LA FÉE
— Qui donc es-tu? lui dit-elle.
— Je m'appelle Personne, répondit l'homme.
La Fée ne parut pas surprise de cette réponse ; elle crut que l'homme se nommait ainsi, et tout en caressant l'enfant, elle se mit à se moquer du fermier, remarquant avec malice que son fil se brisait à chaque instant et qu'il tournait mal son rouet.
La journée se passa ainsi, et quand le soir fut venu, la Fée, après avoir déposé dans son berceau l'enfant qui s'était endormi, se prépara à quitter la maison.
Au moment où elle s'élevait dans la large cheminée, le paysan qui guettait cet instant, saisit la pelle à feu, la remplit de charbons ardents et, avant que la Fée ne disparût à ses yeux, il les lui lança aux jambes.
La Fée, se sentant brûlée, se mit à pousser des cris de douleur. Ses sœurs, qui traversaient les airs, l'entendirent à une grande distance et s'empressèrent d'accourir à son secours.
— Qu'as-tu, ma sœur? lui dirent-elles.
— Ah ! je suis cruellement brûlée, et je souffre comme une martyre.
— Mais qui t'a fait cela ? demandèrent ses compagnes.
— C'est Personne, répondit-elle.
A ces mots les Fées éclatèrent de rire et s'envolèrent dans toutes les directions, se tenant les côtes et se moquant de la naïveté de leur sœur.
Celle-ci regagna à grand'peine le lieu de sa retraite, où elle put enfin soigner ses blessures; mais jamais depuis ce jour elle ne revint dans la maison dont elle avait été chassée avec tant de cruauté.
Je dois ce conte à M. Queruau-Lamerie, qui Ta recueilli aux environs du Lion-d'Angers.
(conte de la. HAUTE-BRETAGNE.)
Il y avait une fois clans le bois de File Aval, en la paroisse de Saint-Cast, un sabotier qui demeurait avec sa femme et ses deux enfants, dans une pauvre petite hutte en terre, qu'il avait lui-même construite au bord de la mer, à l'endroit où finit la vallée. Il y en a qui disent qu'on en voit encore les ruines, mais cela n'est guère croyable, car il y a bien longtemps de cela, et d'habitude, les cabanes de sabotiers ne laissent pas de longues traces.
Ils n'étaient pas riches, car ils n'avaient que leur travail pour vivre, et l'on sait que les sabotiers achètent rarement des métairies : le mari creusait des sabots, sa femme lui aidait de son mieux, et le petit garçon et la petite fille, qui n'étaient pas assez grands pour travailler le bois, allaient tous les jours à la pèche le long du rivage.
Un jour que le petit garçon était dans les rochers à prendre du poisson, il entendit tout à coup un chant doux et mélodieux, et, en regardant l'endroit d"où il semblait venir, il vit la Sirène qui nageait en chantant
LA SIRENE DE LA FRESNAYE i,0
sur les flots, et autour d'elle la mer était si brillante que la vue en était éblouie. Il courut bien vite à la cabane où son père travaillait :
— Ah ! papa, lui dit-il, viens donc voir ! il y a dans l'anse du Port-au-Moulin un poisson plus beau que tous ceux que j'ai vus : il chante, et il brille comme de l'or.
— Connue du feu, papa, ajouta la petite fille qui l'avait aussi vu.
Le sabotier et sa femme se hâtèrent de suivre leurs enfants; mais quand ils arrivèrent au rivage, la Sirène avait disparu : ils ne virent rien sur la mer, et n'entendirent point de chant.
— Ce n'était rien, dit la mère, les enfants auront rêvé tout cela.
Mais le sabotier n'était pas aussi incrédule que sa femme; le lendemain, il dit aux enfants :
— Retournez au bord de l'eau et regardez bien si le beau poisson qui chante se montrera encore.
Le petit garçon sortit, mais dès qu'il eut fait quelques pas en dehors de la cabane, il y rentra en s'écriant :
— Ah! papa, le beau poisson est revenu, on l'entend chanter d'ici.
Quand ils furent sortis, ils entendirent dans le lointain une musique délicieuse, et ils se bâtèrent d'aller au bord de la mer où ils virent la Sirène qui se jouait en chantant sur les vagues et sautait parfois à plus de trois pieds au-dessus de l'eau,
— Ce n'est pas un poisson ordinaire, dit le sabotier, cela ressemble à une personne.
