CONTE DE LA HAUTE-BRETAGNE
Il était une fois un forgeron qui s'appelait Misère, et il avait un petit chien qui se nommait Pauvreté. Misère était si pauvre qu'il n'avait ni pain ni pâte et pas de fer pour forger, car il ne trouvait plus de crédit.
Un jour, le bon Dieu et saint Pierre passèrent devant sa forge ; ils n'avaient point la mine riche et le bon Dieu était monté sur un âne qui venait de se déferrer.
— Voulez-vous ferrer mon âne ? demanda le bon Dieu.
— Oui, répondit Misère. Mais comme il n'avait plus un morceau de fer dans sa forge, il prit une boucle d'argent qui était grosse et se mit à la forger sur son enclume.
— Que fais-tu de cet argent ? dit le bon Dieu.
— Un fer pour votre âne, répondit Misère, qui mit à la monture du bon Dieu un fer d'argent.
— Combien voulez-vous pour avoir ferré mon âne ? demanda le bon Dieu.
— Rien, répondit Misère, je crois que vous n'êtes pas plus riche que moi.
— lié bien 1 puisque tu ne veux pas d'argent, je vais
te faire trois dons ; réfiécliis et demande ce que tu voudras.
— Demande le paradis, lui disait tout bas saint Pierre.
— J'ai bien le temps, rt'pondait le forgeron ; je voudrais que rien de ce qui est entré dans ma blague à tabac ne puisse en sortir sans ma permission.
— Soit, dit le bon Dieu, et le deuxième don ?
— Demande le paradis, soufflait saint Pierre.
— Laisse-moi tranquille, vieux rabâcheur; j'ai bien le temps. Je voudrais que tous ceux qui s'assiéront dans ma chaise ne puissent se lever que quand je l'aurai permis.
— Accordé, dit le bon Dieu ; tu n'as plus qu'un souhait à faire ; choisis bien.
— Demande le paradis, murmurait saint Pierre.
— Tais-toi donc, vieux diot (sot), répondit le forgeron; quand je serai mort, on me mettra où l'on voudra. Je désire que tous ceux qui monteront dans mon noyer ne puissent en descendre sans ma permission.
Le bon Dieu lui accorda encore ce don, puis il remonta sur son âne, et continua sa route avec saint Pierre.
Misère avec ses trois dons n'était pas plus riche qu'auparavant, il ne mangeait pas toujours son content, et son petit chien Pauvreté était maigre comme un clou.
— Ah ! pensait-il souvent, que j'étais bête de ne pas demander la richesse ; pour un rien je me donnerais au diable 1
Un soir, il vit entrer dans sa forge un beau monsieur qui lui dit :
— Puisque tu veux vendre ton âme, fais marché
avec moi et je te la paierai bien ; je te donnerai de l'or et de l'argent, tout ce que tu voudras.
— Je veux bien, répondit Misère, combien d'années m'accordes-tu ?
— Vingt ans.
— Vingt ans soit, marché conclu.
Le diable donna à Misère de l'or et de l'argent, et il vécut à son aise ; mais vingt ans se passent vite quand on ne s'ennuie pas et qu'on a le gousset bien garni. Lorsqua la vingtième année fut écoulée, le diable vint chercher Misère :
— Je te suis, dit Misère, mais je voudrais me débarbouiller un peu et me mettre propre ; assieds-toi dans ma chaise, je ne serai pas long.
Le diable s'assit dans le siège de Misère ; Misère ne fut pas longtemps à faire sa toilette, et quand il eut fini, il dit au diable :
— Viens-tu ?
Le diable essaya de se relever ; mais il semblait vissé à la chaise et ne pouvait bouger.
— Je t'attends, lui disait Misère, ne viens-tu pas ?
— Je ne peux me lever, répondait le diable.
— Combien d'années m'accordes-tu encore pour que je te laisse aller ?
— Vingt ans, répondit le diable.
Le diable sortit de la chaise de Misère. Mais vingt ans se passent vite quand on ne s'ennuie pas et qu'on a le gousset bien garni. Lorsque la vingtième année fut écoulée, le diable vint avec trois autres diables pour chercher Misère.
— Ah I lui dit Misère, laisse-moi faire un bout de toilette ; si tu veux manger des noix, il y en a dans mon noyer qui sont bien mûres : jamais tu n'as rien mangé de meilleur.
