LE FILOU DE PARIS ET LE FILOU DE MADRID I
Le filou d'Espagne, les entendant venir, se donna sur le poignet un coup de couteau qui fit jaillir le sang. Quand les gardes deman-r dèrent pourquoi la dame avait crié, il répondit que c'était à cause du saisissement qu'elle avait eu en voyant couler le sang de sa blessure.
Le roi, n'ayant pu rien savoir, retourna consulter la vieille sorcière, qui lui conseilla d'exposer le cadavre sur un gibet, et de le faire garder par trente soldats. Et elle lui dit que les parents ou les amis du mort ne manqueraient pas d'essayer de l'enlever.
La sœur du défunt ayant su que son frère était exposé sur un gibet, ne cessait de pleurer et de se lamenter, et elle finit par faire promettre au filou de Madrid d'aller enlever le cadavre. Il acheta trente habits de moines dont il fit un paquet, et remplit des bouteilles d'un vin auquel il avait mélangé un liquide dont il avait le secret. Il trouva moyen d'en faire boire aux soldats, qui aussitôt tombèrent dans le plus lourd sommeil. Il enleva le cadavre
qu'il mit sur sa voiture, déshabilla les soldats et les revêtit de frocs de moines, puis il s'en alla, emportant leurs uniformes.
Quand le roi vit que le cadavre avait été enlevé et que ses soldats avaient été déguisés en moines, il fut si contrarié qu'il tomba malade. Il envoya chercher sa sorcière qui lui dit que pour être guéri, il fallait manger de la cervelle d'un homme tué vivant. Toutes 1-es « sœurs » de Paris furent mises en campagne pour en trouver. Il y en avait deux qui sortaient de la maison du filou d'Espagne au moment où il v rentrait. La sœur du mort leur avait donné la cervelle de son frère.
— Vous n'en avez pas assez, leur dit-il ; venez avec moi, je vous en donnerai davantage.
Elles le suivirent dans la cave ; dès qu'elles y furent, il les tua, s'empara de leurs cervelles, et alla les porter au roi.
Celui-ci les mangea et fut guéri ; il combla de richesses et d'honneurs le filou de Madrid.
(Conté en 1 8y5 par J.-M. Comault, du Gouray, qui tient ce conte d'Yves Auffvay, de Saint-Donan.)