‹ Contes des provinces de FranceChapitre 7 sur 76 · ET LE SERPENT A SEPT TÈTES · texte numérisé non relu

ET LE SERPENT A SEPT TÈTES

(conte basque.)

De même que beaucoup de ceux qui sont, ont été ou seront en ce monde, il y avait un roi, sa femme et leurs trois fils. Un jour que le roi était allé à la chasse, il rencontra un Tartaro ' : il l'emmena à son palais, l'enferma dans une écurie, et fit publier à son de trompe que tous ceux de sa cour se réuniraient le lendemain à sa demeure, qu'il leur donnerait un grand dîner, et qu'ensuite il leur montrerait un animal tel qu'ils n'avaient jamais vu son pareil.

Le lendemain, deux des fils du roi jouaient à la balle contre les murailles de l'écurie où était enfermé le Tartaro ; leur balle vint à y tomber, et l'un des enfants dit au Tartaro :

— Renvoyez-moi ma balle, je vous prie,

— Oui, répondit-il, si vous voulez me délivrer.

— Oui, oui, dit l'enfant ; et le Tartaro lui renvoya sa

*■ Le Tartaro ou Tartare est une sorte d'homme fantastique qui a, comme le cyclope antique, un œil au milieu du front. Ou verra plus loin, dans le conte du Tartare et des deux soldats, que de même qu'à Polyphème cet œil lui fut un jour crevé.

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balle. Un moment après , elle roula encore dans la prison du Tartaro ; l'enfant la lui redemanda et il répondit :

— Si vous voulez me délivrer, je vous la donnerai. L'enfant dit : « Oui, oui », i)rit sa balle et sortit.

Pour la troisième fois il la lança dans la prison du Tartaro ; mais celui-ci déclara qu'il ne la lui rendrait que lorsqu'il serait sorti de sa prison. L'enfant répondit qu'il n'avait pas la clé; le Tartaro lui dit :

— Va trouver ta mère, et dis-lui de te regarder dans l'œil droit, que tu as quelque chose qui t'y fait mal; elle a la clé dans sa poche gauche, et pendant qu'elle sera occupée tu la lui prendras.

L'enfant fit ce que le Tartaro lui avait dit : il prit la clé et le délivra ; quand le Tartaro fut sur le point de partir, l'enfant lui dit :

— Que faire maintenant de la clé ? je suis perdu.

— Non, répondit le Tartaro; retourne à ta mère, dis-lui que ton œil gauche te fait mal; pendant quelle le regardera, tu lui glisseras la clé dans la poche.

Le Tartaro lui dit, toutefois, que bientôt il aurait besoin de lui, mais qu'il n'avait qu'à l'appeler, car le Tartaro serait pour toujours son serviteur.

L'enfant alla reporter la clé ; bientôt chacun arriva pour le dîner ; lorsque les courtisans furent rassasiés, le roi leur dit de sortir avec lui parce qu'il allait leur montrer la curiosité promise. Ils l'accompagnèrent ; mais, en arrivant à l'écurie, le roi vit qu'elle était vide. Qu'on juge de sa colère et de sa honte; il s'écria :

— Je voudrais manger le cœur, à moitié cuit et sans sel, de celui qui a laissé ma bête s'échapper !

Quelque temps après les deux frères eurent dispute en présence de leur mère, et l'un dit à l'autre :

— J'irai raconter à notre père l'affaire du Tartaro.

LK TAUXaRO KKCOMNAibSAiM' 5

Quand la mère entendit cela, elle eut peur pour sou fils, et lui dit :

— Prends autant d'argent que tu voudras. Et elle lui donna aussi la Fleur-de-lis, en ajoutant : — Par ce signe, tu pourras faire connaître à tout le monde que tu es fils de roi.

Petit-Yorge s'en alla loin, loin, bien loin : il dépensa et gaspilla tout son argent, et il ne savait plus comment faire. Alors il se souvint du Tartaro, et il l'appela aussitôt. Celui-ci vint, et Petit-Yorge lui dit qu'il était bien malheureux, car il n'avait pas un sou vaillant et ne savait que devenir.

Le Tartaro lui dit :

— Après avoir marché encore quelque temps, tu arriveras à une ville. Un roi y habite : tu iras à son palais, et on te prendra comme jardinier. Tu arracheras tout ce qu'il y a dans le jardin, et le lendemain tout y reviendra plus beau qu'auparavant. Il y poussera aussi trois belles fleurs; tu les porteras aux trois filles du roi, et tu donneras la plus belle à la plus jeune.

