‹ contes des landes et des grevesChapitre 5 sur 81 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Les Aventures Merveilleuses

LE PERE DECAMPE

-fr-ys, n jour, le père Décampe, qui depuis

fJjlVîf;p longtemps était au service, dît à son ..$ÈaMi commandant :

- Je suis lassé d'être à l'armée; je m'appelle Décampe, et je veux décamper.

— Ah ! c'est encore toi, Décampe ! tu vas sans doute me jouer quelque tour de ta façon. Tiens, voici vingt francs, va-t'en faire la noce, et ne me casse pas la tète.

Décampe alla d'auberge en auberge avec ses camarades ; mais quand il se fut bien amusé, il avait encore bien plus envie de s'en aller. Il garda la moitié de l'argent pour payer ses dépenses pendant la route, et quelques jours après, il revint trouver son commandant :

— Cette fois-ci, dit-il, c'est bien décidé, je m'en vais ; je m'appelle Décampe et je veux décamper.

— Puisque tu es si décidé, va-t'en au diable, répondit le commandant ; les soldats par force ne valent rien.

Décampe boucla son sac, et quitta son régiment ; il marcha un jour et une nuit, et il alla loin, bien loin, encore plus loin que je ne dis. Quand vint la nuit à la fin de la * deuxième journée, il était bien lassé, et ne savait où se coucher. Il monta sur un arbre, et aperçut une lumière ; il força le pas, et arrivai la porte d'un presbytère.

— Bonsoir, monsieur le curé, dit-il, voulez-vous me loger pour cette nuit ?

— Mon ami, répondit le prêtre, mon presbytère n'est pas une auberge ; allez ailleurs.

— Je reviens de l'armée et je me nomme le père Décampe ; est-ce*que vous auriez le cœur de refuser un gîte à un vieux soldat ?

— Puisque vous arrivez de l'armée, répondit le prêtre, je vais vous coucher ici.

Le lendemain Décampe se leva de bonne heure et dit au curé :

— Pour vous remercier de m'avoir logé, je voudrais bien vous répondre la messe.

— Volontiers, dit le prêtre, viens à l'église avec moi.

Quand la messe fut terminée, Décampe avisa, dans un coin de la sacristie, une étole usée et un vieux bâton de croix, et il pria le curé de les lui donner.

— Je veux bien, Décampe, répondit-il, mais à la condition que tu n'en feras pas mauvais usage.

— Non, non, dit Décampe, vous pouvez être sûr que je ne m'en servirai pas mal à propos.

Il ramassa l'étole usée, prit à la main le vieux bâton de croix, et se remit en route.

t tt

Il marcha tout le jour sans voir aucune maison ; à la tombée de la nuit, il aperçut un château et à côté une ferme où il entra.

— Bonsoir, la compagnie, dit-il, qui est-ce qui demeure dans ce beau château ?

— Personne, répondit-on.

— Alors, je vais y passer la nuit.

— Ah ! mon ami, s'écrièrent les gens de la ferme, gardez-vous en bien! le château est hanté par les démons : ceux qui y sont entrés le soir, n'en sont jamais ressortis vivants.

— Moi, je suis un vieux soldat, je m'appelle Décampe, et je n'ai pas peur ; mourir ici ou ailleurs, peu m'importe.

Un des fermiers alla lui ouvrir la porte du

LE PERE DECAMPE

château, et lui fit ses adieux, pensant ne le revoir jamais.

Quand Décampe fut entré, il vit un grand feu dans la cheminée de la cuisine; les casseroles étaient sur le feu, la broche tournait toute seule, la table était couverte de verres, d'assiettes, de fourchettes et de bouteilles de vin, et Décampe ne voyait personne.

— Ah ! disait-il en se frottant les mains, je vais faire un fameux repas ce soir; ils disaient là-bas qu'il ne faisait pas bon ici, mais jusqu'à présent cela va bien.

Au même moment, il entendit un grand bruit dans la cheminée, et il vit tomber dans les cendres une tète d'homme ; il la prit par les cheveux et la jeta derrière lui ; un peu après churent des bras, des jambes et enfin tout un corps, et à mesure que les morceaux descendaient, il les prenait et les jetait derrière en lui disant :

— Tiens, il paraît que je vais avoir de la compagnie.

Quand il ne tomba plus rien, il se retourna

et se trouva nez à nez avec un homme planté debout, qui lui dit :

— Qui est-ce qui te fait venir ici, Décampe?

Le soldat ne répondit rien, et l'homme qui

était descendu par la cheminée lui dit d'un air bourru :

— Viens souper, si tu veux ; moi je vais commencer.

Décampe se mit à table, et mangea tout à son aise, mais il ne souffla pas un mot. Le souper fini, l'homme lui dit :

— Veux-tu jouer une partie de cartes, Décampe ?

Décampe, sans répondre, se mit à battre les cartes et les donna à couper au compagnon, qui était le diable en personne. Ils jouèrent à la brisque mariée, mais le diable trichait. Il laissa tomber à terre une de ses cartes et dit :

— Ramasse ma carte, Décampe !

— Ramasse-la, si tu veux, c'est toi qui l'as laissée tomber.

— Ah ! malheureux, s'écria le diable,

qu'est-ce que je vas te faire pour Rapprendre à parler ?

— Pas grancTchose, répondit Décampe.

— Je vais te hacher menu, menu comme chair à saucisse.

Au moment où le diable allait s'élancer sur lui, Décampe passa vivement sa vieille étole au cou du diable, qui se mit à pousser des cris si perçants qu'on l'entendait de la ferme, et que les gens disaient : « Voilà encore un pauvre homme qui est perdu. » Le diable finit par demander grâce, et il supplia Décampe de lui ôter Tétole qui le brûlait comme un collier de fer rouge.

— J'y consens, répondit Décampe, à la condition que tu vas Rengager par écrit à ne plus remettre les pieds dans le château.

— Je ne veux pas, dit le diable.

— Alors garde l'étole au cou.

Mais au bout de quelque temps, le diable dit :

— Je vais te céder tout, à l'exception du petit cabinet que voilà.

— Non, répondit Décampe, je le veux aussi, et de plus tu me diras pourquoi tu viens ici chaque nuit.

— Jamais ! s'écria le diable.

Alors Décampe prit son vieux bâton de croix et se mit à en frapper le diable à coups redoublés ; le diable était enroué à force de crier, et il finit par dire :

— Arrête, je vais signer ce que tu voudras.

— Qu'est-ce que tu venais faire toutes les nuits ici ?

— Je gardais un trésor qui est dans le cabinet.

— Hé bien ! signe de ton sang un papier par lequel tu me cèdes le château, avec tout ce qu'il y a dedans, et je vais te laisser t'en aller.

Quand le diable lui eut remis un papier bien en règle, il se hâta de s'enfuir en criant:

— Décampe, si je te retrouve jamais, prends garde à toi.

Décampe dormit tranquillement le reste de la nuit, et le lendemain matin, il revint

à la ferme, où Ton fut bien surpris de le revoir.

— Ah ! s'écriaient-ils, comment avez-vous fait pour sortir vivant du château ? Nous avons entendu cette nuit crier à faire trembler, et nous croyions que vous étiez mort.

— C'était le diable qui se plaignait parce que je le battais, mais il ne reviendra plus désormais ^voici un écrit signé de son sang par lequel il renonce au château et à toutes ses dépendances.

— Ah ! Décampe, dit le maître du château, restez avec nous ; je vous donnerai tout ce que vous voudrez, et dès à présent vous pouvez prendre la moitié du trésor.

— Non, répondit-il, je n'aime pas à demeurer longtemps dans le même endroit ; je m'appelle Décampe et je veux décamper.

Il prit dans ses poches un peu d'argent pour pouvoir voyager à son aise, et il se remit en route.

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Décampe alla loin, bien loin, encore plus loin que je ne dis, et il marcha longtemps sans rien voir. Un jour il aperçut un château suspendu en l'air avec des chaînes d'or; il s'en approcha et vit sur le balcon une petite chèvre verte qui se promenait.

— Ah! s'écria-t-il, la gentille petite chèvre !

— Je ne suis point une chèvre, répondit une voix douce, je suis la princesse des Montagnes d'Or, mais j'ai été emmorphosée, et je suis gardée ici par trois démons.

— Ah ! ma princesse, dit Décampe, je vais vous délivrer.

— Bien des gens l'ont essayé, mais ils y ont perdu la vie, et maintenant je ne veux plus être cause de la mort de personne.

— Moi, répondit Décampe, je n'ai pas peur de mourir, je suis un vieux soldat, je m'appelle Décampe, et je n'ai jamais tremblé.

