‹ Contes des provinces de FranceChapitre 20 sur 76 · LA BOURSE, LE SIFFLET ET LE CHAPEAU · texte numérisé non relu

LA BOURSE, LE SIFFLET ET LE CHAPEAU

— Ma princesse, dit la servante, c'est un homme qui vend des pommes.

— Combien les vend-il ?

— Un louis pièce.

— C'est bien cher, mais n'importe.

Elle en acheta cinq, en donna deux à sa servante et mangea les trois autres ; aussitôt il leur poussa des cornes, deux à la servante, et trois à la princesse. On fit venir un médecin des plus habiles pour couper les cornes, mais plus il coupait, plus les cornes grandissaient.

La vieille dit à l'appointé.

— Tiens, voici deux bouteilles d'eau, l'une pour faire pousser des cornes, l'autre pour les enlever. Vat'en trouver la princesse.

L'appointé se rendit au palais et s'annonça comme un grand médecin. Il employa pour la servante l'eau qui faisait tomber les cornes ; mais pour la princesse, il prit l'autre bouteille, et les cornes devinrent encore plus longues.

— Ma princesse, lui dit-il, vous devez avoir quelque chose sur la conscience.

— Rien, en vérité.

— Vous voyez pourtant que les cornes de votre servante sont tombées, et que les vôtres grandissent.

— Ah ! j'ai bien une méchante petite bourse...

— Que voulez-vous faire d'une méchante petite bourse, ma princesse? donnez-la-moi.

— Vous me la rendrez ?

— Oui, ma princesse, certainement je vous la rendrai.

Elle lui donna la bourse, et il fit tomber une des trois cornes.

— Ma princesse, vous devez encore avoir quelque chose sur la conscience.

— Rien en vérité . . . J'ai bien un méchant petit sifflet...

— Que voulez-vous faire d'un méchant petit sifflet, ma princesse V donnez-le-moi.

— Vous me le rendrez ?

— Bien certainement.

Il fit tomber la seconde corne, mais il en restait encore une.

— Vous devez encore avoir quelque chose sur la conscience.

— Plus rien en vérité... J'ai bien un méchant petit chapeau...

— Que voulez-vous faire d'un méchant petit chapeau, ma princesse ? donnez-le-moi.

— Vous me le rendrez ?

— Oui, oui, je vous le rendrai... Par la vertudemon petit chapeau, que je sois avec mes frères.

Aussitôt il disparut, laissant la princesse avec sa dernière corne. Quand je lavis l'autre jour, elle l'avait encore.

Emmanuel Cosquin, Contes 'populaires lorrains, n° XI.

• CONTE BASQUE

Comme souvent dans le monde, il était un roi qui avait trois filles. Il avait l'habitude d'apporter toujours de beaux présents à ses deux aînées; mais il ne faisait aucune attention à la plus jeune, et pourtant c'était la plus jolie et la plus aimable.

Le roi continuait d'aller de foire en foire, de fête en fête, et à chaque fois il avait l'habitude de rapporter quelque chose pour ses deux filles aînées. Un jour qu'il était sur le point de partir pour une fête, il dit à sa plus jeune fille :

— Jamais je ne vous ai rien rapporté ; dites-moi ce que vous désirez, et vous l'aurez.

Elle répondit à son père :

— Je n'ai besoin de rien.

— Si, si, je veux vous rapporter quelque chose.

— Hé bien! alors, apportez-moi une fleur.

Le roi partit et il s'occupa à acheter beaucoup de choses : pour l'une un chapeau, pour l'autre une belle pièce d'étoff'e pour s'habiller ; à l'aînée il acheta encore un châle, et il revenait à la maison, lorsqu'en passant devant un beau château, il vit un jardin rempli de fleurs. Alors il se dit :

— Quoi ! je revenais sans rapporter une fleur à ma iille; ici j'en trouverai en quantité.

Il en cueillit quelques-unes ; mais aussitôt qu'il l'eut fait, il entendit une voix qui lui disait :

— Qui vous a donné la permission de prendre ces fleurs? Vous avez trois filles ; si vous ne m'amenez pas l'une d'elles avant la fin de l'année, vous serez brûlé, en quelque lieu que vous soyez, vous et tout votre royaume.

Le roi revint chez lui : il donna à ses deux filles aînées les présents qu'il apportait et le bouquet à la plus jeune, et celle-ci remercia beaucoup son père. Au bout de quelque temps le roi devint triste ; et sa fille aînée lui dit :

— Qui vous fait avoir du chagrin ?

— Si l'une de mes filles ne veut pas aller à tel endroit avant la fin de l'année, je serai brûlé.

— Soyez brûlé si vous voulez, lui répondit sa fille aînée; pour moi je n'irai pas. Je n'ai aucune envie d'y aller. Arrangez-vous avec mes deux sœurs.