Petit-Yorge se mit en route, ainsi que le lui avait dit le Tartaro, et alla demander si l'on avait besoin d'un jardinier : « Oui, certes, lui répondit-on, nous en avons grand besoin. » Il alla au jardin et se mit à arracher les plus beaux choux et les plus beaux poireaux. La plus jeune des filles du roi le vit et vint raconter à son père ce que faisait le jardinier; le roi lui répondit:

— Laissez-le tranquille, nous verrons ensuite ce qu'il fera.

Et le lendemain il vit des choux et des poireaux plus beaux que tous ceux qu'il avait vus jusqu'alors. Petit- Yorge porta une fleur à chacune des filles du roi. L'aînée dit :

LES AVEMURES MERVEILLEUSES

— J'ai une fleur que le jardinier m"a apportée, et elle n'a pas sa pareille au monde.

La cadette dit qu'elle en avait une aussi, et que jamais personne n'en avait vu de si belle. La plus jeune assura que la sienne était encore plus belle que les leurs, et les autres furent obligées d'en conyenir.

La plus jeune des princesses trouvait le jardinier tout à fait à son goût, et chaque jour elle venait lui apporter son dîner. Au bout d'un certain temps elle lui dit :

— Vous devriez m'épouser.

— C'est impossible, répondit le garçon ; le roi ne voudra jamais d'un pareil mariage.

Alors la jeune fille lui dit :

— Bien! pourtant il m'arrivera quelque chose de pis; dans huit jours je dois être dévorée parle serpent.

Pendant huit jours elle continua à lui apporter son dîner : le soir du huitième, elle lui dit qu'elle le lui apportait pour la dernière fois, et le jeune homme lui répondit qu'elle le lui apporterait encore et que quelqu'un lui porterait secours.

Le lendemain à huit heures, Petit-Yorge sortit pour appeler le Tartaro et lui raconta ce qui était arrivé. Le Tartaro lui donna un beau cheval , des vêtements superbes et une épée, puis il lui dit d'aller à un certain endroit, d'ouvrir avec son épée la porte d'un^ voiture qu'il y verrait et de couper deux des têtes du serpent.

Petit-Yorge se rendit à l'endroit désigné ; il vit la jeune dame dans une voiture, et lui dit de lui ouvrir la porte. Elle lui répondit qu'elle ne le pouvait, qu'il y avait sept portes, et elle le supplia de s'en

LE TARÏARO RECONNAISSANT 7

aller en disant que c'était bien assez qu'une seule personne fût dévorée.

Petit-Yorge ouvrit les portes avec son épée et s'assit à côté de la jeune dame; il lui dit qu'il avait à l'œil quelque chose qui lui faisait mal, et la pria de voir ce que c'était; pendant qu'elle le regardait, il coupa, sans qu'elle s'en aperçût, un morceau de chacune des sept robes qu'elle portait. Au même moment le serpent arriva et il cria :

— Au lieu d'un, j'en aurai trois à manger. Petit-Yorge sauta sur son cheval et dit :

— Tu ne toucheras à aucun ; tu n'auras aucun de nous.

Ils commencèrent à se battre; avec son épée, il coupa une des tètes, le cheval en coupa une autre, avec son pied; et le serpent demanda quartier jusqu'au lendemain. Petit-Yorge prit congé de la jeune dame; celle-ci était bien joyeuse, et elle voulait l'emmener avec elle; mais il répondit qu'il ne le pouvait, parce qu'il avait fait vœu d'aller à Rome; mais, ajouta-t-il, « demain mon frère viendra, et il sera aussi capable de faire quelque chose. »

La jeune dame revint au palais et Petit-Yorge à son jardin; à midi, elle vint lui apporter son dîner et il lui dit :

— Vous voyez que ce que je vous avais prédit est arrivé; il ne vous a pas mangée.

— Non, mais demain il me mangera. Comment pourrait-il en être autrement?

— Non, nonl demain vous viendrez encore m'apporter mon dîner; il vous arrivera sans doute quelque secours.

