SAINT YVES
et oii par conséquent, il pouvait se prélasser à Taise. La sœur, au contraire, se rendit au banc des religieuses, mais elle ne put y trouver la plus petite place. Saint Yves, voyant son embarras, lui fit signe avec le doigt de venir à lui, et lui dit :
— Vous m'avez rendu un service dont je me trouve heureux de pouvoir m'acquitter: venez-vous asseoir près de moi ; nous serons fort à l'aise, comme vous le voyez et nous jaserons.
Pendant longtemps le saint Trégorais, tout occupé des splendeurs du Paradis, resta bouche close.; mais quand il eut satisfait ses yeux et ses oreilles, il commença, comme il se l'était proposé, à jaser avec la sœur. Il lui demanda des nouvelles du pays, de ses parents et de ses connaissances ; puis il se mit à lui raconter toute sa vie, et surtout ses beaux succès obtenus au barreau. Dans le feu de ses souvenirs, il voulut lui donner un échantillon de son éloquence, et lui débiter un de ses plus beaux plaidoyers ; mais il haussa si fort la voix qu'il donna à tous les saints des distractions, et appela sur lui l'attention de l'archange chargé de la police du Paradis.
Cet archange vint aussitôt trouver saint Yves, et le menaça de lui faire évacuer les lieux, s'il se permettait de pareilles incartades :
— Ah ! peste ! s'écria saint Yves , tout à son rôle d'avocat ; je vous trouve plaisant, mon cher archange, quand vous le prenez sur ce ton ! me mettre à la porte ! ! ! C'est plus facile à dire qu'à faire... Mais vous n'y pensez pas. Il y a là matière à procès pour cent ans au moins. Eh bien! un procès, soit; nous plaiderons. D'abord, je vous fais observer que j'ai possession ; en second lieu, il y a prescription en ma faveur, et pour interrompre cette prescription, il faut citation
en justice. Vous devez connaître le Code; allons voyons : où est votre huissier ?
— Ta ! ta ! ta ! quel train et que de paroles, dit l'archange. Je n'entends rien à votre grimoire ; mais, puisqu'il faut un huissier pour vous faire entendre raison, je vais de suite vous en envoj-er un.
Aussitôt l'archange se mit en quête d'un huissier, fouilla et refouilla avec soin tous les coins du Paradis ; mais ne pouvant y rencontrer l'ombre d'un huissier, force lui fut de laisser saint Yves où il (^tait. Seulement, pour préserver les saints contre les éclats de sa faconde, il fît dresser un nouveau banc pour les religieuses, y fît passer la sœur, et saint Yves, seul alors, resta coi.
FouQUET, Légendes du Morbihan, p. 102-105.