ERCKMANN-CHATRIAN
Paris, ii juillet i863.
A Madame Claire-Marguerite Lardin
Tout au bout du village de Dosènheim, en Alsace, à cinquante pas au-dessus du sentier sablonneux qui mène au bois, s'élève une jolie maisonnette entourée d'arbres fruitiers, la toiture plate chargée de grosses pierres, le pignon sur la vallée*
Quelques volées de pigeons tourbillonnent autour, des poules se promènent le long des haies», un coq se perche sur le petit mur de son jardin et sonne le réveil ou la retraite dans les échos du Falberg; un escalier à rampe de bois, où pend la lessive, monte au premier étage, et deux rameaux de vigne grimpent à la façade et vont s'épanouir jusque sous le toit.
Si vous gravissez l'escalier, vous découvrez, au
fond de la petite allée, la cuisine avec ses plats rleuronnés, ses soupières rebondies ; si vous ouvrez la porte à droite, vous entrez dans la grande salle aux vieux meubles de chêne, au plafond rayé de poutres brunes, à l'antique horloge de Nuremberg qui bat la cadence.
Une femme de trentre-cinq ans, la taille serrée dans un long corset de taffetas noir, la tête surmontée de la toque de velours aux grands rubans tremblotants, file et rêve.
Un homme en habit de peluche et culotte de drap marron, le front large, osseux, le regard calme et réfléchi , fait sauter sur ses genoux un gros garçon joufflu, en sifflant le boute-selle.
Le village s'aperçoit au fond de la vallée , comme encadré dans les petites fenêtres de la maisonnette : la rivière saute par-dessus l'écluse ctu moulin et traverse la grande rue tortueuse; les vieilles maisons , avec leurs échoppes sombres , leurs hangars, leurs lucarnes, leurs filets étendus au soleil; les jeunes filles qui lavent, agenouillées sur la pierre de la rive; les bœufs qui s'abreuvent et mugissent gravement au milieu des grands saules; les jeunes pâtres qui font claquer leur fouet; les cimes des montagnes, où se découpe la flèche grêle des sapins, tout cela se mire dans le flot bleu qui passe, emportant des flottilles de canards, ou quelques vieux arbres déracinés sur la côte.
En voyant ces choses , avec l'attendrissement convenable, vous pensez : « Le Seigneur Dieu est bon!... Tout ce qu'il a fait est parfait, excellent... Rendons-lui grâces et célébrons ses louanges dans les siècles des siècles. Amen! »
Eh bien, mes chers amis, telle était la maison de Brêmer, tels étaient Brêmer lui-même, sa femme Catherine et leur fils le petit Fritz, en l'an de grâce 1820.
Je me les représente exactement comme je viens de vous les dépeindre.
Christian Brêmer avait servi dans les chasseurs de la garde impériale. Après i8i5, il avait épousé Catherine , son ancienne amoureuse , un peu vieille, mais toujours fraîche et pleine de grâce. Avec son propre bien, sa maison, ses quatre ou cinq arpents de vigne, et les terres qu'il tenait de Catherine, Brêmer se trouvait être un des meilleurs bourgeois de Dosenheim; il aurait pu devenir maire, adjoint, conseiller municipal, mais il se souciait peu des honneurs, et son unique plaisir, une fois le travail des champs terminé, était de décrocher son fusil, de siffler son chien Friedland, et de faire un tour au bois.
Or il advint que le brave homme , rentrant un jour de la chasse, rapporta dans sa grande gibecière une petite bohémienne de deux à trois ans, vive comme un écureuil et brune comme unegro-
seille noire. 11 l'avait trouvée dans le sac d'une malheureuse femme gypsie, morte de fatigue et peut-être de faim au pied d'un arbre.
Je vous laisse à penser les cris de Catherine et ses protestations. Mais, comme Brêmer avait l'habitude de commander chez lui, il déclara simplement à sa femme que la petite serait baptisée sous les noms de Suzanne-Frédérique-Myrtille , et qu'on relèverait avec le petit Fritz.
Il va sans dire que toutes les commères du village vinrent contempler tour à tour la petite bohémienne, dont la physionomie grave et rêveuse les étonnait.
« Ce n'est pas une enfant comme les autres, disaient-elles , c'est une païenne ! . . . une vraie païenne!... On voit dans ses yeux noirs qu'elle comprend tout ! . . . Elle nous écoute . . . Prenez garde, maître Christian, les bohémiens ont les doigts crochus... Quand on élève de petites fouines, un beau matin elles étranglent votre coq et prennent la clef des champs.
— Allez-vous-en au diable! criait Brêmer; mêlez-vous de vos affaires. J'ai vu des Russes, j'ai vu des Espagnols; j'ai vu des Italiens, des Allemands et des juifs; les uns étaient bruns, les autres noirs, les autres roux; les uns avaient le nez crochu, les autres le nez camard, et partout, oui, partout, j'ai rencontré de braves gens.
— C'est possible, disaient les commères, mais tous ces gens-là vivaient dans des maisons, tandis que les bohémiens vivent en plein air. »
Alors il les mettait poliment à la porte par les épaules :
«Allez, allez! faisait-il^ je n'ai pas besoin de vos conseils. Il est temps de renouveler l'air de la ferme, de vider les étables et de laver le plancher. »
Cependant les commères n'avaient pas tout à fait tort, comme on s'en aperçut malheureusement une douzaine d'années plus tard.
Autant Fritz aimait à donner le fourrage au bétail, à conduire les chevaux à l'abreuvoir, à suivre son père aux champs pour labourer,, semer, faucher, lier les gerbes et les ramener en triomphe au village; autant Mvrtille se souciait peu de traire les vaches, de battre le beurre, d'écosser les pois, de peler les pommes de terre.
Quand les jeunes filles de Dosenheim, le matin' à la lessive, l'appelaient « la païenne ! » elle se regardait avec complaisance dans la fontaine, et, voyant ses beaux cheveux noirs, ses lèvres pourpres, ses dents blanches , son collier de baies d'églantier, elle souriait et murmurait :
« On m'appelle la païenne, parce que je suis plus jolie que les autres. »
Et, du bout de son petit pied, elle agitait l'onde en riant aux éclats.
Catherine, s'apercevant de ces choses, s'en plaignait amèrement :
a Myrtille, disait-elle, n'est bonne à rien... elle ne veut rien faire. J'ai beau la prêcher, la conseiller, la reprendre, elle fait tout de travers. L'autre jour encore, lorsque nous rangions les pommes au fruitier, ne s'avisa-t -elle pas de mordre dans les plus belles, pour voir si elles étaient bien mûres ! . . . Son plus grand talent est de croquer tout ce qu'elle trouve. »
Brêmer lui-même ne pouvait s'empêcher de reconnaître que l'esprit des païens était en elle, et, lorsqu'il entendait sa femme crier du matin au soir : « Myrtille! Myrtille! où es-tu?... Oh! la malheureuse ! elle s'est encore sauvée cueillir des mûres dans les ronces ! » Il riait en lui-même et pensait : a Pauvre Catherine, te voilà comme une poule qui a couvé des œufs de canards ; les petits sont à l'eau, tu voles autour, tu les appelles, et c'est comme si tu chantais. »
Tous les ans, après les récoltes, Fritz et Myrtille passaient des journées entières loin de la ferme à faire paitre le bétail, chantant, sifflant, cuisant des pommes de terre sous la cendre, et descendant le soir la côte rocailleuse, au son de la trompe d'écorce.
C'étaient les plus beaux jours de Myrtille. Assise près du feu de chènevottes, sa belle tête
brune inclinée sur sa petite main, elle restait immobile des heures entières, comme perdue dans d'immenses rêveries.
Les bandes d'oies et de canards sauvages qui traversent alors le ciel désert, d'une montagne à l'autre par-dessus les grands bois, semblaient l'attrister jusqu'au fond de l'âme. Elle les suivait d'un long... long regard dans les profondeurs sans bornes de l'infini; et, tout à coup, elle se levait, étendait les bras et s'écriait :
« Ilfautpartir. .. Il faut partir. .. Ah ! je m'en vais.»
Puis elle pleurait la tête entre les genoux, et Fritz, debout près d'elle, pleurait aussi, disant :
« Pourquoi pleures-tu, Myrtille ? Qui est-ce qui t'a fait de la peine? Est-ce un garçon du village?... Kasper, Wilhelm, Heinrich? Dis... Je tombe dessus... Dis seulement!
— Non!
— Mais pourquoi pleures-tu donc !
— Je ne sais pas.
— Veux-tu courir au Falberg ?
— Non... ce n'est pas assez loin.
— Mais où veux-tu donc aller, Myrtille ?
— Là-bas!... là-bas!... faisait-elle, montrant bien loin au delà des montagnes; où vont les oiseaux ! ... »
Fritzalorslevaitlesyeux et restait bouche béante. Un jour donc qu'ils se trouvaient ainsi sur la li-
sière des bois, vers midi, la chaleur était si grande, l'air si calme, que la fumée de leur petit feu, au lieu de monter en colonne grisâtre, se répandait comme de l'eau sous les ronces desséchées. La cigale avait suspendu son chant monotone; pas un insecte ne bourdonnait, pas une feuille ne murmurait, pas un oiseau ne gazouillait. Les bœufs et les vaches, la paupière close, les genoux plovés sous le ventre, se reposaient à l'ombre d'un grand chêne au milieu de la prairie, et parfois l'un d'eux mugissait d'une voix sourde et lente comme pour se plaindre.
Fritz avait d'abord voulu tresser la corde de son fouet, puis il s'était étendu dans l'herbe, le chapeau sur les yeux, et Friedland venait de se coucher près de lui, bâillant jusqu'aux oreilles*.
Myrtille seule ne se ressentait pas de cette chaleur accablante. Accroupie près du feu , les bras noués autour des genoux, en plein soleil, elle restait immobile , et ses grands yeux noirs parcouraient les sombres colonnades de la forêt.
Le temps s'écoulait lentement. — La cloche lointaine du village avait tinté midi, puis une heure, puis deux heures, et la jeune bohémienne ne bougeait pas. Ces bois, ces crêtes arides, ces rochers, ces lignes de sapins descendant au revers de la côte, semblaient revêtir pour elle un sens profond, mystérieux.
