- C O N T ES D E S G 0 RDS DU HH
allongeant ses grandes jambes sèches et riant par
saccades.
Nous fûmes tous stupéfaits d'une entrée pareille, et, durant quelques secondes, personne ne dit mot; mais enfin l'ingénieur Rothan, entraîné par son humeur caustique, s'écria :
« Quel galimatias nous chantez-vous là, monsieur l'organiste? Que signifient ces Amschaspands ? ces neuf fois neuf mille neuf cent quatrevingt-dix mille Envies? Ha ! ha I ha! C'est vraiment trop comique. Ou diable allez-vous prendre ce singulier langage? »
Théodore Blitz s'était arrêté tout court , terminant un œil, tandis que l'autre, tout grand ouvert, étincelait d'une ironie diabolique.
Et quand Rothan eut fini :
'< Oh! ingénieur, oh! esprit sublime , maître de la truelle et du mortier, dit-il, directeur des moellons, ordonnateur de l'angle droit, de l'angle aigu et de l'angle obtus , vous avez raison , cent fois raison ! »
Et il se courba d'un air moquenr :
.« Rien n'existe que la matière, le niveau, la règle et le compas. — Les révélations de ^oroastre, de Moïse, de Pythagore, d'Odin , du Christ; l'harmonie , la mélodie, l'art , le sentiment, sont d^.- rêves indignes d'un esprit lumineux tel que - le vôtre. — C'est a vous seul qu'appartient la
vérité, l'éternelle vérité. — Hé! hé! hé! Je m'incline devant vous, je vous salue, je me prosterne devant votre gloire } impérissable comme celle de Ninive et de Babvlone ! »
Avant dit ces mots, il rit deux pirouetter sur ses talons, et partit d'un éclat de rire si perçant, qu'on aurait dit le chant d'un coq qui salue l'aurore.
Rothan allait se fâcher; mais, au même instant, le vieux juge Ulmett entra, la tête enfoncée dans son gros bonnet de loutre, les épaules couvertes de sa houppelande vert-bouteille à bordure de renard, les manches pendantes, le dos arrondi, les paupières demi-fermées, son gros nez rouge et ses joues musculeuses ruisselants de pluie.
Il était trempé comme un canard.
Dehors, l'eau tombait par torrents ; les gouttières clapotaient, les gargouilles se dégorgeaient, et les rigoles se gonflaient comme des rivières.
a Ah! Seigneur! fit le brave homme, fout-il être fou pour sortir par un temps pareil, et surtout après tant de fatigues : deux enquêter... des procès- verbaux... des interrogatoires! — Le bukbier et les vieux amis me feraient traverser le Rhin à la nage. »
Et, tout en grommelant ces paroles confuses, il otail son bonnet de loutre, ouvrait sa large pelisse pour en tirer sa longue pipe d'Ulm, sa blague a tabac et son briquet, qu'il déposait soi-
gneusement sur la table. Apres quoi, il suspendit sa houppelande et le bonnet à la tringle d'une croisée en s'écriant :
q Braue-rl
— Que désire M. le juge de paix?
— Vous feriez bien de fermer les volets. Croyezmoi , cette ondée pourrait finir par des coups deton n erre. »
Le brasseur sortit aussitôt, les volets . furent fermés et le vieux juge s'assit dans son coin en ! la nt un soupir.
« Vous savez ce qui se passe , bourgmestre : lit-il alors d'un accent triste.
— Non. Qu'est-ce qui se passe, mon vieux Christophel ? »
ant de répondre , M. Ulmett promena tout
r de la salle un regard attentif.
« Nous sommes seuls , mes amis , dit-il , je puis
bien vous confier cela : on vient de retrouver,
vers trois heures de l'après-midi, la pauvre Gré-
del Dicksous l'écluse du meunier, au Holderloch.
— Sous l'écluse du Holderloch! s'écrièrent les assistants.
— Oui.... une corde au cou... »
Pour comprendre combien ces paroles durent nous saisir, il faut savoir que Grédel Dick était l'une des plus jolies filles de Vieux- Brisach, une grande brune aux yeux bleus, aux joues roses; la
tille unique du vieil anabaptiste Pétrus Dick, qui tenait à terme les biens considérables du Schlossgarten. Depuis quelque temps, on la voyait triste et grave, elle autrefois si rieuse, le matin au lavoir et le soir a la fontaine au milieu de ses amies. On l'avait vue pleurer, et l'on attribuait son chagrin aux poursuites incessantes de Saphéri Mutz , le tils du maître de poste, un solide gaillard , sec , nerveux, le nez aquilin et les cheveux noirs frisés, qui la suivait comme son ombre et ne lâchait pas son bras les dimanches à la danse.
11 avait même été question de leur mariage: mais le père Mutz , sa femme , Karl Brémer son gendre , et sa tille Sorîavcl s'étaient opposés à cette union, sous prétexte qu'une païenne ne pouvait entrer dans la famille.
Grédel avait disparu depuis trois jours. On ne savait ce qu'elle était devenue. Et maintenant, qu'on se figure les mille pensées qui nous traversèrent l'esprit, en apprenant qu'elle était morte. Personne ne songeait plus à la discussion de Théodore Blitz et de l'ingénieur Rothan touchant les esprits invisibles; tous les yeux interrogeaient M. Christophel Ulmett, qui, sa large tête chauve inclinée, ses épais sourcils blancs contractés, bourrait gravement sa pipe d'un air rêveur.
« Et Mutz. .. Zaphéri Mutz , demanda le bourgmestre, qu'est-il devenu: »
Une légère teinte rose colora les joues du vieillard, qui répondit après quelques secondes de réflexion :
a ZaphériMutz... il a pris la ciel des champs !...
— La clef des champs ! s'écria le petit Klers; alors il s'avoue coupable ?
— Ça me produit cet effet-là, dit le vieux juge avec bonhomie; on ne se sauve pas pour rien. Du reste, nous avons fait une descente de lieux chez son père, et nous avons trouvé toute la maison agitée. Ces gens paraissaient consternés; la mère bégayait, s'arrachait les cheveux; la fille avait mis ses habits des dimanches et dansait comme une folle : impossible de rien tirer d'eux. Quant au père de Grédel, le pauvre homme est dans un déses poir inexprimable; il ne veut pas compromettre l'honneur de son enfant, mais il est certain que Grédel Dick a quitté volontairement la ferme, pour suivre Saphéri mardi dernier. Ce fait est attesté par tous les voisins. Enfin, la gendarmerie est en campagne; nous verrons, nous verrons! •
Il y eut alors un long silence; dehors, la pluie tombait a \erse.
ic C'est abominable ! s'écria tout a coup le bourgmestre, abominable ! et penser que tous les pères de famille, tous ceux qui élèvent leurs enfants dans la crainte de Dieu, sont exposés a de pareils malheurs !
—Oui, répondit le juge Ulmett en allumant sa pipe, c'est comme cela. On a beau dire que tout marche d'après les ordres du Seigneur Dieu, je crois, moi, que l'esprit des ténèbres se mêle de nos affaires beaucoup plus qu'il ne faudrait. Pour un brave homme, combien voyons-nous de mauvais gueux sans foi ni loi? Et pour une belle action, combien de mauvais coups? Je vous le demande, mes amis, si le diable voulait compter son troupeau...»
Il n'eut pas le temps de finir, car, dans la même seconde, un triple éclair illumina les fentes des volets et fit pâlir la lampe, et presque aussitôt suivit un coup de tonnerre, mais un coup de tonnerre sec, brisé, quelque chose à vous faire dresser les cheveux sur la tête : on aurait dit que la terre venait d'éclater.
L'église Saint-Landolphe sonnait justement la demie, les lentes vibrations du bronze nous semblaient être à quatre pas, et tout au loin, bien loin, une voix traînante, plaintive, arrivait à nous, en criant :
-\u secours ! au secours !
— On crie au secours! bégaya le bourgmestre.
— Oui ! » firent les autres tout pâles et prêtant l'oreille.
