‹ Contes de Saint-LambertChapitre 10 sur 11 · SO S A HA TH · texte numérisé non relu

SO S A HA TH

famille : on me croit morte, et je veux que mon existence soit ignorée; cela est nécessaire pour qu'elle soit toujours heureuse. J'avois six ans lors* que je perdis ma mère. Mon père, qui airaoit avec passion la philosophie et les lettres, et qui m'idolâtroit, ne voulut point se remarier et prit soin lui-même de mon éducation : il me trouvoit de la sagacité et l'amour de F étude; il voulut me faire part de ses connoissances, et parut content de mes progrès. Mon père, un des hommes les plus éclairés de son siècle, l'étoit autant peut-être que les philosophes qui ont eu le ptes de réputation; c'est ainsi du moins que j'en ai jugé, lorsque j'ai comparé les instructions qu'il me doanoit avec celles que j'ai puisées dans les livres. Il avort au souverain degré le courage d'esprit, et n'a jamais été effrayé des conséquences d'un système qu'il avort adopté ou d'un parti qu'il avoit pris. Je tiens de lui ce caractère ; et les leçons qu'il m'a données ne l'ont point affaibli. Mon père étoit sensible aux beautés de l'art et à celles de la nature; il avoit l'imagination vive et l'âme noble et tendre; la philosophie trop sèche, celle qui dégrade l'homme ou qui le glace, ne pouvoit être la sienne : il lui eu fallait une plus favorable à l'enthousiasme qu'il sentoit pour la vertu et aux plaisirs de l'imagina-»

tioo. Je n'avons pas dix-huit ans, et mon père trouvoit que j'ajoutois des idées à celles qu'il m'avoit données. Je partageois aussi son goût pour les lettres; il s'amusoit de ma conversation, je faisois son bonheur; il ne pensoit point à me marier, et, contente de mon état, je ne pensois pas à en changer. »

Pendant que Sara me parïoit ainsi, j'étois fort ému, je croyois la reconnoître; il me restoit cependant encore quelque incertitude, et j'attendois avec impatience qu'elle la dissipât.

« Nous passions, continua Sara, une très petite partie des hivers à Londres. Nous venions d'y arriver, lorsqu'un jeune Écossois se présenta pour servir chez mon père. Il étoit de la figure la plus agréable, et il avoit dans sa* physionomie un caractère de sensibilité et d'honnêteté dont il étoit difficile de n'être pas touché.

Les paysans sont , comme vous savez , plus instruits en Ecosse qu'ils ne le sont dans le reste de l'Europe, et ce jeune homme étoit un des mieux élevés de son pays. Il ne se distingua d'abord des autres domestiques que par un extrême attachement à ses devoirs ; nous vîmes bientôt qu'il se faisoit aimer de tous ses compagnons, et qu'il

leur inspirait son zèle pour nous; mon père se trouvoit mieux servi, et ses gens paroissoient plus gais et plus heureux.

L'Écossois avoit toujours quelque livre à la main, dans lesmomens de liberté que lui laissoient ses devoirs ; mon père * s'aperçut que ce jeune homme avoit beaucoup d'esprit : il voulut l'instruire, a Mylord Dorset, disoit-il, a tiré Prior d'un cabaret pour en faire un des meilleurs poètes de l'Angleterre; je ferai peut-être de ce domestique un citoyen éclairé qui fera l'honneur de sa patrie. & Nous partîmes pour la campagne où le jeune homme nous suivit. Mon père avoit de fréquentes conversations avec lui. Dans une de ces conversations il apprit que le désir de soulager la vieillesse de ses pareils, par les petites sommes qu'il pouvoit prendre sur ses gages, avoit déterminé l'Écossois à servir ; ce sentiment si vertueux toucha mon père au point qu'il ne m'en parla qu'en répandant des larmes; il voulut sur-le-champ lui donner une somme considérable que le jeune homme devoit envoyer à sa famille; mais combien mon père ne fut-il pas étonné lorsque son laquais refusa le présent qu'on lui vouloit faire 1 « Monsieur, lui dit ce jeune homme, je dois mon travail à mes parens, et le prix que j'en reçois nous suffit à tous; s'ils

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étofent dans la misère, j 'accepterais vos bienfaits ; mais il ne leur faut qu'un peu plus d'aisance, c'est à moi à la leur donner; le salaire de mes peines est à eux comme à moi; qu'ils en jouissent; mais ni eux ni moi nous ne nous avilirons en nous nourrissant du pain de. l'aumône. » Mon père ne tenta pas de changer la manière de penser de ce jeune homme ; mais il le tira de la livrée pour lui donner le soin de sa bibliothèque ; il lui donna aussi une sorte d'inspection sur ses fermiers. Dans ces deux emplois, Philips put recevoir sans en être humilié le bien que mon père avoit envie de lui faire. La bibliothèque étoit le lieu de la maison où j'allois le plus, et j'y trouvois souvent Philips. Je ne tardai pas à me plaindre lorsque je ne l'y trouvois pas toujours. Il ne m'y voyoit jamais entrer sans une émotion dont je m'aperçus, et qui porta dans mon cœur ces sentimens qui me sont aujourd'hui si chers et auxquels je dois le bonheur de ma vie. J'étois trop éclairée pour ne pas sentir les conséquences de ma passion; mais bientôt je ne fis usage de mes lumières que pour la servir et non pour la combattre. Je craignois et respectois l'opinion des hommes; mais, disois-je, ils n'ont pas attaché la honte aux sentimens; je me permis les miens. Mon père devoit être plus sévère; mais il

devoit tout ignorer. Je me cachai même à l'objet de ma passion, qui ne me découvrit pas la sienne, et qui me la laissa deviner. «Tarais l'âme fière, élevée et sensible : ces caractères-là ne savent point combattre l'amour, mais ils résistent à ses foi blesses. Philips d'ailleurs ne savoit qu'aimer, et l'excès de l'amour impose autant de respect que l'inégalité des rangs.

