il hésita longuement, se demandant s'il irait masqué, car il avait peur que son émotion, ne le trahît en plein bal, et il balançait encore lorsque Thomas vint l'inviter à un souper qui devait se donner ce soir-là dans son atelier, avant d'aller au bal.

— Est-ce que tu y vas? demanda Gérard.

— Oui, Mariette m'a fait prévenir de n'y pas manquer; et, comme je n'ai pas l'habitude de ces sortes de débauches, je pense qu'on est plus gai en bande que solitaire.

La mode, à cette époque, était de ces déguiseinents qui sont d'une forme sauvage et bizarre, sortis de l'imagination de gens blasés sur tout, qui ont imaginé de s'habiller avec des guenilles.

Ce débraillé, dont ne se rendaient pas compte ceux qui l'endossaient, annonçait pourtant la fin de coutumes qui n'ont plus de raison d'être avec une époque froide et positive. Gérard entra dans les guenilles en se sentant pri» de folie comme un nègre ivre de tafia. Son tempérament j ses chagrins, ses inquiétudes, le poussaient à s'abandon-j ner à des plaisirs grossiers et à s'oublier, pendant un^ nuit, dans des excès qui semblaient bizarres chez ui^ homme d'apparence froide et raisonnable. Au souper, il but à lui seul plus que tous les convives, pour arriver à cet état de convulsionnaire extatique qui ne redoute aucun péril et aucune blessure.

En entrant dans le bal de l'Odéon, il commertça par sauter dans la salle du haut des secondes galeries; il y avait mille chances de se casser les jambes; mais il était comme les Arabes du désert, qui, après des danses sans fin et par des croyances particulières, peuvent avaler du poison et marcher sur des charbons ardents sans en ressentir les atteintes. Tout le bal prit attention à cet être en délire qui ne semblait plus un homme, qui inventait des danses inconnues, et qui parlait une langue étrange pleine d charme et de goguenardises.

Gérard n'avait plus conscience de lui-même; il ne sen lait plus ses mouvements, et il lui semblait qu'il agissait par des fils invisihles. Tout d'un coup, au milieu d'une danse, il s'arrêta dans ses folies, et parut changé en marbre. Il avait aperçu Mariette donnant le bras à FeugèresiB Il prit, comme un animal, une orange dont sa danseuse en-"

DE MADEMOISELLE MAKIETIE. 325

levait l'écorce et l'avala d'une bouchée. 11 n'avait plus de salive, et sentait qu'il allait tomber.

Sans attendre la fin du quadrille, il se sauva dans le foyer et se promena d'un air hagard et tourmenté. Ce n'était plus le même homme ; son feu était éteint. Il ne se croyait plus au bal, mais à l'enterrement. Il eut honte des guenilles qu'il avait sur le corps, et se leva comme pour s'en aller. Il descendait la première marche du grand escalier.

— Gérard, dit une voix douce qui le fit retourner subitement.

— Ah! c'est vous, Mariette!

— Est-ce que tu es malade'?

— Je m'ennuie, dit-il,

— Oh ! que tu étais drôle à voir danser !

— Tu trouves? dit-il d'une voix amère.

— Est-ce que c'est moi qui te fais sauver? dit-elle en lui serrant les mains. Moi qui aimais tant à te revoir, méchant!

Gérard ne répondait pas.

— Pourquoi es-tu venue à ce bal, Mariette? — ' Je ne sais pas, dit-elle. Feugères le voulait.

— Et tu lui obéis?

— Oh ! dit-elle, je n'obéis à personne, mais j'étais certaine de te rencontrer. Je voudrais bien pouvoir causer longtemps avec toi; j'ai peur que Feugères ne me cherche : veux-tu, dans une heure, te trouver dans ma loge? j'essayerai de rester un moment avec toi.

— Oui, dit Gérard.

— Vite, descends l'escalier, dit-elle, je vois Feugères làbas.

Gérard descendit vivement l'escalier et remonta dans le

bal par un autre côté. Il grinçait des dents et criait : « Feugères ! Teugères ! Encore lui! Quel supplice! » 11 alla seul dans un café de la place de l'Odéon, qui était resté ouvert la nuit, et resta une heure la tète dans les mains sans s'inquiéter si on le regardait. Il se sentait devenir plus amoureux que jamais de Mariette, et comptait les minutes de l'horloge.

Il rentra dans le bal, et son entrée fut le signal d'une vive curiosité, car chacun s'attendait à voir répéter à Té-! trange masque ses folies dégingandées; mais il traversa là salle sans répondre à la foule qui le suivait et le tirait par les pans de son habit, comme pour l'exciter à la gaieté. Mariette n'était pas dans la salle; Gérard en lit le tour soi-^l gneusement, regardant en même temps dans les loges ; il ^ alla au foyer et grimpa l'escalier qui mène aux dernières galeries, car de là il espérait planer sur la foule masquée et découvrir son amie. 11 n'aperçut pas Mariette; il se décida alors à inspecter chaque loge l'une après l'autre.

