‹ Contes de Saint-LambertChapitre 11 sur 11 · I. Espèce de nobles · texte numérisé non relu

I. Espèce de nobles

56 ZIMÉO

« Mon maître avoit une fille, la jeune Ellaroé; je l'aimai, et j'appris bientôt que j'étois aimé. Nous conservions, l'un et l'autre, la plus grande innocence; mais je ne voyois qu'elle dans la nature, elle n'y vojoit que moi, et nous étions heureux. Ses parens faisoient un usage utile de la passion que nous avions l'un pour l'autre : je faisois tout ce que me demandoit Matomba, dans l'espérance de me rendre plus digne d' Ellaroé; l'espérance de s'attacher mon cœur lui rendoit tout facile. Mes succès étoient en elle, ses succès étoient en moi. Il y avoit cinq ans que je vivois dans ces délices, et j'espérois obtenir de mon père la permission d'épouser Ellaroé. Tu sais que la première de nos femmes est notre véritable épouse; les autres ne sont que ses domestiques et les objets de notre amusement : j'aimois à penser qu' Ellaroé seroit ma compagne sur le trône et dans tous les âges; j'aimois à étendre ma passion sur tout l'espace de ma vie.

« J'attendois la réponse du Damel, lorsqu'on vit arriver dans Onébo deux marchands portugais; ils nous vendoient des instrumens de labourage, des ustensiles domestiques, et quelques-unes de ces bagatelles qui servent à la parure des femmes et des jeunes gens; nous leur donnions en échange

ZIMÉO 57

de l'ivoire et de la poudre d'or : ils vouloient acheter des esclaves; mais on ne vend au Bénin que les criminels, et il ne s'en trouve pas dans le canton d'Onébo. Je m'instruisois avec eux des arts et des mœurs de l'Europe; je trouvois dans vos arts bien des superfluités et dans vos mœurs bien des contradictions. Vous savez quelle passion les noirs ont pour la musique et la danse. Les Portugais avoient plusieurs instrumens qui nous étoient inconnus, et tous les soirs ils nous jouoient des airs que nous trouvions délicieux; la jeunesse du village se rassemblent et dansoit autour d'eux, j'y dansois avec Ellaroé. Souvent les Portugais nous apportoient de leurs vaisseaux des vins, des liqueurs, des fruits, dont la saveur flattoit notre goût ; ils recherchoient notre amitié, et nous les aimions sincèrement. Ils nous annoncèrent un jour qu'ils étoient obligés de retourner bientôt dans leur pays; cette nouvelle affligea tout le village, mais personne autant qu'Ellaroé. Ils nous apprirent en pleurant le jour de leur départ; ils nous dirent qu'ils s'éloigneroient de nous avec moins de douleur s'ils avoient pu nous donner une fête sur leurs vaisseaux; ils nous pressèrent de nous y rendre le lendemain, avec les jeunes gens les

mieux faits et les plus belles filles, du village.

58 zimïo

Nous nous y rendîmes, conduits par Matomba et par quelques vieillards chargés de maintenir la décence.

c Onébo n'est qu'à cinq milles de la mer; nous étions sur le rivage une heure après le lever du soleil ; nous vîmes deux vaisseaux l'un auprès de l'autre ; ils étoient couverts de branches d'arbres, les voiles et les cordages étoient chargés de fleurs. Dès qu'ils nous aperçurent, ils firent entendre des chants et des instrumens ; ce concert, cette pompe, nous annonçoient une fête agréable. Les Portugais vinrent au-devant de nous; ils partagèrent notre troupe, et nous montâmes à nombre égal sur les deux vaisseaux.

« Il en partit deux coups de canon : le concert cessa ; nous fûmes chargés de fers, et les vaisseaux mirent à la voile. »

Ziméo s'arrêta dans cet endroit de son récit, et, reprenant la parole : « Oui, mes amis, ces hommes à qui nous avions prodigué nos richesses et notre confiance nous enlevoient pour nous vendre avec les criminels qu'ils avoient achetés au Bénin. Je sentis à la fois le malheur d'Ellaroé, celui de Matomba et le mien : j'accablai les Portugais de reproches et de menaces, je mordois ma chaîne, je voulois mourir; mais un regard d'Ellaroé m'en

ZIMÉO 59

ôtoit le dessein : les monstres du moins ne nous avoient pas séparés; mais Matomba étoit sur l'autre vaisseau.

