CONTE LORRAIN
Il était une fois trois frères, le sergent, le caporal et l'appointé », qui montaient la garde dans un bois.
Un jour que c'était le tour de l'appointé, une vieille femme vint à passer près de lui et lui dit :
— L'appointé, yeux-tu que je me chauffe à ton feu?
— Non, car si mes frères s'éveillaient, ils te tueraient.
— Laisse-moi me chauffer et je te donnerai une petite bourse.
— Que veux-tu que je fasse de ta bourse ?
— Tu sauras, l'appointé, que cette bourse ne se vide jamais. Quand on y met la main, on y trouve toujours cinq louis.
— Alors, donne-moi-la.
Le lendemain, c'était le caporal qui montait la garde, la même vieille s'approcha de lui.
— Caporal, veux-tu que je me chauffe à ton feu ?
Avant la Révolution, on appelait appointés les soldats qui touchaient une paie plus grosse que les autres.
LA BOURSE, LE SIFFLET ET LE CHAPEAU il3
— Non, car si mes frères s'éveillaient, ils te tueraient.
< — Laisse-moi me chauffer, et je te donnerai un petit sifflet.
— Que veux-tu que je fasse de ton sifflet ?
— Tu sauras, caporal, qu'avec mon sifflet, on fait venir en un instant cinquante mille hommes d'infanterie et cinquante mille hommes de cavalerie.
— Alors, donne-le-moi.
Le jour suivant, pendant que le sergent montait la garde, il vit aussi venir la vieille,
— Sergent, veux-tu que je me chauffe à ton feu ?
— Non, car si mes frères s'éveillaient, ils te tueraient.
— Laisse-moi me chauffer, et je te donnerai un beau petit chapeau.
— Que veux-tu que je fasse de ton chapeau ?
— Tu sauras, sergent, qu'avec mon chapeau on se trouve transporté partout où l'on veut être.
— Alors, donne-le-moi.
Un jour l'appointé jouait aux cartes avec une princesse ; celle-ci avait un miroir dans lequel elle voyait le jeu de l'appointé : elle lui gagna sa bourse. Il s'en retourna au bois bien triste, et il sifflait en marchant. La vieille se trouva sur son chemin.
— Tu siffles, mon ami, lui dit-elle, mais tu n'as pas le cœur joyeux.
— En effet, répondit-il.
— Tu as perdu ta bourse ?
— Oui.
— Eh bien ! va dire à ton frère de te prêter son. sifflet ; avec ce sifflet tu pourras peut-être ravoir ta bourse.
— Mon frère, dit l'appointé au caporal, je crois que
si j'avais ton sifflet, je pourrais ravoir ma bourse.
— Et si tu perdais aussi mon sifflet ?
— Ne crains rien.
L'appointé prit le sifflet et retourna jouer aux cartes avec la princesse. Grâce à son miroir, elle gagna encore la partie et l'appointé fut obligé de lui don^ner son sifflet. Il revint au bois en sifflottant.
— Tu siffles, mon ami, lui dit la vieille, mais tu n'as pas le cœur joyeux.
— En effet, répondit-il.
— Tu as perdu ton sifflet ?
— Oui.
— Eh bien ! demande à ton frère de te prêter son chapeau ; avec ce chapeau tu pourras peut-être ravoir ta bourse et ton sifflet.
— Mon frère, dit l'appointé au sergent, je crois que si j'avais ton chapeau, je pourrais ravoir ma bourse et mon sifflet.
— Et si tu perdais aussi mon chapeau ?
— Ne crains rien.
L'appointé retourna jouer aux cartes avec la princesse, et elle lui gagna son chapeau. 11 revint très chagriné et trouva la vieille dans le bois.
-- Tu siffles, mon ami, dit-elle, mais tu n'as pas le cœur joyeux.
— En effet, répondit-il.
— Tu as encore perdu ton chapeau ?
— Oui.
— Eh bien ! tiens, voici des pommes; tu les vendras un louis pièce ; il n'y aura que la princesse qui pourra en acheter.
L'appointé alla crier ses pommes devant le palais. La princesse envoya sa servante voir ce que c'était.