LE TRESOR
CONTE FANTASTIQUE
Une nuit du mois de septembre 1828, le digne et respectable libraire Furbach, de la rue Neuhauser, à Munich, s'éveilla tout étonné d'entendre marcher dans la mansarde au-dessus de sa chambre : on allait, on venait, on se lamentait; une des lucarnes en tabatière de la mansarde s'ouvrit, et de longs soupirs s'exhalèrent dans le silence.
En ce moment, la chapelle des jésuites sonnait une heure, et sous la chambre de M. Furbach, les chevaux piétinaient dans leur écurie.
La mansarde était occupée par le cocher Nicklausse, un grand gaillard du Pitcherland, sec, nerveux , fort habile à conduire les chevaux ,
ayant même fait quelques études au séminaire de Marienthâl; mais d'un esprit simple et superstitieux, à ce point qu'il portait une petite croix de bronze sous sa chemise et la baisait matin et soir, quoiqu'il eût passé trente ans.
M. Furbach prêta l'oreille; au bout de quelques secondes la lucarne se referma, les pas cessèrent, le lit du cocher cria, enfin tout se tut.
« Allons, se dit le vieux libraire, c'est aujourd'hui pleine lune; Nicklausse se frappe la poitrine; il gémit sur ses péchés, le pauvre diable! »
Et sans s'inquiéter 'davantage de ces choses, s'étant retourné, bientôt il s'endormit.
Le lendemain, vers sept heures, M. Furbach, les pieds dans ses pantoufles , déjeunait tranquillement avant de descendre à son magasin, lorsque deux petits coups retentirent à sa porte.
«Entrez! » dit-il- tout surpris d'une visite si matinale.
La porte s'ouvrit, et Nicklausse parut en blouse grise, coiffé du large feutre montagnard, et le gros bâton de cormier au poing, tel qu'il s'était présenté jadis en arrivant de son village. Il était pâle.
« Monsieur Furbach, dit-il, je viens vous demander mon congé; grâce au ciel, je vais enfin être à mon aise et pouvoir aider ma grand'mère Orchel, de Vangebourg.
— Auriez- vous fait un héritage? lui demanda le vieux libraire.
— Non, monsieur Furbach, j'ai fait un rêve: j'ai rêvé d'un trésor, entre minuit et une heure, et je vais mettre la main dessus. »
Le brave garçon parlait avec une telle assurance, que M. Furbach demeura confondu.
« Comment, vous avez fait un rêve? dit-il.
— Oui, monsieur, j'ai vu le trésor comme je vous vois, au fond d'une cave très-basse, dans un vieux château. Il y avait un seigneur couché dessus, les mains jointes, un gros pot de fer sur la tête.
— Mais où cela, Nicklausse?
— Ah! je n'en sais rien. Je vais d'abord chercher le château; je trouverai bien ensuite la cave et les écus : des pièces d'or plein un cercueil de six pieds; il me semble les voir. »
Les yeux de Nicklausse se prirent à briller d'une façon étrange.
« Voyons, mon pauvre Nicklausse, voyons! s'écria le vieux Furbach, soyons raisonnable. Asseyez-vous. Un rêve... c'est bien, c'est trèsbien ; du temps de Joseph, je ne dis pas, les* rêves signifiaient quelque chose; mais aujourd'hui, c'est bien différent. Tout le monde rêve; moi-même j'ai rêvé cent fois de trésor, et malheureusement je n'en ai jamais trouvé. Réfléchissez, vous allez
Su CONTES DES BORDS DU RHIN.
quitter une bonne place, pour courir après un château qui n'existe peut-être pas.
— Je l'ai vu, dit le cocher, c'est un grand château qui tombe en ruine; il y a au-dessous un village, un grand escalier en coquille, une église très-vieille; beaucoup de gens demeurent encore dans ce pays, une grande rivière passe auprès.
— Bon ! tout cela vous l'avez rêvé, je le crois, » dit M. Furbach en haussant les épaules.
Puis, au bout d'un instant, voulant ramener cet homme au bon sens, par un moyen quelconque :
« Et votre cave, comment était-elle ? demanda-t-il.
— Elle ressemblait à un four.
— Et vous y êtes descendu sans doute avec une lumière.
— Non, monsieur.
— Mais alors, comment avez-vous pu voirie cercueil, le chevalier et les pièces d'or ?
— Ils étaient éclairés par un rayon de la lune.
— Allons donc !... est-ce que la lune brille dans une cave ? Vous voyez bien que votre rêve n'a pas le sens commun. »
Nicklausse commençait à se fâcher ; cependant il se contint et dit:
« Je l'ai vu, tout le reste ne me regarde pas. Et quant au chevalier, tenez^ le voilà, s'écria-t-ilen ouvrant sa blouse, le voilà ! »
LE TRÉSOR DU VIEUX SEIGNEUR. 8ï
En même temps, il tirait de sa poitrine la petite croix de bronze suspendue par un ruban, et la déposait sur la table d'un air d'extase.
M. Furbach, grand amateur de médailles et d'antiquités , fut surpris du travail bizarre et vraiment précieux de cette relique. Il la prit, l'examina, et reconnut qu'elle remontait au xiie siècle. Au lieu de l'effigie du Christ, saillait en relief, sur la branche du milieu, celle d'un chevalier, les mains jointes dans l'attitude de la prière. Du reste, aucun millésime n'en précisait la date.
Nicklausse, pendant cet examen, suivait les moindres gestes du libraire avec inquiétude.
ce C'est fort beau, reprit M. Furbach; je. ne serais même pas étonné qu'à force de regarder cette jolie relique, vous n'ayez fini par vous figurer un chevalier étendu sur un trésor; mais croyezmoi, mon garçon, le véritable trésor qu'il faut rechercher est celui de la croix; le reste ne vaut pas la peine qu'on en parle. »
Nicklausse ne répondit pas; seulement, après avoir passé le cordon à son cou, il dit :
« Je pars, la sainte Vierge m'éclaire !... Quand le Seigneur nous veut du bien, il faut en profiter. Vous m'avez toujours bien traité, monsieur Furbach, c'est vrai, mais le bon Dieu m'ordonne de partir. Et puis, il est temps que je me marie: j'ai
vu là-bas, dans mon rêve, une jeune fille faite exprès pour moi.
— Et de quel côté allez-vous? demanda le lioraire, qui ne put à la fin s'empêcher de sourire d'une pareille simplicité.
— Du côté d'où vient le vent, répondit Nicklausse, c'est le plus sûr.
— Vous êtes bien décidé?
— Oui, monsieur.
— Très-bien, nous allons régler votre compte. Je regrette un aussi bon serviteur que vous, mais je me ferais un véritable scrupule de résister à votre vocation. »
Ils descendirent ensemble au bureau de la librairie., et, après vérification faite de ses registres, M. Furbach compta deux cent cinquante florins d'Autriche à Nicklausse, restant de ses gages, y compris les intérêts depuis six ans. Après quoi le digne homme lui souhaita bonne chance et se pourvut d'un autre cocher.
Longtemps le vieux libraire raconta cette étrange histoire; il riait beaucoup de la naïveté des gens du Pitcherland,, et les recommandait à ses amis et connaissances comme d'excellents serviteurs.
Quelques années après, M. Furbach ayant marié sa fille, mademoiselle Anna Furbach, au riche libraire Rubeneck de Leipzig, se retira des
affaires. Mais il avait tellement contracté l'habitude du travail, que, malgré ses soixante-dix ans, l'inaction lui devint bientôt insupportable. C'est alors qu'il fit plusieurs voyages en Italie, en France, en Belgique.
Vers les premiers jours d'automne, en i838, il visitait les bords du Rhin. C'était un petit vieillard à l'œil vif, aux pommettes colorées, à la démarche encore ferme. On le voyait se promener sur le pont du bateau, le nez en Pair, la redingote boutonnée, un parapluie sous le bras, le bonnet de soie noire tiré sur les oreilles, causant, s'informant de tout, prenant des notes et consultant volontiers le guide des voyageurs.
Un matin , entre Frisenheim et Neubourg, après avoir passé la nuit au salon du dampschiff avec trente autres voyageurs, femmes, enfants, touristes, commerçants, étendus péle-méle sur les banquettes, M. Furbach, heureux d'échapper à cette étuve, monta sur le pont au petit jour.
Il était environ quatre heures du matin, une brume épaisse couvrait le fleuve; le flot mugissait, la machine clapotait lourdement, quelques lumières lointaines tremblotaient dans le brouillard, et parfois d'immenses rumeurs s'élevaient dans la nuit: la voix du vieux Rhin, dominant le tumulte, racontait l'éternelle légende des gêné-
rations éteintes, les crimes, les exploits, la grandeur et la chute de ces antiques margraves, dont les repaires commençaient à se dessiner du milieu des ténèbres.
Appuyé contre la machine, le vieux libraire regardait défiler ces souvenirs d'un œil rêveur. Le chauffeur, le mécanicien allaient et venaient autour de lui ; quelques étincelles volaient dans l'air, un fanal se balançait au* bout de sa corde; la brise jetait sur Pavant des flocons d'écume . D'autres voyageurs se glissaient alors de la soupente comme des ombres.
M. Furbach, ayant tourné la tête, aperçut un sombfe amas de ruines sur la rive droite du fleuve, des maisonnettes étagées au pied de vastes remparts; un pont volant balayait la vague écumeuse de sa longue corde traînante!
Il s'avança sous le fanal , ouvrit son guide et lut:
« Vieux-Brisach, Brisacum et Brisacas nions, « fondé par Drusus; autrefois la capitale du Bris- « gau, passait pour l'une des plus fortes villes « d'Europe : la clef de l'Allemagne. Bernard V « de Zœhringen en éleva le château fort. — Fré- « déric Barberousse y fit transporter, dans l'église « de Saint-Etienne, les reliques de saint Gervais « et de saint Protais. — Gustave Horn, Suédois, « tenta de la prendre en 1 633, après avoir rem-
« porté de grands avantages sur les Impériaux : « il échoua. — Brisach fut cédé à la France par « le traité de Westphalie; il fut rendu à la paix « de Riswick, en échange de Strasbourg. — Les « Français le brûlèrent en 1793; les fortifications « en furent démolies en 18 14. »
« Ainsi, se dit-il, voici le Vieux-Brisach des comtes d'Eberstein, d'Osgau, de Zœhringen, de Souabe et d'Autriche; je ne puis laisser passer cela sans le voir. »
Quelques instants après, il se faisait descendre avec son bagage dans une barque, et le dampschirï poursuivait sa route vers Baie.
Il n'est peut-être pas, sur les deux rives du Rhin, de site plus étrange que l'antique capitale du Brisgau, avec son château démantelé, ses murailles de mille couleurs, en briques, en moellons, en torchis, étalées à cent cinquante mètres au-dessus du fleuve. Ce n'est plus une ville, et ce n'est pas encore une ruine. La vieille cité morte est envahie par des centaines de chaumières rustiques, qui se pressent alentour, qui grimpent à ses bastions, qui s'accrochent à ses fissures, et dont la population hâve, déguenillée, pullule comme les maringouins, les moustiques, les mille insectes à tenailles, à tarières qui se nichent dans les vieux chênes, les creusent, les dissèquent et les réduisent en poudre.
Au-dessus des toits de chaume étages contre les remparts, s'ouvre encore la porte du fort avec sa voûte armoriée, ses herses et son pont-levis suspendu sur l'abîme. De larges brèches laissent couler les décombres autour de la côte; la ronce, la mousse, le lierre joignent leurs efforts destructeurs à ceux de l'homme: tout descend, tout s'en va I
Quelques ceps de vigne s'emparent des créneaux; le pâtre et sa chèvre se posent fièrement sur les corniches, et, chose bizarre, les femmes du village, les jeunes filles, les vieilles commères montrent leurs visages naïfs par mille ouvertures pratiquées dans les murailles du château : chaque cave de l'ancienne forteresse est devenue un logis commode, il a suffi d'ouvrir des fenêtres et des lucarnes aux remparts. On voit les chemises, les robes rouges ou bleues, les guenilles de tous ces ménages flotter à la cime des airs, leurs eaux grasses suinter des goulots dans les fossés. Au-dessus s'élèvent encore quelques solides édifices, des jardins, de grands chênes, la cathédrale Saint-Etienne, tant vénérée de Barberousse.
Etendez sur tout cela les teintes grises du crépuscule matinal, déroulez au-dessous, à perte de vue, la nappe bleuâtre du Rhin qui mugit ; représentez-vous sur les grandes dalles de la jetée des files de tonnes et de caisses , et vous aurez
LE TRESOR DU VIEUX SEIGNEUR. ôj
l'impression que dut éprouver M. Furbach en abordant au rivage.
Il aperçut au milieu des ballots un homme, la chemise débraillée, les cheveux plats collés aux tempes, assis au bord d'une petite charrette à bras, la bretelle sur l'épaule.
« Monsieur s'arrête à Vieux-Brisach ? Monsieur descend au Schlossgarten ? lui demanda cet homme d'une voix inquiète.
— Oui; mon garçon, vous pouvez charger mes bagages. »
Il ne se fit pas répéter l'invitation. Le batelier reçut ses douze pfennings et l'on partit pour l'antique castel.
A mesure que s'élevait le jour, l'immense ruine se dégageait de l'ombre, et ses mille détails pittoresques s'accusaient avec une netteté bizarre. Ici, sur une tour décrépite, autrefois la tourelle des signaux, une nuée de pigeons avaient élu domicile; ils se peignaient tranquillement du bec dans les meurtrières d'où jadis les archers lançaient leurs flèches. Ailleurs, un tisserand matinal avançait au bout de longues perches ses écheveaux de chanvre par les lucarnes d'un donjon, pour les sécher au grand air. Des vignerons grimpaient la côte : quelques cris de fouine traversaient le silence; elles ne devaient pas manquer dans ces décombres.
Au bout d'un quart d'heure environ, M. Furbach et son guide atteignirent une large voie en spirale, pavée d'un cailloutage noir et luisant comme du fer, et bordée d'un mur à hauteur d'appui, dont la courbe s'élevait jusqu'à la plateforme. C'était l'ancienne avancée du Vieux-Brisach. Tout en haut de cette voie, près de la porte de Gontran l'Avare, M. Furbach, se penchant sur le petit mur, vit au-dessous les chaumières innombrables étagées jusqu'au bord du fleuve : leurs cours intérieures, leurs escaliers et leurs galeries vermoulues, leurs toits de bardeaux, de chaume et de planches, *et leurs petites cheminées fumantes. Les ménagères allumaient leur feu sur l'âtre, les enfants en chemise allaient et venaient dans l'intérieur des masures, les hommes ciraient leurs bottes; un chat rôdait sur le plus haut pignon; dans une basse-cour, à deux cents mètres de là, quelques poules grattaient un fumier, et par le toit effondré d'une vieille grange, on voyait une nichée de lapins, la croupe en l'air et la queue en trompette, filer dans l'ombre. Tout cela se découvrait aux regards, jusque dans les plus sombres recoins; la vie humaine, les mœurs, les habitudes, les plaisirs et les misères de la famille s'y montraient sans mystère.
Et pourtant M. Furbach, pour la première fois peut-être, trouva du mystère à ces choses :
un sentiment de crainte indéfinissable se glissa dans son âme. Etait-ce la multiplicité des rapports existant entre toutes ces créatures , et dont il ne pouvait se rendre compte ? Était-ce le sentiment de la cause éternelle présidant au développement de ces existences? Était-ce la morne tristesse de ces vastes remparts, assistant à leur destruction sous l'effort de ce monde infini ? Que sais-je? Lui-même n'aurait pu le dire; mais il lui semblait qu'un autre monde coexistait en quelque sorte avec ce monde apparent; que les ombres allaient et venaient comme autrefois dans leur domaine, tandis qu'au-dessous s'agitaient la vie, le mouvement, l'activité de la chair. Il eut peur, et se mit à courir vers sa charrette. L'air vif de la plate-forme, au sortir du chemin de ronde, dissipa ces impressions étranges. En traversant la terrasse, il vit à sa droite l'antique cathédrale de grès rouge encore inébranlable sur sa base de granit, comme au temps des croisades; à gauche quelques modestes maisons bourgeoises assez propres; une jeune fille donnait du mouron à ses oiseaux, un vieux boulanger en veste grise, fumait sur le seuil de sa baraque; en face, à l'autre extrémité du plateau, l'hôtel du Schlossgarten détachait sa blanche façade sur le fond verdoyant d'un parc. Là s'arrêtent les touristes qui vont à Fribourg en Brisgau. C'est un de ces bons hôtels
allemands, simples, élégants, confortables, dignes enfin d'héberger un mylord en vovage.
M. Furbach entra dans le vestibule sonore; une jolie servante vint le recevoir, fit transporter ses effets dans une belle chambre au premier, où le vieux libraire se lava, changea de chemise, se fit la barbe , après quoi, frais, dispos et de bon appétit, il descendit à la grande salle, prendre son café au lait selon sa vieille coutume.