« Trois de nos jeunes gens et une jeune fille se donnèrent la mort : j 'exhortais Ellaroé à les imiter; mais le plaisir d'aimer et d'être aimée l'attachoit à la vie. Les Portugais nous firent entendre qu'ils nous destinoient un sort aussi heureux que celui dont nous avions joui. Elle espéra du moins que nous resterions unis, et qu'elle retrouveroit son père. Après avoir pleuré pendant quelques jours la perte de notre liberté, le plaisir d'être presque toujours ensemble fit cesser les larmes d Ellaroé, et adoucit mon désespoir.

a Dans le peu de momens que nous n'étions point gênés par la présence de nos bourreaux, Ellaroé me pressoit dans ses bras, et me disoit : « O « mon ami, appuyons-nous fortement l'un à c l'autre, et nous résisterons atout; contente de «toi, de quoi ai- je à me plaindre? Eh! quel « genre de bonheur voudrois-tu acheter aux dé- « pens de celui dont nous jouissons? » Ces paroles me rendoient une force extraordinaire ; je n'avois plus qu'une crainte, celle d'être séparé d'EUaroé.

« Il y avoit plus d'un mois que nous étions en mer, les vents étoient faibles, et notre course étoit

60 ZIMÉO

lente; enfin, les vents nous manquèrent absolu- ' ment. Depuis quelques jours, les Portugais ne nous donnoient de vivres que ce qu'il en falloit pour nous empêcher de mourir.

et Deux nègres déterminés à la mort s'étoient refusé toute espèce de nourriture, et ils nous faisoient passer en secret le pain et les dattes qu'on leur donnoit : je les cachois avec soin dans l'intention de les employer à conserver les jours d'Ellaroé.

« Le calme continuoit : les mers sans vagues, sans ondes, sans flots, présentoient une surface immense et immobile où notre vaisseau sembloit attaché. L'air étoit aussi tranquille que les eaux* Le soleil et les étoiles, dans leur marche paisible et rapide, n'interrompoient pas ce profond repos qui régnoit dans le ciel et sur les mers. Nous portions sans cesse les jeux sur cet espace uniforme et sans rives, terminé par la voûte du ciel, qui sembloit nous enfermer dans un vaste tombeau. Quelquefois nous prenions les ondulations de la lumière pour un mouvement des eaux; mais cette erreur étoit de courte durée. Quelquefois, en nous promenant sur le tillac, nous prenions pour du vent l'agitation que nous imprimions à l'air ; mais à peine avions-nous suspendu nos pas que nous

ZIMÉO 6l

nous retrouvions environnés du calme universel.

« Bientôt nos tyrans réservèrent pour eux le peu qui restoit de vivres» et ordonnèrent qu'une partie des noirs seroit la pâture de l'autre.

a Je ne puis vous dire si cette loi si digne des hommes de votre race me fit plus d'horreur que la manière dont elle fut reçue. Je lisois sur tous les visages une joie avide, une terreur sombre, une espérance barbare; je les voyois, ces malheureux compagnons d'un même esclavage, s'observer avec une attention vorace et des yeux de tigres.

et Les premières victimes furent choisies dans le nombre de ceux que la faim avoit le plus accablés : c'étoit deux jeunes filles du village d'Onébo. J'entends encore les cris 4e ces infortunées; je vois encore les larmes couler sur les visages de leurs compagnes affamées qui les dévoroient.

« Les foibles provisions que j'avois dérobées aux regards de nos tyrans avoient soutenu les forces d'EUaroé et les miennes; nous étions sûrs de n'être point choisis pour être immolés; j'avois encore des dattes, et nous jetions à la mer, sans qu'on s'en aperçût, les portions horribles qu'on nous présentoit.

« Le lendemain de ce jour affreux où nos compagnons commencèrent à se dévorer, au moment

6s ziuio

où le disque du soleil étoit encore à moitié dans le ciel et dans la mer, nous eûmes un peu d'espérance : il s'éleva une brume légère qui devoit former des nuages et nous donner du vent ; mais la brume se dissipa, et le ciel conserva sa tranquille et funeste sérénité.