Et comme nous étions tous ainsi dans l'épouvante, Rothan, allongeant la lèvre d'un air goguenard, s'écria :
(( Hc! lie! hé! c'est la chatte de mademoiselle Roè'sel , qui chante sa romance amoureuse à M. Roller, le jeune ténor du premier. »
Puis renflant sa voix et levant la main d'un geste tragique, il ajouta :
b Minuit sonnait au beffroi du château ! »
Ce ton moqueur souleva l'indignation générale.
P [alheur à ceux qui rient de pareilles choses! •» s'écria le pèreChristophel en se levant.
Il s'avançait vers la porte d'un pas solennel, et nous le suivions tous, même le gros brasseur, qui tenait son bonnet de coton a la main et murmurait tout bas une prière, comme s'il se fût agi de paraître devant Dieu. Rothan seul ne bougea point de sa place. Moi, je me tenais derrière les autres, le cou tendu, regardant par-dessus leurs épaules.
La porte vitrée s'ouvrait à peine en grelottant qu'il veut un nouvel éclair. La rue, avec ses pavés blancs lavés parla pluie, ses rigoles bondissantes, ses mille fenêtres, ses pignons décrépits, ses enseignes, s'élança brusquement de la nuit, puis recula et disparut dans les ténèbres.
Ce clin d'œil me suffit pourvoir la flèche de Saint-Landolphe et ses statuettes innombrables drapées dans la lumière blanche de l'éclair, le dessous des cloches attachées aux poutres noires,
leurs battants et leurs cordes plongeant dans la nef, et, au-dessus, le nid de cigognes à demi déchiré par l'orage, les petits le bec en l'air, la mère effarée, les ailes déployées, et le vieux tourbillonnant auteur de l'aiguille scintillante, la poitrine bombée, le cou replié, ses longues pattes rejetées en arrière, comme pour défier les zigzags de la foudre.
C'était une vision bizarre, une vraie peinture chinoise : grêle, fine, légère, quelque chose d'étrange et de terrible sur le fond noir des nuages crevassés d'or.
Nous restions tous bouche béante sur le seuil de la brasserie, nous demandant : « Qu'avons-nous entendu, monsieur Ulmett?... — Que voyez-vous, monsieur Klers? »
En ce moment, un miaulement lugubre partit au-dessus de nous, et tout un régiment de chats se mit à bondir dans les chéneaux. En même temps, un éclat de rire retentit dans la salle.
« Eh bien ! eh bien 1 criait l'ingénieur, les entendez-vous ? Avais-je tort ?
— Ce n'était rien, murmura le vieux juge, grâce au ciel, ce n'était rien. Rentrons; la pluie recommence. )>
Et tout en allant reprendre sa place, il dit :
« Faut-il s'étonner, monsieur Rothan, que l'imagination d'un pauvre vieux bonhomme
comme moi radote, quand le ciel et la terre S2 confondent et que l'amour et la haine se marient, pour nous montrer des crimes inconnus dans notre pays jusqu'à ce jour r Faut-il s'en étonner ? »
Nous reprîmes tous nos places avec un sentiment de dépit contre l'ingénieur, qui seul était resté calme et nous avait vus trembler; nous lui tournions le dos en vidant des chopes coup sur coup sans dire un mot; lui, le coude au bord de la croisée, sifflait entre ses dents je ne sais quelle marche militaire, dont il battait la mesure des doigts sur les vitres, sans daigner s'apercevoir de notre mauvaise humeur.
Cela durait depuis quelques minutes, lorsque Théodore Blitz reprit en riant ;
ce M. Rothan triomphe ! il ne croit pas aux esprits invisibles : rien ne le trouble; il a bon pied, bon œil et bonne oreille! Que faut-il de plus pour nous -convaincre d'ignorance et de folie r
— Hé! répliqua Rothan, je n'aurais pas osé le dire ; mais vous définissez si bien les choses, monsieur l'organiste, qu'il n'y a pas moyen de vous désavouer, surtout en ce qui vous concerne personnellement ; car, pour mes vieux ami. s Schultz, Ulmett, Klers et autres, c'est différent, bien différent; il peut arrivera tout le monde de faire un
L F BLANC E T LE NOIK, 211
mauvais rêve, pourvu que cela ne dégénère pas en habitude. »
Au lieu de répondre à cette attaque directe, Blitz, la tête penchée, semblait prêter l'oreille à quelque bruit du dehors :
« Chut ! fit-il en nous regardant, chut ! »
Il levait le doigt, et l'expression de sa physionomie était si saisissante, que tous nous écoutâmes avec un sentiment de crainte indéfinissable.
Au même instant, de lourds clapotements se firent entendre dans le ruisseau débordé, une main chercha la clanche de la porte, et le maître de chapelle nous dit d'une voix frémissante :
«Soyez calmes... écoutez et voyez!... Que le Seigneur nous soit en aide ! »
La porte s'ouvrit, et Zaphéri Mutz parut.
Quand je vivrais milleans,la figure decet homme serait toujours présente à ma mémoire. Il est là... je le vois .. il s'avance en trébuchant.,, tout pâle... les cheveux pendants sur les joues... l'œil terne, vitreux... la blouse collée aux reins... un gros bâton au poing. Il nous regarde sans nous voir, comme en rêve. Un ruisseau de fange serpente derrière lui... il s'arrête, tousse et dit tout bas, comme se parlant à lui-même :
« M'y voilà! qu'on m'arrête... qu'on me coupe le cou... j'aime mieux ca 1 »
Puis se réveillant, et nous regardant l'un après l'autre avec un mouvement de terreur :
«J'ai parlé! Qu'est-ce que j'ai dit? Ah! le bourgmestre... le juge Ulmett!... »
Il avait fait un bond pour fuir, mais en face de la nuit, je ne sais quel mouvement d'épouvante le rejeta dans la salle.
Théodore Blitz venait de se lever; après nous avoir prévenus d'un regard profond, il s'approcha de Mutz, et, d'un air de confidence, il lui demanda tout bas en montrant la rue ténébreuse :
« Il est là?
. — Oui ! fit l'assassin du même ton mystérieux.
— Il te suit :
— Depuis la Fischbach.
— Par derrière?
— Oui, par derriè re .
— C'est ça, c'est bien ça, dit le maître de chapelle en nous jetant un nouveau regard, c'est toujours comme ça! Eh bien, reste ici, Saphéri, assieds-toi là près de la cheminée. — Brauer, allez chercher les gendarmes ! »
A ce mot de gendarmes, le misérable pâlit affreusement et voulut encore s'échapper, mais la mémo horreur le repoussa, et s'affaissant au coin d'une table, la tétc entre ses mains :
• Oh ! si j'avais su... si j'avais su! » dit-il.
Nous étions tous plus morts que vifs. Le bras-
seur venait de sortir. Pas un souffle ne s'entendait dans la salle : le vieux juge avait déposé sa pipe, le bourgmestre me regardait d'un air consterne, Rothan ne sifflait plus. Théodore Blitz, assis au bout d'un banc, les jambes croisées, regardait la pluie rayer les ténèbres.
Nous restâmes ainsi près d'un quart d'heure^ craignant toujours que l'assassin ne prît enfin îc parti de fuir, mais il ne bougeait pas, ses longs cheveux pendaient entre ses doigts, et l'eau coulait de ses habits, comme d'une gouttière, sur le plancher.
Enfin un cliquetis d'armes s'entendit dehors, les gendarmes Werneret Keltz parurent sur le seuil. Keltz, lançant un coup d'oeil oblique sur l'assassin, leva son grand chapeau en disant :
a Bonne nuit, monsieur le juge de paix. »
Puis il entra et passa tranquillement une menotte au poignet de Saphéri, qui se couvrait toujours la face.
« Allons, suis moi, mon garçon, dit-il, Werner, fermez la marche. »
Un troisième gendarme, gros et court, parut dans l'ombre, et toute la troupe sortit.
Le malheureux n'avait pas fait la moindre résistance.