LE PÈRE DÉCAMPE I l

— Hé bien, puisque vous êtes si résolu, entrez dans le château ; je vais vous dire comment vous pourrez me délivrer, et si vous réussissez, vous vous marierez avec moi.

Quand Décampe fut entré, la petite chèvre verte lui dit :

— Cette nuit, vous allez voir arriver trois grands démons : ils seront bien aimables et vous inviteront à souper: vous vous mettrez à table avec eux, mais sans leur parler. Ils vous proposeront de jouer aux cartes et, pendant la partie, ils vous commanderont de ramasser une de leurs cartes ; vous vous garderez bien de vous baisser pour la ramasser.

Alors ils commenceront à vous maltraiter, mais ils ne peuvent rester longtemps, dès que sonne une petite clochette, ils sont obligés de s'enfuir.

Décampe visita le château et s'installa de son mieux ; le soir, comme il fumait sa pipe à la fenêtre, il vit arriver trois diables montés sur de grandes juments noires ; ils les mirent à l'écurie, et entrèrent dans la salle où se trouvait le soldat :

— Ah ! te voilà, Décampe, dirent-ils, on te retrouve partout ! assieds-toi là et soupe avec nous.

Décampe ne répondit rien, et passa à table avec eux ; le repas fini, ils se mirent à jouer aux cartes, et l'un deux, comme par mégarde, laissa tomber une carte et dit :

— Ramasse, Décampe !

— Ramasse si tu veux, répondit-il.

— Ah ! Décampe, est-ce que tu voudrais nous l'enlever, notre princesse ! s'écrièrent les diables, qu'est-ce que nous allons te faire ? si nous nous amusions à te traîner par les cheveux ?

Ils se saisirent de lui, et se mirent à le traîner dans les chambres et par les escaliers; le pauvre Décampe était tout meurtri, et il n'en pouvait plus lorsqu'il entendit sonner la clochette ; aussitôt les diables le laissèrent, sautèrent à cheval et s'enfuirent au plus vite.

Le lendemain matin, il vit arriver la petite chèvre verte ; mais au lieu d'une tête de

LE PÈRE DÉCAMPE l3

chèvre elle avait une tête de femme, la plus jolie du monde.

— Ah ! mon ami, lui dit-elle, vois ce que tu as fait ; si tu peux continuer, je serai délivrée, mais cette nuit, ils seront bien plus méchants qu'hier.

— Je réussirai, dit Décampe, ou je perdrai la vie ; je m'appelle Décampe et je n'eus jamais peur.

Au soir les diables arrivèrent encore sur leurs grandes juments noires, mais ils n'étaient point aimables, et ils dirent à Décampe de se mettre à table, sans plus de cérémonie que s'ils avaient parlé à un chien. Il s'assit sans prononcer une parole, et ils se disaient :

— Qu'est-ce que ce gros imbécile-là ? il ne dit jamais rien.

Comme la veille, ils jouèrent, et ayant laissé tomber une carte à terre, ils commandèrent au soldat de la relever.

— Ramassez-la vous-même, dit Décampe.

— Malheureux coquin, s'écrièrent-ils, estce ainsi que l'on parle à ses supérieurs ? Cette

fois nous allons te hacher menu, menu comme chair à saucisse.

Ils le prirent encore par les cheveux, et se mirent à le traîner partout, plus durement que la veille : il était à moitié mort quand sonna la clochette, et les diables sortirent du château au plus vite.

Au matin, Décampe vit arriver la petite chèvre verte, elle était femme jusqu'à la ceinture ; comme elle était belle ! Elle était si belle que Décampe en la voyant, ne pensa plus qu'il était tout meurtri.

— Nous sommes bientôt au bout de nos peines, lui dit-elle ; encore une nuit à passer et je serai délivrée, mais c'est la plus terrible de toutes.

Le soir les diables arrivèrent sur leurs juments noires, furieux et les yeux brillants de colère.

— Scélérat de Décampe, lui crièrent-ils, mets-toi à table, si tu veux.

. Comme les autres fois, il soupa sans parler, puis il refusa de ramasser la carte que les diables avaient laissé tomber.

LE PÈRE DÉCAMPE l5

— Ah ! s'écrièrent-ils, tu crois donc nous l'enlever, notre princesse ! ton dernier jour est arrivé, et tu ne réchapperas pas.

Ils le traînèrent encore par les escaliers, s'amusantà lui cogner la tête sur les marches et contre les angles des murs, puis, ils le firent sortir pour l'attacher à la queue d'une de leurs juments noires ; le premier nœud était fait et ils commençaient le second, quand la clochette sonna; les diables laissèrent tomber Décampe à terre, et ils sautèrent en selle sur leurs juments noires en poussant des cris de rage.

Au matin, la princesse trouva Décampe à moitié mort, et ne pouvant plus remuer ; elle était complètement démorphosée cette fois et était princesse des pieds à la tête.

— Ah ! mon ami, lui dit-elle, tu m'as délivrée, mais te voilà bien malade ; si tu meurs je mourrai aussi. Je ne puis rester à te soigner ; mais je vais te faire porter dans une auberge où l'on aura bien soin de toi, et dans huit jours, je viendrai te chercher dans mon carrosse.

l6 CONTES DES LANDES ET DES GREVES

La princesse partit et alla trouver son père, le roi des Montagnes d'Or, qui, autrefois, l'avait vendue au diable pour un trésor.

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Décampe était bien soigné, et en peu de temps il fut guéri ; le matin du huitième jour, il vit une petite fille qui s'amusait avec une orange.

— La jolie pomme d'orange que tu as ! lui dit-il.

— Oui, Décampe, répondit la petite fille, en voulez-vous un morceau ?

— Volontiers, mon enfant, dit le soldat.

L'orange était enchantée. Dès qu'il l'eut goûtée, il tomba comme mort. La princesse

arriva dans son carrosse, mais elle eut beau

le remuer, elle ne put parvenir à l'éveiller ni

à le faire bouger déplace ; elle s'en alla, après

avoir dit à la petite fille :

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— Tiens, mon enfant, voici un foulard couleur de mon carrosse ; tu le donneras à Décampe pour lui montrer que je suis venue ici, et tu le préviendras que je reviendrai dans trois jours.

Peu après que le carrosse se fut éloigné, Décampe se réveilla et la petite fille lui dit :

— Tenez, Décampe, regardez le beau foulard qu'une belle dame m'a donné pour vous : elle viendra vous chercher dans trois'jours.

Le troisième jour, il vit encore la petite fille qui jouait avec une rose :

— La jolie rose que tu as, mon enfant, lui dit-il.

— Oui, Décampe, répondit-elle ; voulezvous la sentir ?

— Volontiers, dit-il.

Dès qu'il l'eut sous le nez, il tomba dans un sommeil profond.

Bientôt la fille du roi des Montagnes d'Or arriva dans un beau carrosse tout doré, et elle essaya de réveiller le soldat, mais il paraissait comme mort, et on ne pouvait le faire bouger.

l8 CONTES DES LANDES ET DES GREVES

— Ah ! s'écria-t-elle, je n'ai plus qu'une autre fois à revenir, et ce sera la dernière ; donne-lui, ma petite fille, ce foulard couleur du soleil, et dis-lui que je repasserai dans deux jours.

Peu après Décampe se réveilla, et quand la petite fille lui remit le foulard couleur du soleil et lui rapporta ce qu'avait dit la princesse, il fut encore plus marri que la première fois, et il se promit bien de rester-éveillé.

Le matin du dernier jour où la princesse devait revenir, il vit encore la petite fille qui tenait à la main un joli flacon ; on aurait dit qu'il n'y avait que de l'eau dedans, mais c'était un poison qui faisait dormir.

— La jolie petite bouteille que tu as ! lui dit-il.

— Ah ! oui, Décampe, répondit-elle, voulezvous la voir de près ?

— Volontiers, dit-il.

Il la déboucha, mais aussitôt il tomba dans un sommeil profond.

Presque au même instant, la fille du roi

LE PERE DECAMPE 19

des Montagnes d'Or arriva avec son père dans un beau carrosse, couleur du soleil; ils essayèrent de réveiller Décampe, et même de le monter de force dans la voiture ; mais il était comme collé au sol, et ils ne purent le soulever.

La princesse se désolait :

— Tout est fini, dit-elle, je ne puis plus revenir ; voici, ma fille, un petit âne que vous donnerez à Décampe, pour lui faire voir que je suis encore venue le chercher, et vous lui direz que j'ai bien pleuré.

Dès que la princesse se fut éloignée au grand galop des chevaux de son carosse, Décampe se réveilla et la petite fille lui apprit que la princesse venait de partir. Il était si chagrin d'avoir encore dormi, qu'il se mit- à pleurer comme un enfant.

