‹ Contes des provinces de FranceChapitre 2 sur 76 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Le trésor légendaire de la France a été formé lentement, et dans cette voie nous avons été devancés par presque tous nos voisins. Tandis que partout en l'Europe on recueillait avec soin les récits populaires, chez nous on ne s'en occupait guère. Si parfois quelque lettré s'avisait d'imprimer un conte, il se croyait obligé de l'enjoliver et de lui faire subir une préparation littéraire; les grossièretés, les défauts de goût disparaissaient sans doute; mais ce n'était plus le récit naïf du peuple, c'était une sorte de création nouvelle. On n'osait être simple, comme l'avait été Perrault, comme le furent les frères Grimm, et l'on semblait généralement persuadé que si jadis il avait pu exister chez nous des récits merveilleux analogues à ceux que nos voisins du Nord et du Midi publiaient à l'envi, le temps de les recueillir était depuis longtemps passé.

VI l'KEKAClfi

On admettait toutefois qu'en certaines provinces reculées, on racontait encore au coin du feu : la Bretagne bretonnante passa longtemps pour le dernier refuge des conteurs. Il paraissait assez naturel qu'un pays qui avait conservé le costume d'un autre âge, qui parlait une langue réputée antique, prît encore plaisir à écouter les fables du temps passé ; mais on aurait été fortement surpris d'apprendre que les paysans en blouses et en pantalons des provinces les plus anciennement françaises conservaient l'amour du merveilleux aussi fidèlement que les hommes à bragou et à longs cheveux.

Grâce à ce préjugé les contes de Souvestre furent bien accueillis du public : c'est lui et ses imitateurs qui marquent la première période du conte populaire en France au xjx" siècle, celle qu'on pourrait qualifier de romantique. Le thème recueilli de la bouche du peuple subissait de profondes modifications : d'une fable simple on faisait une sorte de petit roman, où, au rebours de la narration populaire, les descriptions de paysage et la couleur locale jouaient un grand rôle.

Plus tard une évolution se produisit : les embellissements et les préoccupations littéraires furent laissés de côté, et l'on écouta parler le peuple pour reproduire ses récits avec une scrupuleuse fidélité. On osa être simple, ce qui est plus difficile qu'on ne croit. 11 y avait d'ailleurs en France

même des précédents : certains contes de Perrault ont l'allure véritablement populaire. Le Petit Chaperon rouge, par exemple, a pu être conté au jeune Perrault d'Armancour presque sous la forme que nous connaissons : l'enfant l'aura dit à son père, et, grâce à une légère et discrète mise au point, nous possédons un chef-d'œuvre de narration simple. Au siècle dernier, Restif de la Bretonne inséra dans ses Contemporaines par gradation cinq contes, qu'il avait sans doute bien écoutés, et qu'il reproduisit avec le souci du fond et de la forme qu'aurait aujourd'hui un folkloriste de profession. On en trouvera un plus loin, qui n'est pas dépaysé au milieu de ceux dont se compose ce recueil.

Stœber en Alsace, Luzelen Bretagne, furent les premiers à recueillir d'après cette méthode; mais pendant longtemps les contes populaires français furent goûtés des seuls savants et de quelques déhcats qui trouvaient à ces récits une bonne odeur de campagne et de plein air. Le public admirait la poésie des légendes du Nord, mais se refusait à l'admettre dans celles de la France. C'était à grand'peine que certaines revues voulaient bien donner une toute petite place aux écrivains qui s'étaient contentés d'être les sténographes du peuple.- Quant aux éditeurs, ils connaissaient trop leur public pour se hasarder à publier des volumes de contes.