La seconde lui dit aussi :

— Vous semblez chagrin, papa; dites-moi ce que TOUS avez?

Il lui répondit qu'il était obligé d'envoyer l'une de ses filles à tel endroit avant la fin de l'année, car autrement il serait brûlé. Elle lui dit aussi :

— Arrangez vos affaires comme vous voudrez, mais ne comptez pas sur moi.

Quelques jours après, la plus jeune des filles lui dit :

— Qu'avez-vous, mon père, pour être si chagrin ? quelqu'un vous a-t-il fait du tort ?

— Lorsque j'eus cueilli votre bouquet, une voix me dit : il faut que j'aie une de vos filles avant que l'année soit complète, et maintenant je ne sais

comment faire, et elle ajouta que je serais hrùlé si je n'obéissais pas.

— Mon père, lui répondit la fille, cessez de vous chagriner à ce sujet. C'est moi qui irai.

Et elle monta en voiture et se mit en route aussitôt. Elle arriva au château, et quand elle y entra, elle entendit de la musique et des sons joyeux qui éclataient de tous côtés ; pourtant elle ne voyait personne. Le matin elle trouva son chocolat tout prêt, et son dîner aussi. Elle alla se coucher et ne vit encore personne. Le lendemain matin une voix lui dit :

— Fermez les yeux : je désire poser un moment ma tête sur vos genoux.

— Venez, venez, répondit-elle; je n'ai pas peur. Alors apparut un énorme serpent; sans le vouloir,

la jeune dame ne put s'empêcher de trembler un peu. Un instant après le serpent s'en alla; et la jeune dame vivait très heureuse, et rien ne lui manquait. Un jour la voix lui demanda si elle ne désirait pas aller chez ses parents.

— Je suis très heureuse ici, répondit-elle, je n'ai aucun désir de m'en aller.

— Hé bien, si vous voulez, vous pouvez vous absenter trois jours.

Le serpent lui donna un anneau et lui dit :

— S'il change de couleur, c'est que je serai malade, et s'il devient couleur de sang, c'est que je serai en grand danger.

La jeune dame partit pour la maison de son père. Celui-ci fut très content de la revoir, et ses sœurs lui dirent :

— Vous devez être heureuse là-bas : vous êtes plus jolie qu'auparavant : avec qui vivez-vous?

Elle répondit : « Avec un serpent » ; mais elles ne vou*

lurent pas la croire. Les trois jours passèrent comme un songe, et elle oublia son serpent. Le quatrième jour, elle regarda son anneau, et elle vit qu'il avait changé. Elle le frotta avec son doigt, et il commença à devenir couleur de sang. A cette vue, elle courut dire à son père qu'elle partait.

Quand elle arriva au château, elle trouva tout en tristesse : la musique ne jouait plus, et tout y était fermé. Elle appela le serpent (son nom était Azor et le sien Fifine) ; elle se mit à l'appeler et à crier, mais Azor ne se montrait nulle part. Après avoir cherché dans toute la maison, elle ôta ses souliers et descendit au jardin, où elle recommença à l'appeler. Tout en marchant, elle sentit que dans un coin la terre était presque gelée : aussitôt elle fit un grand feu à cet endroit ; alors Azor se montra et lui dit :

— Vous m'aviez oublié, si vous n'aviez pas allumé ce feu c'en était fait de moi.

— C'est vrai, lui répondit Fifine, je vous avais oublié, mais l'anneau m'a fait souvenir de vous.

— Je savais ce qui devait arriver, répondit Azor, et c'est pour cela que je vous ai donné l'anneau.

En revenant à la maison, elle la trouva comme auparavant toute pleine de réjouissances, et la musique jouait de tous côtés. Quelques jours après, Azor lui dit :

— Voulez-vous m'épouser ?

Fifine ne lui donna pas de réponse. Il lui fit trois fois la même demande, et toujours elle demeura silencieuse. La maison redevint triste, et elle n'avait plus ses repas servis. Azor lui demanda encore si elle voulait l'épouser. Cette fois elle ne donna pas non plus de réponse, et elle resta ainsi plusieurs jours dans l'obscurité, sans rien manger. Au bout de ce temps, elle se dit : « Quoi qu'il puisse m'en coûter, je dirai oui. »

Lorsque le serpent lui demanda de nouveau : « Voulez-vous vous marier avec moi ? » Elle répondit : « Non avec le serpent, mais avec l'homme. »

Aussitôt qu'elle eut dit cette parole, la musique se fit entendre comme auparavant. Azor lui dit de se rendre à la maison de son père pour faire tous les préparatifs nécessaires, parce qu'ils se marieraient le lendemain. La jeune dame lui obéit. Elle dit à son père que demain elle se marierait avec le serpent, et le pria de tout préparer pour la cérémonie. Le roi y consentit, mais il était contrarié. Les sœurs de Fifine lui demandèrent avec qui elle allait se marier, et elles furent bien étonnées en apprenant que c'était avec un serpent.