« L'espérance avoit d'abord ranimé les noirs et tes blancs; on avoit vu pendant un moment le vaisseau dans le tumulte d'une joie désordonnée. Mais, lorsque la brume fut retombée, il régna parmi nous un morne désespoir; le découragement avoit saisi nos tyrans mêmes; ils n'avoient plus assez de force pour avoir des soins, ils nous observoient moins, ils nous génoient peu, et le soir, au moment de la retraite, on me laissa sur le tillac avec Ellaroé. Nous y restions seuls, et, dès qu'elle s'en aperçut, elle me pressa dans ses bras, je la pressai dans les miens; ses jeux n'avoient jamais eu une expression si vive et si tendre. Je n'a vois point encore éprouvé auprès d'elle l'ardeur, le trouble, les palpitations que j'éprouvois en ce moment; nous restâmes longtemps sans nous parler, et serrés dans les bras l'un de l'autre. « O toi que j'avois choisie pour être ma comc pagne sur le trône, tu seras du moins ma com- « pagne jusqu'à la mort. — Ahl Ziméo, me ré-

ZIMÉO 65

a pondit-elle, peut-être que le grand Orîssa nous « conservera la vie, et je serai ton épouse. — « Ellaroé, lui dis- je, si ces monstres ne nous « avoient pas enlevés, le Damei t'auroit choisie « pour mon épouse, comme ton père m'avoit « choisi pour ton époux. — Il est vrai, dit-elle. « — O ma chère Ellaroé, dépendons-nous encore « des lois du Damel, et attendrons-nous ses or- « dres, que nous ne pouvons recevoir? Non, non, a loin de nos parens, arrachés à notre patrie, c nous ne devons obéir qu'à nos cœurs. — O a Ziméo! s'écria-t-eile en couvrant mon visage « de ses larmes. — Ellaroé, lui dis- je, tu pleures « dans ce moment, tu n'aimes pas assez. — Ah! « me dit-elle, vois à la clarté de la lune cette mer « qui ne change plus, jette les yeux sur les voiles « du vaisseau; vois comme elles sont sans mouce vement; vois sur le tillac les traces du sang de t mes deux amies; vois le peu qui nous reste de c ces dattes : eh bien 1 Ziméo, sois mon époux, et « je suis contente. »

« En me disant ces mots, elle redoubla ses baisers. Nous jurâmes, en présence du grand Orissa, d'être unis, quelle que fût notre destinée, et nous nous abandonnâmes à mille plaisirs dont nous n'avions pas encore l'expérience. Ils nous firent

64 ziméo

oublier l'esclavage, la mort présente, la perte d'un empire, l'espoir de la vengeance, tout; nous ne sentîmes plus que les délices de l'amour. Après nous en être enivrés, nous nous retrouvâmes sans illusions sur notre état; nous revîmes la vérité, à mesure que nos sens redevenoient tranquilles : notre âme étoit accablée ; abattus à côté Pun de l'autre, le calme dans lequel nous étions tombés étoit triste et profond comme celui de la nature.

« Je fus tiré de cet accablement par un cri d'Ellaroé ; je la regardai, ses yeux étinceloient de joie; elle me montra les voiles et les cordages qui étoient agités; nous sentîmes le mouvement des mers; il s'élevoit un vent frais qui porta les deux vaisseaux en trois jours à Porto-Bello.

« Je revis Matomba, il me baigna de ses larmes ; il revit sa fille, il approuva notre mariage. Le croiriez-vous, mes amis? le plaisir de me réunir à Matomba, le plaisir d'être l'époux d'Ellaroé, les charmes de son amour,. la joie de la voir échappée à de si cruels dangers, suspendirent en moi le sentiment de tous les maux; j'étois prêt à aimer mon esclavage : Ellaroé étoit • heureuse, et son père sembloit se consoler. Oui, j'aurois pardonné peut-être aux monstres qui nous, avoient trahis; mais Ellaroé et son père furent vendus à un habi-

ZIMEO 65

tant de Porto-Bello, et je le fus à un homme de votre nation qui portoit des esclaves dans les Antilles.

« Voilà le moment qui m'a changé, qui m'a donné cette passion pour la vengeance, cette soif de sang qui me fait frémir moi-même, lorsque je reviens à m'occuper d'Ellaroé, dont la seule image adoucit encore mes pensées.