— Je vais partir d'ici, dit-il, et aller à la recherche de la princesse.

Il prit son âne par la bride, et le voilà en route.

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Il vint à passer par une forêt, et tous les petits oiseaux voltigeaient de branche en branche en chantant :

— Té ! té ! té ! Te voilà, Décampe !

— Comment ! s'écria-t-il, vous me connaissez donc, vous, les petits oiseaux !

— Kuit ! kuit ! kuit ! oui, nous te connaissons, Décampe !

— Etes-vous tous ici?

— Kuit! kuit! kuit! non, non, Décampe !

— Qui est-ce qui manque ?

— Kuit! kuit! kuit! les gros oiseaux! les gros oiseaux !

— Venez ici, gros oiseaux ! cria Décampe.

Les corbeaux, les buses et les aigles arrivèrent de tous les points de la forêt en faisant tant de ramage qu'on ne s'entendait plus.

— Etes-vous tous ici ? demanda Décampe.

— Couac ! couac ! non, non.

— Qui est-ce qui manque encore?

— Couac ! le vieil aigle ! le vieil aigle !

couac ! il est plus fort que nous tous ensemble.

Bientôt le vieil aigle arriva ; les autres oiseaux lui avaient gardé un peu de nourriture ; mais il n'en fît qu'une bouchée et s'écria:

— J'ai faim !

— D'où viens-tu, vieil aigle? lui demanda Décampe.

— De la capitale des Montagnes d'Or; c'est là qu'il y a à manger ! la fille du roi doit se marier demain ; par toute la ville on ne voit que bœufs éventrés, que moutons tués,* que volailles à qui on a tordu le cou.

— Ah ! vieil aigle, toi qui es si fort, est-ce que tu ne pourrais pas m'y porter? dit Décampe.

— Non, répondit l'aigle, je suis trop vieux maintenant, et je n'en ai plus la force.

— Si tu veux me porter, dit Décampe, je vais couper mon petit âne en morceaux, et je te donnerai à manger tout le long de la route.

Décampe découpa son âne en morceaux et monta sur le dos du vieil aigle qui partit aussitôt dans les airs. Ils passèrent au-dessus des villes, des forêts des rivières et des mers ; souvent la bête criait : couac! et Décampe lui donnait un peu de son àne ; mais la route était si longue que l'aigle avala le dernier morceau au moment où on arrivait en vue de la capitale des Montagnes d'Or. Le vieil aigle cria encore : couac ! et Décampe, qui avait peur de tomber dans la mer, coupa un morceau de ses fesses et le donna à l'oiseau, qui, d'un deftiier coup d'aile, le transporta aux portes de la ville.

En y entrant, il vit que tout se préparait pour les noces de la princesse, et il se présenta au palais, en demandant si on ne pouvait lui trouver de l'occupation pour ce jour-là. On le mit à casser du bois pour la cuisine, et, comme il voyait passer la princesse au bras de son fiancé, il dit assez haut :

— En voilà un qui ne la mérite pas tant que moi !

Une des servantes l'entendit et vint dire à la princesse :

— Madame, il v a dans la cour un casseur de bois qui prétend qu'il a mieux mérité votre main que votre fiancé.

La fille du roi des Montagnes d'Or vint aussitôt trouver Décampe.

— Qu'avez-vous dit, mon ami ? lui demanda-t-elle ; que vous me méritiez mieux que mon fiancé ?

— Oui, c'est vrai, répondit-il, ne me reconnaissez-vous plus ?

— Ah ! s'écria-t-elle; c'est toi, mon pauvre Décampe, qui as tant souffert pour me délivrer !

— Oui, c'est moi, et voici les deux foulards, couleur de votre carrosse, que vous m'aviez donnés.

La princesse appela son père, qui décida que puisque Décampe avait délivré la princesse, c'était lui qui devait l'épouser.

Son fiancé s'en alla comme un péteux d'église ; Décampe se maria avec la princesse,

et ils firent de belles noces : les petits cochons couraient parles rues, tout rôtis, tout bouillis, la fourchette dans le dos, et la moutarde sous la queue, en coupait qui voulait. Etait-ce beau ! mais je ne vis pas tout, car on me donna un grand coup de pied dans le derrière, et on m'envoya vous raconter ce que j'avais vu.

(Conté en 1880 par Joseph Macè, de Saint'Cast, mousse, âgé de 14 ans).

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rtsas^m^KeBma^mifmmam^m^mmmi^mmmmimmmmmmmmammm^mm

Il y avait une fois un pêcheur de Saint- Cast qui se nommait Jacques ; il était pauvre comme Job, et ne possédait pour tout bien que ses filets et un petit bateau dans lequel il allait à la pêche avec son fils.

Un jour ils sortirent comme d'habitude pour pêcher ; il faisait beau et il n'y avait pas la moindre apparence de gros temps :

aussi ils allèrent bien loin au large, et ils arrivèrent dans un endroit où le poisson était

si abondant, que la mer en était, comme on dit, salée ; ils en prirent autant qu'ils purent en charger leur bateau, puis ils remirent à la voile pour revenir à leur havre. Mais tout-àcoup, le vent fraîchit et la mer devint houleuse ; ils prirent deux ris dans leur voile, puis trois, enfin comme le mât craquait, et qu'il n'y avait plus moyen de porter de toile, ils amenèrent leur voile, et jetèrent leur grappin ; mais il ne mordit pas le fond, et le petit bateau s'en alla à la dérive comme une bouée.

— Qu'allons-nous devenir ? disait le vieux pêcheur. S'il ne calmit pas, bientôt nous serons dans une mauvaise passe.

— Ah ! disait le fils, qui avait peur, nous allons nous noyer ; mais ajouta-t-il, voici un grand bateau qui vient droit sur nous ; peutêtre va-t-il nous secourir.

Ils virent en effet un grand bateau, chargé de monde, qui arrivait sur eux ; mais loin de pouvoir porter secours au canot, il avait lui-même besoin d'assistance, car il était prêt

à couler bas. En passant auprès du petit bateau, le patron dit :

— Pourriez-vous nous prendre à votre bord, mon brave homme ? notre bateau fait eau de toutes parts et nous allons couler.

— Je veux bien, mes pauvres gens, répondit Jacques ; mais je ne réponds pas de vous sauver ; car mon canot ne peut plus gouverner ; montez à bord, à la grâce de Dieu.

Les gens du grand bateau embarquèrent dans celui de Jacques, et presque aussitôt après qu'ils eurent quitté leur bateau, il disparut sous l'eau.

Cependant le canot était trop chargé; et Jacques, pour l'alléger, jeta à la mer tous les beaux poissons qu'il avait pris.

Les gens qu'il avait secourus étaient des fées et des féetauds (i), qui le remercièrent de leur mieux. Bientôt le vent se calma, et le pêcheur hissa de nouveau sa voile. Mais la tempête avait entraîné au loin le petit bateau,

i. Maris de fées.

et ils mirent quatre jours pour s'en revenir. Enfin ils arrivèrent à la pointe de l'Isle, et les fées et les féetauds se firent mettre à terre. Avant de quitter le pêcheur et son fils, ils leur dirent :

— Puisque vous avez été bons pour nous, désormais nous vous protégerons, et dès demain vous serez récompensés.

Le vieux pêcheur était bien content d'être sous la protection des fées ; il amarra son bateau dans le havre, et il s'en retourna au village de Tlsle avec son fils ; chacun fut joyeux de les revoir, car on les croyait noyés, et il y eût de grandes réjouissances pour célébrer leur retour.

Le lendemain, il faisait un temps magnifique : le vieux pêcheur sortit avec son fils pour aller à la pêche, et ils se dirigèrent du côté du Cap Fréhel ; mais comme ils avaient vent debout, dès qu'ils eurent doublé la pointe, ils furent obligés de virer de bord et de courir sur Chêlin pour chercher le vent. Leur bordée les mena presque au pied de la falaise. Au

moment où ils viraient de bord, ils virent venir à eux un joli petit bateau. Il était monté par deux fées et un féetaud. Les fées direflt au bonhomme :

— Pêcheur, hier nous avions promis de te récompenser ; aujourd'hui nous venons accomplir notre promesse ; désormais tu n'auras plus besoin de naviguen Voici une bourse qui te permettra de vivre à ton aise, mais ne dis à personne de qui tu la tiens.

Le fêetaud parla à son tour et dit au fils du pêcheur :

— Toi, mon garçon, tu es jeune et fort ; tu peux naviguer ; et puisque tu es marin, voici un petit bateau que je te donne : il deviendra grand ou petit, à ta volonté, et grâce à cette baguette, il marchera tout seul, aussi vite que tu voudras.