1ô2 LES AVENTURES MERVEILLEUSES
Les quatre diables grimpèrent dans le noyer, et se
• mirent à manger des noix ; quand Misère lut prêt, il
vint sous son arbre et se mit à se moquer des diables
qui ne pouvaient descendre. . <
— Laisse-nous aller, Misère, criait le diable, je te donne encore vingt années à vivre et de l'argent à discrétion. '
Misère laissa descendre les diables ; mais vingt ans se passent vite quand on ne s'ennuie pas et qu'on a le gousset bien garni. Le chef des diable's, .Platus, vint pour prendre Misère et amena avec lui tous les diables de l'Enfer.
— Je suis prêt, dit Misère ; mais on m'a assuré que tu te rendais petit à volonté ; est-ce que c'est vrai? pourrais-tu entrer dans le corps d'une fourmi, toi et tous tes diables?
— Oui, répondit Platus.
Aussitôt, au lieu du diable et de tous ses sujets, Misère vit une fourmi qu'il se hâta de fourrer dans sa blague ; puis il la posa sur son enclume et se mit à frapper dessus jusqu'à ce qu'il eût mouillé sa chemise, et tous les jours il recommençait.
Cependant il n'y avait plus sur terre ni guerre ni dispute, parce que;.le diable ne tentait plus le monde, chacun était heureux, excepté les procureurs qui crevaient de faim. Ils vinrent se plaindre au roi qui finit par savoir que Misère tenait tous les diables d'enfer dans sa blague à tabac. Il lui] ordonna de lâcher les diables pour empêcher ses procureurs de crever..de faim, en le menaçant de le pendre s'il n'obéissait pas. Misère qui avait peur pour son cou lâcha les diables',* à la condition qu'ils ne viendraient plus le chercher. Aussitôt les guerres et les disputes recommencèrent,
MISÈRK V6?,
les procureurs gagnaient de l'argent à sacliées, et le roi était content.
Misère finit par mourir, et il arriva à la porte du Paradis, suivi de son petit chien Pauvreté. Il frappa : Pan ! Pan ! et saint Pierre vint lui ouvrir,
— Ali ! c'est toi, Misère, lui dit-il d'un ton goguenard ; il n'y a pas de place ici pour toi, tu aurais dû demander le Paradis, je t'avais prévenu.
Il lui ferma la porte au nez, et Misère vint frapper : Pan ! pan ! à l'huis du Purgatoire. Le portier ouvrit le guichet, et quand il eut vu les papiers de Misère, il lui dit :
— Tu n'as pas assez de petits péchés et trop de gros pour entrer ici..
Il lui ferma la porte au nez, et Misère se rendit à l'entrée de l'Enfer. Dès que le portier l'aperçut, il se barricada, et lui dit :
— Retire-toi, Misère, jamais tu n'entreras ici; tu nous as trop bien arrangés quand nous étions dans ta blague à tabac.
Misère redescendit sur la terre, et il y est toujours resté depuis, en compagnie de son petit chien Pauvreté.
Paul SÉBiLLOT, Contes des paysans et des pêcheurs^ n° lu.
(conte du NIVERNAIS.)
Inédit.
Un homme veuf s'était remarié avec une veuve. De leur premier mariage, ils avaient l'un et l'autre une petite fille. La femme, qui aimait beaucoup la sienne, détestait celle de son mari. Un jour d'hiver, elle dit à l'enfant :
— Je suis malade, va me chercher des fraises au bois.
Il y avait de la neige; cependant la petite fille sortit pour lui obéir et, comme elle s'en allait tristement du côté des taillis, elle rencontra une dame (c'était la sainte Vierge), qui lui demanda oii elle allait.
— Ah ! madame, maman m'envoie quérir des fraises au bois et je ne sais pas où en prendre.
— Eh bien, dit la dame, passe par ce sentier, tu en trouveras à la première place à fourneau • et tu y rempliras ton panier.
' Place à fourneau, emplacement circulaire disposé daus une forêt pour la carbonisation du bois.
La petite fille remercia la bonne dame et s'en alla au bois où elle vit en effet une place à fourneau toute rouge de belles fraises qu'elle cueillit et emporta joyeusement.