« Dès que notre sort fut décidé, mon épouse et son père se jetèrent aux pieds des monstres qui nous séparoient, je m'y précipitai moi-même:

honte inutile! on ne daigna pas nous entendre. Au moment où on voulut m'entraîner, mon épouse, les yeux égarés, les bras étendus et jetant des cris affreux, je les entends encore, mon épouse s'élança vers moi : je me dérobai à mes bourreaux, je reçus BUaroé dans mes bras qui l'en* tourèrent ; elle m'entoura des siens, et, sans raisonner, par un mouvement machinal, chacun de nous, entrelaçant ses doigts et serrant ses mains, formoit une chaîne autour de l'autre; plusieurs mains cruelles firent de vains efforts pour nous détacher. Je sentis que ces efforts ne seroient pas longtemps inutiles. J'étois déterminé à m'ôter la vie; mais comment laisser dans cet horrible monde ma chère Ellaroé? J'allois la perdre, je craignois

66 zimeo

tout , je n'espérois rien, toutes mes pensées étoient barbares; les larmes inondoient mon visage; il ne sortoit de ma bouche que des hurlemens sourds, semblables au rugissement d'un lion fatigué du combat ; mes mains, se détachant du corps d'EUaroé, se portèrent à son col... O grand Orissa!... Les blancs enlevèrent mon épouse à mes mains furieuses , elle jeta un cri de douleur au moment où l'on nous désunit ; je la vis porter ses mains à son col pour achever mon dessein funeste; on l'arrêta : elle me regardoit; ses jeux, tout son visage, son attitude, les sons inarticulés qui sortaient de sa bouche, exprimoient les regrets et l'amour.

« On m'emporta dans le vaisseau de votre nation : j'y fus garrotté et placé de manière que je ne pus attenter à ma vie; mais on ne pouvoit me forcer à prendre de la nourriture. Mes nouveaux tyrans employèrent d'abord les menaces; bientôt ils me firent souffrir des tourmens que des blancs seuls peuvent inventer; je résîstois à tout.

« Un nègre né au Bénin, esclave depuis deux ans de mes nouveaux maîtres, eut pitié de moi; il me dit que nous allions à la Jamaïque, et que dans cette île on pouvoit aisément recouvrer la liberté; il me parla des nègres marrons et de la république qu'ils avoient formée au centre de

ZIMEO 67

l'île; il me dit que ces nègres montaient quelquefois des vaisseaux anglois, pour faire des courses dans les îles espagnoles; il me fit entendre qu'on pouvoit délivrer Ellaroé et son père. Il réveilla dans mon cœur les idées de vengeance et les espérances de l'amour; je consentis de vivre, vous voyez pourquoi. Je me suis déjà vengé; mais il me faut retrouver les idoles de mon cœur : il le faut, ou je renonce à vivre. Mes amis, prenez toutes mes richesses et équipez un vaisseau... »

Ziméo fut interrompu par l'arrivée de Francisque, qui s'avançoit soutenu par ce jeune nègre qui le premier a voit reconnu son prince. Dès que Ziméo les aperçut, il s'écria : « O mon père! O Matomba! » Il s'élança vers lui en prononçant à peine le nom d'Ellaroé. « Elle vit , et te pleure, dit Matomba, elle est ici. Voilà, dit-il en me montrant, celui qui nous a sauvés. » Ziméo embrassoit tour à tour Matomba, Wilmouth et moi, en répétant avec vitesse et une sorte d'égarement : « Conduis-moi,... conduismoi... » Nous allions prendre le chemin de la petite forteresse où nos femmes étoient renfermées; mais nous vîmes Marien, ou plutôt Ellaroé, descendre et voler vers nous. Le même nègre qui avoit rencontré Matomba étoit allé la chercher.