Les pêcheurs étaient bien contents : ils remercièrent les fées et le féetaud et s'en revinrent chez eux, sans pêcher davantage ce jour-là. Comme ils avaient le moyen d'être à Taise ils se mirent à vivre comme des sei-

3û CONTES DES LANDES ET DES GREVES

gneurs, sans rien faire que ce qui leur plaisait.

Le fils du pêcheur eut envie de voir le monde, et il se mit à voyager pour son agrément. Un jour qu'il était à Paris, il entendit publier à son de caisse que le diable avait enlevé la fille du roi, et qu'il la retenait prisonnière dans une île de la mer. Le roi promettait de la marier à celui qui pourrait la délivrer et de lui donner aussi sa couronne.

Aussitôt le fils du pêcheur partit de Paris; il s'en revint à Saint-Çast où il engagea deux bons matelots, puis il mit son bateau à la mer et partit pour aller délivrer la fille du roi.

Un des anciens amoureux de la princesse apprit qu'un pêcheur était parti dans un petit bateau pour tenter l'aventure ; il entra dans une grande colère, car il voulait aussi délivrer la fille du roi. Il arma un gros vaisseau, engagea les meilleurs marins de la flotte, et quitta le port, eh jurant que s'il rencontrait le pêcheur et ses deux matelots, il les coulerait bas. Comme son navire marchait rondement,

LE VAISSEAU MERVEILLEUX 3l

il ne tarda pas à rattraper le petit bateau, et dès qu'il l'aperçut, il lui tira un coup de canon. Le pêcheur qui ne savait ce que cela voulait dire, consulta sa baguette, qui lui répondit :

— Ce vaisseau que tu vois part pour délivrer la princesse. Ceux qui le montent te veulent du mal et ont juré de te faire périr.

Dès que le pêcheur eut entendu ces paroles, il ordonna à son bateau de marcher aussi vite que le vaisseau du prince ; quand celui-ci vit qu'il ne pouvait atteindre le petit bateau, il donna à ses canonniers Tordre de le couler ; mais à chaque coup qu'ils tiraient, le petit bateau disparaissait sous les flots, et reparaissait dès qu'il n'y avait plus de danger. Le prince ne se tenait plus, tant il était en colère : il ordonna à ses canonniers de tirer leur bordée entière. Pendant plusieurs heures ils canonnèrent le petit bateau mais ils ne l'atteignaient point, car à chaque bordée, il s'enfonçait dans la mer, et reparaissait ensuite, marchant toujours de la même allure que le grand vaisseau.

Quand il n'y eut plus de poudre à bord, on cessa de tirer, et au bout de quelques, jours, les deux navires arrivèrent ensembl en vue dé l'île où le diable retenait la prin, cesse prisonnière. Il y avait un port ; mais la passe était si étroite que le petit bateau seul put y entrer, et le grand vaisseau fut forcé de rester sur la rade.

Les trois pêcheurs descendirent à terre, et le fils de Jacques alla voir le diable qui gardait la princesse et lui dit, en prenant un air tout diot (i) :

— Je suis venu ici pour voir la princesse ; si vous avez la bonté de me laisser passer une heure avec elle, je vous en serai reconnaissant, et je vous ferai visiter mon navire qui est le plus beau qui jamais ait navigué sur mer.

Le diable qui croyait avoir affaire à un innocent, laissa le pécheur voir la princesse, et le lendemain il se rendit à bord du petit

i. Innocent.

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bateau. Dès qu'il y eut mis le pied, le bateau

devint un grand navire, plus grand que le plus

rt Trois-ponts de Brest. Le diable était bien

onné, et il ouvrait des yeux grands comme

des écubiers. Il resta à se divertir avec les

matelots, qui lui firent boire des liqueurs,

et quand il descendit à terre, il était saoul

comme une gabare, et ne savait plus ce qu'il

faisait.

Le pêcheur qui l'avait reconduit lui dit:

— Vous avez de la chance, vous ; vous pouvez faire tout ce que vous voulez, et on ne peut rien vous faire sans que vous en soyez aussitôt averti.

— C'est vrai, répondit le diable; je ne m'endors que quand je veux; pour cela il me suffit de jeter sur ma tête deux ou trois gouttes de l'eau de cette fontaine. Alors je dors comme une souche pendant deux jours ; mais je ne dors pas souvent, car je sais qu'on veut me tromper, et je ne suis pas assez sot pour me laisser faire.

— Voilà qui est bon à savoir, pensa le

pêcheur ; si je parviens à rendormir, je pourrai délivrer la princesse.

Et il ordonna à un de ses matelots d'aller remplir une bouteille de l'eau de la fontaine, puis il s'approcha du diable, et lui en jeta deux ou trois gouttes. Aussitôt le diable tomba comme mort ; et il se mit à ronfler si fort qu'on l'entendait à un quart de lieue loin.

Alors le pêcheur alla trouver la princesse, et essaya de briser la chaîne qui la retenait prisonnière ; mais ce fut en vain qu'il y employa toutes ses forces. La princesse lui dit:

— Jamais ni vous ni personne ne pourrez casser cette chaîne ; mais si vous aviez une goutte d'eau bénite, elle se briserait comme verre.

En partant, le pêcheur, qui savait qu'il aurait le diable à combattre, n'avait eu garde d'oublier l'eau bénite, et il alla en chercher dans son navire. Dès qu'il en eut mis quelques gouttes sur la chaîne, elle se cassa en plusieurs morceaux, et la princesse put sortir de sa prison.

Le pêcheur Temmena à bord de son bateau, qui était redevenu petit, et dès qu'il eut franchi la passe, il souhaita de marcher aussi vite que le vent; aussitôt il se mit à voguer sur les vagues et il filait plus de trente nœuds à l'heure.

Quand le prince vit les pêcheurs partir avec la princesse, il ordonna de mettre à la voile pour les poursuivre. Pendant l'appareillage, le diable qui s'était réveillé, arriva le long du vaisseau et dit au prince :

— Je suis Lucifer de l'enfer : n'ayez pas peur de moi et laissez-moi monter à votre bord ; je ferai marcher votre navire plus vite que celui qui emporte la princesse, et pour vous récompenser, je vous donnerai de l'or et de l'argent.

Le prince prit le diable à son bord : dès qu'il y fut, les voiles se gonflèrent et le vaisseau marcha plus vite que le vent. Mais le petit bateau avait de l'avance, et ce ne fut qu'au matin de la quinzième journée qu'ils purent le rattrapper.

Quand le pécheur vit le grand vaisseau qui grossissait à vue d'œil, il dit à la princesse :

— Le vaisseau marche plus vite que nous, et pourtant nous allons comme le vent; il faut qu'il y ait quelqu'un à bord qui lui donne cette vitesse. C'est sans doute le diable qui s'est réveillé et qui nous poursuit.

— Oui, répondit la princesse, c'est lui.

Alors le pêcheur se souvint de sa baguette

et il dit :

— Je désire que mon bateau aille sous la mer, plus vite que lorsqu'il naviguait dessus.

Aussitôt le bateau s'enfonça sous les flots et marcha encore plus vite qu'auparavant ; ceux qui le montaient n'étaient point mouillés, et ils voyaient aussi clair qu'en plein jour.

Quand le diable vit disparaître le petit bateau, il sauta à la mer pour savoir où allait la princesse ; mais le petit bateau allait si rapidement qu'il ne put savoir ce qu'il était devenu.

Il remonta à bord du vaisseau en lançant feu et flammes, et il dit au prince :

LE VAISSEAU MERVEILLEUX 3j

— Je n'ai pu savoir quelle route a prise la princesse ; mais je finirai par la rattraper et me venger.

Le prince commença à regretter d'avoir Lucifer à bord, et il le pria de quitter le navire.

— Pas du tout f prince, répondit le diable ; je ne m'en vais pas comme cela les mains vides.

Si je n'ai pu reprendre la princesse, au moins j'aurai en mon pouvoir, vous ou les gens de votre vaisseau.

Pour se débarrasser du diable, le prince fut obligé de lui donner deux de ses matelots, et de lui promettre son àme après sa mort. Le diable quitta le vaisseau en emportant les deux matelots, et le prince ne tarda pas à aborder en France. Mais les matelots qu'il avait donnés au diable arrivèrent presque en même temps que lui ; car ils avaient sur eux des objets bénits, et chaque fois que le diable les touchait pour les leur ôter, il se brûlait, de sorte qu'il fut obligé de les ramener en France.

Ils étaient si en colère qu'ils voulaient

écorcher vif le prince, et ils le criaient tout haut. Mais au moment où ils se disputaient avec lui, il arriva des soldats qui saisirent le prince et ses matelots et les menèrent en prison, par ordre du roi.