« Oui, se disait-elle en elle-même, j'ai vu cela... il y a longtemps... longtemps! »
Tout à coup, regardant Fritz qui dormait alors de toute son âme, elle se leva doucement et se prit à fuir. Ses pieds légers effleuraient à peine le gazon; elle courait, courait, remontant la côte. Friedland retourna la tête nonchalamment et fit mine de la suivre , puis il s'étendit de nouveau comme accablé de lassitude.
Myrtille venait de disparaître au milieu des ronces qui bordent la forêt. Elle franchit d'un élan le fossé bourbeux, où grasseyait dans les joncs une grenouille solitaire.
Vingt minutes après, elle atteignit la crête de la Roche-Creuse, qui domine le pays d'Alsace et les cimes bleuâtres des Vosges.
Alors elle se retourna pour voir si personne ne la suivait : Fritz, son chapeau sur les yeux, dormait toujours au milieu de la grande prairie verdoyante, Friedland aussi, et les bœufs sous leur arbre.
Elle regarda plus loin le village, la rivière, le toit de la ferme, où tourbillonnaient des pigeons, que la distance faisait paraître petits comme des hirondelles; la grande rue tortueuse où se promenaient quelques paysannes en jupe rouge; la petite église moussue où le bon curé Niclausse l'avait baptisée, puis confirmée dans la foi chrétienne.
Et quand elle eut vu tout cela, se tournant vers la montagne, elle contempla les flèches innombrables des sapins pressées sur la pente des abîmes comme l'herbe des champs.
En présence de ce spectacle grandiose, la jeune bohémienne sentit sa poitrine se dilater, son cœur battre avec une force inconnue, et, reprenant sa course, elle s'élança dans une crevasse tapissée de mousse et de fougères, pour gagner le sentier des pâtres à travers les bois.
Toute son âme, toute sa nature sauvage éclatait alors dans son regard avec une puissance inouïe ; elle était comme transfigurée : ses petites mains s'accrochaient au lierre, ses pieds nus aux fissures du rocher.
Elle repartit bientôt sur l'autre pente de la montagne, courant, bondissant, s'arrêtant aussi parfois brusquement et regardant les objets d'alentour, — un arbre, un ravin, une mare isolée, un paquis aux grandes herbes odorantes, — comme frappée de stupeur.
Quoiqu'elle ne se rappelât pas avoir jamais vu ces halliers, ces taillis, ces bruyères, à chaque détour du sentier elle se disait : « Je le savais!... l'arbre était ici... le rocher là... le torrent audessous 1 »
Quoique mille souvenirs étranges, pareils à des visions, reparussent à son esprit avec la vivacité
MYRTILLE. l3
de l'éclair, elle n'y comprenait rien et ne s'en rendait pas compte... Elle ne s'était pas encore dit : « Ce qu'il faut à Fritz et aux autres pour être heureux, c'est le village, c'est la prairie, c'est le toit de la ferme, les arbres à fruits du verger, la vache qui donne le lait, la poule qui pond l'œuf: ce sont les provisions de la cave et du grenier, et la chambre chaude en hiver ! Mais moi, je n'ai pas besoin de tout cela, car je suis païenne, vraiment païenne ! Je suis née dans ces bois, comme l'écureuil sur le chêne , l'épervier sur le roc , la grive sur le sapin. »
Non, elle n'avait jamais réfléchi à ces choses, mais l'instinct la guidait; et c'est ainsi que, poussée par cette force étrange, elle atteignit, au coucher du soleil, le plateau déboisé de la Kohle-Platz, ou les bohémiens qui vont d'Alsace en Lorraine s'arrêtent d'habitude pour passer la nuit, et suspendent leur marmite au milieu des bruyères.
Là, Myrtille, fatiguée, les pieds meurtris, sa petite jupe rouge déchirée par les ronces, s'assit au pied d'un chêne.
Longtemps elle resta immobile, le regard perdu dans l'espace , écoutant le vent bruire dans les hautes sapinières , heureuse de se sentir seule dans cette solitude.
La nuit vint. Les étoiles apparurent par milliers dans les sombres profondeurs du ciel, puis,
la lune s'étant levée , ses rayons limpides argentèrent doucement les bouleaux épars aux flancs de la côte.
Le sommeil commençait à gagner la jeune bohémienne, sa tête s'inclinait, quand, au loin, dans les bois, des clameurs l'éveillèrent.
Elle prêta l'oreille , les mêmes voix traversèrent la nuit : Brêmer, Fritz, tous les gens de la ferme étaient à sa recherche.
Alors, sans hésiter, Myrtille s'élança plus avant dans la forêt, ne s'arrêtant que de loin en loin, pour écouter encore.
Les cris s'affaiblissaient.
Bientôt elle n'entendit plus que les battements précipités de son cœur, et poursuivit sa marche d'un pas moins rapide.
Enfin, bien tard, lorsque la lune retire ses derniers rayons du feuillage, n'en pouvant plus, elle s'affaissa dans les bruyères et s'endormit profondément.
Elle était alors à quatre lieues de Dosenheim, près des sources de la Zinsel; les recherches de Brêmer ne pouvaient s'étendre jusque-là.
Il faisait grand jour quand Myrtille s'éveilla dans la solitude du Hârberg, sous un vieux sapin rongé par la mousse. Une grive chantait au-dessus d'elle, une autre lui répondait au loin, bien loin dans la vallée. La brise matinale agitait le feuillage comme un frisson, mais l'air, déjà chaud, se chargeait des mille parfums du lierre, de la verveine, des mousses et du chèvrefeuille sauvage.
La jeune bohémiene ouvrit les yeux tout émerveillée; elle regarda, puis se rappelant qu'elle n'entendrait plus Catherine crier : « Myrtille!... Myrtille!... où donc es-tu, malheureuse ? » elle sourit et prêta l'oreille au chant de la grive.
Près de là murmurait une source; l'enfant n'eut qu'à tourner un peu la tête, pour voir l'eau vive jaillir le long du rocher et se répandre dans l'herbe.
Au-dessus de la roche pendait un arbousier tout chargé de grappes rouges; au-dessous s'élançait un magnifique aconit aux fleurs violettes tachetées de blanc.
Myrtille avait soif, mais elle se sentait si pares-
l6 CONTES DES BORDS DU RHIN.
seuse, si contente d'entendre Peau bruire et la grive chanter, qu'elle n'eut pas le courage de déranger cette harmonie, et laissa retomber sa jolie tête brune, souriant et regardant le jour à travers ses paupières :
« Voilà comme je serai toujours, se disait-elle. Que voulez-vous?... je suis paresseuse... C'est le bon Dieu qui l'a voulu ! »
En rêvant ainsi, elle se représentait la ferme avec son grand coq, les poules, et puis les œufs cachés au fond de la grange, sous quelques brins de paille.
« Si j'avais deux œufs, se disait-elle, deux œufs cuits durs comme Fritz en avait hier dans son sac, avec une croûte de pain et du sel, cela me ferait plaisir. Mais bah ! . . . quand on n'a pas d'œufs, les mûres et les myrtilles sont aussi très-bonnes. . . »
Une odeur de myrtilles lui fit alors ouvrir ses jolies narines :
« Il y en a! murmura-t-elle, je les sens! »
Elle ne se trompait pas, les bruyères en étaient encore pleines.
Au bout d'un instant, n'entendant plus la grive chanter, elle se leva sur le coude et vit l'oiseau qui becquetait une des grappes de l'arbousier.
Elle alla puiser quelques gouttes d'eau dans le creux de sa main, et remarqua que le cresson ne manquait pas aux alentours.
Alors,, chose qui ne lui était jamais arrivée, certaines paroles du curé Niclausse lui revinrent en mémoire :
« Considérez les oiseaux : ils ne sèment ni ne « moissonnent; ils n'ont ni cellier ni grenier, cece pendant, Dieu les nourrit !
« Considérez les lis et voyez comme ils croisse sent; ils ne travaillent ni ne filent; cependant « je vous déclare que Salomon , dans toute sa « gloire, n'a jamais été vêtu comme l'un d'eux.
« Si Dieu a soin de nourrir l'oiseau et de vêtir « l'herbe des champs, combien n'aura-t-il pas soin « de vous nourrir et de vous vêtir !
« O hommes de peu de foi!... Ne vous inquiète tez donc point de ces choses; ce sont les païens « et les gens du monde qui les recherchent : votre « père ne sait-il pas que vous en avez besoin? »
« Hé! pensa Myrtille, quand la mère Catherine m'apppelait païenne, j'aurais bien pu lui répondre : « C'est vous qui êtes des païens, car vous semez, vous récoltez; et nous sommes de bons chrétiens, puisque nous vivons comme les oiseaux du ciel. »
Elle terminait à peine ces réflexions judicieuses, qu'un bruit de pas dans les feuilles sèches lui fit lever la tête.
Elle allait fuir, quand un bohémien de dix-huit à vingt ans, grand, svelte, le teint brun, la tête
l8 CONTES DES BORDS DU RHIN.
crépue, les yeux brillants, les grosses lèvres épanouies, se laissa glisser le long du roc, et la regardant d'un œil ravi, s'écria :
« Almâni?
— Almâni! répondit Myrtille tout émue.
— Hé hé ! fit le garçon, de quelle troupe?
— Je ne sais pas... je cherche... »
Et sans détour, elle lui raconta comment Brémer l'avait élevée, et comment elle s'était échappée la veille de sa maison.
Le jeune bohémien souriait et montrait ses dents blanches.
a Moi, dit-il en étendant le bras, je vais à Hazlach ; c'est demain la grande foire, toute notre bande y sera : Ppifer-Karl, Melchior, la Mésange bleue, Fritz le clarinette-, Coucou-Pétre et la Pie noire. Les femmes disent la bonne aventure. Nous autres, nous faisons de la musique. Si tu veux... viens avec moi !
— Je veux bien, » dit Myrtille en baissant les yeux.
Alors il l'embrassa, lui mit son sac sur le dos, et, prenant son bâton des deux mains, il s'écria :
« Femme, tu seras à moi... Tu porteras mon sac et jeté nourrirai... Marche! »
Et Myrtille, si paresseuse à la ferme, marcha de bon cœur.
Lui, suivait en chantant et galopant tour à
tour sur les mains et sur les pieds, tant il était joyeux?
Depuis ce jour on n'a plus entendu parler de
Myrtille.