— Ah ! répondit la femme, il faut apprêter des lignes, peut-être pourras-tu le prendre ; je voudrais bien le voir de près.
Ils se mirent tous à arranger des lignes, et quand la mer était haute, ils les tendaient; mais ils avaient beau
176 LES AVENTURLCS MERVEILLEUSES
garnir les hameçons des meilleurs appâts, le poissonchanteur ne venait point se prendre, et pourtant on le vo3'ait tous les jours.
Le sabotier pensait souvent au poisson merveilleux, et il réfléchissait aux moyens de s'en emparer. Un jour qu'il se promenait sur le rivage, il vit la Sirène qui s'était endormie, et, bercée par la vague, flottait à peu de distance du bord. Il se mit à l'eau sans faire de bruit, et passa tout doucement sous elle un grand panier qu'il avait, «t dans lequel il l'emporta à terre sans l'éveiller.
Elle était de la taille d'un enfant de huit ans; sur sa tête elle avait des cheveux d'or, et son corps blanc et poli ressemblait à celui d'une femme, mais au lieu de pieds elle avait des nageoires et se terminait en queue de poisson.
— Ah! dit le sabotier en la regardant; mon petit gars n'avait pas menti, c'est bien la plus curieuse chose que l'on puisse voir. C'est sans doute une Sirène, car elle est moitié femme et moitié poisson.
Il faisait ces réflexions en prenant le chemin de sa cabane, et il n'en était pas fort éloigné, quand la Sirène s'éveilla et lui dit :
— Ah ! sabotier, tu m'as surprise pendant que je dormais; je t'en prie, reporte-moi à l'eau maintenant que tu m'as vue de près, et je te protégerai, toi et toute ta famille, tant que tu vivras.
— Non, répondit le sabotier, je ne te remettrai pas à la mer, il y a trop longtemps que je te guettais, et aussi ma femme et mes enfants. Je vais te porter à la maison pour qu'ils te voient; mais quand tu auras chanté une chanson, si ma femme veut, je te rapporterai où je t'ai prise.
Il appela sa femme, qui avait nom Olérie, et lui cria:
— Olérie, viens donc voir, et amène les enfants ; j'ai la chanteuse dans mon panier.
La bonne femme accourut toute joyeuse, suivie du petit garçon et de la petite fille, et ils se mirent à regarder la Sirène.
— Elle demande, dit le sabotier, que je la porte à la mer ; elle te chantera une chanson auparavant. Y consens-tu ?
— Non, répondit-elle, c'e^t un trop beau poisson : jamais je n'en ai vu un semblable ; il faut le manger.
— Ah! dit la Sirène, si tu te nourris de ma chair, si tu te repais de mon poisson, tu ne mangeras plus rien en ce monde, car tu périras. Je ne suis pas un poisson comme les autres : je suis la Sirène de la Fresnaye, et ton mari m'a surprise pendant que je dormais. Demande-moi ce que tu voudras et je te l'accorderai, car j'ai le pouvoir des fées. Mais dépêche-toi de me reporter à la mer, et ne perds pas de temps, je faiblis déjà, et je mourrais bientôt.
— Qu'en dis-tu ? demanda Olérie à son mari.
— Si tu y consens, je veux bien la remettre à la mer; ce serait dommage de la tuer, elle est bien gentille et elle n'a jamais fait de mal à personne.
Ils prirent le panier chacun par un bout, et portèrent tout doucement la Sirène à la mer, et ils la laissèrent s'y plonger sans avoir songé à lui faire de conditions.
Quand elle sentit la fraîcheur de l'eau, elle s'esclaffa de rire, de la joie qu'elle avait de n'être plus en captivité, et elle dit au sabotier :
— Que me demandes-tu à présent ?
— Je désirerais, répondit-il, du pain, du poisson et des habits pour moi, ma femme et mes enfants.
— Ta auras tout cela dans vingt-quatre heures, dit la Sirène.
— Je voudrais bien aussi, poursuivit-il, si c'était un effet de votre bont4, un peu d'argent pour payer mon maître, car je ne suis guère riche.
La Sirène ne répondit rien ; mais elle se mit à battre l'eau avec ses nageoires, et à chaque fois qu'elle frappait les vagues, il jaillissait des gouttelettes, et tout ce qui sautait en l'air était de l'or qui venait tomber aux pieds du sabotier.