Je passai deux ans heureuse par le plaisir d'aimer et par celui d'être aimée, et moins humiliée de mon amour que fière de ne m'y livrer qu'avec modération. J'étois heureuse; mais je perdis mon père, et je ne sais si je lui aurois survécu sans ce sentiment qui console de tout, et dont j'étois remplie. »

Sara, dans cet endroit, fondit en larmes, et resta quelque temps sans parler.

« C'est elle-même, me disois-je alors, c'est elle, je n'en puis plus douter. » J'étois pénétré d'attendrissement; j'étois prêt à me découvrir à Sara; mais je fus arrêté par la crainte de lui ôter de la confiance, et de perdre une partie de son histoire. Elle la reprit ainsi, lorsque ses larmes eurent cessé de couler.

« Je vis les regrets de Philips égaler les miens,

et de plus il sentoit ma douleur; ses jeux se mouilloient dès que je versois des larmes; je voyois dans ses moindres actions l'intérêt le plus tendre, dans les services qu'il me rendoit, dans ses discours, dans toutes ses démarches, et jusque dans son air , dans le son de sa voix je découvrais toute la passion que lui demandoit mon cœur, et rien qui pût alarmer ma vertu et blesser le respect qu'il devoit à mon rang. Vous jugez bien que je faisois beau* coup de réflexions sur les bienséances attachées à ce rang, sur ses devoirs réels, et sur la soumission qu'on doit aux mœurs, aux lois et aux usages de son pays.

La philosophie de mon père m'avoit éclairée sur les préjugés; mais sa philosophie, sublime comme son cœur, ne m'avoit point appris à les mépriser. Mes conversations avec Philips rouloient sur ces sujets importans par eux-mêmes, et que notre situation rendoit si intéressans pour nous. Quelquefois il m'échappoit de douter de la justice des conventions humaines, et par conséquent du pouvoir qu'elles dévoient avoir sur des âmes éclairées. Philips alors me combattoit avec force, et il trouvoit une foule de raisons auxquelles j'avois peine à répondre. Je crus remarquer que, lorsqu'il avoit eu l'avantage dans ces disputes, il.étoit plus

triste qu'à l'ordinaire; je devinai aussi le motif qui lui faisoit embrasser une opinion qui ne lui étoit pas favorable. Je vis que mon cher Philips, tout entier à moi, s'oubliant lui-même, me faisoit sans peine les sacrifices qui dévoient le plus lui coûter, et qu'il ne voyoit que mes propres avantages, mon bonheur et ma gloire.

J'aimois à parler à Philips de son père, de ses vertus et de la sorte de bonheur dont il jouissoit dans sa pauvreté. Je lui faisois des questions sur le lieu de sa demeure, sur son voisinage, sur ses travaux. Philips me paroissoit pénétré de respect pour la vie des laboureurs et pour les soins de l'agriculture. Il meparloit toujours de ma famille, et il me répétoit combien cette famille, qui m'aimoit et qui est si illustre en Angleterre, méritoit de moi d'égards et d'attachement. Il est vrai que j'éprouvois de la part de mes parens les procédés les plus honnêtes et des preuves de l'estime qu'ils avoient pour ma raison. Ils avoient fait avancer pour moi le temps où nos lois donnent aux filles le droit de disposer d'elles et de leur fortune. Je me trouvois maîtresse de mes biens et de moi-même; mes parens n'étoient point inquiets de me laisser libre et seule. Mon penchant pour la philosophie et les lettres étoit connu; on m 'a voit trouvé de Fintelh-

gence dans les affaires, et on ne me croyoit occupée à la campagne que du soin de mes biens et de l'étude.

Il y avoit près d'un an que mon père étoit mort, et je n'avois pas quitté encore la terre où je l'avois vu mourir. J'ai un oncle, homme de mérite, et distingué dans la Chambre des Communes par son désintéressement et par son éloquence ; il venoit me voir quelquefois. Un jour, après avoir dîné chez moi, il me proposa de me promener avec lui dans le parc, et là il me rappela le souvenir de l'amitié qui avoit toujours régné entre lui et mon père, et celle que l'un et l'autre avoient eue pour moi.

« Vous connoissez mon fils, me dit-il, il s'est distingué dans ses études, et, depuis quelques années qu'il est hors de l'Angleterre, toutes les lettres que je reçois des pajs où il a voyagé me confirment dans la bonne opinion que j'avois de lui : il est de votre âge, et prêt à revenir ; je veux le marier : s'il peut vous convenir, j'aurai le plaisir de voir vos biens ne point sortir de notre famille, et de vous aimer comme ma fille, après vous avoir aimée depuis longtemps comme celle de mon frère.» Cette proposition répandit le chagrin le plus amer dans mon cœur : je rougis, je pâlis, et je répondis

à mon oncle avec une froideur qui dut l'offenser. Je lui dis que je n'avois aucune envie de me ma* rier; que, jusqu'à présent, mes occupations et mes goûts avoient suffi à mon bonheur; que, si je prenois jamais un mari, je voudrais le connoître beaucoup, et que je me déterminerais par les convenances personnelles plus que par toutes les autres; mais que dans aucun temps de ma vie je n'oublierais ce que je devois à ma famille.

Mon oncle me demanda la permission de m'amener son fils, que je n'avois vu qu'au sortir de son enfance, qui alors étoit d'une figure agréable, et, à ce qu'on disoit, plein de goût pour moi. Je répondis à cette nouvelle proposition avec une froideur que je me reprochai; une foule d'idées se présentèrent à mon esprit et s'y succédèrent avec rapidité.