Le lendemain à huit heures, Petit-Yorge appela encore le Tartaro qui lui donna un nouveau cheval, un

s LES AVKxNTUKliS .MERVEILLEUSEi^

habillement différent, et une belle épée. A dix heures Petit- Yorge arriva à l'endroit où était la jeune dame, et il lui commanda d'ouvrir la porte; mais elle lui répondit qu'il lui était impossible d'ouvrir quatorze portes, qu'il ferait mieux de passer son chemin, que c'était assez d'une victime , et qu'elle était peinée de le voir rester là. Mais aussitôt que Petit- Yorge eut touché les quatorze portes avec son épée, elles s'ouvrirent; il s'assit à côté de la jeune dame, et lui^dit de regarder derrière son oreille parce qu'il y avait mal. Pendant ce temps il coupa un morceau de chacune des quatorze robes que portait la princesse. Aussitôt le serpent arriva, disant d'un air joyeux:

— Je n'en mangerai pas seulement un, j'en mangerai trois.

— Pas même un seul! répondit Petit- Yorge.

Il sauta sur son cheval et le combat commença. Le serpent faisait de terribles bonds, et la lutte fut longue; mais, à la fin, Petit-Yorge fut vainqueur. Il coupa une des têtes, le cheval en coupa une autre avec son pied. Le serpent demanda quartier jusqu'au lendemain; Petit-Yorge le lui accorda et le serpent s'en alla.

La jeune dame voulait emmener le jeune homme au palais pour le présenter à son père, mais il ne voulut point y consentir. Il lui dit qu'il devait aller à Rome, et qu'il était obligé de se remettre en route dés aujourd'hui, qu'il avait fait un vœu; mais que le lendemain, il enverrait son cousin, un homme hardi, et qui n'avait peur de rien.

La jeune dame revint au ])alais de son père et Petit- Yorge à son jardin; le roi était bien joyeux; mais il ne comprenait rien à toute cette aventure. La jeune dame vint apporter le dîner du jardinier qui lui dit :

— Vous voyez que vous êtes encore revenue aujour-

LE ÏARTARO RECONNAISSANT 9

il'hui: je vous l'avais bien dit; et demain vous reviendrez encore.

— J'en serai bien aise, répondit la princesse.

Le lendemain matin Petit-Yorge sortit à huit heures pour appeler le Tartaro ; il lui dit qu'il restait encore trois têtes au serpent, et que pour les couper il avait besoin de toute son aide. Le Tartaro lui répondit :

— Sois tranquille, sois tranquille ; tu le vaincras.

Il lui donna un nouvel habit, plus beau que les autres, un cheval plus vigoureux, un chien terrible, une épée et une bouteille d'eau de senteur, puis il lui dit:

— Le serpent va te crier : « Ah! si j'avais une étincelle entre ma tête et ma queue, comme je te brûlerais, toi, ta dame, ton cheval et ton chien! » Et toi, tu lui répondras alors : « Moi, si je pouvais respirer l'eau de senteur, je couperais une de tes têtes, le cheval l'autre et le chien la troisième. » Tu donneras cette bouteille à la jeune dame qui la cachera dans son sein, et au moment où tu diras ces paroles, elle en jettera quelques gouttes sur ta tête, sur ton cheval et sur le chien.

Le jeune homme se mit en route sans peur, parce que le Tartaro l'avait rempli de confiance. 11 arriva à la voiture, et la jeune dame lui dit :

— Oïl allez-vous? bientôt le serpent va venir : c'est bien assez qu'il me mange toute seule.

Il lui répondit : « Ouvrez la porte. »

Elle lui dit que c'était impossible, et qu'il y avait vingt et une portes au carrosse. Il les toucha avec son épée, et elles s'ouvrirent d'elles-mêmes. Alors il lui dit en lui remettant la bouteille :

— Quand le serpent dira : « Si j'avais une étincelle entre ma tête et ma queue, je te brûlerais! » je lui répondrai : « Et moi si j'avais sur le nez une goutte

d'eau de senteur.,., » alors vous prendrez la bouteille, et, à l'instant, vous en répandrez quelques gouttes sur moi.

Il la pria de regarder dans son oreille, et pendant qu'elle y jetait les yeux, il coupa un morceau de chacune des vingt et une robes dont la princesse était revêtue. Au même moment, le serpent arriva, en disant avec joie :

— Au lieu d'un seul, j'en aurai quatre à manger. Le jeune homme lui répondit :

— A aucun prix, vous ne toucherez l'un de nous.

Il sauta sur son cheval plein d'ardeur, et ils se battirent avec plus d'acharnement que jamais. Le cheval sautait aussi haut qu'une maison, et le serpent en colère s'écria :

— Si j'avais une étincelle de feu entre ma tête et ma queue, je te brûlerais, toi, ta dame, ce cheval et ce terrible chien.