68 ZIMÉO

Elle arrivoit tremblante, le visage baigné de larmes, élevant les mains et les yeux vers le ciel et répétant d'une voix étouffée : « Ziméo, Ziméo 1 » Elle avoit remis son enfant entre les mains du nègre du Bénin; après avoir embrassé son époux, elle lui présenta le jeune enfant, a Ziméo, voilà ton fils, c'est pour lui que Matomba et moi nous avons supporté la vie. » Ziméo prit l'enfant, le baisoit avec transport, et s'écrioit : « Il ne sera pas l'esclave des blancs, le fils qu'Ellaroé m'a donné. — Sans lui, sans lui, disoit Ellaroé, je serois sortie de ce monde où je ne rencontrois plus celui que cherchent mon cœur. » Les discours les plus tendres étoient suivis des plus douces caresses; ils les suspéndoient pour caresser leur enfant, ils se le présentoient l'un à l'autre. Bientôt ils ne furent plus occupés que de nous et de leur reconnoissance. Je n'ai jamais vu d'homme, même de nègre, exprimer si vivement et si bien ce sentiment aimable.

On vint donner avis à Ziméo que les troupes angloises étoient en marche : il fit sa retraite en bon ordre. Ellaroé et Matomba fondoient en larmes en nous quittant ; ils vouloient porter toute leur vie le nom de nos esclaves, ils nous conjuraient de les suivre dans la montagne : nous leur

ziMéo 69

promîmes de les aller voir aussitôt que la paix seroit conclue entre les nègres marrons et notre colonie. Je leur ai déjà tenu parole ; je me proposé d'aller jouir encore des vertus, du grand sens et de l'amitié de Ziméo, de Matomba et d'EUaroé.

J'ajouterai à ce récit quelques réflexions sur les nègres.

Mon séjour dans les Antilles et mes voyages en Afrique m'ont confirmé dans une opinion que j'avais depuis longtemps. C'est que les peuples d'Europe sont comme beaucoup d'hommes en place, qui commencent par être injustes et finissent par calomnier les victimes de leur injustice. Les négocians qui font la traite des nègres, les colons qui les tiennent dans l'esclavage, ont de trop grands torts avec eux pour nous en parler vrai.

La première de nos injustices est de donner aux Africains un caractère général. Ils ont la même couleur, ils ont beaucoup de sensibilité : voilà tout ce qu'ils ont de commun. Les nez écrasés mêmes et les grosses lèvres ne sont pas plus les attributs des noirs que des blancs. Il y a chez ceuxci des Lapons, des Tartares, des Esquimaux, des Mogols, des Chinois, qui ont ces deux difformités.

70 ziméo

Il y a chez les Africains des nations entières où la taille et le visage ont les plus belles proportions. Il n'est pas plus vrai que les nègres en général soient paresseux, fripons, menteurs, dissimulés; ces qualités sont de l'esclavage, et non de la nature.

Le vaste continent de l'Afrique est couvert d'une multitude de peuples. Les gouvernemens, les productions, les religions, qui varient dans ces contrées immenses, ont nécessairement varié les caractères. Ici vous rencontrerez des républicains qui ont la franchise, le courage, l'esprit de justice que donne la liberté. Là, vous verrez des nègres indépendans, qui vivent sans chefs et sans lois, aussi féroces et aussi sauvages que les Iroquois. Entrez dans l'intérieur des terres, ou même bornez-vous à parcourir les côtes, vous trouverez de grands empires, le despotisme des princes et celui des prêtres, le gouvernement féodal, des monarchies réglées, etc. Vous verrez partout des lois, des opinions, des points d'honneur différens; et, par conséquent, vous trouverez des nègres humains, des nègres barbares; des peuples guerriers, des peuples pusillanimes; de belles mœurs, des mœurs détestables; l'homme de la nature, l'homme perverti, et nulle part l'homme perfectionné.

Nous traitons les nègres d'imbéciles ; il j en a

ZIMEO y*

de tels, et ce sont des peuples isolés que leur situation ou leur religion séparent trop du reste des hommes; mais les peuples du Bénin, du Congo, du Monomotapa, etc., ont de l'esprit, de la raison, et même des arts.

Tout cela est fort imparfait sans doute : leurs guiriots ne valent pas Horace ou Rousseau ; leurs musiciens ne sont pas des Pergolèses, leurs peintres fies Raphaëls, leurs orfèvres des Germains.

Mais songez-vous que ces peuples n'ont encore que très imparfaitement l'écriture? songez-vous qu'ils n'ont pas les modèles des anciens ? Ils sont moins avancés que nous, j'en conviens; mais cela ne prouve pas qu'ils aient moins d'esprit.

