LES ENFANTS DES LIMBES
(légende de l'auvergne.) Inédite.
Un vigneron partit un matin de cliez lui pour aller travailler à sa vigne ; un peu avant la pointe du jour, comme il arrivait à un endroit appelé Fontmort, il se vit entouré par une multitude d'enfants, tout habillés de blanc ; ils étaient encore plus petits que des enfants qui viennent de naître, et ils se tenaient autour de lui en criant de leur petite voix :
— Quoui pa le tieu, quoui le mieu ! Quoui pas ton pouïre, quoui le mieu ! (Ce n'est pas le tien, c'est le mien ! Ce n'est pas ton parrain, c'est le mien !)
Le vigneron comprit ce que demandaient les enfants ; il prit de l'eau dans un ruisseau qui coulait par là et les aspergea tous en disant :
— Je suis votre parrain à tous, mes enfants. Puis, quand il eut prononcé les paroles du baptême,
les petits enfants disparurent en criant :
— Grand merci, parrain ! grand merci ! C'étaient des petits enfants qui sortaient chaque
nuit des limbes et erraient sur la terre, attendant pour entrer en Paradis qu'un chrétien voulût bien être leur parrain et les baptiser.
Je dois ce récit à mon ami le D" Paulin.
(légende de la GASCOGNE.)
Un jour, Notre-Seigneur partit, avec saint Pierre et saint Jean, pour aller demander l'aumône. Tous trois s'arrêtèrent devant la boutique d'un forgeron, qui tâchait de ferrer un cheval. Mais la bête ruait, et le forgeron jurait comme un païen, sans pouvoir faire de bon ouvrage.
— Forgeron, dit Notre-Seigneur, laisse-moi ferrer ce cheval.
— Passe ton chemin, effronté. Sinon, je te marque avec mon fer chaud.
— Forgeron, je te dis de me laisser ferrer ton cheval.
Le forgeron finit par laisser faire.
— Voilà, dit Notre-Seigneur, comment on ferre un cheval .
Il coupa à la bête la jambe de devant, la ferra tout à son aise, la remit en place, et repartit avec saint Pierre et saint Jean.
— J'en ferai bien autant que cet homme, pensa le forgeron.
Alors, il coupa au cheval la jambe gauche de devant
et la ferra tout à son aise. Mais la pauvre hôte saignait et le forgeron ne put remettre le membre en place. Aussitôt il courut après Notre-Seigneur.
— L'ami, je vous en prie, venez ra'aider à remettre la jambe au cheval.
Notre-Seigneur revint mettre la jambe à la bète. Alors il dit au forgeron :
— Voilà qui est fait. A l'avenir, ne jure plus comme un païen, et n'insulte plus ceux qui veulent te rendre service.
Notre-Seigneur repartit avec saint Pierre et saint Jean, et tous trois s'en allèrent frapper à la porte d'une Itauvre métairie.
— Un morceau de pain, métayère, s'il vous plaît, pour l'amour de Dieu et de la Sainte- Vierge Marie. Pater noster qui es in cœlis . , .
— Pauvres gens, vos prières ne vous profiteront guère. Je n'ai qu'un morceau de pâte dans le pétrin.
— N'aj^ez pas peur, métayère. Votre pâte va augmenter, et il y en aura pour nous tous.
En effet, la pâte augmentait à vue d'œil, jusqu'à déborder par-dessus le pétrin. Alors, la métayère chauffa le four. Quand le pain fut cuit, tous trois se mirent à manger. Pendant qu'ils mangeaient, les trois enfants de la métaj'ère s'étaient cachés dans la loge à cochons et criaient,
— Métayère, dit Notre-Seigneur, qu'avez-vous dans cette loge ?
— Pauvre, ce sont trois petits porcs.
Le repas fini, Notre-Seigneur repartit avec saint Pierre et saint Jean. Mais quand la métayère voulut aller chercher ses trois enfants dans la logea cochons, elle y trouva trois petits porcs. Aussitôt, elle courut après Notre-Seigneur.