Lorsque mon oncle fut parti, je m'enfonçai dans un bois obscur où je me promenai longtemps fort agitée, marchant à grands pas, m'arrétant de temps en temps et aux momens où j'avois peine à trouver les moyens de lever certains obstacles, ou de répondre à de certaines objections. Je tombai enfin, plutôt que je ne m'assis, sur un gazon où je restai plongée dans la plus profonde rêverie ; je vis arriver Philips qui me cherchoit depuis longtemps.

Je n'avois jamais senti si vivement le plaisir de le voir et la nécessité absolue de ne m'en séparer jamais. Je lui fis part des desseins de mon oncle, et des regrets sincères que j'avois de déplaire à ma famille en refusant d'accepter des propositions raisonnables. Sans doute j'appuyai trop sur mes regrets; je me reprocherai toute ma vie la peine cruelle que je portai dans le cœur de Philips : je le vis pâlir; un tremblement s'empara de tout son corps; ses jeux avoient un mouvement extraordinaire et de l'égarement ; il n'articuloit que quelques mots ; chaque syllabe lui coûtoit à prononcer. « Il le faut, disoit-il,,.. oui, il le faut,... c'est un jeune homme vertueux... Vos parens,... votre rang... Il le faut,... il le faut. » Je vis ses yeux s'éteindre en me regardant; il tomba sur ses genoux en s'appuyant sur une main. Je ne me possédai plus : je m'élançai pour soutenir mon cher Philips ; je le pressai dans mes bras en m'écriant : « Mon cher époux !» A ce cri si tendre, à ce mot si énergique, Philips ne me répondit rien : il se relevoit peu à peu en me regardant fixement ; ses yeux se baignoient de larmes, je Tarrosois des miennes en répétant continuellement : « Mon cher époux, mon cher époux ! » Dès que Philips eut la force de parler, il voulut combattre ma résolution ; je l'ar-

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rêtai, je le conjurai, au nom de tout mon amour, de vouloir bien m'entendre : il s'assit auprès de moi en couvrant une de mes mains de ses baisers. Ce moment, qui a décidé du bonheur de ma vie, est encore si présent à ma pensée que je n'en ai pas oublié la plus légère circonstance. Voici ce que je dis à Philips :

« Je sais tout ce que vous pouvez me dire; je le préviens et j'y réponds. Ma passion pour vous n'est pas aveugle ; je vous connois bien, et vous êtes l'homme que me destinoit la nature. C'est sur la convenance des personnes qu'elle a fondé le bonheur des mariages ; les conventions humaines y ont substitué celle des rangs. Nous savons, vous et moi, combien les véritables sages ont de respect pour les conventions humaines; elles maintiennent l'ordre dans les sociétés. Il ne faut pas avilir le rang dans lequel on est né par des alliances que l'opinion condamne; c'est un crime que punit le mépris des hommes, et je ne saurois point soutenir ce mépris, même injuste.

« Faut-il donc faire céder la loi de la nature à des convenances de la société? Cela peut être, mais nous ne sommes point dans ce cas ; cédons à nos cœurs en respectant les préjugés. Mes parens m'ont laissé deux mille guinées de rente, et trois

mille guinées d'argent comptant. C'est cette somme que je veux conserver de toute ma fortune, pour vivre avec vous et vos parens. »

Ici Philips voulut m'interrompre : il me proposa de ne point nous marier ; je l'arrêtai et lui dis : « Nous manquerions à la loi de la nature et a celle des hommes, qui nous demandent une postérité ; et pourquoi ne point nous marier ? Pour conserver mes biens ? Ils ne me rendent point riche dans l'état où je suis; je le serai dans le vôtre avec la somme que je vais vous porter. Si j'épousois mon cousin, nous serions des gentilshommes médiocrement aisés, et nous serons des fermiers opulens. Je vais faire mon testament, et je donnerai toute ma fortune à mon cousin; ensuite je partirai pour Londres, je ferai répandre le bruit de ma mort, et nous nous rendrons en Ecosse, où il est vraisemblable que votre père vous permettra de m'épouser. »

Philips se jeta à mes pieds, me conjura de différer, d'examiner, de craindre les regrets. « Non, lui répondis-je, tout est examiné. Eh ! que pourrai-je regretter? quels plaisirs me donnent mes richesses, que ne puisse remplacer la nature dans l'aisance de votre état ? Le spectacle d'un coteau riant et fertile réjouit plus la vue qu'un mur chargé de

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tableaux; les diamans, dans ma tête, me pareront moins que les fleurs; la toile de l'Inde m'habillera aussi bien que le pékin; je perdrai mon carrosse, mais j'exercerai mes jambes ; Philips, nous aurons les commodités que demande la nature, et rien do superflu qui ne peut amuser que l'oisiveté. Quant à mes liaisons et à mes connoissatnces , pourrai-je les regretter lorsque je serai la fille de votre père et la mère de vos enfans ? »

Philips m'aimoit trop , m'estimoit trop , il se rendoit trop de justice à lui-même pour douter plus longtemps que je ne fusse heureuse dans le nouvel état que je voulois embrasser. Je ne vous peindrai point sa joie, sa reconnoissance et mon bonheur, lorsque je l'eus déterminé à m'épouser. Jamais on n'a rien écrit avec plus de joie que j'en eus à écrire mon testament, jamais on n'acquit tout à coup une grande fortune avec autant de plaisir que j'en eus à me dépouiller de la mienne.