Fritz faillit mourir en voyant qu'elle ne revenait pas; mais ayant épousé, quelques années plus tard, Grédel Dick, la fille du meunier, une bonne grosse fille, bien fraîche, bien appétissante, il se consola de son malheur.
Catherine alors parut satisfaite, car Grédel Dick était la plus riche héritière du village.
Brêmer seul resta triste; il avait fini par aimer Myrtille comme son propre enfant.
Un jour d'hiver qu'il regardait par la fenêtre, voyant une bohémienne couverte de haillons traverser la vallée encombrée de neige, un sac sur le dos, il s'assit en poussant un long soupir.
ce Qu'as-tu donc, Brêmer? » lui demanda sa femme.
Comme il ne répondait pas, elle s'approcha et
vit qu'il était mort.
CONTE FANTASTIQUE
Dans la soirée du 19 septembre i855, j'allai voir mon ancien camarade d'université, l'illustre docteur Adrien Selsam, professeur de pathologie générale, chef de clinique, accoucheur de la grande* duchesse, etc., etc.
Je le trouvai seul dans son magnifique salon de la rue Bergstrasse, le coude sur une petite table de marbre noir, et les yeux plongés dans un globe de cristal, qui me parut contenir une eau de roche parfaitement limpide.
Malgré les rayons pourpres du crépuscule, entrant par trois hautes fenêtres ouvertes sur les jardins du palais, la figure maigre de mon ami Selsam, son nez en lame de rasoir et son menton eh
galoche, empruntaient au globe des teintes blafardes effrayantes : on eût dit une tête de mort récemment coupée, et le liséré rouge de sa robe de chambre complétait l'illusion.
Tout cela me surprit au point que je n'osai l'interrompre dans ses réflexions. J'allais même me retirer, quand un gros suisse, que j'avais trouvé ronflant dans l'antichambre, s'avisa d'ouvrir un œil et de crier d'une voix de Stentor :
« Monsieur le conseiller Théodore Kilian ! »
Selsam, exhalant un soupir, se tourna lentement vers moi, comme un automate, me tendit la main et me dit :
« Salve tibi, Théodore! Qiiomodo pales?
— Optime, Adrien, » lui répondis-je.
Puis élevant la voix :
« Q^ue fais-tu donc là, mon ami? Tu médites, je crois, sur la doctrine de Sangrado ? »
Mais son regard prit une expression si louche, que j'en fus tout étonné.
« Théodore, fît-il après un instant de silence, ceci n'est point matière à plaisanterie : j'étudie la maladie de ta respectable tante , dame Annah Wunderlich. Ce que tu m'en as dit avant-hier est grave : ces exaltations, ces extases, ces soubresauts , et surtout les expressions exagérées de la vénérable dame en parlant de la Création de Haydn, des oratorios de Hrcndel et des sympho-
nies de Beethoven, présagent une affection dangereuse.
— Et tu prétends l'approfondir dans ce bocal d'eau fraîche,? #•
— Précisément. Le plus fortuné hasard t'amène; je songais à toi. »
Puis, m'indiquant un violon suspendu à la muraillej
A Voudrais-tu me jouer V Enlèvement an sérail, de Mozart? »
Cette invitation me parut tellement bizarre, que je me demandai si la tête de mon pauvre ami Selsam n'était pas en train de déménager,' comme celle de ma tante; mais lui, devinant ma pensée, reprit avec un sourire ironique :
c Rassure-toi^ cher Théorore, rassure-toi; mes facultés intellectuelles sont intactes : je suis sur la Voie d'une grande, d'une sublime découverte !
— Bon, cela suffit. »
Et détachant le violon, je le considérai d'un œil d'envie. C'était un de ces fameux Lévenhaupt, que Frédéric II fit construire au nombre de douze, pour accompagner ses parties de flûte, — instruments parfaits, irréprochables, et que certains connaisseurs égalent aux Stradivarius.
Quoi qu'il en soit, à peine eus-je appuyé l'archet sur ses cordes, que tout ce qu'on m'en avait dit me parut au-dessous de la réalité; et
l'élégance de l'œuvre s'ajoutant à l'extrême pureté des sons, je me crus transporté au septième ciel.
« O grand, grand maître! m'écriai-je, ô sublime mélodiste! Qui pourrait être insensible à tant de grâce, de vigueur et d'inspiration! »
Mon chapeau était à terre, mes yeux clignotaient, mes genoux vacillaient; je ne me possédais plus : Selsam, le bocal et la maladie de ma tante n'existaient plus pour moi.
Enfin, au bout d'une heure, je m'éveillai comme d'un songe, étendu sur le canapé du docteur Adrien, et me demandant ce qui venait de se passer.
Je vis Selsam , armé d'une forte loupe, en face de son globe. L'eau du bocal était devenue trouble; des milliers d'infusoires s'y croisaient en tous sens.
« Eh bien, Selsam, lui demandai-je d'une voix affaiblie, es-tu content ? »
Alors, la face rayonnante, il vint à moi, et, me prenant les deux mains avec expression :
« Merci, merci, mon cher et digne camarade, mille fois merci! s'écria-t-il. Tu viens de rendre à la science le plus grand service. »
J'étais ébahi.
a Comment! en jouant un air de musique, j'ai rendu un service à la science, moi?
— Oui, cher Théodore, et je ne te laisserai pas
ignorer la part glorieuse que tu as prise à la solution du grand problème. Viens, suis-moi; tu vas tout voir, tout comprendre. »
Il alluma un candélabre, car la nuit était venue, puis il ouvrit une porte latérale et me fit signe de le suivre.
J'étais en proie à l'émotion la plus profonde; en traversant plusieurs pièces successives, je pensais qu'une révolution allait s'accomplir dans tout mon être; que j'allais recevoir la clef des mondes invisibles.
Le candélabre jetait sa lumière éclatante sur les meubles somptueux de la riche demeure; les ornements, les tableaux, les tapis défilaient dans l'ombre; des têtes riantes, sortant de leurs cadres, nous regardaient passer; et la lumière, glissant de dorure en dorure, nous conduisit enfin au haut d'un large escalier à rampe de bronze.
Nous descendîmes dans une cour intérieure; le bruit furtif de nos pas s'entendait au loin comme un chuchotement mystérieux.
Dans la cour, je remarquai que l'air était calme ; des étoiles sans nombre brillaient au ciel; plusieurs portes se présentaient sur notre passage, Selsam s'arrêta devant l'une d'elles, et, se tournant vers moi, me dit :
« Voici mon amphithéâtre. C'est ici que je travaille, que je dissèque. Ne t'émotionne pas... La
nature ne lâche ses secrets qu'entre les mains de la mort ! »
J'eus peur : j'aurais voulu reculer, mais Adrien étant entré sans attendre ma réponse, il fallut bien le suivre.
J'entrai donc, pâle d'émotion, et, sur une grande table de chêne, je vis un cadavre, — le cadavre d'un jeune homme, — étendu, les mains serrées au corps, la tête rejetée en arrière^ les yeux écarquillés, immobile comme une motte de terre.
Il avait un beau front. Sur le côté gauche, une blessure profonde pénétrait dans les cavités de sa poitrine; mais ce qui me fit le plus d'impression, ce n'est pas la vue de cette blessure, ni le caractère sombre de cette tête, c'est l'immobilité, le silence !
« Voilà donc l'homme ! me dis-je; inertie, repos éternel ! »
Cette idée écrasante s'appesantissait sur moi, lorsque Selsam, posant le tranchant de son scalpel sur le corps inerte, me dit :
« Tout cela vit. . . tout cela bientôt va renaître ! . . . Des milliers d'existences asservies par une même force, vont reprendre leur indépendance. La seule chose qui ait cessé d'être dans ce corps, c'est la puissance du commandement, l'autorité qui imposait une direction unique à toutes ces vies individuelles : la volonté! — Cette puissance était là.)>
Il frappa la tête qui rendit un son mat, comme s'il eût touché du bois.
J'étais saisi, et pourtant les paroles de Selsam me rassurèrent un peu.
« Tout n'est donc pas anéanti, me dis-je; tant mieux !... J'aime mieux vivre en détail que de ne pas vivre du tout. *
— Oui, s'écria Selsam, qui semblait voir les pensées aller et venir dans mon front; oui , l'homme est immortel en détail; chacune des molécules qui le composent est impérissable; elles vivent toutes ! mais leur vie, leurs souffrances, se transmettent à l'âme qui les domine, consulte leurs besoins et leur impose ses volontés. On a cherché le type du gouvernement le plus parfait; on a prétendu le trouver dans une ruche d'abeilles, dans un tas de fourmis : ce modèle idéal du gouvernement, le voilà :
En même temps il plongea son scalpel dans le cadavre et l'ouvrit complètement. J'en reculai d'horreur, mais lui ne parut pas même s'apercevoir de ce mouvement , et poursuivit avec calme :
« Voyons d'abord les moyens d'action et de transmission de l'âme. Tu vois ces milliers de fibres blanches qui se ramifient dans tout le corps : ce sont les nerfs, ce sont les grandes routes de ce vaste pays, où vont et viennent sans cesse des
3o CONTES DES BORDS DU RHIN.
estafettes plus rapides que l'éclair, portant aux extrémités les ordres de la molécule centrale, ou prévenant celle-ci des besoins et des dangers qui affectent ou menacent ses innombrables sujets. Alors tout marche, tout s'émeut, tout s'agite, tout se porte au but assigné par l'âme. Cependant chaque molécule a sa tâche et sa nature propre; ainsi, Théodore, voici les organes de la respiration : les poumons; voici ceux de la circulation du sang : le cœur, les veines, les artères; voici ceux de la digestion : l'estomac, les intestins. Eh bien, ne va pas croire qu'ils se composent des mêmes éléments, des mêmes êtres. Non! quand la décomposition arrive, les poumons produisent le genre d'insectes appelés douves, qui se fixent, comme la sangsue, au moyen de deux pores : leur corps est long et filiforme. Les intestins produisent des lombrics formés d'anneaux charnus : ils sont cylindriques, roses, amincis aux extrémités et ne ressemblent en rien aux douves. Le cœur produit des j on gus hématodes, sorte de champignons rongeurs. — Ainsi de chaque organe.