Nous nous regardions les uns les autres tout pâles.
214 CONTES DES BORDS Dr RHIN.
• Bonsoir, messieurs, ■ dit l'organiste.
Il s'éloigna.
Et chacun de nous, perdu dans ses réflexions personnelles, s étant levé, regagna son logis en silence.
Quant à moi, plus de vingt fois je tournai la tête avant d'arriver à ma porte, croyant entendre l'autre, celui qui suivait Saphéri Mutz, se glisser sur mes talons.
Et quand enfin, grâce au ciel, je fus dans ma chambre, avant de me coucher et d'éteindre ma lumière, j'eus la sage précaution de regarder sous mon lit, pour me convaincre que ce personnage ne s'y trouvait pas. Il me semble même avoir récité certaine prière, pour l'empêcher de m'étrangler pendant la nuit. Que voulez-vous? —on n'est pas philosophe tous les jours.
Jusqu'alors j'avais considéré Théodore Blitz comme une espèce de fou mystique, sa prétention d'entretenir âc^ correspondances avec les esprits invisibles, au moyen d'une musique composée de tous les bruits de la nature : du frémissement des feuilles, du murmure des vents, du bourdonne-
ment des insectes, mu paraissait fort ridicule, et je n'étais pas seul de mon avis.
Il avait beau nous dire que si le chant grave de l'orgue éveille en nous des sentiments religieux, que sila musique guerrière nous porte à la bataille, et les airs champêtres à la contemplation, c'est que ces différentes mélodies sont des invocations aux génies de la terre, lesquels apparaissent soudain au milieu de nous, agissent sur nos organes et nous font participer à leur propre essence, tout cela me paraissait obscur, et je ne doutais pas que l'organiste ne fût un cerveau blessé.
Mais des lors mes opinions changèrent a son égard, et je me dis qu'après tout l'homme n'est pas un être purement matériel, que nous sommes composés de corps et d'âme; que tout attribuer au corps et .out vouloir expliquer par lui n'est pas rationnel; que le fluide nerveux, agité par les ondula ions de l'air, est tout aussi difficile à comprendre que l'action directe des puissances occultes; qu'on ne conçoit pas comment un simple chatouillement, exercé d'après les règles du contre point, dans notre oreille, provoque en nous des mil^ers d'émotions agréables ou terribles, élève notre âme vers Dieu, la met en présence du néant ou réveille en nous l'ardeur de la vie, l'enthousiasme^ l'amour, la crain.e, ia pitié... Non, je ne trouvai plus cette explication satisfaisante, les
idées du maître de chapelle me parurent bien plus grandes; plus fortes, plus justes et plus acceptables sous tous les rapports.
I ►'ailleurs, comment expliquer par le chatouillement nerveux l'arrivée de Saphéri Mutz à la brasserie? comment expliquer l'épouvantedu malheureux, qui le forçait à se livrer lui-même, et la perspicacité merveilleuse de Blitz lorsqu'il nous disait : «Chut! écoutez... il arrive... que le Seigneur nous protège! »
En résumé, toutes mes préventions contre le monde invisible disparurent, et des faits nouveaux vinrent me confirmer dans cette manière de voir.
Environ quinze jours après la scène dont j'ai parlé plus haut, Saphéri Mutz avait été transféré parla gendarmerie clans les prisons deStuttgard. Les mille rumeurs éveillées par la mort de Grédel Dick commençaient à s'assoupir; la pauvre fille dormait en paix derrière la colline des Trois-Fontaines, et les gens s'entretenaient des prochaines vendanges.
Un soir, vers cinq heures, au sortir du grand entrepôt de la douane, où j'avais dégusté quelques pièces de vin pour le compte de Brauer, qui se fiait plus à moi, sous ce rapport, qu'à lui-même. la tête un peu lourde, je me dirigeai par hasard dans la grande allée des Plantanes, derrière l'église Saint-Landolphe.
Le Rhin déployait à ma droite sa nappe d'azur, où quelques pêcheurs jetaient leurs filets; à ma gauche s'élevaient les antiques fortifications de la ville. L'air commençait à se rafraîchir, le ftot chantait son hymne éternel, les brises du Schwartz- Wald agitaient le feuillage, et comme j'allais ainsi, ne songeant à rien, tout à coup les sons d'un violon frappèrent mon oreille.
J'écoutai.
La fauvette à tête noire ne met pas plus de grâce, de délicatesse, dans l'exécution de ses trilles rapides, ni d'enthousiasme dans le jet de son inspiration. Mais cela ne ressemblait à rien ; cela n'avait ni repos ni mesure : c'était une cascade de notes délirantes d'une justesse admirable, mais dépourvues d'ordre et de méthode.
Et puis, à travers l'élan de l'inspiration, quelques traits aigres, incisifs, vous pénétraient jusqu'à la moelle des os.
« Théodore Blitz est ici, » me dis-je en écartant les hautes branches d'une haie de sureau au pied du talus.
Alors je me vis à trente pas de la poste, près du guévoir couvert de lentilles d'eau, où des grenouilles énormes montraienfleur nez camard. Un peu plus loin s'élevaient les écuries avec leurs larges hangars, et la maison d'habitation toute décrépite. Dans la cour, entourée d'un mur à hauteur d'ap-
2l8 CONTES DES BORDS DU RHIN.
pui et d'une grille vermoulue, se promenaient cinq ou six poules, et sous la grande échoppe couraient des lapins, la croupe en l'air, la queue en trompette; ils me virent et disparurent comme des ombres sous la porte delà grange.
Pas un autre bruit que le murmure du fleuve et la fantaisie bizarre du violon ne s'entendait.
Comment diable Théodore Blitz était-il là ?
L'idée me vint qu'il expérimentait sa musique sur la famille des Mutz, et, la curiosité me pous- .sant, je me glissai derrière le petit mur d'enceinte, pour voir ce qui se passait à la ferme.
Les fenêtres en étaient toutes grandes ouvertes, et, dans une salle basse, profonde, aux poutres brunes, de plain-pied avec la cour, j'aperçus une longue table servie avec toute la somptuosité des fêtes de village; plus de trente couverts en faisaient le tour; mais ce qui me stupéfia, ce fut de ne voir que cinq personnes en face de ce grand service : le père Mutz, sombre et rêveur, en habit de velours noir à boutons de métal, sa large tête osseuse, grisonnante, contractée par une pensée fixe, ses yeux caves en arrêt devant lui ; — le gendre, figure sèche, insignifiante, le col de sa chemise remontant jusqu'au-dessus de ses oreilles; — la mère, en grand bonnnet de tulle, l'air égaré; — la fille, assez jolie brune, coiffée d'un béguin de taffetas noir à paillettes d'or et d'argent, le sein
enveloppé d'un fichu de soie aux mille couleurs; — enfin, Théodore Blitz, le tricorne sur l'oreille, le violon serré entre l'épaule et le menton, ses petits yeux scintillant, la joue relevée par une grosse ride, et les coudes allant et venant comme ceux d'une cigale qui racle son ariette stridente dans les bruyères.
Les ombres du soleil couchant, la vieille horloge avec son cadran de faïence à fleurs rouges et bleues, le coin d'une herse sur lequel retombait le rideau de l'alcôve à carreaux gris et blancs, et surtout la musique de plus en plus discordante, me produisirent une impression indéfinissable : je fus saisi d'une véritable terreur panique. — Était-ce l'effet du rudesheim que j'avais trop longtemps respiré? Etaient-ce les teintes blafardes du soir qui venait ? Je l'ignore ; mais, sans regarder davantage, je me glissais tout doucement, les reins courbés, le long du mur, pour regagner la route, quand un chien énorme bondit vers moi de toute la longueur de sachaine, et me fit pousser un cri de surprise.
« Tirik ! » cria le vieux maître de poste.
