ET LA GRAND'BÈTE A TÊTE D'HOMME
(COXTE GASCON.)
Je sais un conte.
Il y avait autrefois, à Crastes, un jeune liomme, qui n'avait ni père ni mère et vivait seul dans sa maisonnette. Ce jeune homme était beau comme le jour, fort et hardi comme pas un. 11 était aussi tellement avisé, qu'il apprenait ou devinait les choses les plus difficiles. Les gens de Crastes lui disaient souvent pour rire :
— Jeune homme, tu es pauvre comme les pierres ; mais il dépend de toi de tenter fortune, et de devenir riche comme la mer. Du côté de la Montagne, il y a une grotte pleine d'or, que garde une grand'bête à tète d'homme. Elle a promis la moitié de son or à celui qui lui répondra sur trois questions. Plus de cent personnes se sont déjà présentées ; mais elles sont demeurées muettes, et la grand' bête à tête d'homme les a mangées toutes vives. Regarde si tu veux tenter fortune.
Le jeune homme répondait :
— Merci, je n'ai pas envie d'être mangé tout vif. En ce temps-là vivait au château de Roquefort un
seigneur qui avait deux fils et une fille honnôte comme l'or, et belle comme le jour. Le jeune homme la vit et sur-le-champ, il en tomba amoureux à en perdre la tête. Un soir il s'en alla frapper à la porte du château de Roquefort.
— Bonjour, Demoiselle.
— Bonjour, mon ami, que demandes-tu ?
— Demoiselle, je demande votre père.
— Il est parti ce matin pour chasser avec mes deux frères, et il n'est pas encore rentré. Que veux-tu dire à mon père ?
— Demoiselle, je veux lui dire que je suis amoureux de vous, à en perdre la tête, et que je vous veux pour femme.
— Mon ami, je serai ta femme, ou je ne me marierai jamais. Par malheur, mon père n'est pas riche. Tout son bien doit aller à mes frères. Moi j'entre demain dans un couvent d'Àuch.
— Demoiselle,. entrez au couvent ; mais ne vous engagez à rien avant. sept jours. Si je meurs, prenez le voile noir et rendez-vous religieuse pour toujours. Si je reviens,'j'aurai de quoi vous faire plus riche que les plus grandes dames du pays.
— Mon ami, je ferai comme tu as dit.
— Merci, Demoiselle, je m'en vais content.
— Adieu, mon ami.
Le jeune homme salua la demoiselle et il s'en alla sur-le-champ trouver l'Archevêque d'Auch.
— Bonjour, Archevêque d'Auch. '.
— Bonjour, mon ami, qu'y a-t-il pour ton service?
— Archevêque d'Auch, je suis amoureux d'une demoiselle belle comme le jour et honnête comme l'or.
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Jamais elle ne sera ma femme si je ne deviens riche bientôt. Je veux tenter fortune. Avant de le faire, je suis venu vous consulter.
— Parle, mon ami.
— Archevêque d'Auch, vous êtes un homme sage et lettré. On dit qu'il y a du côté de la Montagne, une grotte pleine d'or, que garde une grand'béte à tête d'homme. Elle a promis la moitié de cet or à celui qui lui répondra sur trois questions. Plus de cent personnes se sont déjà présentées ; mais elles sont demeurées muettes, et la grand'béte à tête d'homme les a mangées toutes vives.
— Mon ami, on t'a dit la vérité.
— Archevêque d'Auch, je veux tenter fortune. Aujourd'hui même, je partirai pour la Montagne, et j'irai trouver dans sa grotte la grand'béte à tête d'homme pour répondre sur trois questions. Si je demeure muet, elle me mangera tout vif. Si je réponds, la grand'béte à tête d'homme me donnera la moitié de son or, et j'épouserai la demoiselle que j'aime.
— Mon ami, tu es amoureux, et rien ne t'empêchera de faire ce que tu dis. Agis donc à ta tête, puisque tu ne peux profiter d'aucun conseil. Sur la grand'béte à tête d'homme, on t'a dit ce qu'on savait; mais ce n'est pas toute la vérité. Avant de questionner trois fois les gens, la grand'béte à tête d'homme leur commande trois choses impossibles. Ne prends pas garde à cela, et prouve qu'il n'y a pas moyen. Pour les trois questions, c'est une autre affaire ; et tu seras mangé tout vif, si tu demeures muet. Ecoute bien. Comprends bien. Réponds sans te presser. Si tu réponds, la grand'béte à tête d'homme aura perdu son pouvoir, et elle te dira : « "Voici la moitié de mon or. » Prends et reviens vite, si tu te crois hors d'état de faire davantage. Reste, si
tu te crois assez savant, et dis : « Grand'bête à tête d'homme, je n'ai fait encore que la moitié de mon travail. Tu n'as pas pu m'embarrasser. Maintenant, c'est moi qui prends ta ])lace. » Alors tu lui feras les trois questions, les plus difficiles que tu puisses imaginer. Si elle demeure muette, tu prendras ce couteau d'or que tu vas cacher sous tes habits, pour ne le tirer qu'au bon moment. Tu saigneras la grand'bête à tête d'homme, tu lui couperas la tête, tu reviendras vite avec tout son or.