Après avoir fini mes affaires, nous partîmes pour Londres. J'y fis répandre le brait de ma mort et je le rendis vraisemblable par une adresse et des moyens qu'il est inutile de vous dire. Nous arrivâmes enfin en Ecosse. Il y a sept ans que j'entrai, pour la première fois, dans cette chère métairie, et que, pour la première fois, j'embrassai les genoux

de cet excellent vieillard que vous voyez sur cette pierre, se pénétrant des premiers rayons du soleil et cherchant à se ranimer par les douces influences de l'aurore et du printemps. « Vous voyez votre fille, lui dis-je, elle vient dans votre maison pour y rendre votre vieillesse heureuse, et pour faire toute sa vie le bonheur de votre fils : mon cœur m'inspirera tout ce qu'il faut pour vous plaire à tous deux. Vous, mon mari, vous m'instruirez des détails du ménage; je me flatte que je ferai une ménagère vigilante, et que ceux qui dépendront de moi et ceux de qui j'ai tant de plaisir à dépendre seront également contens. »

Le vieillard étoit transporté de joie; ce bonheur sans doute a prolongé sa vie. Il acquit en propre la métairie dont il n'étoit que le fermier; notre mariage fut conclu ; et, depuis ce moment où j'ai pris le nom et l'état de l'homme que j'aime, il ne s'est pas écoulé une heure sans que je m'applaudisse de ma destinée. Nous sommes heureux, et nous pouvons nous flatter que nous le serons toujours autant que peut le permettre la nature.

Philips et moi nous ne faisons usage de nos

connoissances, de la philosophie de mon père et

de notre amour pour les lettres que pour assurer

notre bonheur. Nous sommes attentifs à chercher

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tous les plaisirs que nous permet notre situation, et nous nous apprenons à les goûter. La source la plus ordinaire des chagrins des hommes, c'est qu'ils courent après des plaisirs qui ne sont pas faits pour eux, et qu'ils ne savent point accorder leurs principes, leurs goûts, leurs occupations, avec leur état et leur caractère. C'est une erreur dans laquelle nous ne sommes pas tombés. Nous ne perdrons pas notre temps en recherches vaines, en désirs inutiles, et nous n'oublierons pas de jouir. Qu'est-ce qui nous rend heureux, Philips et moi ? Le témoignage de notre conscience, notre amour et les bienfaits de la nature. Nous avons des principes au delà desquels nous ne pouvons point être entraînés par les circonstances, et que nous fortifions encore par la philosophie. Nous n'admettons que celle des philosophes qui croient à la vertu, et qui nous la font aimer ; et, quand même ils se seroient trompés, nous leur rendrions grâces d'entretenir en nous des illusions qui élèvent notre âme et qui l'épurent. Nous voulons penser bien des hommes, afin de les aimer; nous voulons estimer les hommes pour nous donner un motif de plus de nous rendre estimables; nous ne voulons point d'une philosophie qui nous dégrade et qui éteint dans le cœur l'en-

thousiasme de l'humanité et de la vertu; nous voulons aussi conserver dans toute leur force et tous leurs charmes les senti mens de l'amour et de l'amitié.

Il entre sans doute toujours un peu d'illusion dans ces sentimens portés à l'excès. Il est des illusions qui se dissipent enfin, et ce ne sont point celles-là que nous voulons conserver, nous savons leur en substituer d'autres. Philips et moi, nous ne nous croyons point parfaits, mais nous tendons à le devenir : nous sommes bons , et nous espérons nous rendre meilleurs; nous jouissons de l'espérance du mieux dans la jouissance du bien ; le présent nous contente, et l'avenir nous transporte. Ce dessein de se perfectionner l'un par l'autre nous rend plus chers et plus nécessaires l'un à l'autre ; il nous rend nos sentimens plus précieux en nous les rendant plus respectables; il ajoute au respect de nous-mêmes; il conserve toute l'activité de nos cœurs et le délicieux enthousiasme de l'amour. Cest aussi pour entretenir en nous la passion de la vertu, et pour en trouver sûrement la route, que nous lisons beaucoup les romans de Richardson : combien de fois avons-nous fait le bien dont il nous a donné l'idée, et que peut-être nous n'aurions pas fait sans lui 1 Nous lisons aussi beaucoup

les poètes; mais nous avons choisi de préférence ceux qui nous parlent des champs où nous vivons, et de cette nature que nous aimons.

La lecture des poésies champêtres est délicieuse pour ceux qui en ont les objets sous les yeux. La poésie anime ce qu'elle sait peindre; l'enr thousiasme du poète ajoute toujours quelque chose à l'enthousiasme du spectateur, il l'empêche même de s'éteindre par l'habitude. La poésie nous inspire le respect et l'amour pour l'antique et vénérable agriculture, pour nos occupations, pour les lieux que nous habitons. Nous nous disons quelquefois : « Homère et Virgile auroient été heureux ici ; Tibulle y aimeroit Délie , il la chanteroit , et il chanteroit aussi notre petit bois de hêtres et notre joli vallon. C'est aux champs que Haller et Gessner ont composé leurs poésies aimables; et quel état de la vie ces grands hommes ont-ils préféré au nôtre? quelles mœurs ont-ils comparées aux mœurs champêtres? Les poètes nous arrêtent sur les sensations délicieuses que nous recevons de la nature; ils nous apprennent même à jouir d'un grand nombre de ces sensations qui auroient à peine affecté nos organes, et qui auroient échappé à la pensée. Tous ces hommes, qui ont parlé avec chaleur, et dans lesquels abondent le sentiment et

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les images, entretiennent dans l'âme le charme de la sensibilité et la vie. » Enfin nous avons raisonné et simplifié le bonheur : nous avons mis toute notre étude à conserver en nous les sentimens tendres et honnêtes, et à en jouir, ainsi que des sensations agréables.