Et Théodore, m 'ayant aperçu, s'élança de la salle en criant :
. « Eh ! c'est Christian Spéciès ! Entrez donc, mon cher Christian; vous arrivez à propos ! »
Il traversa la cour, et,venant me prendre au bras :
« Mon cher ami, me dit-il avec une animation singulière, voici l'heure où le noir et le blanc sont aux prises... Entrez... entrez ! »
Son exaltation m'épouvantait, mais il ne voulut pas écouter mes observations, et m'entraîna sans qu'il me lut possible de faire aucune résistance.
« Vous saurez, cher Christian, disait-il, que nous avons baptisé ce matin un ange du Seigneur, le petit Nickel-Saphéri Brêmer. J'ai salué sa venue dans ce monde de délices par le chœur des Séraphins. Et maintenant, figurez-vous que les trois quarts de nos invités sont en fuite. Hé ! hé ! hé ! Entrez donc, vous êtes le bienvenu ! »
Il me poussait par les épaules, et, bon gré mal gré, je franchis le seuil.
Tous les membres de la famille Mutz avaient tourné la tête. J'eus beau refuser de m'asseoir,ces gens enthousiastes m'entouraient :
« Celui-ci fera le sixième ! criait Blitz, le nombre six est un beau nombre ! »
Le vieux maître de poste me serrait les mains avec émotion, disant :
a Merci, monsieur Spéciès, merci d'être venu ! on ne dira pas que les honnêtes gens nous fuient. . . que nous sommes abandonnés de Dieu et des hommes !... Vous resterez jusqu'à la fin?
— Oui, balbutia la vieille avec un regard sup-
pliant, il faut que M. Spéciès reste jusqu'à la fin; •il ne peut nous refuser cela. »
Je compris alors pourquoi cette table était si grande, et le nombre des convives si petit : tous les invités du baptême, songeant à Grédel Dick, avaient trouvé des prétextes pour ne pas venir.
L'idée d'un pareil abandon me serra le cœur :
« Mais certainement, répondis-je, certainement... je reste... et c'est avec plaisir... avec grand plaisir. »
Les verres furent remplis, et nous bûmes d'un vin âpre et fort, d'un vieux markobrïinner dont le bouquet austère me remplit de pensées mélancoliques.
La vieille, me posant sa longue main sur l'épaule, murmura :
« Encore un petit coup, monsieur Spéciès, encore un petit coup ! »
Et je n'osai refuser.
En ce moment Blitz, plongeant son archet sur les cordes vibrantes, me fit passer un frisson glacial par tous les membres.
a Ceci, mes amis, s'écria-t-il, est l'invocation de Saùl à la pythonisse ! »
J'aurais voulu fuir; mais, dans la cour, le chien hurlait d'une façon lamentable,, la nuit venait, la salle se remplissait d'ombres; les traits accentués du père Mutz, ses yeux égarés, la pression dou-
loureuse de ses larges mâchoires n'avaient rien de rassurant.
Blitz raclait, raclait toujours son invocation à tour de bras; la ride qui contournait sa joue gauche se creusait de plus en plus, la sueur perlait sur ses tempes.
Le maître de poste remplit de nouveau nos verres, et me dit d'un accent sourd, impérieux :
<c A votre santé !
— A la vôtre, monsieur Mutz ! » répondis-je en tremblant.
Tout à coup, l'enfant dans son berceau se prit à vagir, et Blitz, par une ironie diabolique, l'accompagna de notes aigres en criant :
« C'est l'hvmne de la vie... hé ! hé ! hé ! Bien des fois le petit Nickel le chantera jusqu'à ce qu'il soit chauve... hé ! hé ! hé I »
La vieille horloge, en même temps, grinça dans son étui de noyer, et comme je levais les yeux, étonné de ce bruit, je vis sortir de la patraque un petit automate, sec, chauve, les yeux creux, le sourire moqueur, bref, la Mort qui s'avançait à pas comptés et qui se mit à faucher par secousses quelques brins d'herbe peints en vert au bord de la boîte. Puis, au dernier coup, elle fit demi-tour et rentra dans son trou comme elle était venue.
8 Que le diable emporte l'organiste de m'avoir
conduit ici ! me dis-je; un joli baptême... et des gens bien gais... hé ! hé ! hé ! »
Je remplis mon verre pour me donner du courage.
a Allons... allons... le sort en est jeté; personne n'échappe à son sort; j'étais destiné, depuis l'origine des siècles, à sortir ce soir de la douane, à me promener dans l'allée de Saint-Landolphe, à venir malgré moi dans cette abominable coupegorge, attiré par la musique de Blitz; à boire du markobrùnner qui sent le cyprès et la verveine, et à voir la Mort faucher des herbes peintes... c'est drôle... c'est véritablement drôle.»
Ainsi rêvais-je, en riant du sort des hommes, lesquels se croient libres et sont conduits par des fils attachés aux étoiles. Les mages Font dit, il faut les croire.
Je riais donc dans l'ombre, quand la musique se tut.
Un grand silence suivit; l'horloge continuait seule son tic-tac monotone ; et dehors, la lune, au delà du Rhin, montait lentement derrière le feuillage tremblotant d'un peuplier; sa pâle lumière ricochait sur les vagues innombrables. Je voyais cela, et dans cette lumière passait une barque noire; un homme debout sur la barque, également noir, le demi-manteau flottant sur les reins, et le grand chapeau à larges bords garni de banderoles.
Il passa comme un rêve. — Je sentais alors mes paupières s'appesantir.
« Buvons! » cria le maître de chapelle.
Les verres cliquetèrent.
s Comme le Rhin chante bien !... il chante le cantique de Barthold Gouterolf, fit le gendre. « Ave... ave... Stella!... »
Personne ne répondit.
Au loin, bien loin, on entendait deux rames battre le flot en cadence.
« C'est aujourd'hui que Saphéri doit recevoir sa grâce ! » s'écria tout à coup le vieux maître de poste d'une voie enrouée.
Il ruminait sans doute cette pensée depuis longtemps. C'est elle qui le rendait si triste. Moi, j'en eus la chair de poule.
« Il songe à son fils, me dis-je, à son fils qu'on doit pendre ! »
Et je me sentis froid le long du dos.
ce Sa grâce ! fit la fille avec un éclat de rire étrange, oui... sa grâce!... »
Théodore me toucha l'épaule, et, se penchant à mon oreille, me dit :
a Les esprits arrivent !... ils arrivent ! ...
— Si vous parlez de cela, cria le gendre dont les dents claquaient, si Ton parle de ça, moi je
— Va-t'en^ va-t'en, trembleur ! répondit la fille; on n'a pas besoin de toi.
— Eh bien! oui, je m'en vais, » dit-il en se levant.
Et, décrochant son feutre de la muraille, il sortit à grands pas.
Je le vis passer rapidement devant les fenêtres et j'enviai son sort.
Comment faire pour m'en aller ?
Quelque chose marchait sur le mur- en face; je regardai^ les yeux écarquillés de surprise, et je reconnus que c'était un coq. Plus loin, entre les palissades vermoulues, le fleuve brillait et ses grandes lames se déployaient lentement sur la grève; la lumière sautillait dessus comme un nuage de mouettes aux grandes ailes blanches. Ma tête était pleine d'ombres et de reflets bleuâtres.
« Ecoute, Pétrus, cria la vieille au bout d'un instant, écoute : c'est toi qui es cause de ce qui nous arrive !
— Moi ! fit le vieillard d'un accent sourd, irrité, moi, j'en suis cause ?
— Ou^ tu n'as jamais eu pitié de notre garçon ; tu ne lui passais jamais rien ! Est-ce que tu ne pouvais pas lui laisser prendre cette fille ?
— Femme, dit le vieillard, au lieu d'accuser les autres, songe que le sang retombe sur ta tête.
Depuis vingt ans, tu n'as fait que me cacher les fautes de ton fils. Quand je l'avais puni de son méchant cœur, de sa mauvaise colère, de son ivrognerie, toi, tu le consolais, tu pleurais avec lui, tu lui donnais de l'argent en cachette, tu lui disais : «Ton père ne t'aime pas... c'est un homme dur ! » Et tu mentais, pour te faire aimer plus. Tu me volais la confiance et le respect qu'un enfant doit à ceux qui Paiment et qui le corrigent. Et quand il a voulu prendre cette fille, je n'avais plus assez de force pour le faire obéir.
