‹ Contes des provinces de FranceChapitre 14 sur 76 · GO^'TE DE GUER^-ESET · texte numérisé non relu

GO^'TE DE GUER^-ESET

Au temps jadis, lorsque les fées se montraient souvent sur terre et parlaient quelquefois aux hommes, une bonne femme nommée Lizabeau, qui demeurait au Moulin du Roi, fut réveillée une nuit, au milieu de son premier somme ; on frappait de grands coups à sa porte, et une voix d'homme lui cria de se lever bien vite, parce qu'on avait besoin d'elle.

Lizabeau était une veuve qui souvent allait garder ses voisins lorsqu'ils étaient malades ; aussi elle ne fut ni surprise ni effrayée, elle s'habilla en toute hâte et ouvrit la porte'.

L'homme qui lui avait parlé était de très petite taille ; il était enveloppé d'un manteau, et quand elle avança une lumière, il se tourna de côté en disant qu'on avait besoin d'elle pour un enfant malade. La bonne femme n'avait jamais vu ce petit homme, et elle hésita d'abord à le suivre ; mais il se mit en route, en marchant vite, et elle le suivit. Elle vit qu'il allait du côté de la baie Vazon : cela lui parut singulier, parcp que cette côte n'était habitée que par des pécheurs, et son guide, quoique de très petite taille, était habillé

l'histoire du p'tit colin et 75

comme un monsieur. Elle attendit d'être arrivée en face de la ville ou de Saint-Georges ; alors, ayant fait quelques pas auprès de lui, elle lui dit :

— Monsieur, vous avez pris le mauvais chemin ; celui-ci conduit à la mer.

— Non, répondit-il, je suis dans la bonne route, suivez-moi.

Ils se remirent en marche, et bientôt ils arrivèrent sur la plage. Alors, Lizabeau lui parla encore :

— Il n'y a point de maison par ici, monsieur, vous avez sûrement perdu votre chemin... Si vous voulez me dire où vous demeurez...

Elle se sentit tout effrayée d'avoir parlé ; mais il lui répondit d'une voix douce et basse :

— Vous le verrez tout-à-l'heure, bonne femme, suivez-moi.

Ils se remirent en route, et après avoir traversé les sables, ils arrivèrent aux rochers qui sont auprès de la Tour du Houmet. Il faisait tout à fait noir, et elle voyait à peine oîi poser ses pieds ; elle s'arrêta et dit :

— Je ne puis aller plus loin ; car nous allons tomber dans la mer.

— Donnez-moi votre main, répondit le singulier petit homme.

Elle lui obéit, et sa main était douce et petite comme celle d'un enfant. Il la conduisit si doucement et si bien qu'elle cessa d'avoir peur; mais elle se demandait tout de même oi^i on pouvait bien aller.

Ils entrèrent dans une caverne où elle ne voyait pas à un pied devant elle ; ils marchèrent assez longtemps, dans une obscurité profonde, jusqu'au moment où le petit homme lui dit de s'arrêter et lui demanda si elle ne voyait pas quelque chose

Lizabeau ne dit jamais à personne ce qu'elle avait

7tj LES ave>;tures merveilleuses

vu ; mais le lendemain, elle portait sur les bras un petit enfant très délicat, et à toutes les questions qu'on lui faisait elle répondait : « C'est un monsieur qui me l'a donné. »

Les voisins jasèrent beaucoup, et se creusèrent la tète pour savoir à qui l'enfant pouvait bien être ; mais ils finirent par se lasser de parler, et lorsque le petit Colin eut sept ans, tout le monde avait oublié qu'il n'était pas l'enfant de Lizabeau.

C'était un très bel enfant, avec des yeux éveillés, et de beaux et longs cheveux ; mais il était si petit que beaucoup d'enfants de paysans étaient à l'âge de trois ans aussi grands que lui et bien plus forts. Du reste, il ne ressemblait point aux autres enfants ; jamais il ne jouait avec eux ; il n'allait point à l'école, et toute la journée il se promenait sur le bord de la mer, d'où il rapportait tantôt quelque poisson, tantôt des coquillages ou des herbes marines, et souvent il parlait à « sa mère Lizabeau «, ainsi qu'il l'appelait, d'un homme étrange, habillé de vert, qui le regardait pendant qu'il jouait tout seul, et qui parfois le veillait aussi pendant son sommeil. Lizabeau n'aimait pas à l'entendre parler ainsi, et elle lui ordonna de se taire. En avançant en âge. Colin cessa tout à fait de lui en parler, parce qu'il aimait bien sa nourrice, et qu'il voyait que ce sujet lui déplaisait.

Lorsque Colin eut environ quinze ans, le pasteur de la paroisse gronda Lizabeau de ne pas avoir l'envoyé à l'école et de le laisser à rien faire. Lizabeau ne savait trop ce que répondre, et elle ne voulait pas lui dire combien son nourrisson était d'humeur sauvage ; mais les yeux de Colin s'étant fixés sur la tête bienveillante du pasteur, celui-ci lui demanda s'il voulait venir avec lui et travailler.

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