Le rivage en fut bientôt couvert ; alors elle cessa de s'agiter, et elle dit au sabotier et à sa femme :
— Tout cela est à vous, bonnes gens ; vous pouvez le ramasser.
Ils remercièrent la Sirène qui s'éloigna en chantant, puis ils remplirent leurs poches d'or, et retournèrent à leur cabane, bien contents.
Quand les vingt-quatre heures furent écoulées, Olérie et son mari revinrent au bord de la mer pour chercher les habits que la Sirène leur avait promis. Ils l'entendirent au loin qui chantait, et bientôt ils la virent se glisser sur les flots et s'approcher d'eux, en continuant son chant doux et mélodieux. Elle frappa l'eau de ses nageoires : une grosse vague vint déferler sur la grève et se retira, laissant aux pieds du sabotier un coffre bien fermé et de grande taille.
La Sirène sauta ensuite sur l'eau par trois fois, puis dit au sabotier :
— Tu trouveras dans ce coffre ce que je t'avais promis ; au revoir, toi qui as été bon pour moi ! Quand tu auras besoin de poisson, n'oublie pas ce rivage.
Ils emportèrent le cofîre chez eux : il contenait de bons habits faits à leur taille, et toutes les fois qu'eux ou leurs enfants avaient envie de pécher du poisson,
ils allaient au bord de la mer, et, en pea d'instants, ils faisaient une pèche abondante.
Pendant un an, ils ne revirent plus la Sirène : leur bourse diminuait cependant, et plus elle devenait légère, plus ils pensaient à la Sirène. Souvent ils allaient au bord de la mer, prêtant l'oreille et espérant ouïr sa voix.
Un jour, ils l'entendirent de loin qui chantait ; ils accoururent aussitôt sur le rivage, et furent bien joyeux de la voir glisser sur les flots : partout où elle avait passé, la mer brillait comme une traînée de feu.
Quand elle fat à une petite distance, le sabotier lui dit:
— Ma Sirène, je suis bien content de vous revoir; si vous voulez, vous pouvez me rendre un grand service, car je n'ai plus ni pain ni argent.
— Je vais, répondit la Sirène, vous donner de quoi remplir de nouveau votre bourse.
Après avoir dit ces mots, elle déplia ses nageoires, et, battant l'eau autour d'elle, elle envoya au rivage un flot d'or et d'argent.
— Avec cela, dit-elle, tu achèteras ce dont tu as besoin ; mais si tu veux le conserver, emploie-le bien. Désormais, tu ne me reverras plus ; je quitte le pays et je repars pour l'Inde.
La Sirène s'éloigna après avoir ainsi parlé ; jamais depuis, personne ne la vit ni ne l'entendit chanter dans la baie de la Fresnaye .
Paul Sébillot, Contes des iiaysans et des fîclieurs^ n° ii.
(conte lorrain.)
Il était une fois un roi qui avait trois fils; mais il n'y avait que les deux premiers qu'il traitât comme ses fils ; le plus jeune était bossu et son père ne pouvait le souffrir; sa mère seule l'aimait.
Un jour, le roi fit appeler l'aîné et lui dit :
— Mon fils, je voudrais avoir l'eau qui rajeunit.
— Mon père, j'irai la chercher.
Le roi lui donna un beau carrosse attelé de quatre chevaux, et de l'or et de l'argent tant qu'il en voulut, et le jeune homme se mit en route.
Il avait fait deux cents lieues de chemin, lorsqu'il rencontra un berger qui lui dit :
— Prince, mon beau prince , voudrais-tu m'aider à dégager un de mes moutons qui est pris dans un buisson?
— Il ne fallait pas l'}- laisser aller, répondit le prince : je n'ai pas de temps à perdre.
Étant arrivé à Pékin, il entra dans une belle hôtellerie, fit dételer ses chevaux et commanda un bon dîner. Il eut bientôt des amis et ne pensa plus à poursuivre son voj-age.
Au bout de six mois, le roi, voyant qu'il ne revenait pas, appela son second fils et lui demanda d'aller lui chercher de i'eau qui rajeunit. Il lui donna un beau carrosse attelé de quatre chevaux, couvert de perles et de diamants; le jeune homme monta dedans et partit. Après avoir fait deux cents lieues, il rencontra le berger qui lui dit :
— Prince, mon beau prince, voudrais-tu m'aider à dégager un de mes moutons, qui est pris dans un buisson ?
— Pour qui me prends-tu? répondit le prince, il ne fallait pas l'y laisser aller.
