‹ Contes des provinces de FranceChapitre 57 sur 76 · LE SOUPER DU FANTOME · texte numérisé non relu

LE SOUPER DU FANTOME

Le soir du quinzième jour, vers l'heure fixée, il venait de se mettre à table pour souper, sans penser au mort, quand il entendit dans la cour une sorte de froissement singulier.

— C'est la grêle qui crépite en tombant, pensa le jeune homme.

Deux coups secs furent frappés à la porte.

— Qui est là ?

— Ouvre, c'est moi.

— Qui, toi ?

— Moil

Le paysan ouvrit la porte, et un spectre, un squelette, plutôt, revêtu d'un long suaire gris sale, tout en lambeaux, entra dans la maison.

Le jeune homme se ressouvint de la promesse faite au cimetière et vit que le mort venait souper avec lui. Sans s'en effrayer davantage, il lui offrit une chaise à la table et le fantôme s'assit en produisant, par l'entrechoquement de ses os, ce bruit de grêle tombante qui avait frappé le paysan quelques instants auparavant.

Le souper se composait d'une excellente soupe à l'oseille, dont le mort mangea une bonne assiettée ; d'une fricassée de mouton, de salade et de beurre frais qui parurent fort du goût du singulier convive assis devant le jeune homme. On but quelques bonnes bouteilles de cidre mousseux et la tête du jeune homme ne tarda pas à lui tourner. Il chanta toutes les chansons qui lui revenaient en mémoire, et de temps en temps le mort faisait chorus, paraissant tout aussi animé que le chanteur.

— Si nous dansions? dit à la fin le jeune homme.

— Dansons ?

Et le mort se mit à danser une danse folle avec le

paysan, pendant que ses os s'entrechoquaient avec un bruit d'enfer.

Minuit vint et le jeune homme fatigué, éprouva le besoin de se coucher. II le dit au fantôme qui, cessant de sauter par la chambre, reprit sa place à table de la façon d'un homme qui ne veut pas se retirer.

Une heure du matin sonna à l'église, et le paysan, n'y tenant plus, alla se coucher, laissant son compagnon sur sa chaise. Le jeune homme était à peine couché qu'un nouveau bruit d'ossements agités se fit entendre et que le squelette vint se coucher à côté du vivant. Cette fois celui-ci eut peur ; il tremblait de tous ses membres ; il eût voulu crier et appeler du secours, mais il ne pouvait articuler une seule parole. Terrifié, il dut se borner à se coucher dans un coin du lit pour éviter le contact glacé des ossements du mort. Il ne put dormir de la nuit.

Vers quatre ou cinq heures du matin, le coq se mit à pousser un joyeux coqidacou ! coquiacoul pour annoncer l'approche du jour. Le squelette se réveilla, se leva tout d'une pièce et disparut en disant au jeune homme :

— Je ne veux point être en reste avec toi. Tu m'as fort bien reçu ce soir dans ta maison ; dans quinze jours je t'attendrai au cimetière pour y souper. Je compte sur toi. Adieu !

Le paysan se promit bien de ne pas se rendre à l'invitation du mort.

Quinze jours plus tard le jeune homme revenait de la ville voisine et passait près du cimetière sans songer davantage au mort, quand celui-ci se montra tout à coup devant lui, le prit par la main et l'entraîna en lui disant :

— C'est bien , tu es un homme de parole. Le sou-

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per est pri^paré et je t'attendais. Pour te fêter j'ai invité tous mes amis. Ils nous attendent près de la porte du cimetière.

A demi mort de frayeur, le paysan entra dans le champ des morts, où il fut reçu par les acclamations des fantômes assemblés. Son hôte le conduisit à une antique chapelle, souleva la pierre du caveau et le fit descendre dans le souterrain, où un grand dîner était servi. Tous les morts vinrent s'asseoir à la grande table et le dîner commença au milieu de la joie générale et de la terreur du jeune homme, dont les dents claquaient violemment.

Voyant enfin que rien de fâcheux ne lui arrivait, il essaya de manger comme les autres convives et pour s'étourdir il but coup sur coup plusieurs verres de l'excellent vin des morts.

Puis la danse commença et le jeune paysan dut danser avec un squelette de jeune fille, qui l'étreignait violemment et qui l'embrassait à tout instant.

— La ronde ! la ronde 1 crièrent les morts. Et tout le monde sortit du caveau pour faire la ronde dans le cimetière. On se prit par la main et l'on sauta en tournoyant au-dessus des croix, des tombes et dos chapelles. Ceci dura jusqu'au matin.

On entendit le chant du coq dans le lointain ; la danse cessa, les tombes s'ouvrirent et les morts disparurent. Le paysan resta tout étourdi jusqu'au lever du soleil.

Il revint alors au village et se fit prêtre.

E.-H. Carnoy, Littérature orale de la Picardie.

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