Or il était dans cette salle depuis environ une demi-heure, — une salle haute et spacieuse, tendue d'un papier blanc à bouquets de fleurs, le plancher sablé, les hautes fenêtres à glaces étincelantes, ouvertes sur la terrasse, — il venait de terminer son déjeuner et s'apprêtait à faire un tour dans les environs, lorsqu'un homme grand, en habit noir , rasé de frais et la serviette sur le bras, le maître de l'hôtel enfin, entra jetant un coup d'œil sur les tables couvertes de leurs nappes damassées, s'avança gravement vers M. Furbach en le saluant d'un air cérémonieux, le regarda et fit entendre une exclamation de surprise :
« Seigneur Dieu. . . est-ce possible ? mon ancien maître ! »
Puis les bras étendus, d'une voix saisissante:
ce Monsieur Furbach, ne me reconnaissez-vous pas? »
Le vieux libraire, non moins ému, regarda cet homme, et, au bout d'un instant, dit:
« C'est Nicklausse !
— Oui, Nicklausse, s'écria le maître d'hôtel, oui, c'est moi !... Ah! monsieur... si j'osais. »
M. Furbach s'était levé.
« Allons, ne vous gênez pas, dit-il en souriant, je suis heureux, bien heureux, Nicklausse, de vous revoir en si bel état. Embrassons-nous, si cela vous fait plaisir. »
Et ils s'embrassèrent comme de vieux camarades.
Nicklausse pleurait; les servantes étaient accourues; le brave maître d'hôtel s'élança vers la porte du fond en s'écriant :
« Ma femme!... mes enfants!... venez voir... venez!... Mon ancien maître est là!... Venez vite! »
Et une jeune femme de trente ans, fraîche, gracieuse et belle, un grand garçon de huit à neuf ans, un autre plus petit, parurent.
« C'est mon maître ! criait Nicklausse. Monsieur Furbach, voici ma femme... voici mes enfants... Ah! si vous vouliez les bénir! »
Le vieux libraire n'avait jamais béni personne, mais il embrassa la jeune feune femme de bon cœur et les marmots aussi ; le plus petit s'était mis à pleurer, croyant qu'il s'agissait de quelque
malheur; l'autre, les yeux tout grands ouverts, regardait ébahi.
« Ah! monsieur, disait la jeune femme toute rouge, tout émue, que de fois mon mari s'est entretenu de vous avec moi, de votre bonté, de tout ce qu'il vous doit.
— Oui, interrompit Nicklausse, cent fois l'idée m'est venue de vous écrire, monsieur, mais il y aurait eu tant de choses à vous dire, il aurait fallu vous expliquer... Enfin, il faut me pardonner.
— Eh ! mon cher Nicklausse, je vous pardonne de tout mon cœur, fit le brave homme. Croyez que je suis heureux de votre fortune, quoique je ne me l'explique pas.
— Vous saurez tout ! dit alors le maître d'hôtel ; ce soir... demain... je vous raconterai... C'est le Seigneur qui m'a protégé... C'est à lui que je dois tout... C'estpresque un miracle... N'est-ce pas, Fridoline ?» x
La jeune femme inclina la tête.
« Allons, allons, tout est pour le mieux, dit M. Furbach en se rasseyant; vous me permettrez de passer un ou deux jours à votre hôtel, pour renouveler connaissance.
— Ah ! monsieur, vous êtes chez vous, s'écria Nicklausse; je vous accompagnerai jusqu'à Fribourg, je vous ferai voir toutes les curiosités du pays; je veux vous conduire moi-même. »
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L'empressement de tous ces braves gens ne peut se rendre; M. Furbach en était touché jusqu'aux larmes. Durant tout ce jour et le suivant, Nicklausse lui fit les honneurs de Vieux-Brisach et des environs; bon gré mal gré, il conduisit le brave homme du haut de son siège; et comme Nicklausse était le plus riche propriétaire de la contrée, comme il possédait les plus belles vignes, les plus gras pâturages du pays, et qu'il avait de l'argent placé partout, qu'on juge de l'étonnement de Brisach en le voyant conduire de la sorte un étranger : M. Furbach passa pour quelque prince voyageant incognito. — Quant au service de l'hôtel, quant à la bonne chère, au vin et aux autres accessoires de ce genre, je n'en dis rien: c'était splendide; le vieux libraire dut s'avouer qu'il n'avait jamais été traité plus grandement, et ce n'est pas sans impatience qu'il attendait l'explication du « miracle, » comme disait Nicklausse. Le rêve de son ancien domestique, depuis longtemps oublié, lui revint alors à la mémoire, et lui sembla la seule explication possible d'une fortune si rapide.
Enfin, le troisième jour, vers neuf heures du soir, après le souper, l'ancien maître et son cocher, se trouvant seuls en face de quelques vieilles bouteilles de Rudesheim, se regardèrent longtemps l'un l'autre d'un œil attendri. Nicklausse allait
commencer ses confidences, lorsqu'un domestique entra pour desservir.
« Allez vous coucher, Kasper, lui dit-il; vous enlèverez tout cela demain. Fermez seulement la porte de l'hôtel, tirez les verrous. »
Et quand le domestique fut sorti, Nicklausse, se levant, ouvrit une fenêtre qui donnait sur la cour, pour renouveler Fair ; puis, venant se rasseoir gravement, il débuta en ces termes :
« Vous vous rappelez, monsieur Furbach, le rêve qui me fit quitter votre service en 1828. Depuis longtemps ce rêve me poursuivait; tantôt je me voyais en train de démolir un vieux mur au fond d'une ruine, tantôt je descendais la vrille d'un escalier en coquille ; j'arrivais dans une sorte de poterne, et je me , cramponnais à l'anneau d'une dalle qui me faisait suer sang et eau.
« Ce rêve me rendait malheureux, mais quand j'eus levé la dalle et que je vis la cave, le chevalier, le trésor, toutes mes peines furent oubliées. Je me croyais déjà maître de l'argent, j'en avais des éblouissements; je médisais: « Nicklausse^ le Seigneur t'a choisi pour t'él'ever au pinacle des honneurs et de la gloire. Ta grand'mère Orchel va-t-elle être heureuse en te voyant rentrer au village dans une voiture à quatre chevaux ! Et les autres, le vieux maître d'école Yéri, le sacristain
Omachtj tousces gens qui répétaient du matin au soir que tu ne ferais jamais rien, vont-ils ouvrir les yeuXj vont-ils avoir le nez long... Hé! hé! hé! »
« Je me figurais ces choses et d'autres semblables, qui me gonflaient le cœur de satisfaction et redoublaient mon désir d'être en possession du trésor. Mais une fois dans la rue Neuhauser, le sac au dos et le bâton à la main, lorsqu'il s'agit de prendre la route du château, vous ne sauriez croire, monsieur Furbach, combien je fus embarrassé.
« J'étais au coin de votre magasin, assis sur une borne, regardant de quel côté soufflait le vent; malheureusement, il ne faisait pas de vent ce jour-là; les girouettes restaient immobiles, les unes tournées à droite, les autres à gauche. Et toutes ces rues qui se croisaient devant mes yeux avaient l'air de me dire : « C'est par ici qu'il faut passer! — Non, c'est par ici ! »
« Comment faire?
« A force de réfléchir, la sueur me coulait le long des reins ; alors, pour me donner des idées, j'entrai prendre une chope à la taverne du Coq- Rouge, en face des Petites Arcades. J'avais eu soin de serrer mon argent dans une ceinture de cuir, sous ma blouse, car à la taverne du Coq- Rouge, qui se trouve daris un enfoncement de la ruelle des Trois-Copeaux , bien des honnêtes
gens auraient pris la peine de m en débarrasser.
« La salle étroite et basse, éclairée au fond par deux lucarnes en treillis donnant sur la cour, était pleine de fumée. Les roulières, les blouses, les chapeaux bossues, les bonnets râpés se promenaient là-dedans comme des ombres, et, de temps en temps, au milieu de ce nuage, brillait une allumette : un nez rouge, les yeux baissés, la lèvre pendante s illuminait; puis tout redevenait gris.
« La taverne bourdonnait comme un tambour.
« Je m'assis dans un coin, mon bâton entre mes genoux, une canette baveuse devant moi, et, jusqu'à la nuit close, je restai là, bouche béante, les yeux tout grands ouverts, regardant mon château qui me semblait peint contre le mur.
ce Vers huit heures, j'eus faim : je demandai un knapwourst et une autre canette. On alluma le quinquet, et deux ou trois heures après je m'éveillai comme d'un songe; le tavernier Fox était devant moi et me disait :
« — C'est trois kreutiçer la nuit; vous pouvez monter. »
ce Je suivis une chandelle qui me conduisit dans les combles. Il y avait là une paillasse à terre, la maîtresse poutre du pignon au-dessus. J'entendais deux ivrognes grogner dans la mansarde voisine, disant qu'on ne pouvait se tenir
debout; moi-même j'étais courbé sous le toit, la tête contre les tuiles.
« Toute cette nuit je ne pus fermer l'œil, autant par crainte d'être volé que par l'effet de mon rêve et le désir de me mettre en route, sans savoir où aller.
« A quatre heures, la vitre enchâssée dans le toit se mit à grisonner; les autres soupentes de la mansarde ronflaient comme un buffet d'orgue. Je descendis l'escalier à reculons et m'échappai dans la rue. Tout en courant, je tâtai plus de cent fois ma ceinture. Le jour grandissait; quelques servantes venaient donner leur coup de balai sur les trottoirs, deux ou trois watchmann, le bâton sous le bras, se promenaient dans les rues encore désertes. Moi, j'allongeais le pas, respirant l'air à pleine poitrine, et déjà, derrière la porte de Stuttgard, se découvraient les arbres de la campagne, quand l'idée me vint que j'avais oublié de payer mon logement. Il ne s'agissait que de trois misérables kreut\er ; Fox était bien le plus grand coquin de Munich, il hébergeait tous les mauvais gueux de la ville, mais la pensée qu'un pareil homme pourrait me prendre pour un de ses semblables m'arrêta tout court.
« J'ai entendu dire bien des fois , monsieur Furbach, que la vertu est récompensée et le crime puni dans ce bas monde; malheureusement, à
force de voir le contraire, je n'en crois plus rien. Il faudrait plutôt dire que du moment qu'un homme est sous la protection des êtres invisibles, tout ce qu'il fait, par courage ou par lâcheté, et même sans le vouloir, tourne à son avantage. — On peut regretter que de véritables bandits aient souvent de pareilles chances, mais qu'importe ! si les honnêtes gens étaient toujours heureux, on se ferait honnête homme par filouterie et le Seigneur n'a pas voulu cela.
« Enfin, je retourne au Coq-Rouge en maudissant ma mauvaise étoile. Fox était en train de se faire la barbe devant un morceau de glace posé sur le bord de sa cheminée. Quand il m'entendit lui dire que je revenais pour payer ses trois kreutçer, le brave homme me regarda de travers, comme s'il eût soupçonné là-dessous quelque ruse diabolique. Mais, toute réflexion faite, après s'être essuyé la barbe, il me tendit la main, pensant que trois kreubçer sont toujours bons à prendre. Une grosse servante, les joues en citrouille, qui dans ce moment essuyait les tables, ne paraissait pas moins émerveillée que lui.
« J'allais me retirer, quand mes yeux rencontrèrent par hasard une rangée de petits cadres tout enfumés, pendus autour de la salle. On avait ouvert les fenêtres pour renouveler Pair, et il y avait un peu plus de jour que la veille, mais
cela n'empêchait pas que la salle ne fût encore très-somhre. J'ai souvent pensé depuis qu'à de certains moments les yeux éclairent ce qu'ils regardent, c'est comme une lumière intérieure qui nous avertit d'être attentif. Quoi qu'il en soit, j'avais déjà les pieds dans l'allée, lorsque la vue de ces cadres me fit revenir. C'étaient des gravures représentant les paysages des bords du Rhin, des gravures vieilles de cent ans, noires, couvertes de pattes de mouches. Eh bien ! chose étrange, d'un coup d'œil, je les vis toutes, et, dans le nombre, je reconnus celle des ruines que j'avais vues en rêve. J'en devins tout pâle; il me fallut un instant pour pouvoir monter sur le banc et regarder la chose de plus près. Au bout d'une minute il ne me restait aucun doute: les trois tours en face, le village au-dessous, le fleuve à quelque cent mètres plus loin, tout y était ! Je lus au bas, en vieux caractères allemands : « Vues du Rhin. — Brisach. » Et, dans un coin: « Frederick sculpsit, 1728. » Il y avait juste cent ans.
« Le tavernier m'observait.
« — Ah ! ah ! fit-il, vous regardez Brisach, c'est mon pays; les Français ont brûlé la ville, les gueux! »
« Je descendis du banc et demandai :
« — Vous êtes de Brisach ?
« — Non, je suis de Mulhausen, à quelques
lieues de là, un fameux pays; on y boit le vin à deux kreut^er le litre dans les bonnes années.
a — Est-ce qu'il y a loin d'ici là ?
« — Une centaine de lieues. On dirait que vous avez l'idée d'y aller.
« — C'est bien possible. »
« Je sortis, et lui, s'avançant sur le seuil de la taverne, me cria d'un ton goguenard;
«. — Hé! dites donc, avant d'aller à Mulhausen, réfléchissez : vous me devez peut-être encore quelque chose ? »
« Je ne répondis pas, j'étais en route pour Brisach : je voyais là-bas, au fond du sombre caveau, des masses d'or, je les brassais déjà, je les prenais à pleines poignées et les laissais retomber; elles rendaient un son mat et de petits éclats de rire qui me donnaient froid dans les os.
« Voilà, monsieur Furbach, comment, après avoir pris congé de Munich, j'arrivai heureusement au Vieux-Brisach. C'était le 3 octobre 1828; je m'en souviendrai toute ma vie. Ce jour-là, je m'étais mis en route de grand matin. Vers neuf heures du soir, j'aperçus les premières maisons du village ; il pleuvait à verse : mon feutre, ma blouse, ma chemise étaient percés jusqu 'à la peau ; une petite brise des glaciers de la Suisse me faisait claquer les dents; il me semble encore entendre la pluie tomber, le vent souffler, le Rhin
mugir. Plus une lumière ne brillait au Vieux- Brisach. Une vieille femme m'avait indiqué l'auberge du Schlossgarten au haut de la côte; j'avais fini par trouver la rampe : je montais en tâtonnant et me disais : « Seigneur Dieu... Seigneur Dieu... si tu ne veux pas que je périsse ici, si tu veux accomplir envers un pauvre diable comme moi le quart de tes divines promesses, arrive à mon secours ! »
« Cela n'empêchait pas l'eau de clapoter, le feuillage, au revers du talus, de grelotter, et la bise de siffler de plus belle à mesure que je montais.
« Or, depuis environ vingt minutes, j'allais ainsi en tâtonnant dans cette grande vrille tortueuse, risquant de me précipiter à chaque pas, quand, devant moi, dans les ténèbres, s'avança lentement une lanterne; elle ruisselait de pluie et jetait des éclairs au vieux mur.
« — Hé ! qui va là ? fit une voix cassée .
« — Un voyageur qui monte au Schlossgarten répondis-je.
« — Ah I bon; nous allons voir. »
« Et la lumière, vacillant, trébuchant, s'approcha.
« Au-dessus s'avançait une face blafarde, à nez camard, aux joues creuses et plombées, coiffée d'un vieux bonnet de peau de martre, dont il ne
restait plus que le cuir. Un bras long, décharné, leva la lanterne jusqu'à la hauteur démon feutre; l'homme et moi nous nous regardâmes quelques secondes en silence. Il avait les yeux gris clair comme un chat, les sourcils et la barbe d'un blanc filasse; il portait une casaque en peau de chèvre et des pantalons de toile grise : c'était le vieux cordier Zulpick, un être bizarre, vivant seul dans sa cave, au pied de la tour de Gontran l'Avare. Après avoir tressé ses cordes toute la journée dans la petite allée des Houx, derrière l'église Saint- Étienne, sans jamais répondre autrement aux passants qui lui souhaitaient le bonjour que par une inclination de tête silencience, il rentrait dans sa cave en nasillant des airs du temps de Barberousse, et préparait son souper lui-même; puis, les deux coudes sur le bord de sa lucarne, il regardait le Rhin, l'Alsace, les cimes de la Suisse durant des heures entières. On le rencontrait aussi parfois la nuit qui se promenait dans les décombres, et quelquefois, mais rarement, il descendait boire du kirschemvasser, avec les mariniers et les flotteurs, au bouchon du père Korb, sur la jetée en face du pont. Alors il parlait des anciens temps et racontait des chroniques à ces braves gens, qui se disaient : « D'où diable le vieux Zulpick sait-il ces choses, lui qui n'a fait que tresser des cordes toute sa vie ? »
« Zulpick ne manquait jamais d'aller à la grand'messe les dimanches; mais, par une vanité singulière, il se tenait fièrement dans le chœur, à la place des anciens ducs; et, chose étonnante, les habitants de Brisach trouvaient cela naturel de la part du vieux cordier, tandis qu'ils l'auraient blâmé dans tout autre.