Fifine revint au château, et Azor lui dit :

— Lequel aimez-vous le mieux, que je sois serpent de la maison à l'église, ou serpent de l'église à la maison ?

— J'aime mieux, répondit-elle, que vous soyez serpent de la maison à l'église.

— Et moi aussi, dit Azor.

Un beau carrosse vint s'arrêter devant la porte ; le serpent y monta et Fifine se plaça à son côté ; lorsqu'ils arrivèrent au palais du roi, le serpent lui dit :

— Fermez les portières et les rideaux, que personne ne puisse voir.

— Mais, lui répondit Fifine, ils vous verront quand vous sortirez.

— Cela ne fait rien, fermez-les tout de même. Elle descendit du carrosse et alla trouver son père

qui vint avec toute sa cour pour chercher le serpent. Il ouvrit la portière, et qui fut étonné? Certes, chacun le fut ; car au lieu du serpent, on vit un charmant jeune homme. Tout le monde se rendit à l'église, et

lorsqu'ils en revinrent, il y eut un grand dîner dans le palais du roi ; mais le marié dit à sa femme :

— Aujourd'hui nous ne devons pas prendre part à la fête ; car nous avons une grande besogne à faire au château ; nous reviendrons un autre jour pour la fête.

Elle alla le dire à son père, puis ils retournèrent à leur maison. Quand ils y furent, son mari lui apporta une peau de serpent dans un grand panier, et lui dit :

— Vous allez faire un grand feu, et, lorsque vous entendrez le premier coup de minuit, vous y jetterez la peau de serpent. Il faudra qu'elle soit consumée, et que vous ayez jeté sa cendre parla fenêtre avant que le douzième coup ait cessé de résonner. Si vous ne le faites pas, je suis perdu pour toujours.

La dame répondit :

— Certes je ferai tout ce que je pourrai pour réussir.

Avant minuit elle commença à faire du feu ; aussitôt qu'elle eut entendu résonner le premier coup, elle jeta dans le feu la peau du serpent; elle prit deux broches et se mit à remuer le feu, autour de la peau, alors le dixième coup sonna. Elle prit une pelle et elle eut fini de jeter les cendres par la fenêtre au moment où le douzième et dernier coup commençait à résonner. Alors une terrible voix cria :

— Je maudis votre adresse, et ce que vous venez de faire tout à l'heure !

Au même moment son mari entra, il ne se sentait pas de joie. Il embrassa sa femme et ne savait comment lui dire quel grand service elle lui avait rendu.

— Maintenant, je n'ai plus rien à craindre. Si vous n'aviez pas fait ce que je vous avais dit, j'aurais encore été enchanté pendant vingt et un ans. Maintenant tout est fini, et demain nous pourrons retourner

tout à l'aise au palais de Yotre père pour la fête de mariage.

Le lendemain ils y allèrent, et ils eurent beaucoup de plaisir. Ils retournèrent à leur palais pour y prendre les plus belles choses ; car ils ne voulaient pas demeurer davantage dans ce coin de montagne; ils chargèrent sur des charrettes leurs meubles les plus précieux et ils vinrent vivre avec le roi.

La jeune dame eut quatre enfants, deux garçons et deux filles, et comme les sœurs deFifine étaient jalouses d'elle, leur père les chassa du palais. Il donna sa couronne à son gendre qui était aussi un fils de roi. Et comme ils ont bien vécu, ils moururent bien aussi.

Traduit de W. Webster. Basque Legends.

POURQUOUÉ

DIT ÛUE LES CHAVAM C'EST DU MOIÈ^

(conte du ^■IYERNAIS.)

Inédit.

Gny avé ène foué des gens qu'atint mallmreux, ène grousse famille, tropbein d'enfants. Tout ça querié la faim , al avint ni pain ni pâte. L'iioume dit à sa femme :

— Acoute ! ej vas m'en eller ; si je fée ène bonne renconte, ça sera bon; si j'en fée ène cli'tite, j' se pas c' que j' devinré.

Le v'ià parti. Dans son chemin i troue in monsieu, c'été lebon Guieu qui gli- dit coume ça pas fier :

— Làvoù donc qu' te vas, moun émi ?

— Ali ! j'en se rein làvoù que j' vas. J' seus si minabe ! ma femme et mé enfants lont rein à manger, j' ieu cliorche du pain.

— Eh bein ! que dit le monsieu, je seus le bon Guieu;

* Chats-huant.

* Prononcez gl à l'italienne.

Page 1