Le pécheur était en effet arrivé à Paris quinze jours auparavant. Il conduisit la princesse au Louvre et raconta au roi que le prince avait essayé de l'empêcher de délivrer sa fille. Le roi donna Tordre de l'arrêter, lui et son équipage, et c'est pour cela qu'il avait été conduit en prison.

Le roi embrassa le pêcheur et lui dit :

— Tu auras ma fille et ensuite mon royaume, après ma mort.

— Sire, dit le pêcheur, me voilà bien récompensé ; mais j'ai amené avec moi mes deux matelots ; ils ont eu bien de la misère, et je voudrais les garder au palais avec moi.

— Soit, mon garçon, répondit le roi, je n'ai rien à te refuser.

Le pêcheur épousa la princesse, et le jour du mariage le prince fut fusillé.

Il y eut ensuite de grandes réjouissances à Paris : les petits cochons couraient par les rues, tout rôtis, la fourchette sur le dos ; qui voulait, en coupait un morceau. Le roi mangea tant de fricot, il but tant de vins et de liqueurs ce jour-là qu'il mourut d'indigestion. Alors son gendre passa roi tout de suite. Il garda ses deux matelots à sa cour, où il était heureux comme un roi qu'il était, et il les fit ses deux premiers ministres.

N, i, ni, mon petit conte est fini.

(Conté en 1 883 par François Marquer, de Saint-Cast, mousse, âgé de 16 ans.)

Il était une fois un homme et une femme qui demeuraient dans une petite maison audessus de la Houle de la Corbière (i). Ils étaient mariés depuis longtemps, mais ils n'avaient pas d'enfant et ils étaient bien

(i). Les houles sont des cavernes dans les falaises : il y en a un grand nombre entre Cancale et St-Brieuc. Beaucoup d'entre elles sont le théâtre de légendes. J'en ai raconté une quarantaine dans mes différents volumes ; une série de 20 de ces légendes locales figure dans les Contes des paysans et des pêcheurs. Voir aussi les « Légendes locales de la Haute-Bretagne », première partie.

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marris de n'en point avoir. Un jour ils se dirent :

— Il y a des fées dans la houle qui est audessous de nous et qui s'enfonce bien loin dans la terre ; si nous leur demandions un enfant, peut-être qu'elles nous l'accorderaient.

Ils se mirent tous les deux à crier :

— Mes bonnes dames, faites que nous ayons un enfant pour nous consoler sur nos vieux jours!

Quelques instants après qu'ils eurent prononcé cette prière, ils entendirent la musique qui jouait sous terre pour faire danser les fées. Quand le bal fut terminé, la musique cessa ; une belle dame entra dans la maison et se montra au bonhomme et à la bonne femme.

C'était la reine des fées qui leur demanda pourquoi ils l'avaient appelée à leur secours.

— Ah ! madame, répondirent les bonnes gens, nous sommes mariés depuis plusieurs années ; mais nous n'avons point d'enfant, et pourtant notre plus grand désir serait d'en avoir un.

— Hé bien, dit la reine des fées en s'adressant à la femme, dans trois mois il vous viendra un fils, si vous voulez que je sois sa marraine.

— De tout mon cœur, ma bonne dame, répondit la femme; c'est un grand honneur que vous nous ferez.

Au même instant la fée disparut. Trois mois après, la femme mit au monde un garçon, et elle était bien contente, car il était gros et fort. Dès qu'il fut né, son mari appela à grands cris les fées ; aussitôt leur reine entra dans la maison, suivie d'une troupe nombreuse de fées, et de musiciens de toute espèce qui jouaient des airs. L'enfant fut baptisé, et la reine, qui était sa marraine, dit qu'il s'appellerait Petits-Yeux, parce qu'il avait les yeux petits, quoique bien éveillés, et elle lui accorda le don d'y voir clair. Chacune des fées lui fit aussi un don, puis elles disparurent ainsi que les musiciens.

L'enfant grandit ; il n'était jamais malade, et il venait comme la pâte dans la met (huche).

Quand il eut trois ans, sa marraine vint souvent à la maison pour lui faire l'école, et quand elle l'eut bien instruit, elle lui apprit à comprendre le langage de tous les animaux ; elle lui donna aussi le don de la féerie, et lui accorda le pouvoir sur toutes les autres fées, puis elle retourna dans sa Houle.

Petits-Yeux était au-dessus de toutes les fées ; il était comme leur roi ; toutefois, la reine, sa marraine, avait tout de même du pouvoir sur lui ; mais il n'y avait qu'elle à avoir le droit de lui commander.

Quand Petits-Yeux arriva à l'âge de douze ans, il demanda que la petite maison de ses parents fût changée en un château magnifique, avec une cour et des bâtiments remplis d'or, où il y aurait toujours du pain et du vin qui ne diminueraient point. Il en fit cadeau à ses parents, et se mit en route pour faire le tour du monde.

Il marcha longtemps, et quand il fut bien loin, bien loin, bien plus loin que je ne dis, il eut faim ; il commanda à une table, bien

dressée et où rien ne manquerait, de venir se placer devant lui. Il fut aussitôt servi, et quand il eut bien mangé, il se remit en route. Petits-Yeux voyait clair, si clair, qu'il voyait à trois cents lieues à la ronde. Il se mit à regarder autour de lui et aperçut une troupe de gens armés qui se réunissaient auprès d'un château à peu de distance de l'endroit où il était. Petits-Yeux alla au château, et dans la cour il vit des animaux de toute espèce qui hurlaient comme si on les écorchait.

— Pourquoi, demanda-t-il, vos bêtes crient-, elles de la sorte ?

— Nous n'en savons rien, répondirent-ils ; il y a trois jours qu'ils hurlent sans cesser et nous en avons la tète cassée.

— Je vais vous dire ce que cela signifie, dit Petits-Yeux qui entendait le langage de toutes lesbètes; demain, dans la nuit, votre château et vos fermes seront pris et pillés par une troupe de voleurs et de brigands.

Les gens du château se tinrent sur leurs gardes, et ils rassemblèrent des hommes

'petits-yeux voient clair 45

armés. Petits -Yeux se mit à leur tète et marcha à la rencontre des brigands. Ils furent tous tués, et parmi eux un des chefs qui comprenait aussi le langage des animaux.

Petits-Yeux retourna ensuite au château où il fut reçu comme l'enfant de la maison.

Le maître du château voulait le garder avec lui, mais Petits-Yeux avait envie de continuer son voyage et il se remit en route. A la fin du jour, il arriva dans une forêt, et la nuit le prit pendant qu'il la traversait. Il ne savait où coucher, et comme il cherchait à sortir de la forêt, il entendit hurler les loups. Il prêta l'oreille, et comme il comprenait le langage de tous les animaux, il entendit qu'ils disaient :

Petits-Yeux, restez dans la forêt, Ou bien vous allez être tué.

Il était bien embarrassé; mais il se rappela heureusement que sa marraine lui avait donné le don de la féerie, et il commanda qu'au milieu des arbres s'élevât un château avec une armée de fées pour le défendre. Aussitôt,

son souhait fut accompli ; mais les loups ne cessaient de hurler encore plus fort qu'auparavant ; il les écouta, et il entendit qu'ils disaient :

Petits-Yeux, marchez à la tête des fées, Il y a des brigands au bord de la forêt Qui vous attendent pour vous tuer.

Petits-Yeux ordonna aux fées de le suivre ; il rencontra les brigands, mais en un instant ils furent tués jusqu'au dernier par les fées.

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Cependant il eut envie de revoir ses parents et sa marraine ; il commanda à d'autres fées de venir avec lui et de l'accompagner jusqu'à la Houle de la Corbière. Elles accoururent aussitôt et ils se mirent en route tous ensemble.

Ils vinrent à passer à la porte d'un château

où tout le monde était triste. C'est que la dame, sa fille et son fils étaient bien malades ; le château était rempli de médecins et même de reboutous ; mais ils ne pouvaient guérir leur mal. Petits-Yeux entra dans le château, et dit que peut-être il pourrait soulager les malades. Le seigneur lui promit, s'il réussissait, de lui donner sa fille en mariage.

Petits-Yeux demanda s'il n'y avait pas au château quelque oiseau ou quelque autre animal. On le conduisit dans la basse-cour, où il vit un coq.

— Beau coq, lui dit-il, pourquoi y a-t-il des malades au château ?

— Tu ne sais pas ? répondit le coq en chantant; il y a un crapaud sous le lit, et c'est lui qui rend le monde malade.