« Tel était l'homme à la lanterne.
« Il me regarda longtemps à travers la pluie qui rayait l'air, et malgré l'impatience qui me gagnait.
« Enfin il me dit d 'un ton sec :
« — Voici votre chemin. »
« Et les reins courbés, l'air rêveur, il poursuivit sa route vers le bouchon du père Korb, en murmurant des paroles confuses.
« Quant à moi, voulant profiter des derniers éclairs de la lanterne, je grimpai rapidement la terrasse, où m'apparut une lumière à ras de terre: c'était celle du Schlossgarten. Une servante veillait encore; j'atteignis la porte de l'hôtel, je frappai, on m'ouvrit, et la voix de Katel s 'écria •*
« —Ah! Seigneur Dieu!... quel temps pour voyager... quel temps! — Entrez... entrez! »
« J'entrai dans le vestibule; alors, m 'ayant regardé, elle me dit:
« — Vous auriez bien besoin de changer, et vous n'êtes pas riche, à ce que je vois.. Mais suivez-
moi dans la cuisine, vous boirez un bon coup, vous mangerez un morceau pour l'amour de Dieu; je tâcherai de vous trouver une vieille chemise, et ensuite vous aurez un bon lit. »
« Ainsi parla cette excellente créature, que je remerciai du fond de l'âme.
a Une fois assis au coin de l'âtre, je soupai comme un véritable loup; Katel levait les mains au ciel en me regardant tout émerveillée. Quand j'eus fini, elle me conduisit dans une chambre de domestique, où,, m'étant déshabillé, je ne tardai point à m 'endormir sous la protection du Seigneur.
« Je ne pensais pas alors que je dormais sous le toit de ma propre maison! Qui peut prévoir dépareilles choses? Que sont les hommes sans la protection des êtres invisibles? Et, avec cette protection, que ne peuvent-ils pas espérer ? Mais alors de telles pensées étaient loin de mon cceu? .
« Lelendemain, m'étant éveillé vers sept heures, j'entendis le feuillage frissonner au dehors; ayant regardé par ma fenêtre, qui donnait sur le parc du Schlossgarten, je vis les gros platanes laisser tomber une à une leurs feuilles mortes dans les allées désertes, et le brouillard étendre ses nuages gris sur le Rhin. Mes habits étaient encore humides, je les mis cependant, et Katel me présenta quelques instants après au vieux Michel Durlach,
le maître d'hôtel, un vieillard de quatre-vingts ans, la figure sillonnée de rides innombrables, les paupières flasques. Il portait une petite veste de velours brun, à boutons d'argent, les culottes de drap bleu, les bas de soie noire, les souliers ronds à larges boucles de cuivre des anciens temps, et se tenait assis, les jambes croisées, au coin du poêle de faïence de la grande salle.
a Comme je lui demandais du travail, — car j'avais pris la résolution de restera Vieux-Brisach, — après m'avoir regardé quelques instants, il voulut voir mon livret, et se mit à le lire gravement, ses grosses besicles posées sur son nez bleu en bec de corbin. De temps en temps il inclinait la tête et murmurait :
« — Bon... bon! »
« A la fin, levant les yeux, il me dit avec un sourire bienveillant :
« Vous pouvez rester ici, Nicklausse; vous remplacerez Kasper, qui doit partir après-demain pour rejoindre son régiment. Vous irez voir matin et soir sur la jetée s'il y a des vovageurs, et vous amènerez leurs bagages. Je vous donne six florins par mois, le logement et la nourriture; la générosité des voyageurs vous fera bien le double, et, plus tard, nous verrons à faire mieux, si nous sommes contents de vous. Cela vous convient-il? »
« J'acceptai de bon cœur, ayant résolu, comme
je viens de vous le dire, de rester à Vieux-Brisach ; mais ce qui me confirma encore dans cette résolution, ce fut l'arrivée de mademoiselle Fridoline Durlach, dont les grands yeux bleus et le doux sourire s'emparèrent de mon âme. Telle j'avais vu Fridoline, fraîche, souriante, de beaux cheveux blonds cendrés retombant en larges nattes sur son cou blanc comme la neige, la taille gracieuse, les mains un peu grasses et potelées, la voix aimante, telle que je l'avais vue dans mon rêve, à peine âgée de vingt ans, et soupirant déjà, comme toutes les jeunes filles, après l'heure fortunée du mariage, telle je la revis alors.
« Et pourtant, monsieur Furbach, en songeant à ce que j'étais, moi, pauvre domestique, vêtu de la blouse grise,, attelé chaque soir à ma charrette comme une bête de somme, la tête penchée, haletant et triste, je n'osais croire à la promesse des esprits invisibles, je n'osais me dire : « Voici ta fiancée, celle qui t'est promise! » Non, je n'osais m'arréter à cette idée; j'en rougissais, j'en tremblais, je m'accusais de folie: je voyais Fridoline si belle, et moi si dénué de tout !
• Malgré cela, Fridoline, dès mon arrivée au Schlossgarten m'avait pris en affection, ou plutôt en commisération. Souvent le soir, à la cuisine, après le rude labeur du jour, quand tout abattu je me reposais au coin de l'âtre, les mains croisées
sur les genoux et l'œil rêveur, elle entrait furtivement comme une fée, et tandis que Katel, le dos tourné, lavait la vaisselle, elle me regardait en souriant et murmurait tout bas :
« — Vous êtes bien las, n 'est-ce pas, Nicklausse? Il a fait si mauvais temps, aujourd'hui. Cette grande averse vous a trempé. Vous faites un travail bien rude, souvent j'y pense, oui, bien rude I mais un peu de patience, mon bon Nicklausse, un peu de patience; quand une autre place sera vacante à l'hôtel, vous l'aurez. Vous n'êtes pas fait pour traîner la charrette; il faut un homme plus fort, plus rude que vous. »
« Et, tout en parlant, elle me regardait d'un œil si doux, si compatissant, que mon cœur en frémissait; mes yeux se remplissaient de larmes; j'aurais voulu me jeter à ses pieds, prendre ses petites mains dans les miennes, y poser mes lèvres en sanglotant. Le respect seul me retenait. Mais quant à lui dire: « Je vous aime! » jamais... jamais je ne l'aurais osé. Et pourtant Fridoline devait être ma femme. »
En ce moment, Nicklausse suspendit son récit, l'émotion le suffoquait. Le vieux Furbach luimême se sentait tout attendri; il regarda le brave garçon pleurer à ces souvenirs, ces sanglots de bonheur l'émouvaient jusqu'aux entrailles, mais il ne trouvait pas un mot à dire.
Au bout de quelques minutes, l'émotion de Nicklausse étant un peu calmée, il poursuivit :
k Vous pensez bien, monsieur Furbach, que pendant cet hiver de 1828, qui fut très -long et très-rude, mon idée fixe ne me quitta jamais. Représentez-vous un pauvre diable, la bretelle au cou, traînant sa charrette, matin et soir, dans cette immense coquille qui semble n'en plus finir des bords du Rhin à la terrasse. Vous la connaissez cette rampe, où s'engouffrent tous les vents de l'Alsace et de la Suisse; — que de fois, à micôte, je me suis arrêté regardant les vastes décombres, les noires cahutes au-dessous, et me disant: « Le trésor est au milieu de cela... quelque part... je ne sais où... mais il y estl Si je le découvrais, au lieu d'avoir la figure sanglée par la pluie, les pieds dans la boue et la corde aux reins, j'aurais chaud, je serais assis devant une bonne table, je boirais de bon vin, et j'écouterais le vent, la pluie, la grêle se déchaîner au dehors, en remerciant Dieu de ses bontés. Et puis... et puis... je verrais une douce figure me sourire ! »
t Ces pensées me donnaient la fièvre; mes yeux perçaient les murs, je sondais du regard toutes les profondeurs de l'abîme, je sapais le pied de chaque tour, j'en calculais l'épaisseur par le couronnement.
« — Ah! m'écriais-je, je trouverai... je trouverai... il faut que je trouve 1 »
« Une sorte d'attrait bizarre ramenait toujours ma vue vers le donjon de Contran l'Avare, qui fait face à la montée. C'est une haute maçonnerie couronnée de lourds créneaux, qui saillent en relief du côté de Hunevir. Le donjon de Rodolphe s'élève tout auprès. Entre les deux s'abaissait le pontlevis de la place: ces deux tours formaient en quelque sorte les jambages de la porte colossale.
« Une circonstance surtout m'attachait à la tour de Gontran ; c'est qu'à moitié de sa hauteur, sur une large pierre dégrossie, est sculptée une croix surmontée d'un casque, et les deux gantelets cloués à la place des mains du Christ.
« Vous n'avez pas oublié, monsieur Furbach, la petite croix que je portais toujours sur moi, et que je vous fis voir le jour de mon départ; cette croix me paraissait semblable à celle de la tour de Gontran : c'étaient le même casque, les mêmes gantelets, — et puis en passant près de la tour, chose inconcevable, il m'arrivait chaque fois de frémir des pieds à la tête : je me sentais envahi par une force étrange; la peur me saisissait, et, malgré mon désir de pénétrer ce mystère, l'effroi de la mort me faisait fuir.
« Une fois rentré dans ma chambre, le soir, je me traitais de lâche, je me promettais d avoir plus
de courage le lendemain ; mais l'idée de me trouver face à face avec des êtres d'un monde inconnu renversait toujours mes fortes résolutions.
« En outre, au pied de cette fameuse tour, dans l'ancienne cave de la salle d'armes, habitait le vieux cordier Zulpick, qui, depuis mon arrivée à Brisach, épiait mes moindres démarches. Que me voulait cet homme ? Soupconnait-il mes projets? Lui-même était-il possédé des mêmes instincts ? Avait-il des indices? Je ne pouvais me défendre d'une vague appréhension en le voyant: évidemment entre Zulpick et moi existait un intérêt quelconque... De quelle nature était cet intérêt? Je 1 ignorais et restais sur mes gardes.
« Or, depuis trois mois, je traînais ma charrette sans oser prendre une résolution solide; le découragement venait, il me semblait parfois que l'esprit des ténèbres avait voulu se rire de ma crédulité; chaque nuit, je rentrais au Schlossgartendans une tristesse inexprimable. Katel et Fridoline avaient beau me demander la cause de mon chagrin et me promettre un meilleur sort, je maigrissais à vue d'œil.
y L'hiver était venu, le froid était excessif, surtout dans les nuits claires où les étoiles fourmillent au ciel, où la lune brillante dessine sur la neige les ombres des grands arbres, avec leurs mille rameaux entrelacés.
« Dans ce temps-là, les bateaux à vapeur n'existaient pas encore; de gros bateaux à voile faisaient le service; ils arrivaient à huit, neuf, dix, onze heures, souvent à minuit, selon que le vent était plus ou moins favorable. Il fallait les attendre sur la )etée, au milieu des ballots, la neige tombait lentement et me couvrait comme un bloc de pierre. Et puis, quand le bateau avait passé, je rentrais souvent sans bagages, car en hiver les vovageurs sont rares.
« Un soir de janvier, je remontais ainsi fort triste; comme il était tombé beaucoup de neige, ma charrette ne faisait pasde bruit. J'arrive à micôte et je m'arrête, les coudes sur le petit mur, à ma place habituelle, pour regarder la tour de Contran. Le temps était redevenu clair; au-dessous de moi le village dormait, les arbres couverts de givre et de neige scintillaient à la lune. Longtemps je regardai les toits blancs, les petites cours noires avec leurs pioches, leurs pelles, leurs herses, leurs charrues, leurs bottes de paille pendues aux hangars, leurs lucarnes où la neige s'était amoncelée. Pas un bruit ne montait, pas un soupir, et je me disais : Ils dorment... ils n'ont pas besoin de tré • sor ! . . . Mon Dieu, qu 'est-ce que c'est que de nous ? Est-ce qu'on a besoin d'être riche? Est-ce que les riches ne meurent pas comme les pauvres ? Est-ce que les pauvres ne peuvent pas vivre, aimer leur
fe m me, leu rs c n fa nts, se réc h a ufler au soleil q u a n d
il fait chaud, et au coin du feu quand il fait froid , comme les riches? Ont-ils besoin de boire du bon vin tous les jours jour être heureux?... Et quand tous se sont traînés quelques jours sur la terre, à voir le ciel, les étoiles, la lune, le fleuve bleu, la verdure des champs et des bois; à cueillir quelques fruits le long des buissons, à presser leurs grappes de raisin, à dire à celle qu'ils aiment : « Tu es la plus belle, la plus douce, la plus tendre des femmes... Je t'aimerai toujours!... » Et à faire sauter leurs petits enfants dans leurs mains, à les embrasser, à rire de leurs gazouillements; quand ils ont fait tout cela, — les choses qui sont le bonheur, le pauvre bonheur de ce bas monde, — eh bien! est-ce que tous ne descendent pas les uns après les autres, en robe blanche ou en guenilles, en chapeau à plumes ou en cheveux, dans la même caverne sombre d'où l'on ne revient jamais, et où l'on ne sait pas ce qui se passe r Fautil donc des trésors, Nicklausse, pour tout cela? Réfléchis et calme ton âme. Retourne à ton village, cultive ton petit champ, le champ de ta grand'mère; épouse Grédel, Christine ou Lotchen; une grosse fille réjouie, si tu veux; une maigre un peu mélancolique, si ça te fait plaisir... Seigneur Dieu! il n'en manque pas! Suis l'exemple de ton père et de ton grand-père; assiste à la
LE TRESOR DU VIEUX SEIGNEUR. I I d
messe, écoute monsieur le curé, et, quand il faudra prendre le chemin qu'ont suivi les autres, on te bénira, et dans cent ans d'ici tu seras un ancien, un de ces braves gens dont on déterre les os avec respect et dont on dit : « Ah! dans ce tempslà, c'étaient de braves gens... Aujourd'hui on ne voit plus que des gueux! »
« Ainsi rêvais-je, penché sur le mur, admirant le silence du village, des étoiles, de la lune et des ruines, et portant le deuil de mon trésor que je ne pouvais avoir.
« Mais comme j'étais là depuis quelques minutes, tout à coup, en face de moi, à cent mètres au-dessus, sur la plate-forme, quelque chose remua, puis une tête s'avança lentement, étendit un regard sur le fleuve, sur la jetée, puis le long de la rampe.
a Je m'étais baissé; ma charrette, près du mur, disparaissait derrière la courbe.
« C'était Zulpick : il avait la tête nue, et comme la lune brillait de tout son éclat, malgré la distance, je vis que le vieux cordier était animé de quelque pensée étrange : ses joues blafardes étaient tirées, ses grands veux couverts de sourcils blancs étincelaient; pourtant il paraissait calme. Après avoir longtemps regarde, il se couvrit de son vieux bonnet de martre, — il s'était découvert pour épier, — puis je le vis descendre le
sentier rapide qui longe la tour de Rodolphe, et bientôt se perdre dans les bastions.
« Qu'allait-il faire au milieu des décombres à cette heure? Tout de suite l'idée me vint qu'il allait chercher le trésor; et moi, tout à l'heure si calme, je sentis un flot de sang me colorer la face; je passai la bretelle à mon épaule et me mis à courir de toutes mes forces; les roues, sur la neige, ne faisaient pas le moindre bruit. En quelques minutes, je fus sous le hangar du Schlossgarten; je saisis une pioche et revins, toujours en courant, suivre le vieux cordier à la piste. Au bout d'un quart d'heure, j'étais dans le fossé, emboîtant ses pas dans la neige. Je courais si vite que tout à coup, au détour d'un amas de décombres, je me vis nez à nez avec Zulpick, qui tenait un énorme levier, et me regarda face à face en pressant sa grosse barre de fer à deux mains. Il ne bougeait pas plus qu'une statue et avait dans son attitude quelque chose de fier qui m'étonna. — On l'aurait pris pour un vieux chevalier. — Moi; je soufflais, j'étais surpris; pourtant bientôt je revins à moi et lui dis :
« — Bonsoir, monsieur Zulpick; comment ça va-t-il ce soir? Il fait un peu frais. »
« En même temps, la vieille cathédrale Saint- Etienne sonnait minuit, et chaque coup de son timbre, grave et solennel, retentissait dans le
LE TRÉSOR DU VIEUX SEIGNEUR. Il 5
bastion. Au dernier coup, Zulpick, qui ne riait pas, me dit :
a — Que viens-tu faire ici?
« — Hé! lui répondis- je embarrassé, je viens faire ce que vous faites. »
« Alors lui, d'un ton grave, s'écria :
<c — Quel est ton droit de prétendre au trésor de Gontran l'Avare. — Parle.
« — Ah ! ah ! fis-je, il paraît que vous savez. . . ? »
« Mon cœur battait avec force.
« — Oui, je t'ai deviné... Je t'attendais!
« — Vous m'attendiez ? »
«. Mais, sans me répondre, il reprit :
« — De quel droit prétends-tu quelque chose ici ?