— Voici des fraises, mère ! dit-elle en arrivant à la maison ; et, tandis qu'elle parlait, il tombait de ses lèvres des perles et des diamants. C'était un don de la sainte Vierge. Sa belle-mère était bien surprise d'une pareille récolte de fraises, mais elle fut émerveillée de voir les perles qu'elle ramassait avec avidité.
— Où as-tu donc trouvé ces fraises, lui demanda-t-elle.
— Au bord du bois, sur la première place à fourneau. Elle n'eut rien de plus pressé que d'y envoyer sa
propre fille. Celle-ci partit d'un pied léger. Elle rencontra comme l'autre la sainte Vierge qui lui demanda où elle allait.
— Cela ne vous regarde pas, répondit-elle sans s'arrêter.
Elle arriva à la lisière du bois, suivit la direction indiquée, trouva les fraises, en remplit son panier et revint vite. Sa mère l'attendait, impatiente de recueillir les perles de ses lèvres ; mais dès qu'elle ouvrit la bouche, il en sortit des crapauds et des vipères. La femme devint plus furieuse que jamais contre la fille de son mari et voulut cette fois la faire mourir.
Elle lui ordonna d'aller chercher de l'eau à la Fontaine-Rouge, d'où personne n'était jamais revenu. La petite fille prit sa cruche et partit en pleurant. Elle rencontra encore la belle dame (la sainte Vierge) qui lui dit :
— Où vas-tu, mon enfant ?
— Madame, ma belle-mère m'envoie à la Fontaine- Rouge et je ne veux pas lui désobéir.
1ô6 LES ATENTURES MERVEILLEUSES
— Tu fais bien, ma petite-fille ; seulement tu auras soin de n'entrer ni par la porte rouge ni par la porte noire. Passe par la porte blanche. Tu trouveras des gardiens qui te demanderont si tu as faim et tu répondras oui. Ils t'apporteront à manger, mais aussitôt tu verras venir cinq petits chiens. Ne les repousse pas, ne les frappe pas, donne-leur des miettes de ton pain et tu n'auras rien à craindre.
La petite fille remercia, arriva à la fontaine, entra par la porte blanche et tout se passa comme la bonne dame l'avait dit. Quand elle eut mangé, un des gardiens dit aux chiens : « Que lui souhaitez-vous? » — Le premier répondit : « Qu'elle soit belle comme le jour. » Le second : « Qu'elle soit bonne. » Le troisième : K Qu'elle soit riche. » Le quatrième : « Qu'elle soit toujours heureuse. » Le cinquième : « Qu'elle emporte sa cruche pleine d'eau sans difficulté, w Et les souhaits s'accomplirent.
La mauvaise belle-mère fut bien étonnée de voir arriver la petite fille portant sa cruche pleine d'eau et transfigurée déjà par les dons des cinq chiens. Elle voulut aussitôt envoyer sa fille à la Fontaine-Rouge dans l'espoir de la voir revenir avec les mêmes faveurs. La petite, aussi méchante que sa mère, s'en alla avec sa cruche, rencontra la sainte Vierge qui lui demanda :
— Où vas-tu, mon enfant ?
— Mêlez-vous de vos affaires, répondit-elle, cela ne vous regarde pas.
Elle arriva à la fontaine, passa par la porte rouge et trouva les gardiens qui lui dirent :
— As-tu faim, petite fille?
— Sans doute j'ai faim.
— Eh bien ! voici de quoi manger.
Et en même temps les cinq petits chiens s'approche-
rent. Au lieu de leur donner des miettes, elle les repoussait en criant :
— Allez-vous-en, vilaines bêtes ! Et même elle les frappait.
Son repas terminé, l'un des gardiens dit aux chiens : « Que lui souhaitez-vous ? » Le premier répondit : « Qu'elle soit très laide. » Le second : « Très méchante. » Le troisième : « Très pauvre. » Le quatrième : « Toujours malheureuse. » Le cinquième : « Qu'elle tombe dans l'eau en remplissant sa cruche. »
Et ainsi fut fait. Comme elle se penchait au-dessus de la Fontaine-Rouge, elle y tomba et s'y noya.
Sa mère, plus mauvaise que jamais, ne put se contraindre; elle jura publiquement la mort de sa bellefille, mais son mari, apprenant tout ce qui s'était passé, la chassa, et il vécut toujours heureux avec son enfant.
Ce conte a été recueilli dans les environs de la Charité par M. Achille Millien.