Petits-Yeux tua le coq et répandit son sang auprès du lit ; alors le crapaud sortit en sautillant du château et les malades furent guéris tous les trois.

Le seigneur fut si joyeux qu'il donna sa fille en mariage à Petits-Yeux. Ils firent de

belles noces, et quand elles furent finies, il se remit en route à la tète des fées, emmenant sa princesse avec lui.

Il finit par arriver auprès de la Corbière, et il alla demeurer avec ses parents dans le beau château qu'il leur avait laissé avant de

partir pour faire son tour du monde. Sa marraine vint habiter avec lui, et elle fut

bien contente d'apprendre qu'il avait fait un

bon mariage.

Et ils vécurent tous ensemble, très heureux.

(Conté en 1881 par Jeanne Macé, de Saint-Cast, âgée de 80 ans).

Il était une fois un vieux jardinier qui avait trois enfants : il demeurait à la campagne et, tous les jours, il allait travailler chez un bourgeois de la ville.

Un jour qu'il se rendait, comme à l'ordinaire, à son travail, il vit sur le bord du sentier un petit oiseau si joli, si joli, qu'il resta une demie-journée à le regarder ; puis il courut après et l'attrapa. Alors, comme il était plus de midi, il n'osa aller à son ouvrage

et il rentra chez lui. Quand sa bonne femme le vit revenir, elle lui demanda où était sa gâche (miche) de pain; car en ce temps-là, au lieu de payer en argent, on donnait aux ouvriers une gâche de pain par jour. Le bonhomme lui raconta qu'il avait trouvé l'oiseau si joli, si joli, qu'il avait passé une partie du temps à le regarder et le reste à courir après pour l'attraper.

— Vieux sot! s'écria la bonne femme, n'astu pas honte à ton âge d'avoir passé toute la journée à attraper un petit oiseau ?

— Point de bruit, ma femme ; je vais montrer l'oiseau aux enfants, et ils le trouveront si joli, si joli, qu'ils ne te demanderont pas de pain. Pierre, Jacques, et toi, Marie, venez donc voir le petit oiseau !

Les enfants accoururent, et ils trouvèrent le petit oiseau si joli, .si joli, qu'ils oublièrent de demander du pain à leur mère. Mais la bonne femme était toujours en colère, et elle voulait étrangler le petit oiseau.

— Prends garde, lui dit l'homme; si tu as

LE PETIT OISEAU 5l

le malheur de lui faire du mal, je ne te manquerai pas, foi de Dieu !

Au soir, le bonhomme revint, et comme il n'avait fait qu'une demi-journée, il ne rapportait qu'une demi-gàche de pain; dès qu'il l'eut déposée, il alla regarder le petit oiseau dans sa cage, et fut bien content de le voir en bonne santé.

Le lendemain matin, dès qu'il fut leyé, il courut à la cage, et y trouva un petit œuf d'or ; il le montra à ses enfants, qui furent bien joyeux ; puis en allant à sa journée, .il le porta au bourgeois chez lequel il travaillait. Celui-ci lui demanda s'il voulait le vendre.

— Volontiers, dit le bonhomme.

— Eh bien! voilà dix écus pour toi.

Le bonhomme acheta du pain, de la viande et des habits ; et en rentrant, il dit à sa femme :

— Je suis bien content ; mon bourgeois m'a donné dix écus de mon œuf. Tu vois que je n'ai pas perdu ma journée hier.

Le lendemain matin, il trouva encore un

œuf d'or dans la cage, mais il était moitié plus gros que l'autre.

— Ah! dit-il, je vais encore porter celui-ci à mon bourgeois; mais je ferai mon prix cette fois-ci, il vaut bien la moitié plus cher que l'autre.

Sur la route, il rencontra un de ses amis et lui dit:

— J'ai un petit œuf d'or à vendre ; mais je ne sais pas bien compter ; dis-moi combien soixante francs font d'écus.

— Cela fait vingt écus ; si tu veux, je t'aiderai à les compter.

— Volontiers, répondit le bonhomme.

Quand il arriva chez son patron, il lui

montra l'œuf et lui dit :

— Mon petit oiseau a encore pondu ce matin ; son œuf est bien plus gros que l'autre, et j'en veux soixante francs.

— C'est un peu cher, répondit le monsieur, mais je vais te les donner tout de même.

Quand le journalier eut reçu l'argent, il dit à son patron :

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— Me voilà riche, monsieur; maintenant je ne viendrai plus travailler chez vous.

— Comme tu voudras, mon ami ; mais je voudrais bien voir ton petit oiseau.

— Venez demain, monsieur, chez nous :

ce sera bien de l'honneur que vous nous ferez.

Le bonhomme quitta la ville et alla retrouver son camarade :

— Viens, lui dit-il, tu vas m'aider à compter l'argent.

L'autre se mit à lui aider, mais tout en comptant, il prenait des pièces dans sa main et les fourrait dans sa poche, en faisant mine de se frotter les mains sur son pantalon. Le bonhomme s'en aperçut, il se fit rendre son argent ; il acheta du pain blanc, de la viande douce et des habits pour ses enfants. Quand il rentra chez lui, il dit à ses enfants et à sa femme de s'habiller de leurs vêtements neufs.

— Oh ! ma bonne femme, s'écria-t-il, nous voilà riches ; voyez ce que je vous apporte !

Et il tira de sa poche des poignées d'écus.

Le lendemain, le monsieur vint voir le

petit oiseau ; en le regardant avec attention il vit sur sa tète de petites lettres, si fines qu'il fallait pour les lire être aussi savant qu'un maître d'école. Mais le monsieur avait eu de l'éducation, et il lut l'inscription :

« Celui qui mangera ma tête trouvera tous les jours en s éveillant mille francs sous sa tête; celui qui mangera mon cœur épousera la fille du roi. » Le monsieur se mit à penser, et tout en pensant, il regardait la petite Marie, la fille du bonhomme, qui était bien gentille dans ses habits neufs.

— Quel âge a votre fille, bonhomme ?

— Ah ! répondit-il, je n'en sais trop rien ; elle a peut-être bien quinze ans; mais demandez à notre femme, elle saura mieux que moi vous dire son âge. Quel âge a notre fille, Yvonne ?

— Elle vient d'attraper ses dix-sept ans, répondit la bonne femme.

— Hé bien, dit le monsieur; écoutez-moi, bonnes gens: j'ai deux fils ; si vous voulez, votre fille épousera l'un d'eux.

— Ah ! monsieur ; si nous le voulons !

c'est bien de l'honneur que vous nous faites. Entends-tu, Marie ! tu seras grande dame, tu seras servie par des domestiques et tu auras de beaux habits.

— Il y a une condition, dit le monsieur; c'est que vous tuerez le petit oiseau et que vous me le donnerez à manger.

— Tuer mon petit oiseau ! oh! dame, pour cela non, monsieur.

— Hé ! bien, dit le monsieur, gardez votre fille.

— Du tout ! s'écria la bonne femme ; je veux que ma fille soit une dame ; c'est moi qui serai la maîtresse ici ; revenez demain, monsieur, et Ton vous fera manger l'oiseau.

Le lendemain, la bonne femme tua le petit oiseau, et se mit à le plumer. L'un des petits garçons, qui s'appelait Pierre, survint alors et dit :

— Vous allez manger le petit oiseau ; j'en veux aussi ma part.

— Ma foi, pensa la bonne femme, la tète

n'est pas grosse ; il n'y aura pas grand'chose à manger dessus. Tiens, lui dit-elle, voilà la tète.

Le petit garçon la mangea, puis il dit à son frère :

— J'ai mangé du petit oiseau.

Yves-Marie, c'était l'autre garçon, vint dire

à sa mère :

— Pierre a mangé du petit oiseau ; donnem'en aussi un peu.

— Ah ! pensa la bonne femme, le monsieur ne fera pas grand'chose du cœur; il est si petit : tiens, régale-toi avec le cœur, et laissemoi tranquille.

Voilà le monsieur qui arrive avec ses deux fils. On se mit à table et ils ne mangèrent que du bout des dents, car la cuisine n'était pas bien bonne.

— Apportez-moi le petit oiseau, dit le monsieur.

La bonne femme mit le petit oiseau sur la table.

' — Où est donc la tète ? demanda le monsieur.

LE PETIT OISEAU 5j

— Ma foi, répondit la bonne femme, j'ai pensé que vous ne trouveriez pas grand'chose dessus, et je l'ai donnée à mon gars Pierre.

Le monsieur se mit à découper l'oiseau, et quand il l'eut ouvert, il chercha le cœur partout.

— Où donc est le cœur? demanda-t-il.

— Yves-Marie était à me tracasser; j'ai pensé que vous ne mangeriez pas le cœur et je le lui ai donné.