« — Et vous donc, père Zulpick? — S'il y a un trésor, pourquoi serait-il à vous plutôt qu'à moi ?
« — Moi, c'est différent, bien différent, dit-il; voilà cinquante ans que je cherche mon bien. »
« Et se posant la main sur la poitrine, d'un air' convaincu :
« — Ce trésor est à moi... Je l'ai acquis au prix du sang... et voilà huit siècles que j'en suis privé. »
« Je crus alors qu'il était fou; mais lui, devinant ma pensée, dit :
« — Je ne suis pas fou!... Montre-moi mon bien, puisque la pensée d'en haut t'éclaire, et je t'en ferai bonne part. »
« Nous étions au pied de la tour de Rodolphe, et le vieux cordier avait essayé d'en détacher une pierre. D'autres blocs, en grand nombre, étaient déjà entassés tout près de là.
« — Il ne sait pas la place, me dis-je; le trésor n'est pas ici, j'en suis sûr. Il doit être dans la tour de Gontran l'Avare. »
« Et, sans répondre à sa question, je lui dis :
a — Bon courage, père Zulpick, nous recauserons de cela plus tard. »
« Et je repris le sentier qui monte à la terrasse. Tout en courant, je me pris à songer qu'on ne pouvait entrer dans la tour de Gontran que par la cave qu'habitait Zulpick, et, me retournant, je lui criai :
« — Nous recauserons de cela demain.
« — C'est bon ! » fit-il d'une voix forte.
« Il me suivait à longue distance, la tête inclinée d'un air abattu.
« Quelques instants après, j'étais dans ma chambre, et je me couchai avec un sentiment d'espoir et de courage que je n'avais pas éprouvé depuis longremps.
« Cette nuit-là, mon rêve, qui pâlissait de jour en jour, reparut avec une grandeur imposante; ce n'était plus seulement le chevalier étendu sur la croix de bronze que je vis, c'était toute une histoire étrange et colossale qui se déroulait len-
tement sous mes yeux : — L'antique cathédrale de Saint-Etienne sonnait; ses lourdes pierres rouges,, ses arceaux, ses voûtes et ses flèches en tremblaient jusque sur leurs fondements de granit. Une foule immense, toute vêtue de drap d'or • et de pierreries, des prêtres et des seigneurs se pressaient sur la plate-forme de Vieux-Rrisach, mais non pas le Brisach d'aujourd'hui, avec ses décombres, ses ruines et ses chaumières : le Brisach couvert de hauts édifices entassés jusqu'aux nues. Entre chaque embrasure de ses larges créneaux se tenait debout un homme d'armes, les yeux tournés vers la plaine bleuâtre, et tout le long de la rampe descendaient, jusqu'au bord du Rhin, une file de piques luisantes, de hallebardes j de pertuisanes, renvoyant au ciel leurs éclairs comme des miroirs. Et les chevaux piétinaient dans la rampe profonde, sous les portes sombres. Des rumeurs immenses s'élevaient de la plaine. Tout à coup, transporté sur une tour, je vis au loin, bien loin, s'avancer sur le fleuve un long bateau tout couvert d'un voile noir, avec une grande croix blanche au milieu. Chaque coup du glas funèbre retentissait d'une tour à l'autre et se prolongeait en échos jusqu'au fond des remparts. Je compris qu'un grand personnage, un prince, un empereur venait de mourir, et, comme tout le monde s'agenouillait, je voulus
IIô CONTES DES BORDS DU RHIN.
m'agenouiller aussi, mais subitement tout disparut. — Je m'étais sans doute retourné dans mon lit. Un silence de mort succédait au tumulte.
« Alors, je me revis dans mon caveau, regardant par une meurtrière; en face, étaient le pontlevis, la tour de Rodolphe, et sur le pont une sentinelle, et je me dis : « Tu ne t'es pas trompé, Nicklausse, voici bien la tour de Gontran l'Avare et le vieux duc est là. » Et me retournant, je vis le cercueil et le vieux duc; ce n'était pas un squelette,, c'était un mort revêtu d'un manteau bleu semé d'étoiles et d'aigles à deux têtes brodées en argent. Je m'approchai... je regardai les ornements avec extase : le manteau, l'épée, la couronne et la grande coupe scintillaient à la lumière d'une étoile qui clignotait dans l'embrasure de la meurtrière. Comme je rêvais au bonheur de posséder ces richesses, le vieux duc ouvrit les yeux lentement et me regarda d'un air grave.
« —C'est vous, Nicklausse, me dit-il, sans qu'un muscle de sa longue figure tressaillit. Il y a bien longtemps qu'on m'oublie dans ce caveau; soyez le bienvenu, asseyez-vous là sur le bord de mon cercueil, il est lourd et ne tombera pas. »
« 11 me tendait la main, je ne pus refuser de la prend îv.
« — Dieu du ciel, que la main des morts est froide! me dis-je en frissonnant. »
a Et dans le même instant je m'éveillai : je tenais mon chandelier sur la table de nuit, et c'est le froid de ce chandelier qui m'avait éveillé. Les petites vitres de ma fenêtre étaient blanches de givre.
« Tout le reste de la nuit, je ne fis que repasser mon rêve; il ne m'en restait que les principales circonstances, mais bientôt je devais le retrouver tout entier, à mesure que les objets réels m'en rappelleraient les moindres détails.
« Il me fallut patienter encore tout ce jour- là jusqu'au soir. En me rendant à la jetée, à six heures, avec ma charrette, j'avertis le vieux Zulpick que je serais de retour vers huit ou neuf heures, et qu'alors nous pourrions causer. Il me répondit par une inclination de tête, en m'indiquant l'entrée de sa cave.
« A neuf heures, le bateau passa; vers dix heures j'étais de retour. Après avoir mis ma charreite sous le hangar, je me rendis à la tour de Gontran. Zulpick m'attendait; nous descendîmes en silence, et dès ce moment je fus convaincu que l'instant de notre grande découverte était proche , car, tout en descendant l'escalier, il me souvint de l'avoir déjà parcouru dans mon rêve, mais je n'en dis rien. Arrivé au fond de la cave, tous mes doutes, s'il m'en était encore resté, auraient cessé : je connaissais ce local, cette voûte basse, ces
vieux murs, cette table de sapin appuyée contre la meurtrière, ces quatre vitres rondes fêlées, ce grabat, ces paquets de cordes roulés dans un coin, tout, j'avais tout vu chez le père Zulpick, comme un familier de son trou, et déjà, de l'œil, je marquais la dalle qu'il faudrait soulever, si nous parvenions à nous entendre.
« Une lampe de fer-blanc brillait sur la table; le vieux cordier s'assit sans façon sur l'unique chaise mai rempaillée du taudis, et m'indiqua du doigt un coffre où je pris place. Zulpick, avec son crâne chauve, les deux mèches de cheveux qui lui restaient autour des oreilles, son nez camard, ses yeux luisants et son menton en pointe, avait l'air inquiet, préoccupé; il m'observait d'un œil sombre, et le premier mot qu'il me dit fut :
« — Le trésor est à moi; je n'aime pas qu'on me vole. Il est à moi, je l'ai gagné! Je ne suis pas de ceux qui se laissent dépouiller, entends-tu ?
« — Alors bon, répandis-je en me levant, puisqu il est à vous, gardez-le. »
« Et je fis un pas pour me retirer.
« Lui, se levant et m'arrétant par le bras d'un geste brusque, en grinçant desdents, me dit :
« — Ecoute, combien veux-tu r
« — Je veux la moitié.
«—La moitié! lit-il, c'est abominable! c'est un vol!
« Eh bien! gardez tout. »
« Et je gravis la première marche.
« Alors , m'arrachant presque le pan de ma souquenille, il hurla :
a —Tu ne sais rien... rien! Tu veux m'éprouver, m'épouvanter. Je trouverai bien tout seul. « -—Pourquoi donc me retenez-vous?
« —Allons, assieds-toi, fit-il en ricanant d'un air bizarre. Voyons, puisque tu sais... qu'est-ce y qu'il a dans le trésor? »
a Je revins m'asseoir.
(( H y a d'abord la couronne à six branches, en or, quatre gros diamants à chaque branche, la croix au-dessus.
« — Oui... il y a cela.
« —Et puis il y a l'épée, la grande épée à poignée d'or.
« — C'est vrai !
« —Et la coupe en or, avec des perles blanches, rouges et jaunes.
(( — Oui... oui... il y a tout cela! Je me rappelle : ma coupe, mon épée, ma couronne. On me les a laissées, je l'ai voulu ainsi; mais je veux les ravoir.
« — Ah ! si vous voulez tout garder, nrécriai-je, furieux d'un pareil égoïsme, si vous voulez tout garder... ma foi, je m'en vais. »
a Et je partis indigné.
« Mais lui, me sautant encore une fois au bras, s'écria :
« — Nous pourrons nous entendre pour le reste. Il y a de l'or, n'est-ce pas ?
« — Oui, le cercueil est plein de pièces d'or. »
« A ces mots, il devint tout vert et dit :
« — Je garde l'or! tu auras l'argent.
a — Mais il n'y a pas d'argent, m'écriai-je; et d'ailleurs, s'il y en avait, je n'en voudrais pas, entendez-vous ? »
« Le vieux fou, d'un ton féroce, se mit alors à vouloir me supplier, à vouloir m'attendrir. Mais il m'était facile de voir qu'il aurait essayé de m'étrangler s'il s'était senti le plus fort et s'il n'avait pas eu besoin de moi.
ce — Voyons, disait-il, écoute-moi, Nicklausse, tu es un brave garçon, tu ne veux pas me voler. Je te dis que ce trésor m'appartient; depuis cinquante ans je le cherche. Je me rappelle l'avoir gagné il y a longtemps... bien longtemps! Seulement, je ne peux pas en jouir par la vue, mais c'est égal, puisqu'il est à moi !
a — Eh bien! puisqu'il est à vous, laissez-moi tranquille.
ii — Tu vas le déterrer! ».hurla-t-il en sautant sur une hachette.
te Heureusement, j'avais-sous la mainmagrosse trique à pointe de fer, ayant prévu que la chose
pourrait tourner mal. Je me mis en garde en lui disant froidement :
ce — Père Zulpick , je suis venu chez vous comme ami; vous voulez m'assassiner. Mais, prenez garde, au moindre mouvement, je vous casse la tête. »
« Il comprit cela, et, après m'avoir observé une seconde pour épier mes mouvements et juger s'il serait le plus fort, il déposa sa hachette et me dit d'une voix basse :
ce —Tu veux la moitié?
« — Oui.
« — Quelle moitié? L'or, l'épée, la couronne? Quoi... quoi? parle donc!
« — On fera deux parts; on tirera au sort. Il faut que les parts soient égales. »
ce II réfléchit un instant et dit :
ce — J'accepte! Il faut que j'accepte... mais tu me voles; je laisse cela sur ton âme. Que le diable t'étrangle! Il faut que j'accepte.
« — Est-ce entendu ?
ce — Quand je te dis que j'accepte...
ce — Oui, mais vous allez jurer sur cette croix. »
ce Alors je sortis ma petite croix de bronze. En la voyant, ses yeux parurent se troubler.
ce —D'où tiens-tu cela?
« —Que vous importe. — Jurez.
« — Eh bien! je jure... de te laisser la moitié.
« —Partage égal, au sort.
« -Oui.
« —A la bonne heure, dis-je en remettant la croix à mon cou; maintenant nous pouvons nous entendre. Et d'abord, père Zulpick, le trésor est
» — Ici! Où cela? fit-il en bégayant.
« — 11 faut lever cette dalle, et puis piocher audessous. Nous arriverons sur un escalier et nous descendrons cinquante marches. Au bout se trouve un caveau, et dans le caveau le trésor. »
a En m'écoutant, ses yeux s'écarquillaient.
* — Comment sais-tu cela, toi? fit-il.
« —Je le sais.
« — Tu en es sûr ?
« — J'en suis sûr. Vous allez voir. »
« Et j'allai prendre ma pioche au fond de la cave. Alors il bondit en s'écriant :
« — C'est moi qui veux lever la dalle; c'est moi qui veux ôter la terre!
« — Levez la dalle, père Zulpick, piochez! mais souvenez-vous de votre serment sur la croix. On peut être damné une fois : deux fois, ce serait trop . »
« Il ne dit rien, prit la pioche et leva la dalle.
« Je me tenais debout près de lui, avec mon gros bâton ferré, me dériant de sa folie. Plusieurs fois, je remarquai qu'il me lança un coup d'œil
rapide, pour s'assurer que j'étais en garde. La dalle levée, il se mit à piocher avec la rapidité du chien qui gratte la terre. La sueur lui coulait des reins. Une fois il s'arrêta en me disant :
« —Cette cave est à moi; je ne veux pas aller plus loin. Il faut que tu sortes.
« — Souvenez-vous de votre serment sur la croix, » lui dis-je froidement.
« Il reprit son travail en répétant à chaque coup de pioche : « Tu me voles... tu me voles... tu es un voleur... tout esta moi... » jusqu'à ce qu'il atteignit la petite voûte de l'escalier. Lorsqu'il en découvrit la première pierre, tout à coup il devint pâle comme un linge et s'assit sur le tas de terre. Et comme je voulais prendre la pioche à mon tour, il se jeta dessus en bégayant :
« — Laisse cela! c'est moi... moi qui veux tout faire... qui veux descendre le premier.
a — Très-bien, allez! »
« Il poursuivit sa besogne avec un acharnement qui ne lui permettait plus de respirer. La rage éclatait dans tous ses traits. Cependant l'ouvrage avançait; chaque coup de pioche rendait maintenant un son creux, et subitement une pierre tomba, puis toute la voûte s'affaissa dans l'ouverture avec un bruit sourd. Le vieux cordier faillit être entraîné par les décombres. Je le retins très-heureusement; mais, bien loin de me remer-
cier, à peine vit-il l'escalier, que dans une exaspération épouvantable il hurla :
« — Tout est à moi !
« — Et à moi, » lui dis-je d'un ton sec.
a J'avais pris la lampe, il voulut l'avoir.
ce — Bon, j'aime mieux ça. Marchez en avant, père Zulpick. »
a Nous descendîmes.
« La lumière tremblotante éclairait ces voûtes vieilles de dix siècles; le bruit furtif de nos pas sur les marches sonores avait des effets étranges. Mon cœur battait d'une force à rompre ma poitrine. Je voyais devant moi le crâne chauve du vieux cordier, sa nuque gris-bleu, son dos voûté. Peut-être à ma place aurait-il eu quelque tentation funeste; mais, grâce au ciel, jamais la pensée du mal n'est entrée dans mon âme, monsieur Furboch; il faut que je vous dise cela, caria mort nous suivait; elle guettait l'un de nous dans l'ombre. Heureuxceux qui n'ont rien à se reprocher, etqui laissent au Seigneur le soin de retirer ses créatures de ce bas monde. Il n'a pas besoin de nous pour cette terrible besogne.
« Arrivé au bas de l'escalier, Zulpick, ne voyant rien dans le caveau, me regarda d'un œil hagard; il voulut parler, aucun son ne parvint à ses lèvres. Alors je lui montrai l'anneau scellé dans la dalle du milieu; il comprit aussitôt, et, posant la
lampe à terre, il saisit l'anneau à deux mains avec un rugissement sauvage. La sueur coulait lentement de nos tempes, cependant je restai maître de moi. Voyant l'inutilité des efforts du vieillard :
« Laissez-moi faire, Zulpick, lui dis— je, vous n'êtes pas de force. »
« Il essaya de répondre ; en ce. moment, je remarquai qu'il avait les lèvres bleues.
« — Asseyez- vous, reprenez haleine, je ne vous volerai pas votre part, soyez tranquille »
« Mais il ne voulut pas s'asseoir et s'accroupit près de la dalle. Et tandis que je la levais, en introduisant mon pic dans les interstices de la pierre, il s'efforçait de la retenir avec ses ongles.
« Prenez donc garde , m'écriai-je , vous allez vous faire écraser les mains! »
« Peine perdue; il n'entendait pas; la fureur de l'or le possédait, et dans le moment même où , la dalle se levant, il me fallait employer toutes mes forces pour la retenir, il se glissait déjà dessous, et je l'entendais pousser des cris inhumains entrecoupés de hoquets bizarres.
a La dalle levée, je restai quelques secondes comme ébloui : le scintillement des pierreries aux reflets de la lampe me donnait le vertige. Dans ce moment, rapide comme un éclair, tous mes souvenirs effacés reparurent. Je me souvins même
de ce que vous m'aviez dit à Munich : « Comment pouviez-vous voir For, le cercueil et le chevalier, Nicklausse, puisque vous n'aviez pas de lumière? Reconnaissez que votre rêve n'a pas le sens commun. » Et pour répondre à cette objection, mes yeux cherchaient une lumière quelconque. C'est alors que je vis une ouverture dans la muraille. A l'extérieur, cela ressemblait» à un de ces goulots massifs, comme' il s'en trouve dans tous les remparts, pour laisser transpirer l'humidité de la terre. La lune pâle regardait par ce trou et confondait ses rayons bleus avec les rayons jaunes de notre lampe.