Il me semble que c'est là faire un bon usage de la philosophie : elle a dégénéré de nos jours en fausse subtilité; elle a trop souvent fait la satire de l'homme qu'il falloit consoler ; elle s'est plus appliquée à le dégrader qu'à le conduire; elle aurait dû nous montrer les biens qui sont à la portée des différens états de la vie et les devoirs de ces différens états. C'étoit là le projet de mon père, et il l'eût exécuté s'il eût vécu. Il trouvoit aussi qu'on avoit trop appris à l'homme à oublier ses sens et à négliger lés plaisirs simples et faciles qu'ils peuvent donner à tous les morne ns et à tous les âges de la vie. Nous nous conduisons d'après les leçons de mon père, et nous élevons nos enfans dans ces principes : en attendant ils jouissent de leur enfance, et nous de leurs plaisirs. »

J'avois voulu plusieurs fois interrompre Sara pour me faire connoître; mais elle avoit parlé avec tant de rapidité qu'il ne m' avoit pas été possible

de lui adresser la parole. Dès qu'elle eut fiai son discours, je me jetai à ses pieds : < O Sara Th... I » Dès que j'eus prononcé son nom, elle se leva avec précipitation, elle s'écria : « Je suis perdue! — Non, vous ne l'êtes point, lui dis-je : vous voyez devant vous ce parent qui vous a aimée dès son enfance, et qui vous a pleurée amèrement : ne rougissez plus d'avouer votre passion pour un mari vertueux. Vous m'avez laissé votre fortune; je suis prêt à vous la rendre; acceptez-la, je vous en conjure ; mais, quelque parti que vous preniez, soyez sûre d'un secret inviolable. » J'eus beaucoup de peine à calmer Sara; elle ne se consoloit pas d'avoir mis dans sa confidence un homme qui n'y étoit pas nécessaire. Quant à ses biens, elle fut inébranlable; et Philips, qui rentra un petit moment après que je me fus fait connottre, pensa comme elle.

« Voyez, me disoit-il, notre métairie, faites-en la visite, et vous la trouverez remplie de tous les biens nécessaires : voyez nos jardins, nos champs, nos prés, nos troupeaux, et dites s'il peut nous manquer quelque chose; voyez nos meubles, ne sont-ils pas commodes? Notre table n'est-elle pas saine et abondante? Si nous avions plus de richesses, nous ne ferions plus avec le même inté-

rêt ce que nous faisons aujourd'hui; le goût du travail seroit moins vif en nous ; l'ennui prendrait la place de nos occupations champêtres ; sans fatigue, sans devoirs, sans fonctions, toujours amuses, nous serions bientôt dégoûtés de ce qui nous amuse ; si nous pouvions nous passer de nos moissons et de nos troupeaux, nous serions moins touchés de l'espérance d'avoir de bonnes moissons et de belles laines; nous ne saurions plus jouir de cette espérance : nos champs, presque inutiles, ou seulement utiles à notre superflu, seraient moins précieux pour nous; nous verrions la campagne avec indifférence ; et que sait-on si les autres enthousiasmes, qui font les délices de nos cœurs, ne s'éteindroient pas avec celui que nous inspire la nature? Si notre âme perdoit de son activité (et la vie oisive lui en ôte toujours), notre amour s' affaiblirent peut-être. Tous nos sentimens nous rendent heureux; ils sont assortis à notre état, ils tiennent les uns aux autres; notre bonheur tient à un système bien combiné, et auquel il ne faut rien changer. »

Je fis de nouveaux efforts, et je ne pus obtenir de mes vertueux parens qu'ils rentrassent dans les biens qu'ils m'avoient cédés; mais j'obtins d'eux qu'ils m'aimeraient, qu'ils me donneroient de leurs

nouvelles, et qu'ils me permettraient de passer tous les ans quelques jours dans leur métairie. Je me séparai, non sans répandre des larmes, de ce couple si aimable et si éclairé. Je fus convaincu qu'il y a du bonheur et de la raison snr la terre. Puisse cette réflexion me conduire a être heureux et raisonnable! Quoi qu'il en soit, l'habitation que j'ai dans le voisinage de mes parens m'est devenue chère; je me flatte bien d'y aller souvent, et je m'y fixerai peut-être; je l'ai fait rebâtir. Quant aux biens que Sara m'a donnés, je n'en ferai aucun usage pour moi; j'en répandrai les revenus sur nos parens les plus pauvres; et les fonds retourneront un jour aux enfans de Philips et de Sara.

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es affaires de mon commerce m'aboient conduit à la Jamaïque ; la température de ce climat brûlant et humide avoit altéré ma santé, et je m'étois retiré dans une maison située au penchant des montagnes, vers le centre de l'île; l'air y étoit plus frais et le terrain plus sec qu'aux environs de la ville; plusieurs ruisseaux serpent oient autour de la montagne, qui étoit revêtue de la plus belle verdure; ces ruisseaux alloient.se rendre à la mer, après avoir parcouru des prairies émaillées de fleurs, et des plaines immenses couvertes d'orangers , de cannes à sucre, de caffiers et d'une multitude d'habitations.

La jolie maison que j'occupois appartenoit à mon ami Paul Wilmouth', de Philadelphie; il étoit,

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comme moi, né dans l'église primitive; nous avions à peu près la même manière de penser; sa famille, composée d'une femme vertueuse et de trois jeunes enfans, ajoutoit encore au plaisir que j'avois de vivre avec lui.

Lorsque mes forces me permirent quelque exercice, je parcourois les campagnes, où je voyois une nature nouvelle et des beautés qu'on ignore en Angleterre et en Pensylvanie; j'allois visiter les habitations, j'étois charmé de leur opulence; les hôtes m'en faisoient les honneurs avec empressement ; mais je remarquois je ne sais quoi de dur et de féroce dans leur physionomie et dans leurs discours ; leur politesse n'avoit rien de la bonté ; je les voyois entourés d'esclaves qu'ils traitoient avec barbarie. Je m'informois de la manière dont ces esclaves étoient nourris, du travail qui leur étoit imposé, et je frémissois des excès de cruauté que l'avarice peut imposer aux hommes.

Je revenois chez mon ami l'âme abattue de tristesse ; mais j'y ïeprenois bientôt la joie : là, sur les visages noirs, sur les visages blancs, je voyois le calme et la sérénité.