— Gardez votre fille, bonne femme ; je n'en veux plus pour mon fils ; qu'elle reste pàtoure de vaches toute sa vie !

Le monsieur s'en alla tout mécontent avec ses deux fils. Voilà le bonhomme en colère :

— C'est ta faute, dit-il à sa femme ; tu ne fais que des sottises.

— Mes garçons étaient à me tracasser, et je ne pensais pas mal faire en leur donnant la tête et le cœur de l'oiseau.

— Ah ! les vilains enfants ! Sans eux nous aurions été riches comme les messieurs de la ville, et notre fille serait devenue une dame.

Je vais me débarrasser d'eux pour les punir.

Holà ! Pierre et Yves-Marie, venez avec moi ; nous allons aller voir votre grand'mère qui demeure loin, bien loin d'ici.

Les voilà partis ; ils marchèrent longtemps, si longtemps, que les enfants ne pouvaient plus mettre un pied l'un devant l'autre. Quand leur père vit qu'ils étaient fatigués, il leur dit:

— Asseyez-vous sur le bord de la route, et attendez-moi ici ; je ne tarderai pas à revenir.

Les deux garçons s'étendirent sur le bord du chemin ; mais ne voyant pas revenir leur père, ils se mirent à regarder de tous côtés, et à crier : Papa ! Papa ! mais le bonhomme était déjà loin.

— Ah ! dirent-ils en pleurant, qu'allons-nous devenir ! Nous ne savons pas où notre grand'mère demeure et nous n'avons pas fait attention à la route par laquelle nous sommes venus.

Ils se mirent pourtant à marcher, et, à la nuit, ils trouvèrent une meule de paille où ils

s'arrangèrent de leur mieux pour dormir. Quand ils se réveillèrent le lendemain, Yves- Marie vit sous la tète de son frère une poignée de louis d'or.

— Regarde, mon frère, que de sous ! il y en aura assez pour acheter du pain. Je commence à avoir grand'faim.

Ils se remirent en route et arrivèrent à une ville; ils entrèrent chez un boulanger, et lui demandèrent pour deux sous de pain. En même temps, ils mirent deux louis d'or sur le comptoir. Le boulanger leur donna du pain et ramassa vite les deux pièces.

Les enfants sortirent et se remirent à se promener par la ville en mangeant leur pain sec. Comme ils passaient par une belle rue, une dame bien riche, qui avait trois domestiques, vit ces deux petits garçons dont l'un avait sept ans et l'autre huit, et qui étaient beaux comme deux petits jours. Elle se souvint de deux enfants du même âge qu'elle avait perdus, et elle dit à sa femme de chambre d'aller les chercher.

La fille les prit par la main et leur dit:

— Venez avec moi ; ma maîtresse veut vous parler.

— Mais, répondit Pierre, nous ne la connaissons pas.

— Cela ne fait rien : venez avec moi ; elle ne vous fera pas de mal.

Quand ils furent dans la salle où était la dame, elle leur dit :

— Comment vous appelez-vous, mes enfants, et que faites-vous par la ville ?

Ils lui racontèrent ce qui leur était arrivé.

— Embrassez-moi, mes enfants, dit la dame, qui les trouva encore plus gentils de près que de loin ; c'est moi qui suis votre grand'mère.

— Ah ! que nous sommes contents ! répondirent les petits garçons, et ils lui sautèrent au cou.

Le soir venu, la dame les mena dans une jolie chambre, et les fit se coucher. Le lendemain, quand la servante vint faire leur lit, elle trouva mille francs sous leur oreiller.

LE PETIT OISEAU 6l

Elle ne dit rien à sa maîtresse, et mit les louis d'or dans sa poche. Le lendemain et les jours d'après, dès qu'il faisait jour, elle courait à la chambre des petits garçons et les faisait se lever. Sa maîtresse s'en aperçut et lui dit :

— Pourquoi donc allez-vous si matin réveiller les enfants? je veux que vous les laissiez dormir leur content.

Mais comme elle continuait à aller de très . bonne heure dans la chambre, la dame lui dit :

— Je ne veux plus que vous vous occupiez des enfants : c'est moi qui ferai leur lit et qui les habillerai.

Le lendemain, la dame trouva les louis sous l'oreiller.

— Ah ! ma fille, dit-elle, je sais maintenant pourquoi vous étiez si matinale; vous ramassiez l'argent qui se trouvait sous l'oreiller des enfants: Vous sortirez de chez moi.

La dame allait depuis ce temps faire ellemême la chambre des enfants ; il se passa des années et des années, si bien qu'Yves-

Marie avait vingt et un ans et Pierre vingt, et ils étaient tous les deux bons à marier.

t tt

Cependant, la reine d'Espagne avait fait

bannir à son de caisse qu'elle allait visiter ses

états, et que dans tous les endroits où elle .

passerait, il fallait que lès parents missent à

la fenêtre tous les garçons de vingt à trente ans.

Pierre était joli garçon, mais Yves-Marie l'était encore plus. « Ah ! mon Dieu, pensa la dame, sûrement la reine va me prendre mon Yves-Marie ; car il nV a personne d'aussi joli que lui. »

Cependant, la reine arriva dans la ville, et vit tous les garçons qui étaient à leur fenêtre; mais aucun ne lui plaisait. Quand elle passa devant la maison de la dame, elle vit les deux

garçons, si bien cachés sous la mante de leur grand'mère qu'on ne leur voyait que le bout du nez. Elle fit arrêter son carrosse et fit .signe à la dame de descendre avec ses deux garçons. Elle obéit, mais elle avait le cœur bien gros, La reine les regarda tous les deux, et dit:

— Madame, c'est votre fils que je prends pour mon mari ; dans trois semaines, il sera roi d'Espagne.

— Pardon, ma reine ; ce ne sont pas mes fils ; ce sont deux enfants, deux frères, que j'ai recueillis en souvenir de mes enfants qui sont avec le bon Dieu ; leur père les avait égarés pour les perdre, et je les ai trouvés si jolis que je les ai gardés avec moi.

— Cela ne me fait rien, répondit la reine; je prends celui-ci, dit-elle en désignant Yves- Marie.

Elle le fit monter dans son carrosse, et ils partirent tous les deux pour l'Espagne où nous allons les laisser.

Revenons maintenant à Pierre et à la dame qu'il croyait sa grand'mère. Il y avait trois

ans qu'Yves-Marie était en Espagne, quand son frère vint dire à la dame :

— Maman, j'ai envie de voir mon frère ; je voudrais aller en Espagne ; je ne sais pas la route, mais faites-moi seller un cheval; je demanderai mon chemin et je finirai par y arriver.

La dame se mit à pleurer ; mais comme elle voyait que Pierre était bien décidé, elle lui fit préparer un cheval, lui donna de Tor, et le laissa aller en lui faisant promettre de rerevenir.

Pierre se mit en route; il passa devant bien des châteaux, mais sans s'y arrêter, car aucun ne lui paraissait assez beau pour être celui du roi d'Espagne. Enfin, il arriva un jour devant un château tout garni de guirlandes, et il alla frapper à la porte. Un vieil homme assez mal vêtu vint lui ouvrir et lui dit :

— Pourquoi venez-vous ici, jeune homme?

je vous plains, car vous êtes beau, et il y a un géant qui demeure ici.

— C'est mon cousin, je pense, dit Pierre; comment s'appelle-t-il?

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— Crotis, répondit le bonhomme.

— Justement, dit Pierre, c'est bien mon cousin, dont ma mère m'a parlé si souvent.

Le bonhomme le fit entrer dans une salle, où il vit une marmite dans laquelle il y avait beaucoup d'hommes qui cuisaient.

Pierre pensa : « J'irai peut-être aussi dans la marmite, mais j'essaierai de l'éviter si je puis. »

Bientôt on entendit un grand bruit : c'était le géant qui descendait ; il dit à Pierre :

— Petit ver de terre, tu arrives bien à propos ; il n'y a plus de viande fraîche dans mon garde-manger.

— Ah ! bonjour, mon cher cousin, dit Pierre, sans paraître effrayé.

— Comment, poussière de mes mains, tu oses m'appeler ton cousin ?

— Mais certainement ; n'ètes-vous pas mon cousin Crous, dont ma mère m'a si souvent parlé ? Je suis venu tout exprès pour vous voir.

Le géant, qui n'était pas aussi fin qu'il

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était grand, crut que Pierre disait vrai ; il finit par l'appeler son cousin, et il lui dit :.

— Cousin, je vais te montrer comme je suis riche ; d'abord j'ai des cochons très gras.