« Tout cela, mon cher monsieur Furbach, est pour vous dire qu'en de pareils instants nos sens acquièrent une acuité surprenante; rien ne leur échappe , pas même les circonstances indifférentes.
« Zulpick venait de saisir la couronne posée sur un coussin de pourpre vermoulu et la plaçait sur sa tête d'un air superbe. Il prit de même l'épée, puis la coupe et me regardant :
« — Voici le duc, dit-il d'un accent solennel, le vieux duc Gontran l'Avare ! »
« Et comme je soulevais un coin de la tenture, roide comme du carton , et que sous les oripeaux nous apparaissait l'or, le vieux fou, levant son épée, voulut m'en asséner un coup sur la tête , mais un gargouillement indéfinissable s'échappa
— LE TRÉSOR DU VIEUX SEIGNEUn. 129
de sa poitrine, et il s'affaissa en exhalant un long
soupir. .
« Saisi d'horreur, j'approchai la lampe et vis qu'il avait la tempe gauche d'un noir bleuâtre que ses veux se retournaient dans leurs orbites et qu'une écume rosée couvrait ses lèvres.
« — Père Zulpiek! » m'écriai-je.
« 11 ne répondit pas.
« aussitôt je compris qu'il venait d'être frappe d'apoplexie foudroyante. Était-ce la vue de lorr Était-ce pour avoir violé son serment , en me refusant ma part du butin? Était-ce parce que son heure était venue comme viendra la notre ? Que sais-je? je ne m'en inquiétai pas; la peur d'être surpris en de telles circonstances auprès de ce cadavre me glaçait le sang. On n'aurait pas manque de m'accuser d'avoir assassiné Zulpiek, ce pauvre vieillard sans force, pour m'emparer de son bien. Que faire ? me sauver et le laisser là... Ce fut ma première idée; mais tout en gravissant l'escalier, le désespoir de perdre les richesses que ,'avais tant convoitées me fit redescendre. J'arrachai des mains de Zulpiek la coupe et l'épée, que ses doigts raidis tenaient comme desserres, et je les replaçai sur le cercueil ainsi que la couronne. Puis,' chargeant le corps sur mon épaule , et prenant la lampe à terre, je remontai jusqu'au caveau supérieur. Là, j'étendis le vieux cordier sur
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son grabat, et, repoussant la terre dans l'escalier, je remis la dalle à sa place. Cela fait, j'entr'ouvris doucement la porte de la cave , regardant tout inquiet sur la place déserte. Tout dormait aux environs. Il n'était pas deux heures du matin , la lune mélancolique étendait les grandes ombres noires de Saint-Etienne sur la neige durcie. Je m'échappai vers le Schlossgarten et me glissai dans ma chambre par l'entrée du parc.
« Le lendemain, tout Brisach apprit que Zulpick était mort d'un coup de sang. Son enterrement eut lieu le jour suivant; les vieilles commères du village, les mariniers, les flotteurs, le conduisirent en procession au cimetière.
« Moi , je continuai durant trois semaines à traîner ma charrette. A cette époque eut lieu la vente aux enchères publiques de la cave, du grabat, de la chaise et du vieux bahut de Zuipick; et comme il me restait les deux cents florins que j'avais gagnés à votre service, je me rendis acquéreur du tout pour la somme de trois goulden, ce qui ne laissa pas d'émerveiller le voisinage et maître Durlach lui-même. Comment un simple domestique pouvait-il posséder trois g oui de n J Je ris voir à M. Durlach la note que vous m'aviez remise, et il n'y eut plus d'objections à ce sujet. Bientôt même le bruit courut au pays que j'étais un richard, qui traînais des charrettes
pour accomplir un vœu de contrition. D'autres prétendaientque je m'étais déguisé en domestique, pour racheter à bas prix les décombres de Vieux- Brisach, et les revendre ensuite en bloc à l'empereur d'Autriche, lequel se proposaitde reconstruire les châteaux des Hapsbourg de fond en comble à 1 instar du xne siècle , d'y remettre de vieux reitres, des chapelains et des évêques. Quelquesuns, plus judicieux, inclinaient à croire que je voulais fonder tout bonnement, à Brisach, une fabrique de chapeaux de paille comme il s'en trouve en Alsace.
« Mademoiselle Fridoline n'était plus la même avec moi depuis mon acquisition; elle ne savait trop que penser de tous les bruits qui circulaient sur mon compte , et se montrait plus timide , plus réservée qu'autrefois. Je la voyais rougir à mon approche, et lorsque j'annonçai l'intention de retourner dans mon pavs,, elle devint fort triste. Il me parut même le lendemain qu'elle avait pleuré, circonstance qui me fit grand plaisir, car j'avais résolu d'accomplir mon rêve dans toutes ses parties, et ce qui m'en restait n'était pas le moins agréable.
« Que vous dirai-je encore, mon cher monsieur Furbach? La suite de mon histoire est facile à comprendre, Lorsque, enfermé la nuit dans ma cave, la porte bien close, je redescendis dans le
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caveau , et que je me vis cette fois bien en possession du trésor; lorsque je calculai ces immenses richesses, et que je me dis qu'à l'avenir le besoin ne saurait m'atteindre , comment vous exprimer le sentiment de reconnaissance qui s'empara de tout mon être? Comment traduire en paroles les actions de grâces qui s'élevèrent du fond de mon âme :
« Et plus tard, quand j'eus opéré à Francfort l'échange de quelques centaines de mes pièces d'or, chez le banquier Kummer, émerveillé de l'antiquité de cette monnaie remontant aux croisades, et que je revins à Vieux-Brisach en grand seigneur, sur le dampschiff Hermann, que j'avais attendu tant de fois les pieds dans la neige, comment vous peindre Pétonnement, le ravissement de Fridoline, toute rouge, tout émue , en me voyant prendre place à la table des voyageurs; les félicitations affectueuses du père Durlach et la confusion de Katel, qui s'était permis de me tutoyer et de me traiter même quelquefois de fainéant, lorsque je lui paraissais trop mélancolique, et que je soupirais au coin de Pâtre. Pauvre Katel, elle le faisait dans les meilleures intentions du monde, elle me rudoyait un peu pour relever mon courage; mais alors, qu'elle parut confuse, interdite et stupéfaite, d'avoir maltraité ce grand personnage qu'elle voyait là, gravement installé
LE TRESOR DU VIEUX S El G N E LU. I 6 0
devant la table, dans son witchoura vert-dragon,
doublé de zibeline!
« Ah! monsieur Furbach, qu'il y a de singuliers contrastes dans le monde, et que le vieux proverbe : « l'habit ne fait pas le moine » a tort ! On a beau déprécier l'argent, comme il vous pose un homme! Je me rappellerai toujours qu'au moment où j'ouvris ma malle, et qu'en ayant tiré ma cassette je l'ouvris sur la table, le bon vieux Durlach, très-prudent de sa nature, et qui jusqu'alors avait un peu douté de la solidité de mon opulence, voyant tout à coup l'or briller, tira très-humblement son bonnet de soie noire et dit d'un air lâché à Fridoline :
« — Allons donc, Fridoline, avance le fauteuil pour M. Nicklausse; tu ne penses jamais a rien! «
« Et quand je dis au bonhomme que le plus cher de mes vœux était d'obtenir sa petite -fille en mariage, lui qui, quelques semaines avant, se serait indigné d'une proposition pareille et m'aurait bien vite montré la porte, il en parut tout attendri :
« —Comment donc, mon cher monsieur. Nicklausse, mais certainement, c'est un grand honneur pour nous! »
« Il y mit pourtant une condition, c'est que je resterais au Schlossgarten, — « ne voulant pas,
i:>4 CONTES DES BORDS DU RHIN.
dit-il, qu'un établissement fonde par son aïeul tombât entre des mains étrangères. »
« Fridoline, assise dans un coin, pleurait tout bas.
« Et quand, m'agenouillant devant elle, je lui demandai :
« — Fridoline, m'aimez-vous? Fridoline, voulez-vous être ma femme? »
« C'est à peine si la pauvre enfant put me répondre :
« — Vous savez bien; Nicklausse, que je vous aime ! »
« Ah ! monsieur Furbach, de pareils souvenirs nous forcent à bénir cet or si méprisable, car lui seul rend possibles de tels bonheurs ! »
Nicklausse se tut et resta longtemps iéveur, le coude sur la table, le front dans sa main. Il semblait voir défiler dans son esprit tous les bons et les mauvais jours écoulés; une larme tremblotait dans ses yeux. Le vieux libraire, la tête inclinée, se perdait lui-même dans des rêveries qui ne lui étaient point habituelles.
« Mon cher ami, dit-il tout à coup en se levant, votre histoire est merveilleuse; mais j'ai beau réfléchir, je n'y comprends rien. Serait-ce un effet magnétique, et la petite croix que vous m'avez fait voir à Munich aurait-elle appartenu à Gontran l'Avare? Qui sait? Dans tous les cas, je suis
sûr que je vais faire des rêves épouvantables. »
Nicklausse ne répondit pas; il s'était levé et reconduisit son ancien maître en silence.
La lune bleuissait les hautes fenêtres de la salle, il était près d'une heure du matin.
Le lendemain, M. Furbach, embarqué sur le dampschiff, avait repris la route de Bâle. Il levait la main en signe d'adieu, et Nicklausse lui répondait en agitant son feutre.
LA REINE DES ABEILLES
LA REINE DES ABEILLES
CONTE FANTAS1 IQ.UE
ce En allant de Motiers -Travers à Boudry, vers Neufchâtel,— dit le jeune professeur de botanique,— vous suivez une route encaissée entre deux murailles de rochers d'une élévation prodigieuse ; elles atteignent jusqu'à cinq et six cents pieds de hauteur à pic, et sont tapissées de plantes sauvages : de basilic des montagnes (thymus alpinus), de fougères (poly podium)^ de brimbelles (yitis idœa), de lierre terrestre et autres végétations grimpantes d'un effet admirable.
« Le chemin serpente dans ce défilé; il monte, descend, tourne, se ralentit ou se précipite, selon les mille sinuosités du terrain. Des roches grises le dominent en demi -voûte; d'autres s'écartent et
vous laissent voir des lointains bleuâtres, des profondeurs sombres et mélancoliques, des pans de sapins à perte de vue.
« Derrière tout cela coule la Reuss, qui bondit en cascades, se traîne sous les halliers, écume, fume et tonne dans les abîmes; les échos vous apportent le tumulte et le mugissement de ses flots, comme un bourdonnement immense, continu.
« Depuis mon départ de Tubingue, le temps avait toujours été beau; mais, comme j'atteignais le commet de cet escalier gigantesque, à deux lieues environ du petit village de Noirsaigue, tout à coup je vis passer au-dessus de ma tête de grands nuages d'un gris sombre, qui bientôt envahirent tout le défilé; ces vapeurs étaient si denses qu'elles pénétraient mes vêtements comme une forte rosée.
« Quoiqu'il ne fût encore que deux heures de l'après-midi, le ciel devint sombre comme à l'approche des ténèbres, et je prévis un orage épouvantable.
« Portant alors mes regards en tous sens pour chercher un abri, j'aperçus, par une de ces larges embrasures qui vous ouvrent la perspective des Alpes, à deux ou trois cents pas de moi, sur la pente qui s'incline vers le lac, un antique chalet tout gris, tout moisi, avec ses petites vitres ron-
LA REINE DES ABEILLES. 141
des, sa toiture en auvent chargée de larges pierres, son escalier extérieur à rampe sculptée et son balcon en corbeille, où les jeunes filles de la Suisse suspendent volontiers leurs blanches chemises et leurs petites jupes coquelicot.
« Justement une grande femme en bonnet noir était en train de replier le linge et de rentrer les effets qu'agitait le vent.
a A gauche de cette construction, un vaste rucher, posé sur des poutrelles en balcon, formait saillie au-dessus de la vallée.
« Vous pensez bien que, sans perdre une minute, je me mis à bondir dans les bruyères pour gagner ce refuge, et bien m'en prit, car j'en ouvrais à peine la porte que l'ouragan se déchaînait au dehors avec une fureur terrible; chaque coup de vent semblait devoir enlever la baraque, mais ses fondements étaient solides, et la sécurité des braves gens qui m'accueillirent me rassura complètement sur de pareilles éventualités.
« Là vivaient Walter Young, sa femme Catherine, et leur fille unique, la petite Rœsel.
« Je restai trois jours chez eux; car le vent, qui tomba vers minuit , avait amassé tant de brumes dans la vallée de Neufchâtel, que notre montagne en était littéralement noyée; on ne pouvait faire vingt pas hors du chalet sans se perdre.
« Chaque matin, en me voyant prendre mon bâton et boucler mon sac, les braves gens s'écriaient :
« — Seigneur Dieu! qu'allez-vous faire^ monsieur Hennétius? Gardez-vous bien de partir : vous n'arriveriez nulle part. Au nom du ciel, restez parmi nous.
a Et Young, ouvrant la porte, s'écriait :
« — Voyez, monsieur! ne faudrait-il pas être las de vivre pour se hasarder dans les rochers? La sainte colombe elle-même ne retrouverait pas son arche au milieu d'un pareil brouillard. »
a Un simple coup d'œil sur la côte suffisait pour me décider à remettre mon bâton derrière la porte.
a Walter Young était un homme du vieux temps. Il approchait de la soixantaine. Sa large tête avait une expression calme et bienveillante : c'était une vraie tête d'apôtre. Sa femme, coiffée d'un grand bonnet de taffetas noir, pâle et rêveuse, offrait un caractère analogue.
« Ces deux silhouettes, se découpant sur les petites vitres à mailles de plomb du chalet, réveillaient en moi de lointains souvenirs, comme ces peintures d'Albert Durer, dont la vue seule nous reporte à la vie croyante, aux mœurs patriarcales du xve siècle. Les longues poutres brunes de la salle, la table de sapin, les chaises de frêne à dos-
LA REINE DES ABEILLES. I p
sier plat perce d'un cœur, les gobelets d'ëtaiiîj l'étagère couverte d'antiques vaisselles fleuron nées, le Christ de vieux buis sur ébène et l'horloge vermoulue, avec ses poids sans nombre et son cadran de faïence, complétaient l'illusion.
« Mais une figure autrement touchante était celle de leur fille, la petite Rœsel.
« Il me semble la voir encore avec sa toque de crin à grands rubans de moire, son fin corsage serré d'un gros flot bleu retombant sur les genoux, ses petites mains blanches croisées dans l'attitude de la rêverie, ses longues tresses blondes : — toute cette nature svelte, gracieuse, aé • rienne, — oui, je vois Rœsel assise dans le grand fauteuil de cuir, contre le rideau bleu de l'alcôve, souriant tout bas, écoutant et rêvant,
« Dès mon arrivée, sa douce figure m'avait ému, et je m'étais demandé d'où venait son air souffrant et mélancolique. Pourquoi fléchissait^ elle son beau front pâle? pourquoi ne levait-elle jamais les yeux ?
« Hélas ! la pauvre enfant était aveugle de naissance.
« Jamais elle n'avait vu l'immense paysage du lac, sa nappe d'azur qui se fond avec tant d'harmonie dans le ciel, les barques de pécheurs qui le sillonnent, les cimes boisées qui le dominent et
se reflètent en tremblotant dans ses ondes; les ro ches moussues, les plantes alpestres si vertes, si vivaces, si splendides de couleur; ni le soleil couchant derrière les glaciers, ni les grandes ombres du soir couvrant les vallons, ni les genêts d'or, ni les bruyères sans fin... rien! Elle n'avait rien vu de ces choses... rien de ce qu'on voyait chaque jour des petites fenêtres du chalet.
ce Quelle amère et triste ironie ! me disais-je en face de ces petites vitres rondes , plongeant un regard dans la brume et pressentant le retour du soleil, quelle poignante ironie du sort! Etre aveugle ici!.... ici, en face de cette sublime nature... de cette grandeur sans bornes!.., être aveugle!... O mon Dieu, mon Dieu! qui peut juger tes décrets impénétrables? qui peut contester la justice de tes sévérités , même lorsqu'elles s'appesantissent sur l'innocence! Mais être aveugle en présence de tes œuvres les plus grandes , de tes œuvres qui renouvellent sans cesse notre enthousiasme, notre amour, notre adoration pour ton génie, ta puissance et ta bonté!... Quel crime la pauvre enfant a-t-elle pu commettre pour mériter de telles rigueurs? »
« Et je rêvais à ces choses.
« Je me demandais aussi quelles compensations la miséricordedivinepouvait accorder à sa créature, après l'avoir privée du plus grand de ses bien-
T. A REINE DES ABEILLES. I4.D
faits. Et, n'en trouvant aucune, je doutais de sa puissance.