Wilmouth n'exigeoit de ses esclaves qu'un travail modéré; ils travailloient pour leur compte deux jours de chaque semaine; on abandonnoit à

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chacun d'eux un terrain qu'il cultivoit à son gré, et dont il pouvoit vendre les productions. Un esclave qui pendant dix [années se conduisoit en homme de bien étoit sûr de sa liberté. Ces affranchis restoient attachés à mon ami ; leur exemple donnoit de l'espérance aux autres, et leur inspirait des mœurs.

Je vojois les nègres distribués en petites familles où régnoit la concorde et la gaieté; ces familles étoient unies en tr' elles; tous les soirs, en rentrant à l'habitation, j'entendois des chants, des instrumens, je voyois des danses; il y avoit rarement des maladies parmi ces esclaves, peu de paresse, point de vol, ni suicide, ni complots, ni aucun de ces crimes que fait commettre le désespoir, et qui ruinent quelquefois nos colonies.

Il y avoit trois mois que j'étois à la Jamaïque, lorsqu'un nègre du Bénin, connu sous le nom de John, fit révolter les nègres de deux riches habitations, en massacra les maîtres, et se retira dans la montagne. Vous savez que cette montagne est au centre de l'île, qu'elle est presque inaccessible, et qu'elle environne des vallées fécondes, où des nègres révoltés se sont autrefois établis; on les appelle nègres marrons : depuis longtemps ils ne nous font plus la guerre ; seulement, lorsqu'il déserte quel-

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ques esclaves, ces nègres font des courses pour venger les déserteurs des mauvais traitemens qu'ils ont reçus. On apprit bientôt que John avoit été choisi pour chef des nègres marrons, et qu'il étoit sorti des vallées avec un corps considérable; l'alarme fut aussitôt répandue dans la colonie ; on fit avancer des troupes vers la montagne, et on distribua des soldats dans les habitations qu'on pouvoit défendre.

Wilmouth entra un jour dans ma chambre un moment avant le lever du soleil. « Le Ciel, dit-il, punit l'homme injuste, et voici peut-être le jour où l'innocent sera vengé : les nègres marrons ont surpris nos postes, ils ont taillé en pièces les troupes qui les défendoient, ils sont déjà dispersés dans la plaine; on attend des secours de la ville; on enchaîne partout les esclaves, et moi, je vais armer les miens. »

Nous allâmes rassembler nos nègres, et nous leur portâmes des épées et quelques fusils. « Mes amis, leur dit Wilmouth, voilà des armes; si j'ai été pour vous un maître dur, donnez-moi la mort, je l'ai méritée; si je n'ai été pour vous qu'un bon père, venez défendre avec moi ma femme et mes enfans. »

Les nègres jetèrent de grands cris; ils jurèrent,

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en montrant le ciel et mettant ensuite la main sur la terre, qu'ils périroient tous pour nous défendre : il y en eut qui se donnèrent de grands coups de couteau dans les chairs, pour nous prouver combien il leur en coûtoit peu de répandre leur sang pour nous; d'autres alioient embrasser les enfans de Wilmouth.

Comme John étoit maître de la plaine, il étoit impossible de se retirer à la ville; il falloit nous défendre dans notre habitation : je proposai aux nègres de retrancher un magasin qui étoit à quatre cents pas de la maison; ce magasin devoit être une forteresse contre des ennemis sans artillerie. Les nègres y travaillèrent sur-le-champ, et, grâce à leur zèle, l'ouvrage fut bientôt achevé.

Parmi les esclaves de Wilmouth, il y avoit un nègre nommé Francisque ; je l'avois trouvé abandonné sur le rivage d'une colonie espagnole : on venoit de lui couper la jambe; une jeune négresse étanchoit son sang, et pleuroit de l'inutilité de ses soins. Elle avoit auprès d'elle un enfant de quelques jours. Je fis porter le nègre sur mon vaisseau; la négresse me conjuroit de ne la point séparer de lui et de la recevoir avec son enfant; j'y consentis. J'appris qu'ils étoient esclaves d'un Espagnol qui avoit fait à la jeune

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Marien (c'est le nom de la belle négresse) quelques propositions mal reçues, et dont Francisque avoit voulu lui faire honte. L'Espagnol se vengea; il prétendit que ces deux esclaves étoient chrétiens, parce qu'on leur avoit donné, selon l'usage des colonies, des noms chrétiens. Il- avoit surpris le nègre dans quelques pratiques religieuses en usage au Bénin; il le fit cruellement mutiler, et se vanta de lui avoir fait grâce. J'allai trouver cet homme barbare, je lui proposai de me vendre ces malheureux; il fit d'abord quelque difficulté; mais la somme que je lui offrois le rendit bientôt facile. J'emmenai ces esclaves, et je les donnai à Wilmouth. Marien étoit devenue l'amie de sa femme, et Francisque, par son esprit, ses connoissances dans l'agriculture et ses mœurs, avoit mérité la confiance de Wilmouth et l'estime de tout le monde.

Il vint nous trouver è l'entrée de la nuit. « Le chef des noirs, nous dit-il, est né au Bénin; il adore le grand Orissa, le maître de la vie et le père des hommes; il doit avoir de la justice et de la bonté : il vient punir les ennemis des enfans d'Orissa; mais vous, dit-il en regardant Wilmouth et moi, vous qui les avez consolés dans leur misère, il saura vous respecter : envoyez vers cet

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homme un des adorateurs d'Orissa, un de nos frères du Bénin; Wilmouth! qu'il aille dire aux guerriers de quels alimens tu nourris tes esclaves, qu'il leur conte ton amitié pour nous, la paix oè nous vivons, nos plaisirs et nos fêtes; tu verras ces guerriers tirer leurs fusils à la terre et jeter leurs xagaies à tes pieds. »

Nous suivîmes le conseil de Francisque : on dépécha un jeune nègre vers le chef des noirs, et, en attendant son retour, mon ami et moi, nous nous endormîmes d'un sommeil tranquille; nos esclaves veilloient autour de nous.

