LE DOUANIER EMPORTE PAR LE DIABLE
(conte du MORBIHAN.)
Au siècle dernier il y avait à Lorient un brigadier de douanes que les contrebandiers, gens fort estimés du démon, tenaient en horreur pour tous les tours qu'il leur avait joués.
Un soir, en sortant de la ville pour rejoindre son poste de Saint-Adrien, il fut accosté par un homme de mauvaise mine, qui lui souhaita la bonne nuit, en l'apostrophant par son nom, et lui dit :
— A^ous marchez bon pas, brigadier.
— C'est que je suis pressé, répondit le gablou.
— Eh bien ! moi aussi, riposta l'inconnu en emboîtant le pas avec lui.
Le brigadier, peu charmé de cette société, chercha un prétexte pour s'en débarrasser, et dit à cet homme en arrivant à Kerfontaniou :
— Bonsoir, mon vieux, j'entre ici pour allumer ma pipe.
— J'entre aussi, moi, dit l'inconnu.
— Ah! pardon, repondit le Catula*, je ne m'ar-
* Qu'as-tu là ? surnom donné aux douaniers par les contrebandiers.
LE DOUANIER EMPORTE PAR LE DIABLE 2o3
rêterai pas, car je n'ai pas de tabac ; ainsi, adieu, mon cher, je vous quitte.
— Qu'à cela ne tienne, répondit l'obstiné compagnon, voilà ma blague pleine d'excellent tabac de fraude.
— Mais qui donc êtes-vous, observa le brigadier, vous qui me connaissez et que je ne connais pas ; vous qui osez déclarer à un douanier que vous êtes un fraudeur?
— Bah! bah! estimable brigadier, fit l'impassible compagnon, vous faites erreur ; ce tabac est un cadeau d'ami, et si je vous connais, c'est que vous êtes un personnage important, tandis que vous faites semblant de ne pas m'avoir reconnu, parce que je ne suis pas un monsieur ; mais si dans ce moment, vous ne vous remémorez ni mon nom, ni ma voix, ni ma figure, je ne fais nul doute que la mémoire ne vous revienne avant peu : en attendant, allumons...
Et le doigt courbé sur le fourneau de sa pipe, il fit prendre le feu au tabac à la première aspiration.
— Allons, cher brigadier, dit-il ensuite, voilà mon doigt, allumez .. Eh! que diable! ne faites pas le fier avec un ami, voyons, ne me reconnaissez-vous pas?
— Ah!... je me... rap.. .pelle, oui, oui... confusément, je crois vous reconnaître, balbutia le brigadier tout troublé.
— C'est bien heureux enfin, dit le diable; je -savais bien, moi, que la mémoire vous reviendrait; mais avançons, car la nuit vient et la bise est piquante.
Arrivés à Lanveur, ils firent rencontre d'un pauvre bonhomme fort embesogné avec son porc qui prétendait aller à Kerfichan, tandis que le paj'san prétendait le mener à Plœmeur.
— Maudit cochon, disait le bonhomme, tu me fais damner, va, que le diable t'emporte !
— Entendez-Yous, dit aussitôt le brigadier à son compagnon, cet homme vous donne son cochon, prenez-le donc.
— Non, non, dit le diable, ce n'est pas de bon cœur qu'il me le donne.
— Mais, reprit le douanier, c'est si bon, le lard aux choux I
— Fi donc, mon cher, dit le diable, c'est bon pour des goujats; d'ailleurs j'ai mal à l'estomac et mon médecin m'a défendu le lard.
— Il faut que vous soj'cz bien malade, observa le gablou, ou que vous ayez le goût bien délicat, pour refuser un si beau cochon, maintenant surtout qu'ils sont si chers! Je le prendrais bien, moi, s'il m'était donné.
— Eh bien, mon cher, je suis plus scrupuleux que vous, fit le diable, car je ne prends que ce qui m'est donné de bon cœur, tandis que vous, vous prenez volontiers ce qui ne vous est pas donné du tout.
Les deux compagnons continuèrent ^leur route en silence ; mais à deux cents pas de Lanveur, ils entendirent les cris forcenés d'un moutard qui voulait aller à Lorient, et que sa mère entraînait de force à Kerberne.
— Viendras-tu, méchant gamin? criait la mère. A-t-cn vu pareille idée d'aller en ville à cette heure? Tu viendras à la maison, et tu la danseras, va !
L'enfant s'obstinait de plus en plus dans sa résistance, et criait aussi de plus en plus fort, quand la mère exaspérée le lâcha en s'écriant :
— Eh bien ! va donc, petit monstre, et que le diable t'emporte l
— Prenez-le donc, dit le brigadier, qui provoquait à tout propos l'éloignement de son compagnon ; pre-