« L'homme présomptueux , a dit le roi-poète , « ose se glorifier dans sa science et juger l'Eter- « nel! mais sa sagesse n'est que folie, et ses lu- « mières ne sont que ténèbres. »
« En ce jour, un grand mystère delà nature devait m'étre révélé , sans doute pour humilier mon orgueil et 111'apprendre que rien n'est impossible à Dieu , qu'il ne tient qu'à lui de multiplier nos sens et d'en gratifier ceux qui lui plaisent.. »
Ici le jeune professeur puisa dans sa tabatière d'écaillé une légère prise , qu'il aspira délicatement de sa narine gauche, les yeux levés au plafond d'un air contemplatif; puis, au bout dequelques secondes, il poursuivit en ces termes :
« Ne vous est-il pas arrivé quelquefois, mes chères dames, lorsque vous parcouriez la campagne aux beaux jours d'été, — surtout après un court orage, alors que l'air tiède, les blanches vapeurs, les mille parfums des plantes et leur douce haleine vous pénétraient et vous réchauffaient, que le feuillage des grandes allées solitaires, des berceaux, des buissons, se penchait vers vous, comme pour vous saisir et vous embrasser; que les petites fleurs, les pâquerettes,
les vergiss-mein-nichtj les volubilis à l'ombre des charmilles, sur le frais gazon, et les mousses du sentier levaient leu* capuche et vous suivaient d'un long... long regard, — ne vous est-il pas arrivé d'éprouver une langueur indicible, de soupirer sans cause apparente, de répandre même des larmes et de vous demander : « Mon Dieu..' mon Dieu... d'où vient que tant d'amour me pénètre? D'où vient que mes genoux fléchissent? D'où vient que je pleure ? »
« D'où cela venait, mesdames r Mais de la vie, de l'amour des milliers d'êtres qui vous entouraient, qui se penchaient vers vous, qui vous appelaient, qui s'élançaient pour vous retenir et murmuraient tout bas... tout bas : « Je t'aime : je t'aime 1 reste ! oh ! ne me quitte pas ! »
« Cela venait de ces mille petites mains, de ces mille soupirs, de ces mille regards, de ces mille baisers de l'air, du feuillage, de la brise, de la lumière, de toute cette création immense, de cette vie universelle, de cette âme multiple, infinie répandue dans le ciel, sur la terre et dans les ondes.
« Voilà, mesdames, ce qui vous fsisait trembler, soupirer et vous asseoir au revers du sentier, le visage incliné sur les genoux, sanglotant et ne sachant sur qui répandre ce trop-plein de sentiment qui débordait de votre cœur. Oui, telle était la cause de votre émotion profonde.
LA RUINE DES ABEILLES. 147
« Mais, à cette heure, imaginez l'enthousiasme recueilli, le sentiment religieux d'un être qui serait toujours dans une pareille extase. Fût-il aveugle, sourd, misérable, abandonné de tous, croyez-vous qu'il aurait rien à nous envier? que sa destinée ne serait pas infiniment plus belle que la nôtre ? Pour moi, je n'en doute pas.
« Sans doute, me direz-vous, mais c'est impossible; Pâme humaine succomberait sous le poids d'une félicité pareille. Et d'ailleurs, d'où lui viendrait-elle ? Quels organes pourraient lui transmettre partout et toujours le sentiment de la vie universelle ? »
« Je l'ignore, mesdames; cependant, écoutez et jugez.
« Le jour même de mon arrivée au chalet , j'avais fait une remarque singulière , c'est que la jeune aveugle s'inquiétait surtout des abeilles.
(.< Tandis que le vent soufflait au dehors, Rœsel, le front penché dans ses mains , semblait fort attentive :
« — Père , dit-elle , je crois qu'au fond du rucher , la troisième ruche à droite est encore ouverte. Allez voir... l'orage vient du nord... toutes les abeilles sont rentrées... vous pouvez fermer la ruche. »
« Et le vieillard, étant sorti par une porte latérale, vint dire :
« — C'est bien... j'ai fermé, mon enfant. ■ « Puis, une demi-heure après, la jeune fille, se réveillant de nouveau comme d'un rêve , murmura :
« — Il n'y a plus d'abeilles dehors, mais sous le toit du rucher, quelques-unes attendent, elles sont de la sixième ruche près de la porte. Allez leur ouvrir, mon père. »
« Et le vieux sortit aussitôt.
« Il resta plus d'un quart d'heure; puis il revint prévenir sa fille que tout était en ordre, que les abeilles venaient de rentrer.
« L'enfant inclina la tête et répondit : a — C'est bon. »
« Alors elle parut s'assoupir.
« Moi, debout près du fourneau, je me perdais dans un abime de méditations : comment la pauvre aveugle pouvait-elle savoir que dans telle ou telle ruche toutes les abeilles n'étaient pas rentrées ? que telle autre ruche était ouverte ? Cela me paraissait inconcevable; mais, arrivé d'une heure au plus, je ne me croyais pas le droit d'interroger mes hôtes sur leur fille : il est pénible d'entretenir les gens d'un sujet qui les affecte.
« Je supposai que Young cédait aux observations de son enfant par complaisance , pour lui faire croire qu'elle rendait des services, qu'elle était utile , que sa prévoyance préservait les
LA REINE DES ABEILLES. 1 49
abeilles d'une foule d'accidents. Cette idée me parut la plus simple , la plus vraie; je n'y réfléchis pas davantage.
« Nous soupâmes, vers sept heures , de lait et de fromage; et, la nuit venue, Young me conduisit dans une assez vaste chambre au premier , meublée d'un lit et de quelques chaises , et toute boisée de sapin , comme cela se rencontre dans la plus grande partie des chalets de la Suisse. Vous n'êtes séparé de vos voisiqs que par des cloisons ; chaque pas , chaque parole retentit à vos oreilles.
« Cette nuit-là, je m'endormis aux sifflements de la rafale et aux grelottements des vitres fouettées parla pluie.
a Le lendemain , le vent était tombé ; nous étions plongés dans la brume. En m'éveillant, je vis mes petites vitres toutes blanches, ouatées de brouillard. Ayant ouvert ma fenêtre, la vallée m'apparut comme une immense étuve ; quelques flèches de sapins dessinaient seules leur profil dans cet amas de vapeurs à la cime des airs; au.dessous , les nuages s'accumulaient par couches régulières jusqu'à la surface du lac : tout était calme, immobile, silencieux.
'(. En descendant à la salle, je trouvai mes hôtes assis autour de la table, en train de déjeuner.
l5o CONTES DES BORDS DU RHIN.
« — Nous vous attendons ! s'écria Young d'un accent joveux.
« — Pardonnez-nous, dit la mère, c'est notre heure de déjeuner.
ce — Oh ! c'est bien... c'est bien... je vous remercie de ne pas faire attention à ma paresse. »
« Rœsel paraissait plus gaie que la veille ; de plus fraîches couleurs animaient ses joues.
« — Le vent est tombé, dit-elle; tout s'est bien passé.
« — Faut-il ouvrir le rucher? demanda Young.
« — Non... non... les abeilles se perdraient dans le brouillard. Et puis, tout est trempé d'eau : les ronces et les mousses en sont pleines ; il s'en noierait beaucoup au moindre coup de vent... Attendons... Ah! je le sais bien... elles s'ennuient,., elles voudraient travailler... De manger leur miel au lieu d'en recueillir , ça les tourmente... mais je ne veux pas en perdre... plusieurs ruches sont déjà faibles... elles périraient en hiver... Demain, nous verrons. »
« Les deux vieillards écoutaient d'un air grave, sans faire d'objections.
« Vers neuf heures, la jeune aveugle voulut visiter ses abeilles ; Young et Catherine la suivirent; je fis comme eux, par un sentiment de curiosité bien naturelle.
o Nous traversâmes la cuisine, dont la porte
LA REINE DES ABEILLES
s'ouvrait sur une étroite terrasse en plein air. Au-dessus s'élevait le toit du rucher; il était de chaume, et de son rebord tombaient un magnifique chèvrefeuille et quelques festons de vigne sauvage. Les ruches se pressaient sur trois rayons. « Rœsel allait de l'une à l'autre , les caressant de la main et murmurant :
« — Un peu de patience... un peu de patience... Il fait trop de brume ce matin... Oh! les avares qui se plaignent ! »
« Et Ton entendait à l'intérieur un vague bourdonnement, qui grossissait jusqu'à ce qu'elle fût passée.
« Cela me rendit plus attentif; je pressentais là-dessous un étrange mystère ; mais quelle ne fut pas ma surprise , une fois rentré dans la salle , d'entendre la jeune aveugle s'écrier d'un accent mélancolique :
« — Non... mon père... j'aime mieux ne-pas voir aujourd'hui que de perdre mes yeux. Je chanterai... je ferai quelque chose pour ne pas m'ennuyer... n'importe quoi 7 mais les abeilles ne sortiront pas. »
« Tandis qu'elle parlait de la sorte, je regardais Walter Young , qui, jetant un coup d'oeil dehors parles petites vitres, répondit simplement : « — Tu as raison, mon enfant, oui, je crois que tu as raison. D'ailleurs t tu ne verrais pas
grand'chose ; la vallée est toute blanche. Bah ! ce n'est pas la peine d'y voir. »
« Et comme je restais tout stupéfait, l'enfant reprit :
a — Ah ! la belle journée que nous avons eue avant-hier... Qui jamais aurait cru que l'orage du lac nous amènerait tant de brouillard ? Maintenant , il faut replier ses ailes et se traîner comme une pauvre chenille ! »
« Puis , après quelques instants de silence :
« — Que j'étais heureuse sous les grands sapins du Grindelwald !... comme la miellée pleuvait du ciel !... Il en tombait de toutes les branches .. Quelle récolte nous avons faite, mon Dieu, quelle récolte!... Et que l'air était doux sur les bords du lac , dans les gras pâturages du Tannemath... et la mousse verdoyante... et l'herbe embaumée... Je chantais... je riais... la cire , le miel remplissaient nos cellules. Quel bonheur d'être partout, de tout voir, de bourdonner au fond des bois, sur la montagne, dans les vallons! »
« Il v eut un nouveau silence; moi , la bouche béante 3 les yeux écarquillés , j'écoutais de toutes mes oreilles, ne sachant que penser ni que dire.
« — Et quand l'averse est venue , fit-elle en souriant, avons-nous eu peur ! Et ce grand coup de tonnerre nous a-t-il effrayées! Un gros bourdon, tapi sous la même fougère que moi, fermait
LA REINE DES ABEILLES
les yeux à chaque éclair; une cigale s'abritait sous ses grandes ailes vertes, et de pauvres petits grillons grimpaient sur une haute pivoine pour se sauver du déluge... Mais ce qu'il y avait de plus terrible, c'était ce nid de fauvettes, tout près de nous, dans les broussailles; la mère voltigeait à droite, à gauche, autour de nous, et les petits ouvraient leur large bec jaune jusqu'au gosier. Avons-nous eu peur! Seigneur Dieu, avons-nous eu peur ! Ah! je m'en souviendrai longtemps! Grâce au ciel , un coup de vent nous emporta sur la côte. . . Adieu, paniers,, les vendanges sont faites ! Il ne faut pas espérer sortir de sitôt. »
« A ces descriptions si vraies de la nature, à cette extase, à cette adoration du jour, de la lumière , il ne me fut pas possible de conserver un doute.
« L'aveugle voit, me dis-je; elle voit par des milliers d'veux ; le rucher, c'est sa vie, son âme : chaque abeille en emporte une parcelle dans les espaces, puis revient attirée par des milliers de fils invisibles. L'aveugle pénètre dans les fleurs, dans les mousses , elle s'enivre de leurs parfums ; à l'heure où brille le soleil, elle est partout: sur la côte, dans les vallons, dans les forêts , aussi loin que s'étend sa sphère d'attraction. »
« Et je restai confondu de ce magnétisme étrange, criant en moi-même :
« Honneur... gloire... honneur à la puissance ,
à la sagesse, à la bonté infinies de l'Éternel!...
, A lui, rien d'impossible... Chaque jour... chaque
instant de la vie nous révèlent sa magnificence ! »
« Et comme je me perdais dans ces méditations enthousiastes , Rœsel m'interpella doucement avec un doux sourire :
« — Monsieur l'étranger ? fit-elle.
« — Quoi donc, mon enfant?
« — Vous voilà bien étonné, et vous n'êtes pas le premier : le recteur Hegel, de Neufchâtel, et d'autres voyageurs sont venus tout exprès pour me voir; ils me croyaient aveugle. Vous l'avez cru aussi, n'est-ce pas?
« —Il est vrai, ma chère enfant, et je remercie le Seigneur de m'étre trompé.
« — Oh! fit-elle, j'entends que vous êtes bon... oui, je l'entends à votre voix. Quand le soleil viendra, j'ouvrirai mes yeux pour vous regarder, et quand vous partirez, je vous accompagnerai jusqu'au bas de la côte. »
« Alors, partant d'un naïf éclat de rire :
« —Oui, je vous ferai de la musique aux oreilles, dit-elle,, et je me poserai sur votre joue... Mais prenez garde... prenez garde... il ne faut pas essuyer de me prendre... sans cela je vous piquerais. Promettez-moi de ne pas vous fâcher.
((—Je vous le promets, Rœsel, je vous le pro-
A REINE DES ABEILLES
IDD
mets, répondis-jc les larmes aux yeux, et je vous Cornets' aussi de ne plus tuer d'abeilles, m dm
h «. s n-nîn<; nu ils ne soient
sectes d'aucune- sorte, a moins qu
malfaisants.
. -Ce sont les veux du Seigneur, murmurat-elle; je n'ai, moi, que mes pauvres abeilles pour voir; mais lui, il a toutes les ruches toutes e fou/milières, toutes les feuilles des bois, tous le brins d'herbe; il vit, il sent, il aime, d souffre, d fit du. bien par toutes ces choses. O monsieur
Hennétius, que vous avez raison de ne pas fane souffrir le bon Dieu qui nous aime tant . »
« Jamais je n'avais été plus ému, plus attend" ce n'est qu'au bout dune minute qu .1 me fut possible de demander encore :
« -Ainsi, ma chère enfant, vous voyez par vos abeilles; comment cela peut-il se fa,re?
. le ne sais, monsieur Hennét.us, cela v.ent peut-être de ce que je les aime beaucoup. Toute petite, elles m'ont adoptée; jamais elle ne m ont fait de mal. Dans les premiers temps, seule au fond du rucher, j'aimais à les entendre bourdonner des heures entières. Je ne voyais nen encore, tout était noir autour de moi, mais msensxblement le jour est venu : j'ai vu d'abord un peu le soleil, quand il faisait bien chaud; pu», un peu lx,avec la vigne vierge., et le chèv.efeudle
du chalet comme une ombre;-puis la grande lu-
micre. Je commençais à sortir de moi ; mon esprit s en allait avec les abeilles. Je voyais Ja montagne les rochers, le lac, les fleurs et les mousses, et le soir, toute seule, j'y pensais; je trouvais ces choses belles, et quand on parlait de ceci, de cela, de myrtilles, de mûres, de bruyères, je me disais : « Je connais ces choses, elles sont noires, brunes, vertes; » je les voyais dans mon esprit, et chaque jour je les connaissais mieux par mes chères
abeilles. Aussi je les aime bien... allez... monsieur Hennétius. Si vous saviez, quand il faut leur prendre du miel ou de la cire, comme cela me fait de la peine!
« -Je vous crois, mon enfant, je vous crois. » « Mon ravissement à cette découverte merveilleuse n'avait plus de bornes.
« Durant deux jours encore, Rœsel m'entretint de ses impressions; elle connaissait toutes les fleurs, toutes les plantes alpestres, et me fit la description d'un grand nombre qui n'ont pas encore reçu de noms de la science, et qui ne se trouvent sans doute que sur des hauteurs inaccessibles.
« Souvent la pauvre jeune fille s'attendrissait en parlant de ses chères amies les petites fleurs.
« -Combien de fois, disait-elle, ne m'est-il pas arrivé de causer des heures entières avec un petit genêt d'or, ou bien avec un tendre vergiss-mein-
LA REINE DES ABEILLES. IDJ
nicht aux gros yeux bleus, et de prendre part à leurs chagrins! Tous voudraient s'en aller, voltiger; tous se plaignent de dessécher sur la terre et d'être forcés d'attendre des jours et des semaines une goutte de rosée pour les rafraîchir. »
« Et là-dessus, Rœsel se prenait à me faire de longues histoires de ces conversations sans fin : c'était merveilleux; rien qu'à l'entendre on se serait épris d'amour pour une églantine, ou de vive sympathie, de compassion profonde pour les sentiments d'une violette, pour ses malheurs et ses souffrances comprimées.
« Que vous dirai-je encore, mes chères dames? Il est pénible de quitter un sujet où l'âme a tant d'effluves mystérieuses et la rêverie tant de marge; mais tout dans ce bas monde doit finir, même les plus douces rêveries.