— Tu n'avais qu'à dire oui ! hurla la vieille.
— Et moi, dit le vieillard, j'ai voulu dire non, parce que ma mère, ma grand'mère, et tous les hommes et les femmes de la famille, ne pouvaient recevoir cette païenne dans le ciel !
— Dans le ciel 1 ricana la vieille, dans le ciel. » Et la fille d'un ton aigre ajouta :
« Depuis que je me rappelle, le père ne nous a jamais donné que des coups.
— Parce que vous les méritiez, répondit le vieillard ; ça me faisait plus de peine qu'à vous !
— Plus de peine .. hé ! hé ! hé ! plus de peine ! » En ce moment, une main me toucha le bras ; je tressaillis, c'était Blitz; un rayon de lune, ricochant sur les vitres, Péclaboussait de lumière; sa figure pâle, sa main étendue ressortaient sur les ténèbres. Je suivis du regard la direction de scn
doigt, car il me montrait quelque chose, et je vis le plus terrible spectacle dont il me souvienne : — une ombre immobile, bleue, se détachait devant la fenêtre, sur la nappe blanche du fleuve; cette ombre avait la forme humaine, et semblait suspendue entre le ciel et la terre ; sa tête tombait sur la poitrine, ses coudes se dressaient en équerre le long de l'échiné, et les jambes toutes droites s'allongaient en pointe.
Et comme je regardais, les yeux arrondis et bridés d'épouvante, chaque détail m'apparaissait dans cette figure blafarde ; je reconnus Saphéri Mutz, et, au-dessus de ses épaules voûtées, la corde, le croc et le cadre du gibet; puis, au bas de ce funèbre appareil, une figure blanche, à genoux, les cheveux épars : Grédel Dick, les mains jointes, en prière.
Il paraît qu'au même instant tous les autres virent comme moi cette apparition étrange, car j'entendis le vieux gémir :
« Seigneur Dieu... Seigneur Dieu, ayez pitié de nous ! »
Et la vieille, d'une voix basse, suffoquée, murmura :
« Saphéri est mort! »
Elle se prit à sangloter.
Et la fille cria :
« Saphéri ! Saphéri ! »
Mais alors tout disparut, et Théodore Blitz, me prenant par la main, me dit :
a Partons. »
Nous sortîmes. La nuit était belle; les feuilles tremblotaient avec un doux murmure.
Et comme nous courions tout effarés dans la grande allée des Platanes, une voix lointaine, mélancolique, chantait sur le fleuve la vieille ballade allemande :
« La tombe est profonde et silencieuse,
Son bord est horrible !
Elle étend un manteau sombre, Elle étend un manteau sombre
Sur la patrie des morts.»
a Ah ! s'écria Blitz, si Grédel Dick n'avait pas été là, nous aurions vu Vautre... le grand noir... décrocher Saphéri... mais elle priait pour lui, la pauvre âme... elle priait pour lui... Ce qui est blanc reste blanc l »
Et la voie lointaine, toujours plus faible, reprit au murmure des vagues :
« La mort n'a pas d'échos Pour le chant du rossignol. . .
Les roses qui croissent sur la tombe, Les roses qui croissent sur la tombe
Sont des roses de douleur. »
Or, la scène horrible qui venait de s'accomplir sous mes veux,, et cette voix lointaine, mêla n col i-
que, — qui, s 'éloignant de plus en plus, finit par s'éteindre dans l'étendue, — me sont restés comme une image confuse de l'infini, de cet infini qui nous absorbe impitoyablement et nous engloutit sans retour ! Les uns en rient, comme l'ingénieur Rothan; les autres en tremblent comme le bourgmestre; d'autres en gémissent d'un accent plaintif, et d'autres,, comme Théodore BlitZj se penchent sur l'abîme pour voir ce qui se passe au fond. Mais tout cela revient au même, et la fameuse inscription du temple d'isis est toujours vraie : « Je suis celui qui est, — et nul n'a » jamais pénétré le mystère qui m'entoure, nul ne le « pénétrera jamais. »
LA VOLEUSE D'ENFANTS
LA VOLEUSE D'ENFANTS
CONTE REALISTE
En 1817, on voyait errer chaque jour, dans les rues du quartier de Hesse-Darmstadt, à Mayence, une grande femme hâve, les joues creuses,, les yeux hagards : image effrayante de la folie. — Cette malheureuse,, appelée Christine Evig, ancienne matelassière, demeurant dans la ruelle du Petit- Volet, derrière la cathédrale, avait perdu l'esprit à la suite d'un événement épouvantable.
Traversant un soir la rue tortueuse des Trois- Bateaux, sa petite fille à la main, et s'apercevant tout à coup qu'elle venait de lâcher l'enfant depuis une seconde, et qu'elle n'entendait déjà plus le bruit de ses pas, la pauvre femme s'était retournée en criant :
(c Deubche!... Deubche!... où donc es-tu? *>
Personne n'avait répondu, et la rue, aussi loin que s'étendaient ses regards, était déserte.
Alors, courant, criant, appelant, elle était revenue jusqu'au port; elle avait plongé ses regards dans l'eau sombre qui s'engouffre sous les bateaux. Ses cris, ses gémissements avaient attiré les voisins; la pauvre mère leur avait expliqué ses angoisses. On s'était joint à elle pour commencer de nouvelles recherches; mais rien... rien..., pas une trace, pas un indice n'était venu éclairer cet affreux mystère.
Christine Evig, depuis cet instant, n'avait plus remis les pieds chez elle : nuit et jour elle errait par la ville, criant d'une voix de plus en plus en faible et plaintive : « Deubche !... Deubche!...»
On avait pitié d'elle; les bonnes gens Thébergeaient, lui donnaient à manger, tantôt l'un, tantôt l'autre, la vêtissaient de leurs guenilles. Et la police, en présence d'une sympathie si générale, n'avait pas cru devoir intervenir, et plonger Christine dans une maison de force, comme cela se pratiquait à l'époque.
On' la laissait donc aller et se plaindre sans s'inquiéter d'elle.
Mais ce qui donnait au malheur de Christine un caractère vraiment sinistre, c'est que la disparition de sa petite fille avait été comme le signal
LA VOLEUSE D'ENFANTS. 235
de plusieurs événements du même genre : une dizaine d'enfants avaient disparu depuis d'une manière surprenante, inexplicable, et plusieurs de ces enfants appartenaient à la haute bourgeoisie. •
Ces enlèvements s'accomplissaient d'ordinaire à la nuit tombante, lorsque les passants deviennent rares, que chacun regagne sa demeure à la hâte après les affaires. — Un enfant étourdi s'avançait sur le seuil de la maison, sa mère lui criait : a Karl!... Ludwigl... LoteléL.. » absolument comme la pauvre Christine. Point de réponse !... On courait, on appelait, on fouillait le voisinage. . . C'était fini !
Vous dire les recherches de la police, les arrestations provisoires, les perquisitions, la terreur des familles, serait chose impossible.
Voir mourir son enfant, c'est affreux sans doute, — mais le perdre sans savoir ce qu'il est devenu, penser qu'on ne le saura jamais, que ce pauvre petit être si faible, si doux, que l'on pressait sur son cœur avec tant d'amour, souffre peut-être, qu'il vous appelle et qu'on ne peut le secourir... voilà ce qui dépasse toute imagination, ce que nulle expression humaine ne saurait rendre.
Oi% un soir d'octobre de cette année 1817, Christine Evig, après avoir vagué par les rues,
était allée s'asseoir sur l'auge de la fontaine de l'Evéché, ses longs cheveux gris épars, les yeux errants autour d'elle comme au milieu d'un rêve.
Les servantes du voisinage, au lieu de s'attarder en causant comme d'habitude autour de la fontaine, se dépêchaient de remplir leur cruche et de regagner la demeure de leur maître.