— Mon ami, je vous ai menti, quand je vous ai dit que c'étaient trois petits porcs qui criaient dans la loge à cochons. C'étaient mes trois petits enfants. Quand vous avez été parti, j'ai trouvé trois petits porcs à la place.
— Rentrez chez vous, métayère. Vous retrouverez vos trois enfants. Mais il ne faut plus mentir.
Notre-Seigneur repartit avec saint Pierre et saint Jean. Tous trois s'en allèrent frapper à la porte d'un château.
— Un morceau de pain, s'il vous plaît, Monsieur, pour l'amour de Dieu et de la Sainte- Vierge Marie. Pater noster qui es in cœlis, sanctificetu7\ . .
— Hors d'ici, canailles. Vous n'aurez pas un croûton, fainéants. Vite, tournez-moi les talons. Sinon, je lâche les chiens.
— Saint Pierre, dit Notre-Seigneur, hâte-moi cet âne. . .
Aussitôt, le maître du château se trouva changé en âne. Saint Pierre le hâta et lui mit un licou.
Notre-Seigneur repartit avec saint Pierre et saint Jean. Tous trois s'en allèrent frapper à la porte d'un moulin où il n'y avait qu'une femme.
— Un morceau de pain, s'il vous plaît, meunière, s'il vous plaît, pour l'amour de Dieu et de la Sainte- Vierge Marie. Pater noster qui es in cœlis. . .
— Pauvres gens, vos prières ne vous profiteront guère. Je n'ai que ce petit morceau de pain. Partagezvous-Ie.
— Merci, meunière, répondit Notre-Seigneur. Pour votre petit morceau de pain, je vous donne cet âne, avec son hât et son licou. Faites-le travailler ferme, et ne lui donnez ni foin ni paille. Il saura hien aller tout
seul chercher sa yie, le long des chemins et parmi les haies.
Notre-Seigneur repartit avec saint Pierre et saint Jean. Au bout de sept ans, ils repassèrent devant le petit moulin et s'en allèrent frapper à la porte.
— Un morceau de pain, meunière, s'il vous plaît, pour l'amour de Dieu et de la sainte Vierge Marie. Pater noster qui es in cœlis
— Avec plaisir, pauvre gens. Entrez. La soupe est sur la table. Voici une miche de pain pour chacun, de l'ail et du sel. Je descends à la cave, vous tirer du vin vieux. Il y a sept ans, trois pauvres plus jeunes que vous passèrent par ici. Pour un petit morceau de pain, ils me donnèrent un âne avec son bât et son licou, en me recommandant de le faire travailler ferme, sans lui donner ni foin ni paille. Je l'ai toujours laissé aller chercher sa vie tout seul le long des chemins et parmi les haies. Pourtant, j'avais pitié de ce pauvre animal. C'est avec lui que jai achalandé mon moulin et lait ma fortune.
— Meunière, c'est nous qui vous avons donné cet âne avec son bât et son licou. Maintenant, il faut nous le rendre.
— Avec plaisir, pauvres gens.
Notre-Seigneur, saint Pierre et saint Jean montèrent tous trois sur l'âne, qui les porta jusqu'à son château.
— Un morceau de pain, Madame, s'il vous plaît, pour l'amour de Dieu et de la sainte Vierge Marie. Pater noste7\..
— Avec plaisir, pauvres gens. Voici trois miches, de dix livres chacune. Il y a sept ans passés, trois pauvres vinrent demander l'aumône à la porte de ce château. Mon mari les insulta et les menaça des chiens.
Alors, Lin de ces pauvres le changea en âne. Un antre le bâta, lui mit un licou et ils l'emmenèrent avec eux.
— Reconnaîtriez-vous votre mari , Madame? répondit Notre-Seigneur.
— Oui, pauvre, je le reconnaîtrais.
— Ane, lève-toi et reprends ta première forme. Aussitôt l'âne se leva, reprit sa première forme, et
la dame reconnut son mari. Le maître du château mourut le lendemain. Mais il avait fait sa pénitence sur la terre, et Notre-Seigneur lui donna place dans son paradis.
Jean-François Bladé, Conles populaires recueillis en A gênais.