— Merci, Archevêque d'Auch.
Le jeune homme cacha le couteau d'or sous ses habits, pour ne le tirer qu'au bon moment, salua l'Arclievèque d'Auch, et partit pour la Montagne, à la recherche de la grand'bête à tête d'homme. Trois jours après, il arriva dans un pays désert, dans un pays sauvage et noir, où les eaux tombent de mille toises, où les montagnes sont si hautes, si hautes, que les oiseaux n'y peuvent voler, et que la neige n'y fond jamais. Là demeurait la grand'bête à tête d'homme.
Le jeune homme entra dans la grotte sans peur ni crainte.
— Hô ! Grand'bête à tête d'homme ! IIù ! IIô ! Hô !
— Que veux-tu ?
— Grand'bête à tête d'homme, je veux répondre à tes trois questions et gagner la moitié de ton or. Si je demeure muet, tu me mangeras tout vif.
Pendant que la grand' bête à tête d'homme se préparait à l'embarrasser, le jeune homme songeait à ce que lui avait dit l'archevêque d'Auch : « Avant de questionner trois fois les gens, la grand' bête à tête d'homme leur demande trois choses impossibles. Ne prends garde à cela, et prouve qu'il n'y a pas moyen. Pour les trois questions, c'est une autre affaire ; et tu seras
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mangé tout vif, si tu demeures muet. Ecoute bien. Comprends bien. Réponds sans te presser. » Enfin la grand'bête à tête d'homme parla.
— Je te donne la mer à boire.
— Bois-la toi-même. Ni moi ni toi, n'avons un estomac à boire la mer.
— Je te donne la lune à manger.
— Mange-la toi-même. La lune est trop loin pour ({ue toi ou moi nous puissions l'atteindre.
— Je te donne cent lieues de câble à faire avec le sable de la mer.
— Fais les toi-même. Le sable de la mer ne se lie pas comme le lin et le chanvre. Jamais ni toi ni moi, nous ne ferons pareil travail.
Alors la grand'bête à tète d'homme comprit qu'elle avait perdu son temps en lui demandant trois choses impossibles. Elle allongea ses griffes et grinça des dents. Le jeune homme comprit qu'elle allait lui faire les trois questions, et il songeait à ce que lui avait dit l'Archevêque d'Auch : « Écoute bien. Comprends bien. Réponds sans te presser. »
Enfin la grand'bête à tête d'homme parla.
— Il va plus vite que les oiseaux, plus vite que le vent, plus vite qu'un éclair.
— L'œil va plus vite que les oiseaux, plus vite que le vent, plus vite qu'un éclair.
— Le frère est blanc, la sœur est noire. Chaque jour le frère tue la sœur et la sœur tue le frère. Pourtant ils ne meurent jamais.
— Le jour est blanc, et il est le frère de la nuit qui est noire. Chaque matin, au soleil levant, le jour tue la nuit, sa sœur. Chaque soir, au soleil couchant, la nuit tue le jour, son frère. Pourtant, le jour et la nuit ne meurent jamais.
— Il rampe au soleil levant, comme les serpents et les vers. Il marche à midi sur deux jambes, comme le^, oiseaux. Il s'en va sur trois jambes au soleil couchant.
— Quand il est petit, l'homme ne sait pas marcher et il rampe à terre comme les serpents et les vers. Quand il est grand, il marche sar deux jambes comme les oiseaux. Quand il est vieux, il s'aide d'un bâton, qui est une troisième jambe.
Alors la grand'bête à tête d'homme dit :
— Prends la moitié de mon or.