Il le fit descendre et entrer dans une chambre où il y avait beaucoup de vêtements d'hommes et de femmes.

— C'est là, dit le géant, que je mets la peau de mes cochons.

Ils entrèrent ensuite dans une grande salle où il y avait beaucoup d'hommes.

— Regarde, dit-il, voilà mes cochons ; mais ce n'est pas tout de te les montrer, tu vas voir comment je m'y prends pour les tuer.

En disant cela, il saisit un des hommes, et ouvrit une trappe qui, en retombant sur l'homme, lui coupa la tète. Le corps alla rouler aux pieds de Pierre, qui eut bien peur, mais ne bougea pas cependant.

— Maintenant, dit le géant, que tu as vu mes cochons ; je vais te montrer mes richesses.

Il lui fit voir un appartement rempli d'or et un autre qui était rempli d'armes.

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attMMMi«IIMt«tlllllilllllllMIIIIIIIIIM»llllMlllllllllllllllllllltllllllllllllltllll*M HIIIIIIttlIIIIIUIIIIIIIMIIIIHIIIhhlIlItlIIIItll

— Ce n'est pas tout, dit le géant ; regarde ce mantçau ; quand on le met sur le beau côté, il est tout doré ; quand on le met sur le revers, on est invisible, et Ton peut se transporter où Ton veut.

— Ah ! dit Pierre, mon cousin, mettez-le moi sur le dos pour voir comme je serai beau.

Le géant le lui mit et Pierre lui dit :

— Je ne croirai jamais qu'en mettant ce manteau-là on est invisible.

Le géant retourna le manteau et le plaça sur les épaules de Pierre qui lui dit : « Me vois-tu, maintenant ! — Non, répondit le géant. — Je ne suis pas plus ton cousin que celui du pape, » dit Pierre ; et comme il voyait que le géant était en colère, il ordonna à son manteau de le transporter chez sa grand' mère ; mais auparavant, il avait pris au géant sa bourse inépuisable. Il se souvint alors de son père et de sa mère, et il ordonna à son manteau de le conduire chez eux. Il arriva dans une pauvre cabane, où il trouva deux pauvres vieillards assis, chacun d'un côté du

foyer ; la bonne femme était aveugle et le bonhomme se mourait.

— Ah ! dit-il, mes pauvres gens, vous avez l'air bien malheureux.

— Ah! oui, monsieur, soupira le bonhomme; c'est le bon Dieu qui me punit.

— Avez-vous des enfants ?

— Oui, j'ai une fille qui s'appelle Marie ; sans elle, nous ne mangerions pas de pain.

— Vous n'avez pas d'autre enfant ?

— Non, monsieur, ou plutôt si, j'ai eu deux garçons ; mais je les ai abandonnés ; c'est pour cela que le bon Dieu me punit.

La jeune fille rentra alors à la maison, et quand elle vit le beau monsieur, elle trouva qu'il ressemblait à son frère Pierre, mais elle n'osa le dire.

Le jeune homme prit la bourse du géant qu'il portait toujours sur lui et dit :

— Vous avez l'air bien pauvres, et votre maison tombe par terre ; je vais vous donner de quoi la réparer.

Il tira mille francs du dedans de la bourse

et mille francs du dehors. Il le fit plusieurs fois, de sorte que la table était couverte de pièces d'or.

Il alla ensuite, à l'aide de son manteau, chez la vieille dame qu'il croyait être sa grand'mère.

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Cependant, il y avait dans la ville où il demeurait trois demoiselles qui s'appelaient les demoiselles de la Bichère ; Pierre leur raconta ses aventures ; elles en furent jalouses. Elles allèrent trouver une vieille fée et lui demandèrent quel moyen employer pour enlever à Pierre sa bourse et son manteau.

La vieille fée leur donna jine petite bouteille, et leur dit :

— Tachez de lui proposer quelque chose à boire ; il ne vous refusera pas : vous verserez

70 CONTES DES LANDF/S ET DES GREVES

dans son verre quelques gouttes de la petite bouteille ; il aura aussitôt envie de vomir ; présentez-lui un plat d'argent : il rendra la tète de l'oiseau, que vous conserverez précieusement. Puis il s'endormira, et pendant son sommeil, vous lui prendrez sa bourse et son manteau.

Dès le soir, Pierre vint voir les demoiselles, qui lui proposèrent de boire, et tout se passa comme la fée l'avait dit.

L'aînée des demoiselles se fourra sous le manteau et, prenant le jeune homme par la main, elle souhaita d'être transportée avec lui dans l'île la plus lointaine de l'Océan. Dès qu'ils y furent arrivés, elle lui lâcha la main, et l'y laissant seul, elle retourna chez elle par le moyen de son manteau.

Quand Pierre s'éveilla, il fut bien surpris de se trouver tout seul dans une île de la mer ; comme il avait grand'faim, il chercha quelque chose à manger ; il trouva des carottes qui étaient fort grosses et avaient une odeur appétissante ; dès qu'il y eut mordu, il

LE PETIT OISEAU Jl

se trouva changé en àne. Il en fut bien marri et ne voulut plus en manger ; mais un jour qu'il avait faim, il vit d'autres carottes, toutes petites et à moitié pourries ; il en mangea et tout-à-coup il redevint homme. Avec des brins d'osier, il fabriqua deux paniers et remplit l'un de grosses carottes et l'autre de petites, puis, pensant que peut-être il viendrait des navires à passer en vue de l'île, il ôta sa chemise et la mit au haut d'une grande perche.

Quelque temps après un capitaine de navire aperçut un signal, et envoya sa chaloupe à l'île, pensant qu'il y avait là quelque naufragé, Pierre monta à bord, et eut soin d'emporter les deux paniers de carottes. Le navire allait justement à la ville où demeuraient les méchantes demoiselles. Quand on fut en vue du port, Pierre demanda à un des matelots de lui donner ses habits les plus sales, en échange des siens qui étaient beaux et propres.

Lorsqu'on débarqua, c'était justement jour de marché, et Pierre vit l'aînée des demoiselles de la Bichère qui venait avec sa bonne

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faire sa provision de légumes. Elle lui marchanda ses grosses carottes, et Pierre lui en vendit plusieurs. Elle rentra à la maison, et quand ses sœurs sentirent les carottes qui avaient vraiment une excellente odeur, elles voulurent les goûter; on en coupa trois tranches, et les trois sœurs y goûtèrent en même temps. Aussitôt elles furent changées en ânes.

Pierre retourna chez sa grand'mère, et fit venir un entrepreneur, auquel il commanda de lui bâtir un château, et, pour amener les matériaux, il lui prêta trois ânes qu'il avait : c'étaient les trois sœurs, en lui recommandant de ne pas les épargner. L'entrepreneur les rouait de coups, et leur donnait à manger un peu de son et d'avoine ; mais elles ne voulaient pas y toucher. Le soir venu, quand on les ramenait chez Pierre, il leur portait de la viande, du pain et du vin, en leur disant que si elles voulaient lui rendre la tête de l'oiseau, la bourse et le manteau, il les ferait redevenir femmes.

Elles finirent par y consentir, et quand

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Pierre eut ses objets merveilleux, il leur proposa de manger ses vilaines carottes ; d'abord elles refusèrent, mais il finit par les persuader, et d'ànes elles devinrent demoiselles.

Quand Pierre fut rentré en possession de ses objets merveilleux, il eut encore envie d'aller voir son frère ; mais il ne se servit pas de son manteau et partit à cheval. Il fut longtemps en route, et il eut le malheur de perdre sa bourse, et ne pouvant plus nourrir son cheval, il le laissa sur le chemin. Il marcha pendant plusieurs jours, et, épuisé de fatigue, il aperçut une grande montagne où il y avait plusieurs cavernes. Il entra dans Tune d'elles pour se reposer ; mais il y resta vingt ans sans parler à àme qui vive. Il grava sur une pierre ces mots : Je suis Pierre et je cherche mon frère Yves-Marie qui est roi d'Espagne ; adieu, je meurs.

Cependant Yves-Marie qui demeurait de l'autre côté de la montagne, dit à la reine qu'il avait envie d'aller voir son frère. La reine v

consentit. Quand Yves-Marie eut franchi la montagne, il arriva à l'entrée de la caverne, et, ayant lu sur une pierre ce que son frère avait écrit, il entra et vit un homme qui venait de mourir, car son corps était encore chaud. Il avait la barbe et les cheveux qui lui tombaient jusqu'aux pieds, et son corps était couvert d'une espèce de mousse. Yves- Marie reconnut son frère ; il le souleva pour l'embrasser, et aussitôt il tomba mort à côté de lui.

(Conté par Jeanne-Marie Kerneven, de Guingamp).

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