« Le troisième jour, de grand matin, une brise légère se mit à rouler doucement les brumes du lac. De ma fenêtre je voyais le rouleau grossir de seconde en seconde, et la brise poussait, poussait toujours; découvrant tantôt un coin d'azur, tantôt le clocher d'un hameau, quelques cimes verdoyantes, puis un pan de sapins^ un vallon; et l'immense masse flottante montait, montait vers nous.
« A dix heures elle nous avait dépassés, et le gros nuage, debout sur les crêtes arides de Chas-
seron, nous menaçait encore, mais un dernier effort du vent le fit s'incliner sur l'autre pente et disparaître dans les gorges de Sainte-Croix.
« Alors cette puissante nature des Alpes m'apparut comme rajeunie; les bruyères, les hauts sapins, les vieux châtaigniers trempés de rosée brillaient d'une santé plus vigoureuse; ils avaient quelque chose de joyeux, de riant et de grave à la fois. On sentait la main de Dieu dans tout cela... son éternité.
« Je descendis tout rêveur; Rœsel était déjà dans le rucher; Youngj en entr'ouvrant la porte, me la fit voir assise à l'ombre de la vigne sauvage, le front penché, comme assoupie.
a — Prenez garde, me dit-il, ne l'éveillez pas ! Son esprit est ailleurs. Elle dort, elle voyage : elle est heureuse ! »
« Les abeilles, par milliards, tourbillonnaient comme un flot d'or au-dessus de l'abîme.
ce Je regardai quelques secondes ce spectacle merveilleux, priant tout bas le Seigneur de continuer son amour à la pauvre enfant.
« Puis, me retournant :
« — Maître Young, il est temps de partir. »
« Lui-même alors boucla mon sac sur mes épaules et me remit mon bâton.
« La mère Catheiine me regardait d'un oe tendri.
LA REINE DES ABEILLES. I =>9
« Ils m'accompagnèrent tous deux sur le seuil
du chalet.
« -Allons, me dit Walter en me serrant la main, bon voyage! et pensez quelquefois à nous. « —Je ne vous oublierai jamais, répondisse tout mélancolique; puissent vos abeilles prospérer toujours; puissiez-vous obtenir du ciel le bonheur que vous méritez.
« —Ainsi soit-il, monsieur Hennétius, dit la bonne mère Catherine, ainsi soit-il 1 Bon voyage. Portez-vous bien. »
a Je m'éloignai.
« Ils restèrent sur la terrasse jusqu'à ce que j'eusse atteint la route.
a Trois fois je me retournai agitant mon feutre; eux levaient la main.
aBraves gens! Pourquoi n'en rencontre-t-on pas de pareils tous les jours?
« La petite Rœsèl m'accompagna jusqu'au pied de la côte, comme elle me l'avait promis. Longtemps, longtemps sa douce musique égaya les fatigues de mon chemin; il me semblait la reconnaître dans chacune des abeilles qui venaient bourdonner à mes oreilles, et je croyais l'entendre me dire d'un air moqueur, avec sa petite voik grêle : « Bon courage, monsieur Hennétius, bon courage! N'est-ce pas qu'il fait bien chaud r Voyons, faut-il que je vous embrasse? Hé! hé!
hé! N'ayez pas peur; vous savez bien que nous sommes bons amis. »
« Ce n'est qu'au fond de la vallée qu'elle prit enfin congé de moi, lorsque le grand murmure du lac couvrit son doux bourdonnement. — Mais sa pensée me suivit tout le long du voyage, et je crois qu'elle ne me quittera jamais. »
En 1 845, — dit le docteur Taifer, — je fus attaché comme chirurgien aide-major à l'hôpital militaire de Constantine.
Cet hôpital s'élève à l'intérieur de la Kasba, sur un rocher à pic de trois à quatre cents pieds de hauteur. Il domine à la fois la ville, le palais du gouverneur et la plaine immense aussi loin que peuvent s'étendre les regards.
C'est un point de vue sauvage et grandiose; de ma fenêtre, ouverte aux brises du soir, je voyais les corneilles et les gypaètes tourbillonner autour du roc inaccessible., et se retirer dans les fissures aux derniers rayons du crépuscule. Il m'était facile de jeter mon cigare dans le Rummel^ qui
serpente au pied de la muraille gigantesque.
Pas un bruit, pas un murmure ne troublait le calme de mes études^ jusqu'à l'heure où la trompette et le tambour retentissaient dans les échos de la forteresse, rappelant nos hommes à la caserne.
La vie de garnison n'a jamais eu de charmes pour moi; je n'ai jamais pu me faire à l'absinthe, au rhum, au petit verre de cognac. A l'époque dont je parle, on appelait cela manquer de l'esprit de corps : mes facultés gastriques ne me permettaient pas d'avoir ce genre d'esprit.
Je me bornais donc à voir mes salles, à tracer mes prescriptions, à remplir mon service; puis je rentrais chez moi prendre quelques notes, feuilleter mes auteurs, rédiger mes observations.
Le soir, à l'heure où le soleil retire lentement ses rayons de la plainej le coude sur l'appui de ma fenêtre, je me reposais en rêvant à ce grand spectacle de la nature, toujours le même dans sa régularité merveilleuse, et cependant éternellement nouveau : une caravane lointaine se déroulant au flanc des collines; un Arabe galopant aux extrêmes limites de l'horizon, comme un point perdu dans le vide; quelques chênes-liéges découpant en vignette leur feuillage sur les bandes poupre du couchant; et puis, au loin... bien loin, au-dessus de moi, ce tourbillonnement des 01-
LE TALION. IOD
seaux de proie sillonnant l'azur sombre de leurs ailes tranchantes, immobiles : tout cela m'intéressait, me captivait; je serais resté là des heures entières, si le devoir ne m'eût ramené forcément à la table de dissection.
Du reste, personne ne trouvait à critiquer mes goûts, sauf un certain lieutenant de voltigeurs nommé Castagnac, dont il faut que je vous fasse le portrait.
Dès mon arrivée à Constantine, en descendant de voiture,, une voix s'élevait derrière moi :
« Tiens! je parie que voilà notre aide -major. »
Je me retourne et me trouve en présence d'un officier d'infanterie ,, long, sec, osseux, le nez rouge, la moustache grisonnante, le képi sur l'oreille, la visière poignardant le ciel, le sabre entre les jambes : c'était le lieutenant Castagnac.
Et comme je cherchais à me remettre cette étrange physionomie, le lieutenant me serrait déjà le main.
« Soyez le bienvenu, docteur... Enchanté de faire votre connaissance, morbleu! Vous êtes fatigué, n'est-ce pas? Entrons... je me charge de vous présenter au cercle. »
Le cercle, à Constantine, est tout bonnement la buvette, le restaurant des officiers.
Nous entrons; car comment résister à l'en-
thousiasme sympathique d'un pareil homme?... Et pourtant, j'avais lu Gil Blas!
« Garçon , deux verres... Qu'est-ce que vous prenez, docteur? du cognac... du rhum?
— Non... du curaçao.
— Du curaçao! pourquoi pas du parfaitamour?... Hé! hé! hé! vous avez un drôle de goût... -Garçon, un verre d'absinthe pour moi... et copieux... haut le coude!... Bien! — A votre santé, docteur !
— A la vôtre, lieutenant. »
Et me voilà dans les bonnes grâces de cet étrange personnage.
Inutile de vous dire que cette liaison ne pouvait me charmer longtemps ! je ne tardai point à m'apercevoir que mon ami Castagnac avait l'habitude de lire le journal au quart d'heure de Rabelais. Cela vous classe un homme.
En revanche, je fis la connaissance de plusieurs officiers du même régiment, qui rirent -beaucoup avec moi de cet amphitryon d'une nouvelle espèce; un d'entre eux, nommé Raymond Dutertre, brave garçon et qui ne manquait certes pas de mérite, m'apprit qu'à son arrivée au régiment pareille chose lui était advenue.
« Seulement, ajouta -t-il, comme je déteste les carotteurs, j'ai dit son fait à Castagnac devant les camarades. Il a mal pris la chose, et, ma foi,
nous sommes allés faire un tour hors des murs, où je lui ai administré un joli coup de pointe, ce qui lui a fait un tort énorme, car il jouissait d'un grand prestige et passait pour le bourreau des crânes, grâce à quelques duels heureux. »
Les choses en étaient là, quand, vers le milieu de juin, les fièvres firent leur apparition à Constantine; l'hôpital reçut, non-seulement des militaires, mais un assez grand nombre d'habitants, ce qui me força d'interrompre mes travaux pour le service.
Dans le nombre de mes malades se trouvaient précisément Castagnac et Du tertre,- mais Castagnac, lui, n'avait pas la fièvre; il était atteint d'une affection bizarre appelée delirium tremens, état de délire, de tremblement nerveux particulier aux individus adonnés à l'absinthe. Il est précédé de malaises, d'insomnies, de tressaillements soudains; la rougeur de la face, l'odeur alcoolique de l'haleine le caractérisent.
Ce pauvre Castagnac se jetait à bas de son lit, courait à quatre pattes sur le plancher comme pour attraper des rats. Il poussait des miaulements terribles, entrecoupés de ce mot cabalistique prononcé d'un accent de fakir en extase : « FatimaS... ô Fatima!,.. » Circonstance qui me fit présumer que le pauvre garçon pouvait avoir eu jadis quelque amour malheureux, dont il s'é-
tait consolé par l'abus des liqueurs spiritueuses.
Cette idée m'inspira même en sa faveur une pitié profonde. C'était quelque chose de pitoyable que de voir ce grand corps maigre bondir à droite, à gauche, puis se roïdir tout a coup comme une bûche, la face pâle, le nez bleu, les dents serrées : on ne pouvait assister à ces crises sans frémir.
Au bout d'une demi-heure, en revenant à lui, Castagnac ne manquait pas de s'écrier chaque fois :
« Qu'ai-je dit, docteur? Ai - je dit quelque chose ?
— Mais non, lieutenant.
— Si... je dois avoir parlé... Voyons, ne me cachez rien !
— Bah! comment puis-je me souvenir? Des mots en l'air... Tous les malades radotent plus ou moins.
— Des mots en l'air ! Quels mots?
— Hé! que sais-je, moi? Si vous y tenez, j'en prendrai note à la première occasion. »
Alors il pâlissait et me regardait d'un œil fixe qui me pénétrait jusqu'au fond de l'âme, puis il refermait ses flasques paupières, pinçait ses lèvres et murmurait tout bas :
« Un verre d'absinthe me ferait du bien! »
Enfin, il s'étendait, les bras le long du corps, et restait dans une immobilité stoïque.
Or, un matin, comme j entrais dans la chambre de Castagnac, je vis accourir vers moi, du fond du corridor, mon ami Raymond Dutertre.
« Docteur, me dit-il en me tendant la main, je viens vous demander un service.
— Volontiers, mon cher, si toutefois c'est possible.
— Il s'agirait de me donner un billet de sortie pour la journée.
— Oh ! quant à cela , n'y pensons pas... tout ce qu'il vous plaira, mais pas de billet de sortie.
— Cependant, docteur, il me semble que je suis bien... très-bien même.,, je n'ai pas eu d'accès depuis quatre jours.
— Oui, mais les fièvres régnent en ville, et je ne veux pas vous exposer à une rechute.
— Accordez -moi seulement deux heures... le temps d'aller et de venir.
— Impossible, mon cher; n'insistez pas... ce serait inutile. Mon Dieu, je connais les ennuis de l'hôpital, je sais l'impatience qu'ont les malades de respirer l'air libre du dehors; mais il faut de la patience, que diable !
— Alors, c'est décidé ?
— C'est décidé. Dans une huitaine, si le mieux continue, nous verrons. »
11 se retira de fort mauvaise humeur. Cela m'était indifférent; mais, comme je me retour-
nais, quelle ne fut pas ma surprise de voir Castagnac, les yeux tout grands ouverts, suivre son camarade d'un regard étrange.
« Eh bien! lui dis-je, comment étes-vous ce matin ?
— Bien, très-bien, fit-il brusquement. C'est Raymond qui va là- bas ?
—Oui.
— Que voulait-il ?
— Oh ! rien... il venait me demander un billet de sortie que je lui ai refuse'.
— Ah ! vous avez refusé ?
— Parbleu !... cela va sans dire. »
Alors Castagnac respira longuement, et, s'affaissant sur lui-même, il parut retomber dans sa somnolence.
Je ne sais quelle vague appréhension venait de me saisir; l'accent de cet homme m'avait agacé les nerfs; je sortis à mon tour tout rêveur.
Ce jour même, un de mes malades mourut; je ris transporter le corps dans la salle de dissection, et, vers neuf heurts du soir, en revenant de la pension, je descendis l'escalier qui mène à Tarn-. phi théâtre.
Figurez-vous une petite salle voûtée, haute de quinze pieds et large de vingt; ses deux fenêtres s'ouvrent sur le précipice, du côté de la grande route de Philippevillc. — Au fond est une table
inclinée, et, sur la table, le cadavre que je me proposais d'étudier.
Après avoir déposé ma lampe sur une pierre saillante, ménagée dans le mur à cet effet, et déployé ma trousse, je commençai mon travail qui se prolongea près de deux heures sans interruption.
Depuis longtemps le rappel était sonné; le seul bruit qui vînt à moi dans le silence était le pas cadencé de la sentinelle, ses temps d'arrêt lorsqu'elle posait la crosse à terre, puis, d'heure en heure, le passage de la ronde, le qui-vive, le chuchotement lointain du mot d'ordre, le vacillement du fallot jetant un éclair par-dessus la rampe : bruits rapides, heurtés, dont réloignement progressif semblait faire grandir le silence.
Il était près de onze heures et la fatigue me gagnait, lorsque, regardant par hasard du côté de la fenêtre ouverte, je fus saisi du plus étrange spectacle : toute une rangée de chouettes, petites, grises, les plumes ébouriffées, les yeux verdâtres et louches fixés sur ma lampe, se pressaient au bord de la croisée, se repoussant l'une l'autre et cherchant à se faire place.
Ces oiseaux hideux, attirés par l'odeur de la chair, n'attendaient que mon départ pour fondre sur leur proie.
Vous dire l'horreur que me causa cette apparition serait chose impossible. Je me précipitai
vers la fenêtre; toutes disparurent au milieu des ténèbres, comme de grandes feuilles mortes emportées par la brise.
Mais, au même instant, un bruit singulier frappa mon oreille, un bruit presque imperceptible dans le vide de l'abîme. Je m'inclinai, la main sur la barre, regardant dehors et retenant mon haleine pour mieux entendre.
Au-dessus de l'amphithéâtre se trouvait la chambre du lieutenant Castagnac, et, au -dessous, entre le précipice et le mur de l'hôpital, passait un sentier large tout au plus d'un pied, et tout couvert des débris de bouteilles et de poteries qu'y jetaient les infirmiers.
Or, à cette heure de la nuit, où le moindre bruit, le plus léger soupir devient perceptible, je distinguais les pas et les tâtonnements d'un homme marchant sur ce rebord.
« Dieu fasse, me disais-je, que la sentinelle ne l'ait pas vu ! Qu'il hésite une seconde, et sa chute est infaillible! »
Je terminais à peine cette réflexion qu'une voix rauque, étouffée, la voix de Castagnac, cria brusquement dans le silence :
« Raymond... où vas-tu ? »
Cette exclamation me traversa jusqu'à la moelle des os.
C'était un arrêt de mort.
LE TALION. ÏJD
En effet, au même instant, quelques débris glissèrent sur le talus, puis le long de la rampe escarpée, j'entendis quelqu'un se cramponner avec de longs soupirs.
La sueur froide me découlait de la face... J'aurais voulu voir... descendre. . . appeler au secours. . . ma langue était glacée.
Tout à coup il y eut un gémissement... puis... rien!... Je me trompe : une sorte d'éclat de rire saccadé suivit... une fenêtre se referma brusquement avec un bruit de vitres qui se brisent.
Et le silence profond, continu, étendit son linceul sur ce drame épouvantable.
Que vous dirai-je, mes chers amis?... La terreur m'avait fait reculer jusqu'au fond de la salle, et là, tremblant, les cheveux hérissés, les yeux fixés devant moi, je restai plus de vingt minutes, écoutant bondir mon cœur et cherchant à comprimer de la main ses pulsations.
Au bout de ce temps , j 'allai machinalement refermer la fenêtre; je pris la lampe, je montai l'escalier et je suivis le corridor qui menait à ma chambre.
Je me couchai... mais il me fut impossible de fermer l'œil : j'entendais ces soupirs... ces longs soupirs de la victime... puis l'éclat de rire de l'assassin !
« Assassiner sur la grand'route, le pistolet au
poing, me disais-je, c'est affreux sans doute; mais assassiner d'un mot,., sans danger !... »
Au dehors, le siroco s'était élevé; il se démenait dans la plaine avec des gémissements lugubres, apportant jusqu'à la cime du roc le sable et le gravier du désert.
Du reste, la violence même des sensations qui venaient de m 'agiter me faisait éprouver un besoin de sommeil presque invincible... L'effroi seul me tenait éveillé... Je me représentais le grand Castagnac en chemise, penché hors de sa fenêtre... le cou tendu... suivant du regard sa victime jusque dans les profondeurs ténébreuses du précipice... et cela me glaçait le sang.