La pauvre folle seule restait là, immobile sous la pluie glaciale que tamisaient les brouillards du Rhin. Et les hautes maisons d'alentour, avec leurs pignons aigus, leurs fenêtres grilléeSj leurs lucarnes innombrables, s'enveloppaient lentement de ténèbres.
La chapelle de TEvêché sonnait alors sept heures, Christine ne bougeait pas et bêlait en grelottant : « Deubche!... Deubche!... »
Mais à l'instant où les pâles lueurs du crépuscule s'étendirent à la cime des toits avant de disparaître, tout à coup elle tressaillit des pieds à la tête, allongea le cou, et sa face inerte, impassible depuis deux ans, prit une telle expression d'intelligence., que la servante du conseiller Trumf, qui tendait justement sa cruche au goulot, se détourna, saisie de stupeur, pour observer ce geste de la folle.
Au même instant, à l'autre bout de la place, le long des trottoirs, passait une femme, la tête
LA VOLEUSE D ENFANTS
basse, tenant entre ses bras, dans .une pièce de toile, quelque chose qui se débattait.
Cette femme, vue à travers la pluie, avait un aspect saisissant; elle courait comme une voleuse qui vient d'accomplir son coup, traînant derrière elle, dans la boue, ses guenilles fangeuses, et côtoyant les ombres.
Christine Evig avait étendu sa grande main sèche, et ses lèvres s'agitaient balbutiant d'étranges paroles; mais soudain un cri perçant s'échappa de sa poitrine :
« C'est elle 1 »
Et, bondissant à travers la place, en moins d'une minute elle atteignit l'angle de la rue des Veilles-Ferrailles, où la femme venait de disparaître.
Mais là, Christine s'arrêta hatelante; l'étrangère s'était perdue dans les ténèbres du cloaque, et, tout au loin, l'on n'entendait que le bruit monotone de l'eau tombant des gouttières.
Que venait-il de se passer dans l'âme de la folle ? S'était-elle souvenue ? Avait-elle eu quelque vision, un de ces éclairs de l'âme, qui vous dévoilent en une seconde les abîmes du passé ? Je l'ignore.
Toujours est-il qu'elle venait de recouvrer la raison.
Sans perdre une minute à poursuivre l'appari-
tion de tout à l'heure, la malheureuse remonta la rue des Trois- Bateaux comme emportée par le vertige, tourna le coin de la place Gutenberg, et s;élanea dans le vestibule du prévôt Kasper Schwartz en criant d'une voix sifflante :
ce Monsieur le prévôt, les voleurs d'enfants sont découverts... Ah! bien vite... écoutez... écoutez !... »
M. le prévôt venait de terminer son repas du soir. C'était un homme grave,, méthodique, aimant à bien digérer après avoir soupe sans trouble; aussi, la vue de ce fantôme l'impressionna vivement, et, déposant sa tasse de thé qu'il portait justement à ses lèvres :
• « Mon Dieu ! s'écria-t-il, n'aurai-je donc pas une minute de repos dans la journée ? Est-il possible de trouver un homme plus malheureux que moi ? Que me veut cette folle, maintenant ? Pourquoi l'a-t-on laissée entrer ici ? »
A ces mots, Christine, reprenant son calme, répondit d'un air suppliant :
« Ah! monsieur le prévôt, vous demandez s'il existe un être plus malheureux que vous... mais regardez-moi... regardez-moi donc !... »
Et sa voix avait des sanglots; ses doigts crispés écartaient ses longs cheveux gris de sa face pâle : elle était effrayante.
ce Folle! oui, mon Dieu, je l'ai été... Le Sei-
gneur, dans sa pitié, m'avait voilé mon malheur... mais je ne le suis plus... Oh! ce que j'ai vu... Cette femme emportant un enfant... car c'était un enfant... j'en suis sûre...
— Eh bien ! allez au diable, avec votre femme et votre enfant... allez au diable ! s'écria le prévôt. Voyez la malheureuse qui traîne ses guenilles sur le parquet. Hans ! . . . Hans ! . . . viendras-tu mettre cette femme à la porte ? — Au diable la place de prévôt!... Elle ne m'attire que des désagréments. »
Le domestique parut, et M. Kasper Schwartz,, lui montrant Christine :
ce Conduis-la dehors, dit-il. Décidément, il faut que demain je rédige une demande en forme, pour débarrasser la ville de cette malheureuse. Nous avons des maisons de fous, grâce au ciel! »
Alors la folle se prit à rire d'une façon lugubre, pendant que le domestique^ rempli de pitié, la prenait par le bras et lui disait avec douceur :
« Allons... Christine... allons... sortez! »
Elle était retombée dans sa folie et murmurait ;
« Deubche!... Deubchel... »
Tandis que ces choses se passaient chez le pré^ vôt Kasper Schwartz, une voiture descendait la
rue de l'Arsenal \ la sentinelle en faction devant le parc à boulets, reconnaissant l'équipage du comte Diderich, colonel du régiment impérial d'Hilbourighausen, porta les armes; un salut lui répondit de l'intérieur.
La voiture, lancée à fond de train, semblait devoir tourner la porte d'Allemagne, mais elle prit la rue de l'Homme-de-Fer et s'arrêta devant l'hôtel du prévôt.
Le colonel, en grand uniforme, descendit, leva les yeux et parut stupéfait, car les éclats de rire lugubres de la folle s'entendaient du dehors.
Le comte Diderich était un homme de trentecinq à quarante ans,grand, brun de barbe et de cheveux, d'une phvsionomie sévère, énergique.
Il pénétra brusquement dans le vestibule, vit Hans entraîner Christine Evig, et, sans se faire annoncer, entra dans la salle à manger de maître Schwartz en s'écriant :
« Monsieur, la police de votre quartier est épouvantable!... Il y a vingt minutes, je m'arrêtais devant la cathédrale au moment de PAngelus. Au sortir de ma voiture, apercevant la comtesse d'Hilbourighausen qui descendait du perron, je me recule pour lui faire place, et je vois que notre fils, — un enfant de trois ans, assis près de moi, — venait de disparaître. La portière du côté de Pévêché était ouverte : on avait profité du moment
LA VOLEUSE D'ENFANTS. 24 I
où j'abaissais le marchepied pour enlever l'enfant! Toutes les recherches faites par mes gens sont demeurées inutiles... Je suis désespéré, .monsieur... désespéré!.., »
L'agitation du colonel était extrême; ses yeux noirs brillaient comme l'éclair, à travers deux grosses larmes qu'il cherchait à contenir; sa main froissait la garde de son épée.
Le prévôt paraissait anéanti; sa nature apathique souffrait à l'idée de se lever et de passer la nuit à donner des ordres, à se transporter luimême sur les lieux, enfin, à recommencer, pour la centième fois, des recherches qui étaient toujours restées infructueuses.
Il aurait voulu remettre l'affaire au lendemain.
ce Monsieur, reprit le colonel, sachez que je me vengerai. Vous répondez de mon fils sur votre tête. C'est à vous de veiller à la sécurité publique... Vous manquez à vos devoirs... c'est indigne ! Il me faut un ennemi, entendez-vous? Oh ! que je sache au moins qui m'assassine ! »
En prononçant ces paroles incohérentes, il se promenait de long en large, les dents serrées, le regard sombre.
La sueur perlait sur le front pourpre de maître Schwartz, qui murmura tout bas en regardant son assiette :
« Je suis désolé, monsieur, bien désolé... mais
c'est le dixième!... Les voleurs sont plus habiles que mes agents; que voulez-vous que j'y fasse?...»
A cette re'ponse imprudente, le comte bondit de rage, et saisissant le gros homme par les épaules, le souleva de son fauteuil :
« Que voulez-vous que j'y fasse!... Ah! c'est ainsi que vous répondez à un père qui vous demande son enfant !