Le jeune homme répondit :

— Et moi, si j'avais sur le nez une goutte de l'eau de senteur, je te couperais une de tes tête», le cheval l'autre et le chien la troisième.

Au moment où il parlait ainsi, la jeune dame se leva, ouvrit la bouteille, et avec beaucoup d'adresse, jeta l'eau juste à l'endroit désigné. Le jeune homme coupa une tête avec son épée , le cheval en coupa une autre et le chien la troisième ; et c'est ainsi qu'ils vinrent à bout du serpent. Le jeune homme ramassa les sept langues et laissa là les têtes. Qu'on juge de la joie de la jeune dame! Elle voulait, disaitelle, retourner tout de suite chez son père avec son sauveur, afin que son père pût aussi le remercier, puisqu'il lui devait la vie de sa fille. Mais le jeune homme répondit que cela lui était tout à fait impos-

l,b; TAUTARO KKCO.NNAISSANT 11

i^ible, parce qu'il fallait qu'il se trouvât à Rome avec son cousin pour accomplir le vœu qu'ils avaient fait ; mais il promit que tous les trois, à leur retour, se présenteraient au palais du roi.

La jeune dame était contrariée; toutefois, elle alla sans perdre de temps raconter à son père ce qui était arrivé. Celui-ci fut très joyeux d'apprendre que le serpent était désormais détruit, et il fit publier dans tout le pays que celui qui avait tué le monstre pouvait se présenter avec des preuves à l'appui.

La jeune dame vint ce jour-là porter le dîner au jardinier. Il lui dit :

— Ne vous avais-je pas dit la vérité en assurant que vous ne seriez pas dévorée? Sans doute quelqu'un a tué le serpent.

Elle lui raconta comment cela s'était passé.

Mais, hélas! quelques jours après, se présenta un noir charbonnier qui assura que c'était lui qui avait tué le serpent et qui venait pour réclamer la récompense. Lorsque la jeune dame le vit, elle s'écria que sûrement ce n'était pas lui, que son libérateur était un beau gentilhomme à cheval, et non un vilain homme tel que lui. Le charbonnier montra les têtes du serpent, et le roi dit qu'en vérité ce devait être l'homme qui l'avait tué, et il ordonna à sa fille de l'épouser. Elle répondit qu'elle ne le voulait pas ; mais son père voulut l'y forcer en disant qu'aucun autre homme ne s'était présenté. Mais, comme sa fille ne consentait pas au mariage, pour gagner du temps, le roi fit publier dans tout le pays que celui qui avait tué le serpent devait être capable d'accomplir un autre exploit semblable; qu'à un jour fixé, tous les jeunes gens se rassembleraient, qu'on attacherait à une cloche une bague de diamant, et que celui qui, passant au-dessous, en-

lilerait son épée à travers la bague, aurait certainement sa fille.

Au jour fixé, il arriva de tous côtés des jeunes gens. Notre Petit-Yorge appela le Tartaro, lui raconta ce qui se passait et lui dit qu'il avait encore besoin de lui. Le Tartaro lui donna un beau cheval, un habit superbe et une épée splendide. Petit-Yorge, ainsi équipé, vint se placer parmi les autres et se tint prêt. La jeune dame le reconnut aussitôt, et le dit à son père. Il eut la bonne fortune de prendre la bague au bout de son épée; mais il ne s'arrêta pas là, et se mit à fuir de toute la vitesse de son cheval. Le roi et sa fille étaient à leur balcon et regardaient tous ces gentilshommes ; ils virent que le vainqueur s"en allait, elle dit à son père :

— Papa, appelle-le !

Son père lui répondit d'un ton courroucé :

— S'il s'en va, c'est sans doute qu'il ne désire pas t'épouser.

Et il lui jeta sa lance. Le jeune homme fut atteint à la jambe, mais il continua à s'enfuir. Vous pouvez vous imaginer quel chagrin avait la jeune dame.

Le lendemain, quand elle vint porter le dîner à son jardinier, elle s'aperçut qu'il avait la jambe enveloppée d'un bandage, et elle lui demanda ce qu'il avait.

Elle commençait à se douter de quelque chose, et elle vint dire à son père, que le jardinier avait la jambe enveloppée et qu'il fallait lui demander pourquoi ; car il lui avait répondu que ce n'était rien.