Il dérangeait de temps en temps des couples mystérieux qui se parlaient à voix basse ; il ne restait plus qu'une loge, et il regardait par le petit œil qui donne sur le couloir, lorsqu'il entendit une voix de femme : « Voilà Gérard! » Ce n'était pas la voix de Mariette, mais la curiosité le poussa à entrer; pendant ses recherches, il s'était dit quQ^I Mariette avait été enunenée par Feugères, ou bien qu'elle avait été se reposer, comme lui, dans un des nombreux restaurants du quartier; mais, blessé de ne pas la trouver ■ exacte à son rendez-vous, Gérard saisit celte occasion de causer avec une femme qui semblait le connaître, afin d'être rencontré avec elle quand Mariette reviendrait.

Ta lemme qui avait appelé Gérard ne l'avait jamais vu;|j elle entendit prononcer son nom dans le bal et le vit s'a-ij

bandonner à ses danses exagérées, et elle paraissait faire des avances à celui sur lequel tout le bal était fixé. Ces liaisons de bal masqué sont aussitôt faites que bonjour.

Gérard lui dit qu'il n'avait regardé qu'elle dans le bal, et lui demanda de vouloir bien se promener avec lui. 11 lui serra la main pour l'aider à sortir de la loge, et il l'embrassa sans façon. Mais il était triste au fond et ne portait que le masque de la gaieté et de la galanterie. 11 fut pris d'un serrement de cœur en retrouvant tout d'un coup Pauline masquée, qu'il reconnut parce qu'elle donnait le bras à son amant Cela lui rappela encore plus directement Mariette.

De rage, il se remit à danser d'une façon frénétique, et en tenant les discours les plus amoureux à sa danseuse, qu'il essayait de prendre pour Mariette. H retrouva Thomas, qui s'amusaitd'une façon plus calme, et tous ensemble allèrent déjeuner en face de TOdéon. Sans qu'il eût rien dit, sa nouvelle com:iuête le suivit, et ils arrivèrent au logement de Gérard : là ses forces l'abandonnèrent, ainsi que sa gaieté factice.

— Ma chère, dit-il à la femme qu'il avait amenée, je suis triste à mourir; vous auriez cette nuit un mauvais compagnon ; j'ai ri avec vous au bal, mais je ne vous aime pas, et je serais capable de vous chasser demain si je vous retrouvais ici; ne m'en veuillez pas trop, et retournez chez vous.

La femme pensa que son compagnon avait le vin triste, peut-être méchant, et, comme elle en connaissait les effets par ses fréquentations avec les étudiants, elle trouva ce^ paroles fort naturelles et laissa son adresse sur la cheminée, au cas où le lendemain Gérard se repentirait d'avoir laissé perdre une conquête facile.

52G LES AVENTUni:S

Cette aveiitute de mardi-gras aurait recouvert d'un nouveau crèpc le cœur de Gérard s'il n'eût été occupé toute la journée par sa féerie : c'étaient des répétitions sans lin des conseils à Coquinet, ({u'il \oulait dresser lui-même et montrer comme le type le plus accompli du cloAvn.

Rien n'est plus fatigant et plus irritant que de monter une pièce de ce genre : il faut être doublé de fer pour pouvoir lutter tous les jours avec les cent ennemis qui se dressent devant vous sous la forme de directeur, d'acteurs, d'actrices, de costumiers, de dessinateurs, de machinistes et de régisseur.

Le directeur veut des mutilations, le régisseur des coupures, les acteurs des changements de phrases; tout le monde se ligue contre l'auteur. Aussi, ceux qui persévèrent dans la forme dramatique sont-ils des esprits inférieurs qui se soucient peu qu'on mutile leur pensée, pourvu que la pièce leur rapporte de l'argent; mais un véritable artiste ne peut tenir contre les discussions, les luttes et les combats derrière la toile.

A ce commerce, Gérard se sentait devenir irritable à l'excès; il était brisé après trois heures de répétition, non pas comme ceux qui commencent à faire des armes, mais brisé du cerveau. Il y avait des jours où il se sentait prêt à crier : « Rendez-moi ma féerie, vous me faites trop souffrir! » Mais il était retenu par l'idée de Mariette, et il s'en retournait plié en deux, courbé sous soti amour.

Mariette lui avait fait dire combien elle était fâchée de n'avoir pu l'attendre au bal de l'Odéon, et cette simple parole était entrée dans l'esprit de Gérard connue un rayon de soleil de printemps. 11 continuait à entretenir la mère Pierre de son prochain succès au théâtre, et il faisait entrevoir à la brave femme de ménage pour la première

représontation des placos de paradis qui rébloiiissaient tellement, qu'elle ne parlait plus que de la féerie avec un entliousiasme puisé dans son iffnorance des spectacles parisiens.

Ces propos avaient eu l'effet que Gérard en attendait : de déterminer chez Mariette une vive curiosité. Elle fit demander des places pour la solennité qui se préparait.

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