Il arriva à Pékin, où il logea dans la même hôtellerie que son frère ; lui aussi, il eut bientôt des amis, et ne songea pas à aller plus loin.
Le roi l'attendit un an, et, ne le voyant pas revenir, il se dit : « Je n'ai plus d'enfants I Qui donc aura ma couronne? » 11 ne pensait pas plus au petit bossu que s'il n'eût pas été de ce monde. Cependant celui-ci tomba malade. On fit venir un médecin ; le jeune prince lui dit qu'il était malade de chagrin, de voir que son père ne l'aimait pas, et qu'il voudrait bien voyager. Le médecin rapporta ces paroles au roi, qui vint voir son fils.
— Mon père, lui dit le petit bossu, je voudrais aller chercher l'eau qui rajeunit, et je ne ferais pas comme mes frères ; je la rapporterais.
— Tu iras si tu veux, lui répondit le roi.
Il lui donna un vieux chariot qui n'avait que trois roues, un vieux cheval qui n'avait que trois jambes, d'argent fort peu, mais la reine y ajouta quelque chose, et voilà le prince parti.
Après avoir fait deux cents lieues, il rencontra le berger qui lui dit :
— Prince, mon beau prince, voudrais-tu m'aider à dégager un de mes moutons qui est pris dans un buisson ?
— Volontiers, dit le prince.
Et il aida le berger à dégager son mouton. Quand il se fut éloigné, le berger songeant qu'il ne lui avait rien donné pour sa peine, le rappela et lui dit :
— Prince, j'ai oublié de tous récompenser. Tenez, voici des flèches, tout ce que ces flèches perceront sera bien percé. Voici un flageolet ; tous ceux qui l'entendront danseront.
Le prince poursuivit son chemin et arriva à Pékin. Quand il passa devant l'hôtellerie où logeaient ses frères, ceux-ci, qui étaient sur le perron, eurent honte de lui et rentrèrent dans la maison. Le pauvre petit bossu descendit dans une méchante auberge où il détela son cheval lui-même ; puis il prit avec lui un homme de peine pour lui montrer la ville. En se promenant, il vit un homme mort qu'on laissait là sans l'enterrer.
— Pourquoi donc n'enterre-t-on pas cet homme ? demanda-t-il.
— C'est parce qu'il avait beaucoup de créanciers et qu'il n'a pu les paj^r.
— En payant pour lui, pourrait-on le faire enterrer ?
— Oui, certainement.
Le prince fit venir les créanciers, paya les dettes de l'homme mort et donna de l'argent pour le faire enterrer ; ensuite il continua son voyage. Un jour une bonne vieille le reçut dans sa maisonnette et lui donna à boire et à manger : il la paya généreusement, puis il s'en alla plus loin.
Quand il eut fait encore deux cents lieues, tout son argent se trouva dépensé, et il n'avait plus rien à manger ; son cheval était encore plus heureux que lui :
il pouvait au moins brouter un peu d'herbe le long du chemin. Un renard vint à passer ; le prhice allait lui décocher une de ses flèches, quand le renard lui cria :
— Malheureux ! que vas-tu faire? tu veux me tuer ! Le prince, saisi de frayeur, remit sa flèche dans le
carquois. Alors le renard lui donna une serviette dans laquelle se trouvait de quoi boire et manger et lui dit :
— Tu cherches l'eau qui rajeunit? Elle est dans ce château, bien loin là-bas. Le château est gardé par un ogre, par des tigres et par des lions. Pour y arriver, il faut passer un fleuve ; sur ce fleuve tu verras une barque qu'un homme conduit depuis dix-huit cents ans. Aie soin d'entrer dans la barque les pieds en avant, car si tu y entrais les pieds en arrière, tu prendrais la place de l'homme pour toujours. Arrivé au château, ne te laisse pas charmer par la magnificence que tu y trouveras. Tu verras dans l'écurie des mules ornées de lames d'or, prends la plus laide ; tu verras aussi deux oiseaux verts, prends le plus laid.
Le prince eut soin d'entrer dans la barque les pieds en avant et arriva au château; il allait prendre la mule et l'oiseau quand l'ogre rentra.
— Que fais-tu ici ? lui dit l'ogre.
Le prince s'excusa, s'humilia devant lui, lui demanda grâce. L'ogre lui dit :
— Je ne te mangerai pas, tu es trop maigre.