Depuis quelques années un revirement semble s'être produit : certains recueils ont eu quelque succès, et la cause des littératures populaires paraît enfin gagnée ^

Maintenant que l'élan est donné, on songe un peu partout en France à recueillir des contes : ceux qui composent le présent recueil sont empruntés à plus de vingt de nos anciennes provinces. Parmi elles la Bretagne, le pays Basque et la Lorraine ont été les mieux explorées; mais au Nord comme au Midi, à l'Est comme à l'Ouest, on a entrepris la moisson des contes. Souvent, surtout à leur début, ceux qui recueillent les récits du peuple y sont poussés par une sorte de patriotisme local, qui leur fait croire que tel ou tel d'entre eux est particulier à leur pays. C'est une illusion qui part d'un bon naturel; mais il est bien rare de trouver des contes dont les similaires n'existent pas quelque part. S'ils n'ont pas été encore notés, ils le seront bientôt, parfois à l'autre extrémité du globe.

C'est que le fond semble commun aux peuples les plus éloignés, aux civilisations les plus différentes; mais chaque groupe provincial ou national donne au thème primitif un développement qui

' Depuis 1880, on a fondé deux collections spéciales aux littératures populaires, celle des Littératures populaires de toutes les nations Maisonueu-^e, éditeur), qui en est déjà à son dix-liuiiième vo'ume, et celle des Contes et chants pojnilaires (Leroux, éditeur), qui, jusqu'à présent, a surtout publié des documents étrangers.

lui est propre, et l'on pourrait presque dire qu'en ce sens les contes sont le miroir fidèle des vices et des vertus d'un peuple et de ses aspirations.

Si l'on excepte les récits comiques, oii parfois la ruse peu scrupuleuse triomphe, chaque conte a sa part d'idéal. S'il peut paraître un peu terre à terre, cet idéal n'en existe pas moins. Pour les pauvres gens il consiste à avoir du repos à la fin de leurs jours et le pain quotidien assuré : aussi parmi les présents habituels des fées ou des divinités figure le don d'un pain inépuisable, d'une serviette magique. Quelquefois les aspirations sont plus hautes : un homme sorti du peuple, berger, marin ou soldat, devient prince ou roi; mais presque toujours il a conquis ce haut rang par son courage ou son intelligence. Souvent le héros véritable, c'est le faible, le dernier enfant, qui vient à bout d'une entreprise dans laquelle ses aînés ou de plus forts que lui ont échoué. C'est lui qui délivre la princesse prisonnière après avoir vaincu les monstres que les rois et les guerriers ont vainement combattus. Et si les puissances supérieures lui viennent en aide, presque toujours il a mérité leur bienveillance en les respectant, alors qu'il les croyait pauvres ou vieilles. A ce point de vue, on peut dire sans paradoxe que les contes pris dans leur ensemble forment une véritable école de morale. Quelquefois même ils l'enseignent dans ce qu'elle a do plus raffiné : bien avant la loi

Grammont les héros du peuple étaient bienveillants « pour les animaux du bon Dieu ».

Dans le présent Recueil, j'ai essayé de former une sorte d'anthologie des contes des provinces de France, en choisissant à la fois les types les plus populaires et les plus caractéristiques de chaque groupe. Pour cela j'ai puisé dans la plupart des recueils français, et sauf deux, tous ceux de quelque importance y sont représentés, au moins par une pièce. Souvestre n'y figure point, parce que ses contes sont avant tout littéraires, et que les arrangements de l'auteur ont parfois porté sur le fond lui-même ; le recueil de Luzel me fournissait d'ailleurs des versions plus pures et plus véritablement populaires. Bien que les contes flamands de Deulin soient d'une lecture très amusante, ils n'ont pu trouver place au milieu d3 récits recueillis de la bouche du peuple; l'auteur avoue lui-même qu'ils ne sont flamands que de nom, et que, pour les compléter, il s'est assez fréquemment servi de versions étrangères.

Les savants ont émis bien des systèmes pour expliquer la quasi-universalité de la plupart des contes. Pour les uns, tout vient de l'Orient, patrie primitive de la race aryenne; mais des doutes sont permis quand on retrouve des mythes semblables à ceux de l'Inde et de l'Europe chez des peuplades très éloignées et qui paraissent ne pas avoir eu de rapports avec ces pays. D'autres veu-

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