« C'est lui! me disais-je, c'est lui!... S'il se doutait que j'étais là !... »
Alors il me semblait entendre les planches du corridor crier sous un pas furtif... et je me levais sur le coude... la bouche entr'ouverte... prêtant l'oreille.
Cependant le besoin de repos finit par l'emporter, et, vers trois heures, je m'endormis d'un sommeil de plomb.
Il était grand jour quand je m'éveillai; le coup de vent de la nuit était tombé, le ciel pur et le calme si profond, que je doutai de mes souvenirs; je crus avoir fait un vilain rêve.
Chose étran je, j'éprouvais une sorte de crainte
a vérifier mes impressions. Je descendis remplir mon service, et ce n'est qu'après avoir visité toutes mes salles, examiné longuement chaque malade, que je me rendis enfin chez Dutertre.
Je frappe à sa porte; point de réponse... J'ouvre; son lit n'est pas défait... J'appelle les infirmiers, j'interroge.. . je demande où est le lieutenant Dutertre; personne ne l'avait vu depuis la veille au soir.
Alors, recueillant tout mon courage, j'entrai dans la chambre de Castagnac.
Un rapide coup d'œil vers la fenêtre m'apprit que deux vitres étaient brisées; je me sentis pâlir... mais, reprenant aussitôt mon sang-froid :
« Quel coup de vent cette nuit! m'écriai-je; qu'en dites-vous, lieutenant ? »
Lui, tranquillement assis, les coudes sur la table, sa longue figure osseuse entre les mains, faisait mine de lire sa théorie. Il était impassible, et, levant sur moi son morne regard :
« Parbleu! fit -il en m'indiquant la fenêtre, deux vitres défoncées... rien que ça... hé! hé! hé!
— Il paraît, lieutenant, que cette chambre est plus exposée que les autres... ou peut-être aviezvous laissé la fenêtre ouverte ?
Une contraction musculaire imperceptible brida les joues du vieux soudard.
a Ma foi non, dit-il en me regardant d'un air étrange, elle était fermée.
—Ah ! .
Puis m'approchant pour lui prendre le pouls : « Et la santé'... comment va t-elle ?
— Mais pas mal.
— En effet... il y a du mieux... un peu d'agitation... D'ici quinze jours, lieutenant, vous serez rétabli... je vous le promets... Seulement, alors, tâchez de vous modérer... plus de poison vert... ou sinon... prenez-v bien garde ! »
Malgré le ton de bonhomie que je m'efforçais de prendre, ma voix tremblait... Le bras du vieux scélérat, que je tenais dans la main, me produisait l'effet d'un serpent... J'aurais voulu fuir... Et puis cet œil fixe, inquiet, qui ne me quittait pas... C'était horrible!
Pourtant je me contins.
Au moment de sortir, revenant tout à coup comme pour réparer un oubli :
« A propos, lieutenant , Dutertre n'est pas venu vous voir } »
Un frisson passa dans ses cheveux gris.
« — Dutertre?
— Oui... il est sorti. . il est sorti depuis hier... on ne sait ce qu'il est devenu... je supposais...
— Personne n'est venu me voir, fit- il avec une petite toux sèche, personne! ■
Il reprit son livre, et moi je refermai la porte convaincu de son crime comme de la lumière du jour.
Malheureusement , je n'avais pas de preuves.
« Si je le dénonce, me disais-je en regagnant ma chambrCj il niera, c'est évident; et s'il nie, quelle preuve pourrai-je donner de la réalité du fait?... aucune!... Mon propre témoignage ne saurait suffire. . Tout l'odieux de l'accusation retombera sur ma tête, et je me serai fait un ennemi terrible. »
D'ailleurs les crimes de ce genre ne sont pas prévus par la loi. En conséquence, je résolus d'attendre, de surveiller Castagnac sans en avoir l'air^ persuadé qu'il finirait pas se trahir. Je me rendis ensuite chez le commandant de place et je lui signalai simplement la disparition du lieutenant Dutertre.
Le lendemain , quelques Arabes arrivant au marché de Constantine avec leurs ânes chargés de légumes, dirent qu'on voyait, de la route de Philippeville, un uniforme suspendu dans les airs le long des rochers de la Kasba, et que les oiseaux de proie volaient autour par centaines, remplissant le ciel de leurs cris.
C'étaient les restes de Raymond.
On eut des peines infinies à les chercher , au
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moyen de cordes et d'échelles fixées de distance en distance le long de l'abîme.
Les officiers de la garnison s'entretinrent deux ou trois jours de cette étrange aventure; on fit mille commentaires sur les circonstances probables de l'événement; puis on causa d'autre chose ; on reprit la partie de bé\igne ou de piquet.
Des hommes exposés tous les jours à périr n'ont pas un grand fonds de sympathie les uns pour les autres : Jacques meurt... Pierre le remplace... Le régiment est immortel 1 C'est la théorie dite humanitaire en action : — « Vous êtes , donc vous serez... Car étant, vous participez de l'être éternel et infini. » — Oui, je serai... Mais quoi ? — Voilà la question... Aujourd'hui lieutenant de chasseurs... et demain une motte de terre... Cela mérite qu'on v regarde à deux fois.
Ma position, au milieu de l'indifférence générale , était pénible ; le silence me pesait comme un remords. La vue du lieutenant Castagnac excitait en moi des mouvements d'indignation , une sorte de répulsion insurmontable; le regard terne de cet homme, son sourire ironique me
glaçaient le sang. Lui-même m'observait parfois à la dérobée, comme pour lire au fond de mon âme; ces regards furtifs, pleins de défiance, ne me rassuraient pas du tout.
« Il se doute de quelque chose, me disais-je ; s'il en était sûr, je serais perdu... car cet homme ne recule devant rien ! »
Ces idées m'imposaient une contrainte intolérable; mes travaux en souffraient , il fallait sortir de l'incertitude à tout prix... mais comment ?
La Providence vint à mon a:
Je traversais un jour le guichet, sur les trois heures de l'après-midi , peur me rendre en ville , quand le caporal infirmier accourut me remettre un chiffon de papier, qu'il venait de trouver dans la tunique de Raymond.
« C'est une lettre d'une particulière nommée Fatima, me dit le brave homme; il parait que cette indigène en tenait pour le lieutenant Dutertre... J'ai pensé , major, ' que ça pouvait vous intéresser... »
La lecture de cette lettre me jeta dans un grand étonnement; elle était très-courte et se bornait pour ainsi dire à indiquer l'heure et le lieu d'un rendez vous; mais quelle révélation dans la signature !
« Ainsi donc, me dis -je, cette exclamation de Castagnac au plus fort de ses crises... cette excla-
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mation : « Fatima ! ô Fatima ! est le nom d'une femme... et cette femme existe... Elle aimait Dutertre !...Qui sait ? C'était peut-être pour aller à ce rendez-vous que Raymond m'avait demandé un billet de sortie -!... Oui... oui... la lettre est du 3 juillet... C'est bien cela ! Pauvre garçon... ne pouvant quitter l'hôpital pendant le jour, il s'est hasardé .la nuit dans cet affreux chemin... et là... Castagnac l'attendait... »
Tout en réfléchissant à ces choses , je descendais le roc de la brèche, et bientôt je me vis en face d'une voûte de briques assez basse , ouverte au vent selon l'usage oriental.
Au fond de cette voûte, un certain Sidi Houmaïum , armé d'une longue cuiller de bois , et gravement assis sur ses babouches , remuait dans un vase d'eau bouillante la poudre parfumée du moka.
Il est bon de vous dire que j'avais guéri Sidi Houmaïum d'une dartre maligne, contre laquelle les médecins et les chirurgiens du pays avaient inutilement employé toutes leurs panacées et leurs amulettes. Ce brave homme me gardait une véritable reconnaissance.
Tout autour de la bote g a régnait une banquette recouverte de petites nattes en sparterie, et sur la banquette trônaient cinq ou six Maures coiffes du fez rouge à flocon de soie bleue , les
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jambes croisées, la paupière demi-close , le chiboack aux lèvres, savourant en silence l'arôme du tabac turc et de la fève d'Arabie.
Je ne sais par quelle inspiration subite l'idée nie vint aussitôt de consulter Sidi Houmaïum. Il est de ces impulsions bizarres qu'on ne peut définir et dont nul ne saurait pénétrer la cause.
J'entre donc dans la botéga d'un pas solennel , à la grande stupéfaction des habitants , et je prends place sur la banquette.
Le Kaouadji , sans avoir l'air de me reconnaître, vient me présenter un chibouck et une tasse de café brûlant.
Je hume îe breuvage , j'aspire le chibouck , le temps s'écoule lentement, et, vers six heures , la voix papelarde du muet^in appelle les fidèles à la prière.
Tous se lèvent en passant la main sur leur barbe, et s'acheminent vers la mosquée.
Enfin je suis seul.
Sidi Houmaïum, promenant autour de lui un regard inquiet, s'approche de moi , et se courbe pour me baiser la main.
« Seigneur Taleb , qu'est-ce qui vous amène dans mon humble demeurer... Quepuis-je pour vous rendre service :
— Tu peux me faire connaître Fatima.
. — Fa lima la Mauresque?
CONTES DES UOUDb 1)U KM IN.
— Oui... la Mauresque.
— Seigneur Taleb , au nom de votre mère, ne voyez pas cette femme !
— Pourquoi ?
— C'est la perdition des fidèles et des infidèles.... elle possède un charme qui tue... ne la voyez pas !..,
— Sidi Houmaïum, ma résolution est inébranlable... : Fatima possède un charme : eh bien !... moi.;, je possède un charme plus grand... Le sien donne la mort !... Le mien donne la vie, la jeunesse , la beauté!... Dis -lui cela, Sidi Houmaïum; dis-lui que les rides de la vieillesse s'effacent à mon approche... Dis-lui que la pomme d'Héva, — cette pomme qui nous condamne tous à mourir, depuis l'origine des siècles, — j'en ai retrouvé les pépins... que je les ai semés... et qu'il en est sorti l'arbre delà vie dont les fruits savoureux donnent la grâce de l'éternelle jeunesse ! . .. Que celle qui en goûte, fûtelle vieille , laide et ratatinée comme une sorcière, dis-lui qu'elle renaît... que ses rides s'effacent que sa peau devient blanche et douce
comme un lis... ses lèvres roses et parfumées comme la reine des fleurs... ses dents éclatantes comme celles d'un jeune chacal.
— Mais, seigneur Taleb, s'écria le musulman, Fatima n'est pas vieille : elle est, au contraire ,
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jeune et belle... si belle même, qu'elle ferait l'orgueil d'un sultan.
— Je le sais... elle n'est pas vieille .. mais elle peut vieillir... Je veux la voir!... Souviens-toi, Sidi Houmaïum, souviens-toi de tes promesses.
— Puisque telle est votre volonté , seigneur Talcb, revenez demain à la même heure. Mais rappelez-vous bien ce que je vous dis : Fatima fait un vilain usage de sa beauté.
— Sois tranquille... je ne l'oublierai pas. »
Et présentant la main au coulouglis, je me retirai comme j'étais venu, la tête haute et le pas majestueux.
Jugez si je dus attendre avec impatience l'heure de mon rendez-vous avec Sidi Houmaïum; je ne me possédais plus; cent lois, je traversai la grande cour pour guetter le cri du muet\iny tirant le chapeau à tout venant, et causant même avec la sentinelle pour tuer le temps.
Enfin le verset du Coran se chante à la cime des airs; il plane de minaret en minaret sur la ville indolente. Je cours à la rue de la Brèche; Sidi Houmaïum fermait sa botéga.
Eh bien ! lui dis-je tout haletant.
— Fatima vous attend, seigneur Taleb. »
Il assujettit la barre, et, sans autre explication, se met a marcher devant moi.
Le ciel était d'un éclat éblouissant. Le3 hautes
maisons blanches, véritable procession de fantômes, drapées de loin en loin d'un rayon d leilj reflétaient sur les rares passants leur morne
tristesse.
Sidi Houmaïum allait toujours sans tourner la tête , les longues manches de son bernons balayant presque la terre ; et, tout en marchant, je l'entendais réciter tout bas en arabe je ne sais quelles litanies semblables a celles de nos pèlerins.
Bientôt, quittant la grande rue, il s'engagea dans l'étroite ruelle de Suma , ou deux personnes ne sauraient marcher de front. Là . dans la bourbe noire du ruisseau, sous de misérables échoppes, grouille toute une population de savetiers , de brodeurs sur maroquin, de marchands d'épices des Indes , d'aloès , de dattes, de parfums .. les uns allant et venant d'un air apathique , les autres accroupis, les jambes croisées , méditant à je ne ne sais quoi dans une atmosphère de fumée bleuâtre, qui s'échappe à la fois de leur bouche et de leurs narines.
Le soleil d'Afrique pénètre dan.-, le sombre cloaque en lames d'or, effleurant ici une vieille barbe grise a nez crochu avec son chibouck et sa main grasse chargée de bagues ; plus loin le profil gracieux d'une belle juive, rêveuse et triste au fond de sa boutique, — ou bien encore l'étalage
d'un armurier, avec ses yatagans effilés , ses longs fusils de Bédouins incrustés de nacre. — L'odeur de la fange se confond avec les émanations pénétrantes de l'officine. La lumière sabre les ombres, elle les découpe en franges lumineuses , elle les tamise de ses paillettes éblouissantes sans parvenir à les dissiper.
[ous allions toujours.
Tout à coup, dans l'un des détours inextricables de la ruelle, Sidi Houmaïum s'arrêta devant une porte basse-et souleva le marteau.
« Tu me suivras... tu me serviras d'interprète, lui dis-jeà voix basse.
— Fatima parle le français,» me répondit-il sans tourner la tète.
Au même instant, la face luisante d'une négresse parut au guichet. Sidi Houmaïum lui dit quelques mots en arabe. La porte s'ouvrit et se referma subitement sur moi : la négresse était sortie par une porte latérale que je n'avais pas vue, et Sidi Houmaïum était resté dans la ruelle.
Apiès avoir attendu quelques minutes, je commençais à m'impatienter, quand une porte s'ouvrit sur la gauche, et la négresse qui m'avait introduit me rit signe d'entrer.
Je gravis quelques marches et me trouvai dans une cour intérieure pavée de petits carreaux de
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faïence en mosaïque. Plusieurs portes s'ouvraient sur cette cour.
La négresse me conduisit dans une salle ba les fenêtres ouvertes, garnies de rideaux de soie à dessins mauresques. Des coussins de perse violette régnaient tout autour; une large natte en roseaux couleur d'ambre couvrait le plancher, des arabesques interminables de fleurs et de fruits fantastiques se déroulaient au plafond ; mais ce qui d'abord attira mes regards, ce fut Fatima elle-même, accoudée sur le divan , les veux voilés de longues paupières à cils noirs , la lèvre légèrement ombrée , le nez droit et fin , les bras chargés de lourds bracelets. Elle avait de jolis pieds et jouait nonchalamment avec ses petites babouches brodées d'or vert, quand je m'arrêtai sur le seuil.
Durant quelques secondes, la Mauresque m'observa du coin de l'œil , puis un fin sourire entr'ouvrit ses lèvres.
« Entrez, seigneur Taleb, fit-elle d'une voix nonchalante, Sidi Houmaïum m'a prévenue de votre visite : je sais le motif qui vous amène... Vous êtes bien bon de vous intéresser à la pauvre Fatima, qui se fait vieille... car elle aura bientôt dix-sept ans... dix-sept ans!... l'âge des regrets et des rides .. l'âge des repentirs tardifs... — Ah ! seigneur Taleb, asseyez-vous et soyez le bienvenu!... Vous m'apportez la pomme d'Héva ,
n'est-il pas vrai?... la pomme qui donne la jeunesse et la beauté... Et la pauvre Fatima en a besoin ! »
Je ne savais que répondre... j'étais confus... ; mais s me rappelant tout à coup le motif qui m'avait conduit là, mon sang ne fit qu'un tour, et, par l'effet des réactions extrêmes, je devins froid comme le marbre.
« Vous raillez avec grâce , Fatima, répondisje en prenant place sur le divan , j 'avais entendu célébrer votre esprit non moins que votre beauté... je vois qu'on a dit vrai.
— Ah ! fît-elle , et par qui donc ?
— Par Dutertre.
— Dutertre?
— Oui..; Raymond Dutertre .. le jeune officier qui est tombé dans l'abîme du Rummel... — Celui que vous aimiez, Fatima, »
Elle ouvrit de grands yeux surpris.
« Qui vous a dit que je l'aimais? fit-elle en me regardant d'un air étrange; c'est faux! — Est-ce lui qui vous a dit cela ?
— Non... mais je le sais : cette lettre me le piouve, cette lettre que vous lui avez écrite, et qui est cause de sa mort... car c'est pour accourir près de vous , qu'il s'est risqué la nuit sur les rochers de la Kasba. »