Il lui donna à boire et à manger, et le prince resta au château, où il avait tout à souhait. L'ogre l'envoya combattre ses ennemis, des bêtes comme lui; le prince, grâce à ses flèches, gagna la bataille et rapporta des drapeaux. Il combattit cinq ou six fois, et toujours il fut vainqueur.
Or, il y avait au château une princesse que l'ogre voulait épouser, mais qui ne voulait pas de lui. Un
jour que le prince venait de gagner une grande bataille, il eut l'idée déjouer un air sur son flageolet. La princesse était à table avec l'ogre; en entendant le flageolet merveilleux, ils se mirent à danser ensemble, sans savoir d'abord d'où venait cette musique. Quand l'ogre vit que c'était le prince qui jouait, il le fit venir à table et lui dit :
— Demande-moi ce que tu désires : je te l'accorderai.
Il pensait bien que le prince ne lui demanderait pas son congé.
— Je demande, dit le prince, ce qu'il y a de plus beau ici, et la permission de faire trois fois le tour du château.
L'ogre y consentit. Il y avait dans le château de l'or à ne savoir où le mettre, mais le prince n'y toucha pas ; il prit le plus laid des deux oiseaux verts et la plus laide mule, qui faisait sept lieues d'un pas, sans oublier une fiole de l'eau qui rajeunit, puis il fit monter sur la mule la princesse, qui était d'accord avec lui. Au lieu de faire trois fois le tour du château, il ne le fit que deux fois et s'enfuit avec la princesse. L'ogre, s'en étant aperçu, courut à leur poursuite, mais il ne put les atteindre.
Le jeune homme rencontra une seconde fois le renard, qui lui dit :
— Si tu vois quelqu'un dans la peine, garde-toi de l'en tirer.
Un peu plus loin, il fut très bien reçu par la bonne vieille dans sa maisonnette ; enfin il arriva à Pékin avec la princesse. Sur une des places de la ville, il y avait une potence dressée.
— Pour qui cette potence ? demanda le prince.
On lui dit que c'était pour deux jeunes étrangers
qu'on devait pendre ce Jonr-là. En ce moment on amenait les condamnés : il reconnut ses frères. Il demanda quel était leur crime.
— C'est, lui dit-on, qu'ils ont fait des dettes et qu'ils n'ont pu les payer.
Le jeune homme réunit les créanciers, les paya et délivra ses frères, puis ils reprirent ensemble le chemin du royaume de leur père. Le petit bossu avait donné à son frère aîné la mule, à l'autre l'oiseau vert et l'eau qui rajeunit, il avait gardé pour lui la princesse. Ses frères n'étaient pas encore contents ; ils cherchaient ensemble le moyen de le perdre, et la princesse, qui voyait leur jalousie, s'en affligeait.
Un jour qu'on passait près d'un puits qui avait trois cents pieds de profondeur, les deux aînés dirent à leur frère :
— Regarde quel beau puits !
Et tandis qu'il se penchait pour voir, ils le poussèrent dedans et emmenèrent la princesse, la mule et l'oiseau. Quand on arriva au château, la princesse était languissante, la mule et l'oiseau étaient tristes. On mit la mule dans une vieille écurie, l'oiseau dans une vieille cage. L'eau ne put rajeunir le roi ; on la mit dans un coin avec les vieilles drogues.
Cependant le pauvre prince, au fond du puits, poussait de grands cris; le renard accourut et descendit dans le puits.
— Je t'avais bien dit de ne tirer personne de la peine! Je vais pourtant t'aidera sortir d'ici; tiens bien ma queue.
Le jeune homme fit ce qu'il lui disait, et le renard grimpa; il allait atteindre le haut, quand la queue se rompit et le jeune homme retomba au fond du puits. Le renard rattacha sa queue en la frottant avec de la
18b LES AVENTURES MERVEILLEUSES
graisse et prit le prince sur son dos. Une fois dehors, il le redressa, et le jeune homme, débarrassé de sa bosse, devint un prince accompli.
Il se rendit au château du roi son père et se fit annoncer comme grand médecin, disant qu'il guérirait le roi et la princesse. Il entra d'abord dans l'écurie : aussitôt la mule reprit son beau poil et se mit à hennir ; il s'approcha de l'oiseau : celui-ci reprit son beau plumage et se mit à chanter. Il donna à son père de l'eau qui rajeunit : le roi redevint jeune sur-le-champ et sortit du lit où il était malade. Rien qu'en voyant le jeune homme, la princesse revint à la santé. Alors le prince se fit reconnaître de son père et lui apprit ce qui s'était passé ; puis l'oiseau parla à son tour et raconta toute l'histoire.