Le jour commençoit à parottre, lorsque je fus éveillé par des cris et un bruit de mousqueterie qui partoit de la plaine, et de moment en moment sembloit s'approcher : j'ouvris ma fenêtre. J'ai dit que la maison de Wilmouth étoit située au penchant de la montagne, et que la vue s'étendoit sur une plaine immense coupée de ruisseaux, couverte de jolies maisons et de toutes les richesses que peut donner une terre féconde et bien cultivée. Le plus grand nombre des maisons étoient en feu; deux ou trois cents tourbillons d'une flamme rouge et sombre s'élevoîent de la plaine jusqu'au sommet des montagnes; la flamme étoit arrêtée à cette hauteur par un nuage long et noir, formé des dou-

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ces vapeurs du matin et de la fumée des maisons incendiées. Mes regards, en passant au-dessous de ce nuage, découvroient la mer étincelante des premiers rayons du soleil : ces rayons éclairoient les fleurs et la belle verdure de ces riches contrées; ils doroient le sommet des montagnes et le faîte des maisons que l'incendie avoit épargnées. Je voyois dans quelques parties de la plaine des animaux paître avec sécurité; dans d'autres parties, les hommes et les animaux fuyoient à travers la campagne : des nègres furieux poursuivoient le sabre à la main mes infortunés concitoyens; on les massacroit au pied des orangers, des cafiers, des canneliers en fleur. J'entendois autour de notre habitation les ruisseaux murmurer et les oiseaux chanter; le bruit de la mousqueterie, les cris des blancs égorgés et des nègres acharnés au carnage arrivoient de la plaine jusqu'à moi; cette campagne opulente et désolée, ces riches présens de la terre et ces ravages de la vengeance, ces beautés tranquilles de la nature et ces cris du désespoir ou de la fureur, me jetèrent dans des pensées mélancoliques et profondes; un sentiment mêlé de reconnoissance pour le grand Être et de pitié pour les hommes me fît verser des larmes. Je sortis de la maison avec mon ami; nous en-

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voyàmes les femmes et les vieillards dans le magasin retranché, et nous descendîmes auprès d'un bois de cèdres qui nous déroboit la yue d'une partie de ces scènes d'horreur.

Nous revîmes bientôt le jeune nègre que nous avions envoyé chez les ennemis; il étoit à la tête de quatre nègres armés; ses cris, ses gestes, ses sauts, nous annoncèrent de loin qu'il nous apportoit de bonnes nouvelles. « O mon maître, dit-il à Wilmouth, le chef des noirs est ton ami; voilà ses plus chers serviteurs qu'il t'envoie, il viendra bientôt lui-même. »

Nous apprîmes que John égorgeoit sans pitié les hommes, les femmes et les enfans, dans les habitations où les nègres avoient reçu de mauvais traitemens; que, dans les autres, il se contentoit de donner la liberté aux esclaves; mais qu'il mettoit le feu à toutes les maisons dont les maîtres s'étoient éloignés.

Nous apprîmes en même temps que le gouverneur se disposoit à faire sortir un nouveau corps de troupes, que tous les colons qui avoient eu le temps de se retirer s'étoient armés avec quelques nègres qui leur restoient fidèles, et que ces forces ne tarderoient pas à fondre sur John. Nous vîmes ces nègres marrons, chargés de butin, diriger leur re- Contes dt Saint-Lambert. 7

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traite vers la montagne; ils prirent leur route assez près de notre maison : une trentaine d'hommes se détacha de cette petite armée, et s'avança vers nous; le terrible John étoit à leur tête.

John, ou plutôt Ziméo, car les nègres marrons quittent d'abord ces noms européens qu'on donne aux esclaves qui arrivent dans les colonies, Ziméo étoit un jeune homme de vingt-deux ans : les statues de l'Apollon et de l'Antinous n'ont pas des traits plus réguliers et de plus belles proportions. Je fus frappé surtout de son air de grandeur. Je n'ai jamais vu d'homme qui me parût comme lui né pour commander aux autres : il étoit encore animé de la chaleur du combat; mais, en nous abordant, ses jeux exprimoient la bienveillance et la bonté ; des sentimens opposés se peignoient tour à tour sur son visage : il étoit presque dans le même moment triste et gai, furieux et tendre. « J'ai vengé ma race et moi, dit-il ; hommes de paix, n'éloignez pas vos cœurs du malheureux Ziméo ; n'ayez point horreur du sang qui me couvre, c'est celui du méchant; c'est pour épouvanter le méchant que je ne donne point de bornes à ma vengeance. Qu'ils viennent de la ville, vos tigres, qu'ils viennent, et ils verront ceux qui leur ressemblent pendus aux

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arbres et entourés de leurs femmes et de leurs enfans massacrés : hommes de paix, n'éloignes pas ▼os cœurs du malheureux Ziméo... Le mal qu'il vent vous faire est juste. » Il se tourna vers nos esclaves et leur dit : a Choisissez de me suivre dans la montagne, ou de rester avec vos maîtres. »

A ces mots, nos esclaves entourèrent Ziméo, et lui parlèrent tous à la fois : tous lui vantoient les hontes de Wilmouth et leur bonheur; ils vouloient conduire Ziméo à leurs cabanes et lui faire voir combien elles étoient saines et pourvues de commodités; ils lui montraient l'argent qu'ik avoient acquis. Les affranchis venoient se vanter de leur liberté; ils tomboient ensuite à nos pieds, et sembloient fiers de nous baiser les pieds en présence de Ziméo. Tous ces nègres jur oient qu'ils perdroient la vie plutôt que de se séparer de nous; tous avoient les larmes aux yeux et parloient d'une voix entrecoupée; tous sembloient craindre de ne pas exprimer avec assez de force les sentiment de leur amour et de leur recouaoissance.