— Lâchez-moi, monsieur, lâchez-moi, hurlait le prévôt suffoqué d'épouvante. Au nom du ciel, calmez-vous... une femme... une folle... Christine Evig vient d'entrer ici... elle m'a dit... oui, je me souviens... Hans! Hans ! »
Le domestique avait tout entendu de la porte, il parut à l'instant :
« Monsieur?
— Cours chercher la folle.
— Elle est encore là, monsieur le prévôt.
•=*• Eh bien, qu'elle entre. — Asseyez-vous, monsieur le colonel. »
Le comte Diderich resta debout au milieu de la salle, et la minute d'après, Christine Evig rentrait, hagarde et riant d'un air stupide comme elle était sortie.
Le domestique et la servante, curieux- de ce qui se passait, se tenaient debout sur le seuil, bouche béante. Le colonel d'un geste impérieux, leur fit
signe de sortir, puis se croisant les bras en face de maître Schwartz :
a Eh bien, monsieur, s'écria-t-il, quelle lumière prétendez- vous tirer de cette malheureuse?»
Le prévôt fit mine de parler; ses grosses joues s'agitèrent.
La folle riait comme on sanglote.
a Monsieur le colonel, dit enfin le prévôt, cette femme est dans le même cas que vous; depuis deux ans elle a perdu son enfant, c'est ce qui l'a rendue folle. »
Les yeux du colonel se gonflèrent de larmes.
« Après? fit-il.
— Tout à l'heure elle est entrée chez moi ; elle paraissait avoir une lueur de raison et m'a dit...»
Maître Schwartz se tut.
ce Quoi, monsieur ?
— Qu'elle avait vu une femme emporter un enfant!...
-Ah!
— Et pensant qu'elle parlait ainsi par égarement d'esprit, je l'ai renvoyée... »
Le colonel sourit avec amertume.
« Vous l'avez renvoyée? fit-il.
— Oui... elle m'a paru retomber sur-le-champ dans sa folie.
— Parbleu! s'écria le comte d'une voix tonnante, vous refusez votre appui à cette malheureuse...
vous faites disparaître sa dernière lueur d'espérance... vous la re'duisez au désespoir... au lieu de la soutenir et de la défendre, comme c'est votre devoir!... Et vous osez garder votre place!... vous osez en toucher les émoluments !... ah! monsieur ! »
Et s'approchant du prévôt, dont la perruque tremblait, il ajouta d'une voix basse, concentrée :
« Vous êtes un misérable !... Si je ne retrouve pas mon enfant, je vous tue comme un chien. »
Maître Schwartz, ses gros yeux hors de la tête, les mains écarquillées, la bouche pâteuse, ne soufflait mot : l'épouvante le tenait à la gorge, et d'ailleurs il ne savait que répondre.
Tout à coup le colonel lui tourna le dos, et s'approchant de "Christine, il la considéra quelques secondes, puis élevant la voix.
« Ma bonne femme, lui dit-il, tâchez de me répondre... Voyons... au nom de Dieu... de votre enfant... où avez- vous vu cette femme ? »
Il se tut, et la pauvre folle de sa voix plaintive murmura :
« Deubche!... Deubche!... Ils l'ont tuée !... »
Le comte pâlit, et, dans un accès de terreur, saisissant la folle au poignet :
« Répondez-moi, malheureuse, s'écria-t-il, répondez-moi !...
Il la secouait; la tête de Christine retomba en
arrière; elle jeta un éclat de rire affreux et dit :
a Oui... oui... c'est fini... la méchante femme l'a tuée ! »
Alors le comte sentit ses genoux fléchir, il s'affaissa plutôt qu'il ne s'assit dans un fauteuil, les coudes sur la table, sa face pâle entre les mains, les yeux fixes, comme arrêtés sur une scène épouvantable.
Et les minutes se succédèrent lentement dans le silence.
L'horloge sonna dix heures, les vibrations du timbre firent tressaillir le colonel. 11 se leva, ouvrit la porte et Christine sortit.
« Monsieur... dit maître. Schwartz.
— Taisez-vous ! » interrompit le colonel avec un regard foudroyant.
Et il suivit la folle, qui descendait dans la rue ténébreuse.
Une idée singulière venait de le frapper.
« Tout est perdu, s'était-il dit; cette malheureuse ne peut raisonner, elle ne peut comprendre ce qu'on lui demande, mais elle a vu quelque chose : son instinct peut la conduire. »
Il est inutile d'ajouter que M. le prévôt
fut émerveillé d'une pareille issue. Le digne
magistrat s'empressa de fermer la porte à double
tour, puis une noble indignation s'empara de son
âme :
« Menacer un homme tel que moi, s'écria-t-il, me saisir au collet... ah! monsieur le colonel, nous verrons s'il y a des lois dans ce pays !... Dès demain je vais adresser une plainte à Son Excellence le grand-duc et lui dévoiler la conduite de ses officiers, etc. »
Cependant le comte suivait la folle, et, par" un effet étrange de la surexcitation de ses sens, il la voyait dans la nuit, au milieu de la brume, comme en plein jour; il entendait ses soupirs, ses paroles confuses, malgré le souffle continu du vent d'automne engouffré dans les rues désertes.
Quelques bourgeois attardés, le collet de leur paletot relevé sur la nuque, les mains dans les poches et le feutre enfoncé sur les yeux, couraient, de loin en loin, le long des trottoirs; on entendait les portes se fermer, un volet mal attaché battre la muraille, une tuile enlevée par le vent rouler dans la rue; puis de nouveau l'immense torrent de l'air reprenait son cours, couvrant de sa voix lugubre tous les bruits, tous les sifflements, tous les soupirs.
C'était une de ces froides nuits de la fin d'octobre, où les girouettes, secouées par la bise, tour-
nent éperdues sur le haut des toits et crient de leur voix stridente : a L'hiver !... l'hiver !... voici l'hiver !... »
En arrivant au pont de bois, Christine se pen" cha sur la jetée, regarda l'eau noire, fangeuse, qui se traîne dans le canal, puis, se relevant d'un air incertain, elle poursuivit sa route, en grelottant et murmurant tout bas :
« Ho ! ho ! il fait froid ! »
Le colonel, serrant d'une main les plis de son manteau, comprimait de l'autre les pulsations de son cœur, qui lui semblait près d'éclater.
Onze heures sonnèrent à l'église Saint-Ignace, puis minuit.
Christine Evig allait toujours : elle avait parcouru les ruelles de l'Imprimerie, du Maillet, de de la Halle-aux-Vins, des Vieilles-Boucheries, des Fossés-de-l'Ex êché.
Cent fois le comte, désespéré, s'était dit que cette poursuite nocturne ne pouvait conduire à rien, que la folle n'avait aucun but; mais, songeant ensuite que c'était sa dernière ressource^ il la suivait toujours allant de place en place, s'arrêtant près d'une borne, dans l'enfoncement d'un mur, puis reprenant sa marche incertaine, absolument comme la brute sans asile qui vague au hasard dans les ténèbres.
Enfin, vers une heure du matin, Christine
déboucha de nouveau sur la place de l'Évêché. Le temps semblait alors s'éclaicir un peu ; la pluie ne tombait plus, un vent frais balayait la place, et la lune, tantôt entourée de nuages sombres, tantôt brillant de tout son éclat, brisait ses rayons, limpides et froids comme des lames d'acier, dans les milles flaques d'eau stagnant entre les pavés.
La folle alla tranquillement s'asseoir au bord de la fontaine, à la place qu'elle occupait quelques heures auprravant. Longtemps elle resta dans la même attitude, l'œil morne, les haillons collés sur sa maigre échine.
Toutes les espérances du comte étaient évanouies.
Mais, dans un de ces instants où la lune se dévoilait, projetant sa pâle lumière sur les édifices silencieux, tout à coup la folle se leva, allongea le cou, et le colonel, suivant la direction de son regard, reconnut qu'il plongeait dans la ruelle des Vieilles-Ferrailles, à deux cents pas environ de la fontaine.
Dans le même instant, elle partit comme une flèche.
Le comte était déjà sur ses traces, s'enfonçant dans le pâté de hautes et vieilles masures que domine l'antique église de Saint-Ignace.