Mais le jeune homme songeait à ce que lui avait dit l'archevêque d'Auch : « Prends et reviens vite, si tu te crois hors d'état de faire davantage. Reste si tu te crois assez savant et dis : — Grand'bête à tête d'homme, je n"ai fait encore que la moitié de mon travail. Tu as voulu m'embarrasser. Maintenant c'est moi qui prends ta place. Alors tu lui feras trois questions, les plus difficiles que tu puisses imaginer. »
— Grand'bête à tête d'homme, dit-il, tu as voulu m'embarrasser, maintenant c'est moi qui prends ta place : qu'y a-t-il au premier bout du monde ?
La grand'bête à tête d'homme demeura muette.
— Au premier bout du monde, il y a un roi couronné, un roi vêtu de rouge et galonné d'or, qui se tient prêt à combattre et brandit une grande épée. Il regarde le ciel, la terre et la mer ; mais le roi couronné ne voit rien venir.
— Grand'bête à tête d'homme, qu'y a-t-il à l'autre bout du monde ?
La grand'bête à tête d'homme demeura muette.
— A l'autre bout du monde, il y a un grand corbeau, vieux de sept mille ans, juché sur la cime d'une montagne. Il sait et voit tout ce qui s'est fait et tout ce qui se fera ; mais le grand corbeau, vieux de sept mille .
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ans ne veut pas parler. — Grancrbête à tête d'homme, dis-moi ce que chante le rossignolet sauvage le Vendredi-Saint. Dis-moi ce qu'il chante le Samedi-Saint. Dis-moi ce qu'il chante au soleil levant, le jour de la fête de Pâques.
La grand'bête à tête d'homme demeura muette.
— Le Vendredi-Saint, le rossignolet sauvage chante la Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, trahi par Judas. Le Samedi-Saint le rossignolet sauvage chante les sept douleurs de la Sainte vierge Marie. Au soleil levant, le jour de la fête de Pâques, le rossignolet sauvage chante Notre-Seigneur Jésus-Christ ressuscité.
Alors la grand'bête à tête d'homme s'accroupit, et le jeune homme songea à ce que lui avait dit l'Archevêque d'Auch : « Tu prendras ce couteau d'or que tu vas cacher sous tes habits, pour ne le tirer qu'au bon moment. Tu saigneras la grand'bête à tête d'homme, tu lui couperas la tête et tu reviendras vite avec tout son or. » Au bon moment, le jeune homme tira de sous ses habits le couteau d'or que lui avait donné l'Archevêque d'Auch. Cela fait, il prit par les cheveux la grand'bête à tête d'homme et la saigna. Pendant que le sang jaillissait, la grand'bête à tête d'homme parla.
— Ecoute, je vais mourir, bois mon sang ; suce mes yeux et ma cervelle. Ainsi tu deviendras fort et hardi comme Sarason, et tu ne craindras personne sur terre. Arrache-moi le cœur, et porte-le à ta maîtresse qui le mangera tout cru le soir de vos noces. Ainsi elle te donnera sept enfants, trois garçons et quatre fllles. Les trois garçons seront forts et hardis comme toi. Les quatre filles seront belles comme le jour. Elles comprendront ce que chantent les oiseaux et quand elles seront d'âge, elles épouseront des rois.
La grand'bête à tête d'homme mourut. Le jeune
homme lui coupa la tète. 11 but son sang, suça ses yeux et sa cervelle et lui arracha le cœur, pour le porter à sa maîtresse. Puis il enterra la grand'bète à tète d'homme, sans prier Dieu, parce les hètes n'ont pas d'âme.
Ce travail fini, le Jeune homme partit au galop pour la ville la plus proche, oîi il loua cent chevaux, qu'il revint charger à la grotte de tout l'or laissé par la grand'bète à tète dliomme. Trois jours après il frappait à la porte du château de Roquefort.
— Bonjour, seigneur de Roquefort. J'arrive avec cent chevaux chargés d'or, et je viens pour épouser votre fille, qui s'est rendue religieuse dans un couvent d'Auch.
— Mon ami, je te la donne, et vous vous marierez sans tarder.
Sept jours après, on faisait la noce. Le soir, quand la mariée se fut mise au lit, le jeune homme entra dans sa chambre.
— Femme, lève-toi et mange cela tout cru.
La femme se leva et mangea tout cru le cœur de la grand'bète à tète d'homme. Plus tard elle eut sept enfants, trois garçons et quatre filles. Les trois garçons devinrent forts et hardis comme leur père. Les quatre filles étaient belles comme le jour, et elles comprenaient ce que chantent les oiseaux. Quand elles furent d'âge, elles épousèrent des rois.
Et trie trac, Mon conte est fini,
Et Lric trac, Mou conte est achevé !
J.-F. Bladé, Trois nouveaux contes.
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