Les fils aînés du roi étaient à la chasse. Le roi fit cacher leur jeune frère derrière la porte, et, quand ils arrivèrent, il leur dit :
— Je viens d'apprendre une singulière aventure qui s'est passée dans une ville de mon royaume : trois jeunes gens se promenaient ensemble au bord d'un lac, deux d'entre eux jetèrent leur compagnon dans ce lac. Rendez un jugement de Salomon : quel châtiment méritent ces hommes ?
— Ils méritent la mort.
— Malheureux ! vous l'avez donc aussi méritée ! Vous ne serez pas jetés dans l'eau, mais vous serez brûlés.
La sentence fut exécutée. On fit ensuite un grand festin et le jeune prince épousa la princesse.
Emmanuel Cosquin, Contes populaires lorrains, n» XIX.
(légendh; de l'île d'ouessant.
Joseph et Marie fuyaient vers l'Egypte avec leur enfant, l'enfant Jésus, pour le soustraire à l'éditdu cruel Hérode, qui ordonnait le massacre de tous les nouveaunés, dans la Judée. La mère et l'enfant étaient montés sur un âne; le père les précédait de quelques pas, et ils allaient ainsi, comme de pauvres gens qu'ils étaient, mettant toute leur confiance dans la protection de Dieu.
Une nuit, ils furent surpris par un violent orage : éclairs, tonnerre et pluie torrentielle. Ils lieurt'^rent à la première habitation qu'ils rencontrèrent et demandèrent l'hospitalité pour la nuit. La maison avait bonne apparence et paraissait habitée par des gens à l'aise, sinon riches. Une femme vint ouvrir et répondit à leur demande :
— Je ne puis vous loger, mes pauvres gens, car mon mari est un brigand inhumain et cruel, bien connu dans le pays, et si je vous reçois, quand il rentrera, il vous jettera à la porte et vous maltraitera peut-être.
— Ayez pitié de notre situation, dit alors Marie, et surtout de ce pauvre petit enfant qui périra sans doute,
lyO I.EGEXDES CHRETIENNES
s'il nous faut passer la nuit dehors. Voyez le temps affreux qu'il fait !
— Je vous plains de tout mon cœur, et je voudrais pouvoir vous venir en aide ; mais, je vous le répète, je crains l'accueil que vous ferait mon mari.
— Nous aimons mieux courir la chance d'être mal accueillis par votre mari que rester dehors par un pareil temps ; notre pauvre innocent en mourrait sûrement.
Et la mère pressait son enfant contre son cœur.
— Entrez alors! dit la femme du brigand, et Dieu vous protège !
Et ils entrèrent.
Le brigand arriva presque aussitôt, et, en voyant les hôtes de sa femme, il lui demanda :
— Qui sont ces gens, femme?
— €e sont des pauvres gens surpris par l'orage et qui m'ont demandé l'hospitalité, pour une nuit seulement. J'ai eu pitié d'eux, surtout de leur petit enfant, qui serait mort de froid, s'il leur avait fallu passer la nuit dehors.
— Ah! il y a aussi un petit enfant? Voj'ons-le.
Et ayant examiné l'enfant, que la mère cachait dans son sein, il dit :
— Un fort bel enfant, en vérité! Mais, comme il est mouillé et tremble de froid, le pauvre petit! Que l'on fasse du feu, vite, pour le réchauffer. Il faut le laver avec de l'eau chaude et lui donner des langes frais.
Et la femme du brigand, tout étonnée de voir son mari ainsi devenu subitement si humain et si compatissant, fit faire du feu par une esclave et chauffer de l'eau. Puis, elle donna du linge fin et frais à la mère pour envelopper son enfant.
Marie s'approclia du feu, lava son fils dans un bassin rempli d'eau tiède et l'emmaillota ensuite bien chaudement. Le brigand la regardait faire en souriant, et tout étonné de sentir son cœur s'amollir et de ne pouvoir lever les yeux de dessus cet enfant.
Le brigand avait un fils de cinq à six ans, qui était rongé par la lèpre. Il s'était aussi approché des étrangers, et, comme son père, il contem.plait en silence l'enfant Jésus assoupi. Marie le remarqua et dit :
— Votre fils parait bien malade.