La folle semblait avoir des ailes : dix fois il fut au moment de la perdre, tant elle allait vite par
ces ruelles tortueuses encombrées de charrettes, de fumiers, et de fagots entassés devant les portes à l'approche de l'hiver.
Subitement elle disparut dans une sorte d'impasse remplie de ténèbres, et le colonel dut s'arrêter faute de direction.
Heureusement, au bout de quelques secondes, le rayon jaune etrance d'une lampe se prit à filtrer du fond de ce cloaque, à travers une petite vitre crasseuse; ce rayon était immobile; bientôt une ombre le voila, puis il reparut.
Evidemment, quelque être veillait dans le bouge.
Qu'y faisait-on ?
Sans hésiter, le colonel s'engagea dans le cloaque, allant droit à la lumière.
Au milieu de l'impasse, il retrouva la folle, debout dans la fange, les yeux écarquillés, la bouche béante, regardant aussi cette lampe solitaire.
L'apparition du comte ne parut pas la surprendre; seulement, étendant le bras vers la petite fenêtre éclairée au premier, elle dit : « C'est là ! » d'un accent si expressif, que le comte se sentit frémir.
Sous l'impulsion de ce mouvement, il s'élança contre la porte du bouge, l'ouvrit d'un seul coup d'épaule, et se vit en face des ténèbres.
La folle était derrière lui.
« Chut ! » fit-elle.
Et le comte, cédant encore une fois à l'instinct de la malheureuse, se tint immobile, prêtant l'oreille.
Le plus profond silence régnait dans la masure : on eût dit que tout dormait, que tout était mort.
L'église Saint-Ignace sonna deux heures.
Alors un faible chuchotement se fit entendre au premier, puis une vague lueur parut sur la muraille décrépite du fond; les planches crièrent audessus du colonel, et le rayon lumineux, gagnant de proche en proche, éclaira d'abord un escalier en échelle, de vieilles ferrailles entassées dans un coin, un tas de bois, plus loin une petite fenêtre chassieuse ouverte sur la cour, des bouteilles à droite et à gauche, un panier de haillons... que sais-je? — un intérieur sombre, lézardé, hideux!
Enfin, une lampe de cuivre à mèche fumeuse tenue par une petite main, sèche comme une serre d'oiseau de proie, se pencha lentement sur la rampe de l'escalier, et au-dessus de la lumière apparut une tête de femme, inquiète, les cheveux couleur filasse, les pommettes osseuses, les oreilles hautes, écartées de la tête et presque droites, les yeux gris clair scintillant sous de profondes arcades sourcilières; bref, un être sinistre vêtu d'une jupe crasseuse, les pieds fourrés dans de vieilles savates, les bras décharnés, nus jusqu'aux
LA VOLEUSE D ENFANTS
coudes, tenant d'une main la lampe et de l'autre une hachette de couvreur à bec tranchant.
A peine cet être abominable eut-il plongé les yeux dans l'ombre, qu'il se reprit à grimper l'échelle avec une souplesse singulière.
Mais il était trop tard : le colonel avait bondi, l'épée à la main, et tenait déjà la mégère par le bas de sa jupe.
a Mon enfant, misérable ! dit-il; mon enfant ! . .»
A ce cri du lion, l'hyène s'était retournée, lançant un coup de hachette au hasard.
Une lutte effrayante s'ensuivit. La femme renversée sur l'escalier, cherchait à mordre; la lampe, tombée au premier instant, brûlait à terre, et sa mèche, pétillant sur la dalle humide, projetait ses ombres mouvantes sur le fond grisâtre de la muraille.
« Mon enfant! répétait le colonel, mon enfant, ou je te tue !
— Hé! oui, tu l'auras, ton enfant, répondait d'un accent ironique la femme hatelante. Oh ! ce n'est pas fini... va... j'ai de bonnes dents... le lâche qui m'étrangle... hé!... là-haut... êtes-vous sourde?... lâchez-moi... je. 4. je dirai tout!... »
Elle semblait épuisée , quand une autre mégère, plus vieille, plus hagarde, roula de l'escalier en criant :
« Me voici ! ■»
La misérable était armée d'un grand couteau de boucher; et le comte, levant les yeux, vit qu'elle choisissait sa place pour le frapper entre lesépaules.
Il se jugea perdu : un hasard providentiel pouvait seul le sauver.
La folle, jusqu'alors spectatrice impassible, s'élança sur la vieille en criant :
« C'est elle... la voilà... oh! je la reconnais... elle ne m'échappera pas ! »
Pour toute réponse, un jet de sang inonda la soupente ; la vieille venait de lui couper la gorge.
Ce fut l'affaire d'une seconde.
Le colonel avait eu le temps de se lever et de se mettre en garde; ce que voyant, les deux mégères gravirent l'escalier rapidement et disparurent dans les ténèbres.
La lampe fumeuse battait alors de l'aile, et le comte profita de ses dernières lueurs pour suivre les assassins. Mais, arrivant au haut de l'escalier, la prudence lui conseilla de ne point abandonner cette issue.
Il entendait Christine râler en bas, et les gouttes de sang tomber de marche en marche au milieu du silence. C'était horrible !...
De l'autre côté, au fond du repaire, un remueménage étrange faisait craindre an comte que les deux femmes ne voulussent s'éc îapper par les fenêtres.
LA VOLEUSE D'ENFANTS. 253
L'ignorance des lieux le tenait là depuis un instant, quand un rayon lumineux glissant à travers une porte vitre'e, lui permit de voir les deux fenêtres de la chambre donnant sur l'impasse éclairées par une lumière extérieure. En même temps, il entendit dans la rue une grosse voix s'écrier :
« Hé ! que se passe-t-il donc ici ?... une porte ouverte !... tiens... tiens !
— A moi ! cria le colonel, à moi ! »
Dans le même instant, la lumière se glissait dans la masure.
« Oh ! rit la voix, du sang !... diable... je ne .me trompe pas... c'est Christine !...
— A moi !... » répéta le colonel.
Un pas lourd retentit dans l'escalier, et la tête barbue du wachtmann Sélig, avec son gros bonnet de loutre, sa peau de chèvre sur les épaules, apparut au haut de l'échelle, dirigeant la lumière de sa lanterne vers le comte.
La vue de l'uniforme stupéfia ce brave homme.
« Qui est là ? demanda-t-il.
— Montez... mon brave... montez !,..
— Pardon, colonel .. c'est que... en bas. .
— Oui... une femme vient d'être assassinée... les assassins sont là »
Le wachtmann franchit alors les dernières marches, et, la lanterne haute, éclaira le réduit : c'é-
tait une soupente de six pieds au plus, aboutissant à la porte de la chambre dans laquelle les femmes s'étaient réfugiées ; une échelle montant au grenier, à gauche, en resserrait encore l'espace.
La pâleur du comte étonna Sélig ; cependant il n'osait l'interroger, lorsque celui-ci lui demanda :
« Qui demeure ici ?
— Ce sont deux femmes, la mère et la fille; on les appelle, dans le quartier des Halles, les deux Jôsel. La mère vend de la viande au marché, la fille fait de la charcuterie? »
Le comte, se rappelant alors les paroles de Christine prononcées dans le délire : « Pauvre enfant... ils l'ont tuée ! » fut pris de vertige, une ■ sueur de mort couvrit sa face.
Par le plus affreux hasard, il découvrit au même instant, derrière l'escalier, une petite tunique écossaise à carreaux bleus et rouges, de petits souliers, une sorte de toque à pompon noir, jetés là dans l'ombre. Il frémit, mais une puissance invincible le poussait à voir, à contempler de ses propres yeux; il s'approcha donc, frissonnant des pieds à la tête, et souleva ces petites hardes d'une main tremblante...
C'étaient celles de son enfant.
Quelques gouttes de sang tachèrent ses doigts.
Dieu sait ce qui se passa dans le cœur du comte ! Longtemps adossé au mur, l'œil fixe, les bras