Ils n'ont ni la boussole ni l'imprimerie; voilà les deux arts qui nous ont donné l'avantage sur presque tous les peuples du globe; et nous les devons au hasard. La boussole, en facilitant les voyages, nous fait partager les lumières de tous les lieux; et l'imprimerie nous a rendu propre l'esprit de tous les âges. C'est elle qui nous a fait retrouver les traces perdues des Grecs et des Romains, sans que nous ayons encore égalé ni les uns ni les autres.

Oui, ce sont les circonstances, et non pas la nature de l'espèce, qui ont décidé de la supério-

7> zifttio

rite des blancs sur les nègres. Il y a quelque apparence que l'intérieur de l'Afrique n'est pas une terre aussi ancienne que l'Asie; de plus, il est séparé de l'Asie et même de l'Egypte par des déserts immenses; les peuples qui l'habitent, sans communication avec les peuples anciennement policés, n'ont eu que leurs seules lumières et trop peu de temps pour se perfectionner; tandis que les Égyptiens ont formé les Grecs et peutêtre les Étrusques ; que ceux-ci et les Grecs ont formé les Romains, et que tous ensemble ont éclairé le reste de l'Europe.

Observez encore que les nègres habitent un pays où la nature est prodigue, et qu'il leur faut peu d'industrie pour satisfaire à leurs besoins; d'ailleurs il ne faut ni esprit ni invention pour se garantir des mconvéniens de la chaleur ; et il en faut beaucoup pour se garantir des mconvéniens du froid. Par conséquent, on exerce moins son esprit sous l'Equateur qu'en deçà du Tropique; et la raison doit faire des progrès moins rapides chez les peuples du Midi qu'elle n'en fait chez les peuples du Nord.

Malgré les avantages des circonstances, qu'étions-nous il y a quatre cents aûs? L'Europe, si vous en exceptez Venise et Florence, ne valoit

ziiféo 73

peut-être pas le Congo et le Bénin, J'ai voyagé, et je sais l'histoire. Oui, les grands peuples chez les nègres sont à peu près ce que nous avons été depuis le IX e jusqu'au XIV e siècle. Les mêmes opinions absurdes, les épreuves, les sortilèges, les droits féodaux, des lois atroces, des arts grossiers, étoient alors chez nos ancêtres, et sont aujourd'hui chez les Africains.

Portons-leur nos découvertes et nos lumières; dans quelques siècles ils y ajouteront peut-être, et le genre humain y aura gagné. N'y aura-t-il jamais de prince qui fonde des colonies avec des vues aussi grandes? N'enverrons-nous jamais des apôtres de la raison et des arts ? Serons-nous toujours conduits par un esprit mercantile et barbare, par une avarice insensée qui désole les deux tiers du globe pour donner au reste quelques superfluités? O peuples d'Europe ! les principes du droit naturel seront-ils toujours sans force parmi vous? Vos Grecs, vos Romains, ne les ont pas connus. Avant le Gouvernement civil de Locke, le livre de Burlamaqui et Y Esprit des lois, vous les ignoriez encore; que dis-je? dans ces livres mêmes sont-ils assez nettement posés sur la base de l'intérêt commun à toutes les nations et à tous les hommes? Les Hobbes , les Machiavel et autres n'ont-ils

74 ZIMÉO

pas encore des partisans? Dans quel pays de l'Europe tes lois constitutives, criminelles, ecclésiastiques et civiles, sont-elles conformes à l'intérêt général et particulier ?

Peuples polis, peuples savans, prenez-y garde, vous n'aurez une morale, de bons gouvernemens et des mœurs, que lorsque les principes du droit naturel seront connus de tous les hommes, et que vous et vos législateurs, vous en ferez une application constante à votre conduite et à vos lois. C'est alors que vous serez meilleurs, plus puissans, plus tranquilles ; c'est alors que vous ne serez pas les tyrans et les bourreaux du reste de la terre : vous saurez qu'il n'est pas permis aux Africains de vous vendre des prisonniers de guerre ; vous saurez que les seigneurs des grands fiefs de Guinée ne peuvent vous vendre leurs vassaux; vous saurez que votre argent ne peut vous donner le droit de tenir un seul homme dans l'esclavage.

HT

Imprimé par D. JOUA US T

Page 1