— îlélas! répondit la père, le pauvre enfant est lépreux, et voilà ce qui fait mon désespoir. J'ai consulté tous les savants du pays, médecins et magiciens, et je les ai comblés d'or, car ce n'est pas là ce qui me manque ; mais ils ont eu beau frictionner l'enfant avec toutes sortes d'onguents et d'herbes, et réciter maintes formules secrètes, son état n'a fait qu'empirer tous les jours, et tout son corps ne sera bientôt qu'une mer de lèpre'.
— Le pauvre enfant ! dit Marie en le regardant avec compassion; eh bien, lavez-le dans l'eau où j'ai lavé mon fils, et peut-être cela lui fera-t-il du bien.
— C'est inutile, répondit le père, après tout ce que nous avons déjà fait.
— Faites ce que je vous dis, je vous en prie, insista de nouveau Marie, et ayez confiance : Dieu est grand.
La femme du brigand lava son enfant dans l'eau qui avait servi à laver l'enfant de Marie, puis elle l'enveloppa dans du linge frais et le coucha chaudement dans son lit.
Eur mor euz aïaournès, suivant la poétique expression de ms conteuse.
Le lendemain matin, Joseph et Marie s'apprêtaient à partir avec leur enfant.
— Gomment est votre fils, ce matin ? demanda Marie à la femme du brigand.
— Je suis guéri! je suis guéri ! cria l'enfant, en entendant ces paroles.
Et, en effet, il sauta hors de son lit, dispos et bien portant, et n'aj-ant plus la moindre marque de lèpre sur le corps.
Le père et la mère restèrent quelque temps immobiles et muets d'étonnement et de bonheur ; puis ils prièrent leurs hôtes d'accepter une cassette pleine d'or et de pierres précieuses, qu'ils leur présentèrent. Mais Marie refusa en disant :
— Nous sommes encore vos obligés et vos débiteurs; mais un jour viendra où mon fils saura reconnaître le service que vous nous avez rendu.
Et ils partirent et continuèrent leur route vers l'Egypte.
— Ces bonnes gens ! dit alors le brigand ; ils ont bon cœur ; mais comment se fait-il qu'ils n'ont rien voulu accepter pour le service qu'ils nous ont rendu, et qu'ils parlent encore de nous récompenser un jour, pauvres comme ils le sont ?
— Dieu est grand! dit la femme pour toute réponse.
Environ trente-deux ans plus tard, Notre-Seigneur Jésus-Christ fut condamné par les Juifs à mourir sur une croix, entre deux larrons. Le brigand ou larron de qui nous venons de parler avait continué son métier comme devant, détroussant les voyageurs et les assassinant même à l'occasion. Il avait été pris et jugé. La sentence des juges le condamnait à être crucifié, et il
était en prison en attendant le jour de l'exécution. 11 était un des deux larrons qui devaient être crucifiés avec Jésus de Nazareth.
Quand les trois condamnés étaient en croix, subissant leur supplice, Jésus au milieu, un des larrons, celui de droite, était silencieux, calme et résigné ; celui de gauche, au contraire, criait et blasphémait, et se tordait comme un possédé du démon. Alors Jésus s'adressant au larron de droite, lui dit :
— Ne vous rappelez-vous pas m'avoir déjà vu quelque part, avant aujourd'hui ?
— Je ne me le rappelle pas, répondit le larron.
— N'avez-vous pas reçu dans votre maison, il y a environ trente-deux ans, deux pauvres gens et leur enfant nouveau-né surpris par un orage, au moment où ils fuyaient en Egypte, pour se mettre à l'abri de l'arrêt d'Hércde contre les nouveau-nés de la Judée, et votre fils, rongé de la lèpre, n'a-t-il pas été guéri instantanément pour avoir été lavé dans l'eau où l'enfant de ces pauvres gens venait d'être lavé lui-même?
— C'est vrai, je me le rappelle, répondit le larron.
— Je suis cet enfant. Ma mère vous a promis que son fils vous paierait un jour la dette de reconnaissance qu'elle avait contractée envers vous, et je vous annonce que vous serez avec moi, ce soir, dans le royaume de mon Père...
Ils moururent, et leurs âmes montèrent ensemble au ciel, et l'on dit même que c'est le seul larron qui, alla jamais au Paradis, car l'autre n'y alla pas.
F. M. LuzEL, Légendes chréLimne^ de la Basse- Bretagne,