LE VAISSEAU NOIR I
depuis que le monde est monde, il n'y eut jamais un meilleur équipage.
Le navire fit route pour l'Inde, et les matelots étaient heureux à bord : ils mangeaient à l'arrière, comme les officiers, et avaient du vin et du café autant qu'ils en désiraient :
aussi ils aimaient bien leur capitaine et pour lui plaire ils auraient traversé l'eau et le feu.
Ils arrivèrent dans l'Inde et firent un chargement de thé et de café, qu'ils amenèrent à Saint-Malo. Jean gagna beaucoup d'argent avec sa cargaison, et son père était bien content d'avoir pour fils un capitaine aussi habile. Le capitaine Jean fit encore beaucoup d'autres voyages, et en peu d'années il eut gagné assez pour vivre de ses rentes.
Mais il n'aimait pas à rester à terre, et il était aussi porté pour l'intérêt de ses hommes que pour le sien. Pendant qu'il était dans l'Inde, il avait entendu parler d'une île de la mer, qui était couverte d'or, comme les autres sont couvertes de terre ordinaire ; celui qui
serait parvenu à y débarquer aurait pu en remplir ses poches et même en charger son navire ; mais il était difficile d'y aborder et personne de ceux qui étaient partis pour y aller n'en était revenu.
— Ma foi, dit le capitaine Jean, il faut que je tente l'aventure ; je chargerai mon navire d'or, et je donnerai ensuite à mes matelots de quoi vivre comme des seigneurs jusqu'à la fin de leurs jours.
Il embarqua des provisions de toutes sortes, pain, biscuit, viande, vin, eau-de-vie, comme pour un long voyage, et il mit le cap sur l'île d'or. La traversée fut longue ; dix-huit mois après le départ, il n'avait pas encore eu connaissance de l'île, et les matelots commençaient à s'ennuyer : enfin dix-neuf mois, jour pour jour, après avoir quitté le port de Saint- Malo, ils aperçurent comme un incendie audessus de la mer ; c'était l'île couverte d'or qui reluisait au soleil. Il n'y avait personne à terre, mais tout autour du rivage on voyait des navires qui croisaient et qui étaient prêts
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à couler bas les vaisseaux qui auraient fait mine d'aborder.
Le capitaine Jean était bien marri de ne pouvoir faire son chargement d'or ; mais voyant qu'il n'était pas le plus fort, il vira de bord pour retourner à Saint-Malo ; et il était si en colère, qu'il sacrait et jurait comme un Anglais :
— Tonnerre de Brest ! s'écria-t-il, que je suis fùté ! si le diable me faisait aborder à cette île, je me donnerais à lui !
Aussitôt il aperçut au loin un grand bâtiment tout noir qui se dirigeait sur son navire : il avait six mâts, et ils étaient si hauts qu'ils touchaient presque à la voûte du ciel ; sur les hunes il y avait des villes, il y avait des cafés dans les poulies, il y avait des débits de tabac dans les ris : sur les cordages courait un train de chemin de fer qui transportait les matelots et les passagers d'une ville à l'autre.
En voyant ce grand vaisseau le capitaine et ses matelots eurent peur ; mais il était trop
tard pour reculer. Le vaisseau noir vint ranger le navire du capitaine Jean, qui, à côté de lui, paraissait gros comme une coque de noix, et un bonhomme vieux, vieux comme tout, qui semblait avoir plus de cent ans, se tenait à la barre. Il cria :
— Jean, envoie ta bosse (i) et je vais te remorquer à l'île couverte d'or. N'aie pas peur, je suis venu pour te rendre service.
Un des matelots envoya une chaîne à bord du vaisseau noir, et en trois heures on arriva à l'île couverte d'or. Le vieux, vieux bonhomme, donna un coup de sifflet, et aussitôt les navires qui gardaient l'île se hâtèrent de lever l'ancre, et se mirent à fuir, toutes voiles dehors.
— Hé bien ! Jean, dit le vieux, vieux bonhomme qui gouvernait à bord du vaisseau noir, tu peux maintenant accoster la terre et faire ton chargement. Es-tu content ?
— Oui, oui, répondit le capitaine, et je vous remercie de m'avoir amené !
(i) Ton amarre.