‹ Contes des provinces de FranceChapitre 48 sur 76 · LEGENDE DU MORBIHAN · texte numérisé non relu

LEGENDE DU MORBIHAN

Dès que saint Yves fat mort, il monta, bien entendu, tout droit au ciel et alla frapper à l'huis du Paradis :

— Qui va là, dit saint Pierre, et que voulez-vous?

— Parbleu, répondit saint Yves; vous me la donnez belle : quand on frappe à une porte, apparemment que c'est pour entrer.

— Pour entrer, c'est bientôt dit, grommela saint Pierre, mais tout le monde n'entre pas ici comme au cabaret : que faisiez-vous là-bas, de votre vivant ?

— J'étais avocat, répondit saint Yves.

— Avocat ! ! ! reprit saint Pierre ; vous vous trompez de porte, mon ami, allez frapper ailleurs et laisseznous la paix.

Et il ferma lestement le battant qu'il avait entr'ouvert.

— Mais écoutez donc, dit le saint de Tréguier, je ne suis pas un avocat comme les autres, moi ; je suis avocat des pauvres, et la charité doit me faire ouvrir cette porte.

— Laissez-moi donc tranquille, riposta aigrement saint Pierre à travers le guichet, allez-vous me faire

croire, par hasard, que les pauvres peuvent avoir des procès ■?

Et au lieu d'un tour de clef, il en donna deux, à la porte.

Saint Yves restait là, fort déconcerté, quand, par bonheur pour lui, arriva une religieuse de son pays qui venait de mourir en odeur de sainteté, et à laquelle saint Yves s'empressa de conter sa fâcheuse aventure.

— Pas possible, dit la religieuse : on ne peut fermer la porte du Paradis à un saint homme comme vous ; il faut qu'il y ait méprise ; nous allons voir.

Et aussitôt la sœur frappa discrètement à la porte.

— Qu'y a-t-il encore? dit saint Pierre en mettant un œil au guichet.

— C'est moi, mon frère, répondit la religieuse : ouvrez-moi, s'il vous plaît, ainsi qu'au bon saint Yves, qui se morfond là depuis longtemps.

— Monsieur est avocat, dit saint Pierre, et j'ai l'ordre de ne pas ouA'rir aux avocats.

— Mais TOUS faites erreur, mon cher frère, reprit la religieuse ; saint Yves n'est point un avocat de profession; et s'il a plaidé quelquefois, c'est par pure bonté : c'est un saint prêtre plein de mérite devant Dieu et devant les hommes, et qui devrait avoir au ciel une de ses meilleures places.

— Et que ne disait-il ça, tout d'abord ? Je ne lui aurais pas fait affront, car j'avais ordre d'ouvrir à saint Yves, prêtre ; allons, passons et dépêchez -vous.

A peine introduit au ciel, saint Yves chercha à bien se caser. Il eût pu se mettre au banc des curés ; mais il y avait là trop peu de places vides ; avec ça que les curés étaient tous un peu replets. Il aima mieux descendre au banc des avocats, où il n'y avait personne,

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