« L'homme vivant est tout un univers soumis à une volonté! ... Et sache bien que chacun de ces infiniment petits a son âme. immortelle. L'Etre suprême n'accorde pas de privilège d'immortalité; car tout^ depuis l'atome jusqu'aux ensembles incommensurables de l'espace, tout est soumis à la
justice absolue, jamais une molécule n'esthors de la place que lui assigne son mérite; cela seul nous explique l'ordre admirable du monde : de même que l'homme, parcelle de Phumanité^ obéit forcément à Dieu, de même la molécule agit selon la volonté de l'homme vivant. Conçois-tu, maintenant, Théodore, la puissance infinie de ce grand Être, dont la volonté agit sur nous comme notre âme agit sur notre chair et notre sang? La nature tout entière est la chair et le sang de Dieu; il souffre par elle, il vit par elle, il pense par elle, il agit par elle : chacun de ses atomes est impérissable, car Dieu ne peut périr dans un seul de ses atomes.
— Mais où donc est la liberté? m'écriai-je; si je suis une molécule asservie, comment suis-je responsable de mes actes?
— La liberté est intacte, dit Selsam, car la molécule de ma chair peut se révolter contre tout mon être; c'est ce qui arrive, mais alors elle périt et mon organisme l'élimine. Elle a été libre, elle a subi les conséquences de son acte. Moi aussi je suis libre; je puis me révolter contre les lois de Dieu, je puis abuser de mon pouvoir sur les êtres qui me composent, et par là même entraîner ma dissolution. Les molécules redeviennent indépendantes, et mon âme perd son pouvoir! Ne suffit-il pas de constater que nous souffrons par nos fautes,
pour reconnaître que nous en sommes responsables, et par conséquent libres? »
Je n'avais plus rien à répondre, et nous restions là, nous jegardant l'un l'autre jusqu'au fond de l'âme.
« Tout cela, mon cher Selsam, lui dis-je enfin, me paraît fort logique , ce sont des théories superbes; mais je ne comprends pas leur rapport avec ton bocal, avec la maladie de ma tante, et l'air de musique que tu m'as fait jouer.
— Rien de plus simple, fit-il en souriant; tu n* peux pas ignorer que Ja vibration des sons imprime au sable amassé sur un tambour des mouvements rapides, et lui fait tracer des figures géométriques d'une régularité merveilleuse...
— Sans doute, mais...
— Mais, s'écria-t-il avec impatience, laisse-moi finir ! De même les sons agissent sur les molécules d'un liquide, d'où résultent des combinaisons infinies, avec cette différence toutefois, que ces mole cules étant mobiles, les figures qui en résultent sont des êtres animés : c'est ce que les physiciens appellent la création équivoque. Or, les sons, agissant sur le système nerveux, produisent un dégagement électrique, lequel agit à son tour sur les liquides enfermés dans notre corps, d'où naisseni des milliers et des milliards d'insectes qui atta quent l'organisme , et produisent une foule de
maladies, telles que le tintouin, la surdité, la berlue, l'épilepsie, la catalepsie, l'idiotisme, le cauchemar, les convulsions, la danse de Saint-Guy, les spasmes de l'œsophage, la colique nerveuse, la coqueluche, les palpitations, et généralement cette infinité de maladies auxquelles les femmes qui s'adonnent à la musique sont particulièrement sujettes, et dont la nature est restée inconnue jusqu'à ce jour. En effet, les insectes en question, savoir : les myriapodes , qui ont six pieds , sans ailes; les thysanoures, qui ont l'abdomen garni, sur le côté, de fausses pattes; les parasites, dont les yeux sont lisses et la bouche en forme de suçoir; les coléoptères, qui possèdent des mandibules très-fortes; les lépidoptères, qui ont deux filets roulés en spirale formant une langue; les névroptères, les hyménoptères , les ripiphores... tous ces milliards de rongeurs se répandent à l'intérieur de notre corps , comme dans un vieux meuble vermoulu; ils y enfoncent leurs tenailles, leurs ongles, leurs pics, leurs râpes, leurs tarières et vous disloquent de fond en comble. C'est l'histoire du peuple romain énervé par le luxe asiatique : les barbares le dévorent sans résistance! »
Cette description de Selsam m'avait fait dresser les cheveux sur la tête.
ce Et tu crois, m'écriai-je, que la musique est cause de ces désastres ?
— Incontestablement. Il suffit de voir les vieilles joueuses d'orgue, de piano ou de harpe pour en être convaincu. Ta malheureuse tante menace ruine; je ne connais qu'un seul moyen de prévenir sa chute prochaine.
— Quel moyen, Selsam? Quoique je sois son héritier présomptif, ce serait un cas de conscience à se faire, que de ne pas essayer de la sauver!
— Oui, fit-il, je reconnais là ta délicatesse ordinaire : c'est l'affection et non l'intérêt qui te guide. Mais il est tard, Théodore, je viens d'entendre sonner minuit; reviens demain à dix heures du soir, j'aurai préparé l'unique remède qui puisse sauver dame Annah. Je veux que tu me doives son rétablissement; la cure sera radicale, je t'en donne ma parole académique.
— Sans doute, sans doute, mais ne pourrais-tu me dire?...
— A quoi bon? Demain tu sauras tout. Le sommeil me gagne. »
Nous traversâmes la cour; il m'ouvrit la porte cochère donnant sur la Bergstrasse. Nous nous serrâmes la main en nous souhaitant le bonsoir, et je regagnai ma chambre, perdu dans les plus tristes réflexions.
Il me fut impossible, cette nuit-là, de fermer l'œil; je me creusais la tête pour savoir comment Selsam expulserait les ascarides de ma respectable tante Wunderlich.
Le lendemain, cette idée me poursuivit jusqu'au soir. J'allais , je venais , je m'interrogeais moimême à haute voix, et les gens se retournaient dans la rue pour m'observer, tant mon agitation était grande.
En passant devant l'officine du pharmacien Koniam, je m'arrêtai plus d'une heure à lire les étiquettes innombrables de ses fioles et de ses bocaux : Assa fœtida, — Arsenic, — Chlore, — Potassium, — Baume de Chiron, — Remède du Capucin, — Remède de mademoiselle Stéfen, — de Fioraventi, etc., etc., etc.
« Grand Dieu ! me dis-je, faut-il avoir la main heureuse, pour saisir précisément la fiole qui nous guérira sans expulser la molécule centrale! Fautil avoir du courage pour s'ingérer de Y assa fœtida, du remède du Capucin, ou de Fioraventi, quand un simple morceau de pain ou de viande^ nous cause parfois une indigestion. »
Et le soir, soupant en tête-à-tête avec ma bonne tante, je l'observai d'un œil plein de compassion.
« Hélas! pensais-je en moi-même, que diraistu, pauvre Annah Wunderlich, si tu savais que des milliards de bêtes féroces microscopiques s'acharnent à ta ruine, pendant que tu bois tranquillement une tasse de thé!
— Pourquoi me regardes-tu donc ainsi, Théodore? me demanda-t-elle tout inquiète.
— Oh! ce n'est rien... ce n'est rien...
— Si,, je vois que tu me trouves mal aujourd'hui; j'ai l'air souffrant, n'est-ce pas?
— C'est vrai, vous êtes bien pâle. Je parie que vous avez encore reçu de la musique ?
— Eh! sans doute. J'ai reçu hier l'opéra du Grand Darius , une oeuvre sublime, une...
— J'en étais sûr. Vous avez passé la nuit à pianoter, à prendre des poses, à vous extasier, à jeter des « ah ! » des « oh ! parfait ! merveilleux ! divin ! »
Elle devint pourpre.
« Qu'est-ce que cela signifie, monsieur? Est-ce que je n'ai plus le droit?...
— Eh! je ne dis pas le contraire; mais c'est ridicule : vous vous ruinez le système nerveux, vous...
— Le système nerveux!. . C'est vous qui devenez fou, qui ne savez ce que vous dites.
MON ILLUSTRE AMI SELSAM. 3j
— Au nom du ciel, calmez- vous, ma tante! La colère dégage de l'électricité, laquelle produit à son tour des insectes par milliards.,.
— Des insectes ! s'écria-t-elle en se levant comme un ressort; des insectes! Avez- vous déjà vu des insectes sur ma personne , malheureux? Comment, vous osez... Mais c'est infâme!... des insectes!... Louise!... Katell... — Sortez, monsieur!...
— Mais, ma tante...
— Sortez! sortez! Je vous déshérite! »
Elle criait, elle bégayait, son bonnet lui pendait sur l'oreille, c'était épouvantable.
« Voyons, voyons, m'écriai-je en me levant, ne nous fâchons pas! Que diable, ma tante, je ne parle pas des insectes que vous croyez... je parle des myriapodes, des thysanoures, des coléoptères, des lépidoptères, des parasites, enfin de cette multitude innombrable de petits monstres qui s'est logée dans votre corps et qui vous ronge! »
A ces mots, ma tante Wunderlich tomba dans son fauteuil, les bras pendants, la tête inclinée sur la poitrine, et la face tellement pâle, que le rouge qu'elle s'était mis sur les pommettes apparaissait comme des taches de sang.
Je ne fis qu'un saut de notre maison à l'hôtel de Selsam.
En entrant chez lui, j'étais, à ce qu'il parait, blême comme un mort.
a Mon ami... il y a une crise!... »
Mais je m'arrêtai, saisi de stupeur. Une nombreuse société se trouvait réunie chez Selsam : — c'était d'abord M. le conservateur du Musée archéologique,, Daniel Brêmer, avec sa grande perruque poudrée et son habit marron, la face pleine et les yeux à fleur de tête comme une grenouille,- il tenait à la bouche une sorte de cornemuse gigantesque , et semblait en montrer l'usage aux autres; —puis M. le maître de chapelle , Christian Hoffer , en chapeau à claque, accroupi dans un fauteuil et ses longues jambes allongées à perte de vue sous la table; il faisait jouer, de ses longs doigts osseux, les clefs d'un autre instrument bizarre en forme de tube, et ne leva pas même les yeux sur moi lorsque la porte s'ouvrit, tant cet examen absorbait son attention; — MM. Kasper Marbach, prosecteur à l'hôpital Sainte-Catherine, et Rebstock, doyen de la Faculté des belles-lettres, tous deux en habit noir et cravate blanche, se trouvaient aussi là, l'un armé d'un immense plateau de bronze, l'autre ceint d'une sorte de tambour de bois des îles à .peau de bouc.
Ces gens graves, assis autour du candélabre, les joues gonflées, la baguette en l'air, la physiono-
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mie méditative, me produisirent un effet si grotesque, que je restai cloué sur le seuil, le cou tendu, la bouche béante, comme en présence d'un rêve.