Ziméo étoit attendri, agité, hors de lui-même; ses jeux étoient humides, il respiroit avec peine; il regardoit tour à tour le ciel, nos esclaves et nous. « O grand Orissa, Dieu des noirs et des

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blancs ! Toi qui as fait les âmes, vois ces hommes reconnoissans, ces vrais hommes, et punis les barbares qui nous méprisent et qui nous traitent comme nous ne traitons pas les animaux que tu as créés pour les blancs et pour nous. »

Après cette exclamation, Ziméo tendit la main à Wilmouth et à moi. « J'aimerai deux blancs, dit-il, oui, j'aimerai deux blancs. Mon sort est entre vos mains ; toutes les richesses que je viens d'enlever seront employées à payer un service que je demande. »

Nous l'assurâmes que nous étions disposés à lui rendre, sans intérêt, tous les services qui dépendoient de nous. Nous l'invitâmes à se reposer; nous lui offrîmes des rafraîchissemens. J'envoyai dire à Francisque d'envoyer du magasin des présens et des vivres aux nègres qui accompagnoieut Ziméo. Ce chef accepta nos offres de fort bonne grâce; seulement il ne voulut pas entrer dans la maison; il s'étendit sur une natte à l'ombre des mangliers qui formoient un cabinet de verdure auprès de notre habitation. Nos nègres se tenoient à quelque distance de nous, et regardoient Ziméo avec des sentimens de curiosité et d'admiration.

a Mes amis, nous dit-il, le grand Orissa sait que Ziméo n'est point né cruel; mais les blancs

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m'ont séparé des idoles de mon cœur, du sage Matomba qui élevoit ma jeunesse, et de la jeune beauté que j'associois à ma vie. Mes amis, les outrages et les malheurs ne m'ont point abattu, j'ai toujours senti mon cœur. Vos hommes blancs n'ont qu'une demi-âme; ils ne savent ni aimer ni haïr, ils n'ont de passion que pour l'or; nous les avons toutes, et toutes sont extrêmes. Des âmes de la nature des nôtres ne peuvent s'éteindre dans les disgrâces; mais la haine y devient de la rage. Le nègre, né pour aimer, quand il est forcé de haïr, devient un tigre, un léopard, et je le suis devenu. Je me vois le chef d'un peuple, je suis riche, et je passe mes jours dans la douleur : je regrette ceux que j'ai perdus; je les vois des veux de la pensée ; je les entretiens et je pleure. Mais, après avoir versé des larmes, souvent je me sens un besoin de répandre du sang, d'entendre les cris des blancs égorgés. Eh bien, je viens de le satisfaire, cet affreux besoin ; et ce sang, ces cris, aigrissent encore mon désespoir... Hommes de paix, n'éloignez pas vos cœurs du malheureux Ziméo. Vous pouvez lui trouver un vaisseau, vous pouvez le conduire ; ils ne sont pas loin de cette île ceux qui sont nécessaires à mon cœur. »

Dans ce moment deux des plus jeunes esclaves

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de Wilmouth se prosternèrent devant Ziméo.

«Ah ! s'écria-t-il, vous êtes da Bénin, et vous m'avez connu ? — Oui, dit le plus jeune des deux esclaves, nous sommes nés les sujets du puissant Damel », ton père; celui-ci t'a vu à sa cour, et moi j'ai vu ta jeunesse au village d'Onébo. Des perfides nous ont enlevés à nosparens, mais Wilmouth est notre père. » Le nègre avoit à peine prononcé ces mots qu'il sortit avec précipitation; Ziméo fit un geste pour l'arrêter , et se pencha sur l'autre nègre qui restoit auprès de lui, et qu'il regardoit avec attendrissement; il sembloit porter des jeux plus satisfaits sur les campagnes de la Jamaïque et en respirer l'air avec plaisir depuis qu'il lui étoit commun avec plusieurs nègres du Bénin. Il nous dit, après un moment de silence : « Écoutez, hommes de paix, le malheureux Ziméo ; il n'espère qu'en vous, et il mérite votre pitié; écoutez ses cruelles aventures.

€ Le grand Damel, dont je suis l'héritier, m'avait envoyé, selon l'ancien usage du Bénin, chez la laboureurs d'Onébo, qui dévoient finir mon éducation; éie fut confiée à Matomba, le plus

i . C'est le nom qu'on donne aux souverains d'une partie à» l'Afrique.

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sage d'entre eux, le plus sage des hommes : il avoit été longtemps un de nos plus ilhrttres Kabashirs » ; dans le conseil de mon père il aToit souvent empêché le mal et fait (aire le bien : il s'étoit retiré, jeune encore, dans ce village, où s'élèvent depuis des siècles les héritiers de l'empire. Là, Matomba jouîssoit de la terre, du ciel et de sa conscience. Les querelles, la paresse, le mensonge, les devins, les prêtres, la dureté de cœur, n'entrent point dans le village d'Onébo. Les jeunes princes ne peuvent y voir que de bons exemples. Le sage Matomba m'y faisoit perdre les sentimens d'orgueil et d'indolence que m'avoient inspirés mes nourrices et la cour; je travaillois à la terre comme les serviteurs de mon maître, et comme lui-même. On m'instruisoit des détails de l'agriculture, qui fait toutes nos richesses. On me montroit la nécessité d'être juste, imposée à tous les hommes pour qu'ils pussent élever leurs enfans et cultiver leurs champs en paix. On me montroit que les princes entre eux étoient dans la situation des laboureurs d'Onébo, qu'il falloit qu'ils fussent justes les uns envers les autres, afin que leurs peuples et eux-mêmes pussent vivre contens.

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