Selsam, sans s'émouvoir, m'avança gravement un siège, et M. le conservateur du Musée poursuivit ses explications :
a Ceci, messieurs, dit-il, est le fameux buscatibia des Suisses : il a des sons terribles, qui se prolongent à travers les échos et dominent le fracas des torrents. Si M. le conseiller Théodore veut le prendre , je ne doute pas qu'il n'en tire des effets grandioses. »
Il me remit cette corne de bœuf d'un air solennel; et, s'adressant au prosecteur Kasper Marbach :
« Votre tambour, monsieur, est ce que nous avons de plus admirable dans le genre : c'est le karabo des Égyptiens et des Abyssins) les jon^ gleurs s'en servent pour faire danser les serpents et les bayadères.
— Est-ce cela? fit le prosecteur, en frappant un coup alternativement de la main droite et de la main gauche.
— Très-bien !*.. très-bien 1... vous réussirez. — Et quant à M. le doyen, il n'aura qu'à donner un coup, de seconde en seconde, sur son plateau : le fameux tam-tam, dont les sons lugubres
ressemblent aux glas du gros bourdon de notre cathédrale. Ce sera d'un effet colossal , surtout dans le silence de la nuit... — Avez-vous compris, messieurs ?
— Très-bien.
— Alors nous pouvons partir.
— Un instant, dit le docteur, il est nécessaire d'instruire Théodore de notre détermination. »
Puis, s'adressant à moi :
« Mon cher ami , la position de ta respectable tante exige un remède héroïque. Après y avoir longtemps réfléchi, une idée lumineuse est venue m'éclairer. — Quel est son mal? C'est l'affadissement du système nerveux, c'est la délibilité résultant de l'abus de la musique. — Eh bien, que faire en pareille circonstance? — Le plus rationnel est de fondre dans le même traitement le principe d'Hippocrate : Contraria contrariis curantur, et celui de notre immortel Hahnemann : Similia similibus curantur. — Qu'y a-t-il de plus contraire à la musique fade et sentimentale de nos opéras, que la musique sauvage des Hébreux, des Caraïbes et des Abyssins? — Rien. Donc, j'emprunte leurs instruments, j'exécute un airdesHottentots en présence de ta respectable tante, et le principe contraria contrariis est satisfait. D'autre part, qu'y a-t-il de plus semblable à la musique que la musique? — Évidemment, rien. Donc, le
principe similia similibus est aussi satisfait, »
Cette idée me parut sublime.
« Selsarn, m'écriai-je, tu es un homme de génie! Hippocrate a résumé la thèse,, et Hahnemànn l'antithèse de la médecine; mais toi,, tu viens de créer la synthèse : c'est une découverte grandiose!...
— Hé ! je le sais biej^, fit-il, mais laisse-moi finir. En conséquence je me suis adressé à M. le conservateur du Musée des Voyages, qui non-seulement consent à nous prêter le tam-tam, le buscatibia, le karabo de sa collection, mais veut bien encore nous offrir son concours et jouer du fifre, ce qui complétera notre improvisation harmonique d'une façon très-heureuse. »
Je m'inclinai profondément devant M. le conservateur, et lui exprimai toute ma gratitude. Il en parut touché et me dit:
« Monsieur le conseiller, je suis heureux de pouvoir vous rendre service, ainsi qu'à la respectable dame Annah Wunderlich, dont les nombreuses vertus sont obscurcies par cette exagération malheureuse des jouissances musicales, et l'abus des instruments à cordes. Puissions-nous réussir à la ramener aux goûts simples de nos pères !
— Oui, puissions-nous réussir ! m'écriai-je.
— En route ! messieurs , dit Selsam , en route ! »
Tout le monde descendit alors le grand escalier. Onze heures sonnaient; la nuit était sombre, pas une étoile ne brillait au ciel; un vent d'orage faisait crier les girouettes et balançait les réverbères. Nous nous glissions contre les murs comme des malfaiteurs, chacun de nous tenant son instrument caché sous ses habits.
Arrivés à la porte de ma tante, j'introduisis délicatement la clef dans la serrure, et Selsam ayant allumé un rat-de-cave, nous entrâmes dans le vestibule en silence. Là, chacun prit son poste en face de la chambre à coucher, et son instrument à la bouche, attendit le signal.
Tout cela s'était fait avec tant de prudence, que rien n'avait bougé dans la maison. Selsam entr'ouvrit même doucement la porte, puis, élevant la voix :
« Partez! » s'écria-t-il.
Et je soufflai dans ma corne de bœuf: le tamtam, le fifre, le karabo, tout retentit à la fois.
Impossible de rendre l'effet de cette musique sauvage. On aurait dit que la voûte du vestibule allait s'écrouler.
Nous entendîmes un cri ; mais, bien loin de cesser, une sorte de rage nous saisit, et la grosse caisse, le tam-tam, de redoubler leur fracas, au point que moi-même je n'entendais plus les sons de ma trompe, dont le bruit domine cependant
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les roulements du tonnerre; mais le tam-tam était encore plus fort: ses vibrations lentes et lugubres éveillaient en nous un sentiment de terreur inexprimable, comme à l'approche d'un festin de cannibales où l'on doit figurer en qualité de rôti; nos cheveux étaient debout sur nous têtes, comme des baguettes: — la trompette du Jugement dernier, sonnant le réveil des morts, ne produira pas un effet plus terrible !
Vingt fois Selsam nous avait crié d'arrêter; nous étions sourds, une sorte de frénésie diabolique s'était emparée de nous.
Enfin, épuisés, hors d'haleine et pouvant tout au plus nous tenir sur nos jambes, tant nous étions rendus de fatigue, il fallut bien cesser cet épouvantable vacarme.
Alors Selsam, levant te doigt, nous dit:
« Silence!... Ecoutons! »
Mais nos oreilles bourdonnaient, il nous était impossible de percevoir le moindre bruit.
Au bout de quelques minutes, le docteur, inquiet, poussa la porte et pénétra dans la chambre pour voir l'effet de son remède.
Nous ^attendions avec impatience. Il ne revenait pas, et j'allais entrer à mon tour, quand il sortit extrêmement pâle et nous regarda d'un air étrange:
« Messieurs, dit-il, sortons!
— Mais quel est le résultat de l'expérience, Selsam? »
Je lui tenais le bras; il se retourna brusquement et me répondit :
« Eh bien... elle est morte !
— Morte ! m'écriai-je en reculant.
— Oui, la commotion électrique a été trop violente : elle a détruit les ascarides, mais. elle a malheureusement foudroyé la molécule centrale. Du reste, cela ne prouve rien contre ma découverte, au contraire : — ta tante est morte guérie ! »
Et il sortit.
Nous le suivîmes pâles de terreur. — Une fois dans la rue, nous nous dispersâmes, les uns à droite, les autres à gauche, sans échanger une parole: le dénoûment de l'aventure nous avait terrifiés !
Le lendemain, toute la ville apprit que dame Annah Wunderlich était morte subitement. Les voisins prétendirent avoir entendu des bruits étranges, terribles, inusités; mais comme il avait fait dans la nuit un très-grand orage, la police ne lit aucune recherche. D'ailleurs, le médecin appelé à constater le décès déclara que dame Annah était morte d'une attaque d'apoplexie foudroyante, en jouant le duo final du Grand Darius; — on l'avait trouvée assise dans un fauteuil, devant son piano!
Tout alla donc pour le mieux et nous ne fûmes pas inquiétés.
Environ six mois après cet événement, le docteur Selsam publia, sur le traitement des helminthes par la musique, un ouvrage qui obtint un succès incroyable. Le prince Hatto de Schhttenhof lui envoya la grande plaque du Vautour noir, et Son Altesse la duchesse régnante daigna le féliciter en personne. On parle même de le nommer président de la Société scientifique, à la place du vieux Mathias Kobus. Bref, c'est un homme trèsheureux !
Quanta moi, je me reprocherai toute ma vie
d'avoir eontribué à la mort de ma chère tante Annah Wunderlich, en soufflant pendant un quart d'heure dans cet abominable busca-tibia, que le ciel confonde! Il est vrai que je n'avais pas l'intention de lui nuire ; au contraire, j'espérais la débarrasser de ses ascarides, et lui permettre de vivre encore de longues années; mais elle n en est pas moins morte, l'excellente femme, et cela
me navre le cœur.
Dieu m'est témoin que l'idée de foudroyer sa molécule centrale ne m'était jamais venue a 1 esprit Hélas ! je l'avoue à ma honte, j'aurais r. au nez de celui qui serait venu me dire qu'avecun air de musique on pouvait tuer « même une simple mouche! » 3
CONTE FANTAS1 IQJJE
Un matin du mois de septembre i85o, le vieux peintre de mannes, Andreusse Cappelmans, mon digne maître, et moi, nous fumions tranquillement, notre pipe à la fenêtre de son atelier, au dernier étage de la vieille maison qui forme le coin à droite de la rue des Brabançons, sur le pont de Leyde, et nous vidions un pot d'œle à notre santé réciproque.
J'avais alors dix-huit ans, la tête blonde et rose ; Cappelmans approchait de la cinquantaine; son gros nez rouge prenait des teintes bleuâtres, ses tempes s'argentaient, ses petits yeux gris se plissaient, de grosses rides bridaient ses joues brunes; au lieu de la plume de coq qui faisait jadis sa
gloire, il venait d'orner son feutre "d'une simple plume de corbeau.
Le temps était superbe. En face de nous se déroulait le vieux Rhin; quelques nuages blancs nageaient au-dessus dans l'azur : le port avec ses gros bateaux noirs, la voile pendante, dormait audessous, le soleil miroitait sur les flots bleuâtres et des centaines d'hirondelles fendaient l'air.
Nous étions là, rêveurs, l'âme noyée de sentiment; de grandes feuilles de vigne, encadrant la fenêtre, frissonnaient à la brise, un papillon s'élevait, une volée de moineaux criards s'élançaient à sa poursuite; plus bas, sur le toit de l'échoppe, un gros chat roux s'arrêtait et regardait en balançant la queue d'un air méditatif.
Rien de calme comme ce spectacle, et pourtant Cappelmans était triste, soucieux.
« Maître Andreusse, lui dit-je tout à coup, vous avez l'air de vous ennuyer?
— C'est vrai, fit-il, je suis mélancolique comme un âne qu'on étrille.
— Pourquoi? Le travail va bien; vous avez plus de commandes que vous ne pouvez en remplir, et voici la kermesse qui vient dans une quinzaine.
— J'ai fait un vilain rêve !
— Vous croyez aux rêves , maître Cappelmans ?
— Je ne suis pas sûr que ce soit un rêve, Christian; car j'avais les yeux ouverts. »
Puis, vidant sa pipe au bord de la fenêtre : « Tu n'es pas sans avoir entendu parler de mon vieux camarade, Van Marius, dit-il, Van Marius, le fameux peintre de marines, qui comprenait la mer comme Ruysdaèl comprenait la campagne, Van Ostade le village, Rembrandt les intérieurs sombres, Rubens les temples et les palais. Ah ! c'était un grand peintre; en face de ses tableaux, on ne disait pas : « C'est beau ! » On disait : « Que la mer est belle ! . . . qu'elle est grande et terrible !» — On ne voyait pas le pinceau de Van Marius aller et venir; mais l'ombre de la main de Dieu s'étendre sur la toile. Oh ! le génie. . . le génie... quel don sublime, Christian! »
Cappelmans se tut, les lèvres serrées, le sourcil froncé, les larmes aux yeux.
Pour la première fois je le voyais ainsi; cela m'étonnait.
Au bout d'un instant, il reprit:
« Van Marius et moi, nous avions fait ensemble nos études à Utrecht, chez le vieux Ryssen; nous aimions les deux sœurs ; nous passions ensemble nos soirées à la taverne de la Grenouille, comme deux frères. Plus tard, nous vînmes à Leyde, bras dessus bras dessous. — Van Marius n'avait qu'un défaut, il aimait le genièvre et le
skidam plus que Yœle et Importer. Tu me rendras cette justice, Christian, que je ne me suis jajnais grisé qu'avec de Yœle; aussi, je me porte bien. Malheureusement, Van Marius se grisait avec du genièvre. Encore s'il n'en avait bu qu'à la taverne, mais il s'en faisait apporter jusque dans son atelier; il ne travaillait avec enthousiasme que lorsqu'il en avait une ou deux chopines dans l'estomac et que les yeux lui sortaient de la tête. Alors il fallait le voir, il fallait l'entendre hurler, chanter et siffler. Tout en mugissant comme la mer, il brossait sa toile à tour de bras : chaque coup de pinceau soulevait une vague ; à chaque sifflement on voyait les nuages approcher, grossir, s'entasser. Tout à coup il prenait sa brosse au vermillon, et voilà que la foudre coulait du ciel noir sur les flots verts, comme un jet de plomb fondu... et dans le lointain, au-dessous de la voûte sombre, au loin, bien loin, on découvrait une barque, un cutter , n'importe quoi, écrasé entre les ténèbres et l'écume... C'était épouvantable! — Quand Van Marius peignait des scènes plus calmes, il se faisait jouer de la clarinette par le vieil aveugle Coppélius, à raison de deux florins par jour; il coupait son genièvre avec de Yœle et mangeait des saucisses pour représenter des scènes champêtres. Tu conçois, Christian, qu'avec un régime pareil, il devait se détériorer le tempéra-
ment. Combien de fois ne lui ai-je pas dit: « Prends garde, Jan, prends garde, le genièvre te jouera un mauvais tour ! »
« Mais, bien loin de m'écouter, il entonnait un refrain bachique d'une voix tonnante, et finissait toujours par imiter le chant du coq. C'était son plaisir favori d'imiter le chant du coq. Ainsi, par exemple, à la taverne, quand son verre était vide, au lieu de frapper sur la table comme tout le monde pour prévenir la servante, il agitait les bras et lançait des ko-ko-ri-ko ! jusqu'à ce qu'on eût rempli sa chope.
« Depuis longtemps Marius me parlait de son chef-d'œuvre: la Pêche miraculeuse. Il m'en avait fait voir les premières esquisses, et j'en étais émerveillé, lorsqu'un beau matin, il disparut subitement de Leyde, et, depuis, personne n'a reçu de ses nouvelles. »
Ici, Cappelmans ralluma sa pipe d'un air rêveur et poursuivit :
« Hier soir, j'étais à la taverne du Cruchon d'or, en compagnie du docteur Roëmer, d'Eisenlœffel, et de cinq ou six vieux camarades. Vers dix heures, je ne sais plus à quel propos, Roëmer se mit à déclamer contre les pommes de terre, déclarant que c'était le fléau du genre humain; que depuis la découverte des pommes de terre, les aborigènes de l'Amérique, les Irlandais, les
Suédois, les Hollandais, et généralement tous les peuples qui boivent beaucoup de spiritueux, au lieu de jouer comme autrefois leur rôle dans le monde, se trouvaient réduits à l'état de zéros. Il attribuait cette décadence à l'eau-de-vie de pommes de terre, et tout en l'écoutant, — je ne sais par quelle évolution singulière de mon esprit, — le souvenir de Van Marius me revint en mémoire : « Pauvre vieux ! me dis-je en moi-même, que fait-il maintenant? A-t-il terminé son chefd'œuvre ? Pourquoi diable ne donne-t-il pas de ses nouvelles?
« Comme je réfléchissais à ces choses, le watchman Zélig entra dans la salle pour nous prévenir qu'il était temps de quitter la taverne : onze heures sonnaient. — Je rentre donc chez moi, la tête un peu lourde. Je me couche et je m'endors.
« Mais voilà qu'une heure après, Brigitte, la ravaudeuse en face, allume ses rideaux. Elle crie : « Au feu ! » J'entends courir dans la rue, j'ouvre les yeux, et qu'est-ce que je vois ? Un grand coq noir perché sur un chevalet au beau milieu de mon atelier.
« En moins d'une seconde, les rideaux de la vieille folle avaient flambé, puis s'étaient éteints d'eux-mêmes. Tout le monde s'en allait en riant. . . Mais le coq noir restait toujours à sa place, et comme la lune brillait entre les tours de l'hôtel
de ville, ce singulier animal m'apparaissait on ne peut mieux. Il avait de grands yeux jaunes cerclés de rouge, et se grattait la crête du bout de la patte.
« Je l'observais depuis au moins dix minutes, me demandant par où cet animal bizarre avait pu se glisser dans mon atelier, lorsque, relevant la tête, le voilà qui me dit :
« Comment, Cappelmans, tu ne me reconnais pas? Je suis pourtant l'âme de ton ami Van Marius !
« — L'âme de Van Marius ! m'écriai-je. Van Marius est donc mort ?
« — Oui, répondit-il d'un air mélancolique, c'est fini, mon pauvre vieux. J'ai voulu jouer la grande partie contre Hérode Van Gambrinus; nous avons bu deux jours et deux nuits sans désemparer. Le matin du troisième jour, comme la vieille Judith éteignait les chandelles, j'ai roulé sous la table! Maintenant, mon corps repose sur la colline d'Osterhaften, en face de la mer, et je suis à la recherche d'un nouvel organisme... Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit : je viens te demander un service, Cappelmans !
« — Un service ! Parle... tout ce qu'un homme peut faire, je le ferai pour toi !
« — A la bonne heure ! reprit-il, à la bonne heure! j'étais sûr que tu ne me refuserais pas.
Eh bien donc, voici la chose. Tu sauras, An-' dreusse, que j'étais allé à V Anse des Harengs, tout exprès pour finir la Pêche miraculeuse. Malheureusement, la mort m'a surpris avant que j'aie pu mettre la dernière main à cet ouvrage... Gambrinus l'a suspendu comme un trophée, au fond de sa taverne: cela me remplit d'amertume... Je ne serai content que lorsqu'il sera terminé, et je viens te prier de le finir. Tu me promets, n'estce pas, Cappelmans ?
« — Sois tranquille, Jan, c'est une affaire entendue.
« — Alors, bonsoir ! »
« Et là-dessus, mon coq bat de l'aile, et traverse l'une de mes vitres, avec un bruit sec, sans faire le moindre éclat. »
Après avoir terminé ce récit bizarre, Cappelmans déposa sa pipe sur le bord de la fenêtre et vida sa chope d'un trait.
Nous restâmes longtemps silencieux, nous regardant l'un l'autre.
« Et vous croyez que ce coq noir était réellement l'âme de Van Marius ? dis-je enfin au brave homme.
— Si je le crois ! fit-il. C'est-à-dire que j'en suis sûr.
— Mais alors que pensez-vous faire, maître Andreusse?
— C'est bien simple; je vais partir pour Osterhaffen. Un honnête homme n'a qu'une parole : j'ai promis à Van Marius de terminer la Pêche miraculeuse, et je la terminerai coûte que coûte. Dans une heure, Van Eyck le borgne doit venir me prendre avec sa charrette. »
Puis s'arrêtant et me regardant d'un œil fixe : « Eh! fit-il, j'y songe... tu devrais m'accompagner, Christian; c'est une magnifique occasion devoir VÂnse des Harengs. Et puis, on ne sait ce qui peut arriver; je serais content de t'avoir près de moi.
— Je le voudrais bien, maître Andreusse; mais vous connaissez ma tante Catherine, elle ne consentira jamais.
— Ta tante Catherine... je vais lui signifier qu'il est indispensable pour ton instruction de voir un peu la côte. Qu'est-ce qu'un peintre de marines qui ne quitte jamais les environs de Leyde, qui ne connaît que le petit port de Kalwyk ? Allons donc, c'est absurde !... Tu viens avec moi, Christian, c'est entendu ! »
Tout en parlant de la sorte, le digne homme passait sa large casaque rouge, et, me prenant ensuite par le bras, il m'emmena gravement chez ma tante.
Je ne vous raconterai pas tous les pourparlers, toutes les objections, toutes les répliques de maître
Cappelmans pour décider ma tante Catherine à me laisser partir avec lui. Le fait est qu'il finit par l'emporter, et que deux heures plus tard nous roulions vers Osterhaffen.
Notre carriole, attelée d'un petit cheval du Zuyderzée à grosse tête, les jambes courtes et poilues, le dos couvert d'une vieille peau de chien, courait depuis trois heures, de Leyde à VAnse des Harengs, sans paraître avoir avancé d'un pouce. Le soleil couchant projetait sur La plaine humide d'immenses reflets pourpres; les mares flamboyaient, et tout autour se dessinaient en noir les joncs, les roseaux et les prêles qui croissaient sur leurs rives.
Bientôt le jour disparut, et Cappelmans^ sortant de ses rêveries, s'écria :
a Christian, enveloppe-toi bien de ta casaque, rabats les bords de ton feutre, et fourre tes pieds sous la paille. — Hue... Barabas... hue donc ! nous marchons comme des escargots. »
En même temps il donnait l'accolade à sa cruche de skidam ; puis s'essuyant les lèvres du revers de la main, il me la présentait, disant :
« Bois un coup, de peur que le brouillard ne t'entre dans l'estomac. C'est un brouillard salé, tout ce qu'il y a de pire au monde. »
Je crus devoir suivre l'avis de Cappelmans, et cette liqueur bienfaisante me mit aussitôt de bonne humeur.
« Cher Christian, reprit le vieux maître après un instant de silence, puisque nous voilà pour cinq ou six heures dans les brouillards, sans autre distraction que de fumer des pipes et d'entendre crier la charrette, causons d'Osterhaffen. »
Alors le brave homme se mit à me faire là description de la taverne du Pot de Tabac, la plus riche en bières fortes et en liqueurs spiritueuses de toute la Hollande.
« C'est dans la ruelle des Trois-Sabots qu'elle se trouve, me dit-il. On la reconnaît de loin à sa large toiture plate; ses petites fenêtres carrées, à fleur de terre, donnent sur le port. En face s'élève un grand marronnier; à droite, le jeu de quilles longe un vieux mur couvert de mousse, et derrière, dans la bassenrour, vivent pêle-mêle des centaines d'oies, de poules, de dindons et de canards, dont les cris perçants forment un concert tout à fait réjouissant.
« Quant à la grande salle de la taverne, elle n'a rien d'extraordinaire; mais là, sous les poutres brunes du piafond, au milieu d'un nuage de fu-
mée bleuâtre, trône dans un comptoir en forme de tonneau, le terrible Hérode Van Gambrinus, surnommé le Bacchus du Nord !
« Cet homme-là boit à lui seul deux mesures déporter; Vœle triple et le lambic passent dans son estomac comme dans un entonnoir de ferblanc; il n'y a que le genièvre qui puisse l'assommer!
« Malheur au peintre qui met le pied dans cet enfer ! — je te le dis, Christian, il vaudrait mieux qu'il n'eût jamais vu le jour. — Les jeunes servantes aux longues tresses blondes s'empressent de le servir, et Gambrinus lui tend ses larges mains velues, mais c'est pour lui voler son âme : le malheureux sort de là, comme les compagnons d'Ulysse sortirent de la caverne de Circé ! »
Ayant dit ces choses d'un air grave, Cappelmans alluma sa pipe et se prit à fumer en silence.
Moi, j'étais devenu tout mélancolique, une tristesse insurmontable pénétrait dans mon âme. lime semblait approcher d'un gouffre, et s'il m'eût été possible de sauter de la charrette, — que Dieu me le pardonne! — j'aurais abandonné le vieux maître à son entreprise hasardeuse.
Ce qui me retint encore, c'est l'impossibilité de retourner à travers des marais inconnus, par une nuit sombre. Il me fallut donc suivre le courant et subir le sort funeste que je prévoyais.
Vers dix heures, maître Andreusse s'endormit; sa tête se prit à ballotter contre mon épaule. Moi je tins bon encore plus d'une heure ; mais enfin la fatigue l'emporta et je m'endormis à mon tour. Je ne sais depuis combien de temps nous jouissions du repos, lorsque la charrette s'arrêta brusquement, et que le voiturier s'écria :
« Nous y sommes! »
Cappelmans fit entendre une exclamation de surprise, tandis qu'un frisson me parcourait de la tête aux pieds.
Je vivrais mille ans, que la taverne du Pût de Tabac, telle que je la vis alors , avec ses petites fenêtres scintillantes et sa grande toiture qui s'abaisse à quelques pieds du sol, serait toujours présente à ma mémoire.
La nuit était profonde. La mer, à quelque cent pas derrière nous, mugissait, et par-dessus ses clameurs immenses, on entendait nasiller une cornemuse.
Dans les ténèbres, on voyait danser des silhouettes grotesques aux vitres de la baraque. On aurait dit un jouet d'enfant, une lanterne magique, un mirliton posé là dans la nuit pour narguer la scène formidable.
L'allée fangeuse éclairée par une lanterne de corne, laissait entrevoir des figures étranges, avançant et reculant dans l'ombre comme des rats
dans un égout. La ritournelle poursuivait tou-* jours son train, et ce bruissement nasillard, le petit cheval de Van Eyck, la tête basse, les pieds dans la boue; Cappelmans, qui serrait sa grosse houppelande sur ses épaules en grelottant; la lune, entourée de nuages, regardant à travers quelques crevasses lumineuses : tout confirmait mes appréhensions et me pénétrait d'une tristesse invincible.
Nous allions mettre pied à terre, quand, du milieu des ombres, s'avança brusquement un homme de haute stature, coiffé d'un large feutre, la barbe en pointe, le col rabattu sur le pourpoint de velours noir, et la poitrine ornée d'une triple chaîne d'or, à la manière des anciens artistes flamands.
« C'est vous, Cappelmans ? fit cet homme, dont le profil sévère se dessinait sur les petites vitres du bouge.
— Oui, maître ! répondit Andreusse tout stupéfait.
— Prenez garde ! reprit l'inconnu en levant le doigt; prenez garde : le tueur d'àmes vous attend !
— Soyez tranquille; Andreusse Cappelmans fera son devoir !
— C'est bien, vous êtes un homme: l'esprit des vieux Maîtres est avec vous! »
Ce disant, l'étranger s'enfonça dans les tènè-
bres, et Cappelmans, tout pâle, mais l'air ferme et résolu, descendit de la carriole.
Je le suivis plus troublé qu'il ne me serait possible de le dire.
De vagues rumeurs s'élevaient alors de la taverne. On n:entendait plus la cornemuse.
Nous entrâmes dans la petite allée sombre, et bientôt maître Andreusse, qui marchait le premier, s'étant retourné, me dit à l'oreille: « Attention, Christian! »
En même temps il poussa la porte, et sous les jambons, les harengs et les andouilles suspendus aux poutres noires, j'aperçus une centaine d'hommes assis autour de longues tables, rangées à la file; les uns accroupis comme des magots, les épaules arrondies; d'autres, les jambes écartées, le feutre sur l'oreille, le dos-contre le mur, lançant au plafond des nuages de fumée tourbillonnante. Ils avaient tous l'air de rire, les yeux à demi fermés, les joues bridées jusqu'aux oreilles, et semblaient plongés dans une sorte de béatitude profonde.
A droite, une large cheminée flamboyante envoyait ses traînées de lumière d'un bout de la salle à l'autre; de ce côté, la vieille Judith, longue et sèche comme un manche à balai, la figure empourprée, agitait au milieu des flammes une grande poêle où pétillait une friture.
t>4 CONTES DES BORDS DU RHIN.
Mais ce qui me frappa surtout, ce fut Hérode Van Gambrinus lui-même, assis dans son comptoir, un peu à gauche, tel que me l'avait dépeint maître Andreusse, les manches de sa chemise retroussées jusqu'aux épaules sur ses bras velus, les coudes au milieu des chopes luisantes, les joues relevées par ses poings énormes , son épaisse tignasse rousse ébouriffée et sa longue barbe jaunâtre tombant à flots sur sa poitrine. Il regardait d'un œil rêveur la Pêche miraculeuse, suspendue au fond de la taverne, juste au-dessus de la petite horloge de bois.
Je le considérais depuis quelques secondes, lorsque, au dehors, non loin de la ruelle des Trois- Sabots, la trompe du watchmann se fit entendre, et, dans le même instant, la vieille Judith, agitant sa poêle, se prit à dire d'un ton ironique:
« Minuit! Depuis douze jours le grand peintre Van Marius repose sur la colline d'Osterhaffen, et le vengeur n'arrive pas.
— Le voici!... » s'écria Cappelmans en s'avançant au milieu de la salle.
Tous les yeux se fixèrent sur lui, et Gambrinus ayant tourné la tête, se prit à sourire en se caressant la barbe.
« C'est toi, Cappelmans? dit-il d'un ton goguenard. Je t'attendais. Tu viens chercher la Pêche miraculeuse?
— Oui, répondit maître Andreusse, j'ai promis à Van Marius de terminer son chef-d'œuvre; je le veux, et je l'aurai !
— Tu le veux et tu l'auras ! reprit l'autre; c'est bientôt dit, camarade. Sais-tu que je l'ai, gagné, moi, la cruche au poing?
— Je le sais. Et c'est la cruche au poing que j'entends le reprendre.
— Alors te voilà bien décidé à jouer la grande partie ?
— Oui, j'y suis décidé. Que le Dieu juste me soit en aide. Je tiendrai ma parole... ou je roulerai sous la table ! »
Les yeux de Gambrinus s'illuminèrent :
« Vous l'avez entendu, s'écria-t-il en s'adressant aux buveurs, c'est lui qui me défie : qu'il soit fait selon sa volonté ! »
Puis se tournant vers maître Andreusse :
a Quel est ton juge?
— Mon juge est Christian Rebstock, » dit Cappelmans en me faisant signe d'approcher.
J'étais ému... j'avais peur.
Aussitôt Pu$ des assistants, Ignace Van den Brock, bourgmestre d'Osterhaffen , coiffé d'une grande perruque de chiendent , tira de sa poche un papier , et d'un ton de pédagogue il lut:
« Le wôgt des biberons a droit au linge blanc,
<c au verre blanc, à la blanche chandelle : qu'on le a serve! »
Et une grande fille rousse vint déposer ces choses à ma droite.
« Quel est ton juge, à toi ? demanda maître Andreusse.
— Adam Van Rasimus. »
Cet Adam Van Rasimus, le nez fleuri, l'échiné courbée et l'œil en coulisse, vint prendre place à côté de moi. On le servit de même.
Cela fait, Hérode, tendant sa large main pardessus le comptoir à son adversaire, s'écria:
« N'emploies-tu ni sortilège ni maléfice ?
— Ni sortilège ni maléfice, répondit Cappelmans. »
— Es-tu sans haine contre moi ?
— Quand j'aurai vengé Fritz Coppélius, Tobie Vogel le paysagiste, Roëmer, Nickel Brauer, Diderich Vinkelmann, Van Marius, tous peintres de mérite noyés par toi dans Yœle et le porter^ et dépouillés de leurs œuvres, alors je serai sans haine. »
Hérode partit d'un immense éclat de rire, et les bras étendus, ses larges épaules rejetées en arrière contre le mur :
« Je les ai vaincus la cruche au poing, s'écria-til, honorablement et loyalement, comme je vais te vaincre toi-même. Leurs œuvres sont devenues
LA PÊCHE MIRACULEUSE. 6j
mon bien légitime; et quant à ta haine, je m'en moque et passe outre. — Buvons! »
Alors, mes chers amis, commença une lutte telle qu'on n'en cite pas deux comparables, de mémoire d'homme, en Hollande, et dont il sera parlé dans les siècles des siècles, s'il plaît au Seigneur Dieu : le blanc et le noir étaient aux prises; les destins allaient s'accomplir !
Une tonne à'œle fut déposée sur la table, et deux pots d'une pinte furent remplis jusqu'au bord. Hérode et maître Andreusse vidèrent chacun le leur d'un trait. Ainsi de suite de demi-heure en demi-heure, avec la régularité du tic-tac de l'horloge, jusqu'à ce que la tonne fût vide.
Après Vœle on passa au porter, et du porter au lambic.
Vous dire le nombre de barils de bière forte qui furent vidés dans cette bataille mémorable me serait facile : le bourgmestre Van den Brock en a consigné le chiffre exact sur le registre de la commune d'Osterhaffen, pour l'enseignement des races futures; mais vous refuseriez de me croire, cela vous paraîtrait fabuleux.
Qu'il vous suffise de savoir que la lutte dura trois jours et trois nuits. Cela ne s'était jamais vu 1
Pour la première fois, Hérode se trouvait en face d'un adversaire capable de lui tenir tête;
aussi, la nouvelle s'en étant répandue dans le pays, tout le monde accourait à pied, à cheval, en charrette: c'était une véritable procession; et comme beaucoup ne voulaient pas s'en retourner avant la fin de la lutte, il se trouva qu'à partir du deuxième jour, la taverne ne désemplit pas une seconde ; à peine pouvait-on se mouvoir, et le bourgmestre était forcé de frapper sur la table avec sa canne et de crier : « Faites place ! » pour qu'on laissât passer les garçons de cave apportant les barils sur leurs épaules.
Pendant ce temps-là , maître Andreusse et Gambrinus continuaient de vider leurs pintes avec une régularité merveilleuse.
Parfois, récapitulant dans mon esprit le nombre de moos qu'ils avaient bus, je croyais faire un rêve et je regardais Cappelmans le cœur serré d'inquiétude; mais lui, clignant de l'œil, s'écrait aussitôt en riant:
« Eh bien, Christian, ça marche ! Bois donc un coup pour te rafraîchir. »
Alors je restais confondu.
« L'âme de Van Marius est en lui, me disaisje; c'est elle qui le soutient! »
Quant à Gambrinus, sa petite pipe de vieux buis aux lèvres, le coude sur le comptoir et la joue dans la main, il fumait tranquillement, comme un honnête bourgeois qui vide sa chope le
soir, en songeant aux affaires de la journée.
C'était inconcevable. Les plus rudes buveurs eux-mêmes n'v comprenaient rien.
Le matin du troisième jour, avant d'éteindre les chandelles^ voyant que la lutte menaçait de se prolonger indéfiniment, le bourgmestre dit à Judith d'apporter le fil et l'aiguille pour la première épreuve.
Aussitôt il se fit un grand tumulte : tout le monde se rapprochait pour mieux voir.
D'après les règles de la grande partie, celui des deux combattants qui sort victorieux de cette épreuve, a le droit de choisir la boisson qui lui convient et de l'imposera son adversaire.
Hérode avait déposé sa pjpe sur le comptoir. Il prit le fil et l'aiguille que lui présentait Van den Brock, et, soulevant sa lourde masse, les yeux écarquillés, le bras haut, il ajusta.., mais, soit que sa main fût réellement alourdie, ou que le vacillement des chandelles lui troublât la vue, il fut obligé de s'y reprendre à deux fois; ce qui parut faireunegrandeimpression surles assistants, car ils se regardèrent entre eux tout stupéfaits.
« A votre tour, Cappelmans ! » dit le bourgmestre.
Alors maître Andreusse se levant, prit l'aiguille, et du premier coup il passa le fil.
Des applaudissements frénétiques éclatèrent
dans la salle; on aurait dit que la baraque allait s'écrouler.
Je regardai Gambrinus: sa large figure charnue était bouffie de sang, ses joues tremblaient.
Au bout d'une minute, le silence étant rétabli, Van den Brock frappa trois coups sur la table et s'écria d'un ton solennel :
« Maître Cappelmans, vous êtes glorieux en Bacchus !... Quelle est votre boisson ?
— Du skidam! répondit maître Andreusse, du vieux skidam! Tout ce qu'il y a de plus vieux et de plus fort ! »
Ces mots produisirent un effet surprenant sur le tavernier.
« Non! non! s'écria-t-il; de la bière, toujours de la bière: pas de skidam. »
Il s'était levé tout pâle.
« J'en suis fâché, dit le bourgmestre d'un ton bref; mais les règles sont formelles : qu'on apporte ce que veut Cappelmans. »
Alors Gambrinus se rassit comme un malheureux qui vient d'entendre prononcer sa condamnation à mort, et l'on apporta du skidam de l'an xxn, que nous goûtâmes, Van Rasimus et moi, afin de prévenir toute fraude ou mélange.
Les verres furent remplis et la lutte continua.
Toute la population d'Osterhaffen se pressait aux fenêtres.
On avait éteint les chandelles. Il faisait grand jour.
A mesure que la lutte approchait du dénoûment fatal, le silence devenait plus grand. Les buveurs, debout sur les tables, sur les bancs, les chaises, les tonnes vides, regardaient attentifs.
Cappelmans s'était fait servir une andouille et mangeait de bon appétit; mais Gambrinus ne se ressemblait plus àlui-même,- le skidam le stupéfiait ! Sa large face cramoisie se couvrait de sueur, ses oreilles prenaient des teintes violettes, ses paupières s'abaissaient.., s'abaissaient. Parfois un tressaillement nerveux lui faisait relever la tête; alors, les yeux tout grands ouverts, la lèvre pendante, il regardait d'un air hébété ces figures silencieuses pressées les unes contre les autres, puis il prenait sa cruche à deux mains et buvait en râlant.
Je n'ai rien vu de plus horrible en ma vie.
Tout le monde comprenait que la défaite du tavernier était certaine.
« Il est perdu ! se disait-on. Lui qui se croyait invincible, il a trouvé son maître; encore une ou deux cruches, et tout sera fini ! »
Cependant quelques-uns prétendaient le contraire; ils affirmaient qu'Hérode pouvait tenir encore trois ou quatre heures, et Van Rasimus offrait même de parier une tonne d'tr/e, qu'il ne
roulerait sous la table que vers le coucher du soleil; lorsqu'une circonstance,, en apparence insignifiante, vint précipiter le dénoûment.
Il était près de midi.
Le garçon de cave Nickel Spitz emplissait les cruches pour la quatrième fois.
La grande Judith, après avoir essayé de mettre de l'eau dans le skidam, venait de sortir tout en larmes; on l'entendait pousser des gémissements lugubres dans la chambre voisine.
Hérode sommeillait.
Tout à coup la vieille horloge se mit à grincer d'une façon bizarre, les douze coups sonnèrent au milieu du silence; puis le petit coq de bois, perché sur le cadran, battit des ailes et fit entendre un ko-ko-ri-ko prolongé.
Alors, mes chers amis, ceux qui se trouvaient dans la salle furent témoins d'une scène épouvantable.
Au chant du coq, le tavernier s'était levé de toute sa hauteur, comme poussé par un ressort invisible.
Je n'oublierai jamais cette bouche entr'ouverte, ces yeux hagards, cette tête livide de terreur.
Je le vois encore étendre les mains pour repousser l'affreuse image. Je l'entends qui s'écrie d'une voix strangulée:
a Le coq ! oh î le coq î . . . »
Il veut fuir... mais ses jambes fléchissent... et le terrible Hérode Van Gambrinus tombe comme un bœuf sous le coup de l'assommoir, aux pieds de maître Andreusse Cappelmans.
Le lendemain, vers six heures du matin, Cappelmans et moi nous quittions Osterhaffen emportant la Pêche miraculeuse.
Notre rentrée à Leyde fut un véritable triomphe; toute la ville, prévenue de la victoire de maître Andreusse, nous attendait dans les rues, sur les places : on aurait dit un dimanche de kermesse; mais cela ne parut faire aucune impression sur l'esprit de Cappelmans. Il n'avait pas ouvert la bouche tout le long de la route, et semblait préoccupé.
A peine arrivé chez lui, son premier soin fut de consigner sa porte :
« Christian, me dit le brave homme en se débarrassant de sa grosse houppelande, j'ai besoin d'être seul; retourne chez ta tante et tâche de travailler. Quand le tableau sera fini, j'enverrai Kobus te prévenir. »
Il m'embrassa de bon cœur et me poussa doucement dehors.
Ce fut un beau jour, lorsque, environ six se-
maines plus tard, maître Andreusse étant venu me prendre lui-même chez dame Catherine, me conduisit dans son atelier.
La Pêche miraculeuse était suspendue contre le mur, en face des deux hautes fenêtres.
Dieu, quelle œuvre sublime! Est-il possible qu'il soit donné à l'homme de produire de telles choses!... Cappelmans avait mis là tout son cœur et tout son génie : l'àme de Van Marius devait être satisfaite. '
Je serais resté jusqu'au soir, muet d'admiration, devant cette toile incomparable, si le vieux maître, me frappant tout à coup sur l'épaule, ne m'avait dit d'un ton grave :
a Tu trouves cela beau, n'est-ce pas, Christian? Eh bien, Van Marius avait encore une douzaine de chets-d'œuvre pareils dans la tête. Malheureusement, il aimait trop Yœle triple et le skidam; son estomac l'a perdu ! C'est notre défaut, à nous autres Hollandais. Tu es jeune, que cela te serve de leçon; — le sensualisme est l'ennemi des grandes choses ! »