Le roi n'avait pas envie de s'en informer, et il lui dit qu'elle ferait bien de laisser le jardinier tranquille ; mais pour plaire à sa fille, il dit qu'il irait lui parler. Il y alla et dit au jardinier : « Qu'avez-vous? » Celui-ci répondit qu'il s'était enfoncé une épine noire dans

LE TARTARO RKCON'NAISSANT 1 .'i

la jambe. Mais le roi se mit en colère, et dit qu'il n'y avait pas une seule épine noire dans tout son jardin, et qu'il voulait savoir ce qu'il avait. Sa fille lui dit :

— Demandez-lui de nous montrer son mal.

Le jardinier découvrit sa jambe et ils furent étonnés de voir que le dard était encore dans la plaie. Le roi ne savait trop ce que penser de tout cela ; ce jardinier l'avait trompé, et il était forcé de lui donner sa fille. Mais Petit- Yorge, découvrant sa poitrine, montra la fleur-de-lis qui y était gravée. Le roi ne savait que dire ; mais la princesse s'écria :

— C'est lui mon sauveur, et je n'aurai point d'autre mari que lui.

Petit- Yorge demanda au roi d'envoyer chercher cinq tailleurs, les meilleurs de la ville, et cinq bouchers.

Le roi y consentit, et quand ils furent venus, Petit- Yorge demanda aux tailleurs si jamais ils avaient fait des habits neufs auxquels manquait un morceau, et lorsqu'ils eurent répondu non, il compta les morceaux, et les remit aux tailleurs en leur demandant si c'était comme cela qu'ils avaient livré les vêtements de la princesse .

— Certainement non, répondirent-ils.

Il se tourna alors vers les bouchers et leur demanda si jamais ils avaient tué des bêtes sans langue? — Non, répondirent-ils. Il leur dit alors de regarder dans les têtes du serpent, et ils virent qu'il n'y avait point de langues dans les bouches ; alors il montra les langues qu'il avait coupées.

Après avoir vu tout cela, le roi n'avait plus rien à dire, et il donna sa fille à Petit-Yorge. Celui-ci le pria d'inviter son père au mariage, mais en lui disant que c'était de la part du père de la jeune fille, et il recom-

1 i LES AVICNTUKKS MKRVKILLEUSES

manda de lui servir au repas un cœur de mouton, à moitié cuit et sans sel. On fit un grand festin, et Ton plaça ce cœur devant le père de Petit-Yorge. On le laissa le découper lui-môme, et il en fut très oifensé. Alors son fils lui dit :

— Je m'y attendais ; et il ajouta : « Ah I mon pauvre père, avez-vous oublié ce que vous avez dit jadis, que vous vouliez manger à moitié cuit et sans sel le cœur de celui qui avait laissé le Tartaro s'échapper ? Ceci n'est pas mon cœur, mais celui d'un mouton. Je vous l'ai fait servir pour vous rappeler ce que vous aviez dit, et me faire reconnaître à vous. »

Ils s'embrassèrent, puis ils se dirent l'un à l'autre tout ce qui leur était arrivé, et Petit-Yorge raconta tous les services que le Tartaro lui avait rendus. Son père retourna très heureux chez lui, et Petit-Yorge vécut très heureusement dans le palais du roi avec sa jeune femme, et ils ne manquèrent jamais de rien, parce qu'ils avaient toujours le Tartaro à leur service.

Traduit de W. Webster. Basque Legends.

(conte de marin.)

Il était une fois un pêcheur qui possédait pour tout bien une petite cabane au bord de la mer, son bateau et ses filets. Il avait un fils qui allait avec lui à la pêche, et c'était un garçon de si bonne mine que, lorsqu'il passait, tout le monde se détournait pour le regarder. Il avait aussi trois filles presque du même âge, et toutes les trois jolies comme des jours.

Le pêcheur qui était âgé mourut ; son fils devint le chef de la famille, et à toutes les marées il allait à la pêche dans son bateau, afin de gagner de quoi donner à manger à toute sa maisonnée.

Un jour qu'il sortait pour aller à la grève, il vit devant sa porte trois beaux seigneurs qui lui demandèrent la permission d'entrer dans sa cabane pour s'y reposer quelques instants, car ils venaient de loin et ils étaient fatigués. Il y consentit très volontiers, et les reçut de son mieux. Ils s'assirent dans la cabane, et furent si frappés de la beauté des sœurs qu'ils en devinrent tous les trois amoureux. Quelques jours après, ils se marièrent avec elles, et le lendemain de la noce, les trois seigneurs, qui étaient le roi des Pois-

sons, le roi des Oiseaux et le roi dos Rats et des Souris, voulurent emmener leurs épousées dans leur royaume. Avant de quitter leur beau-frère, ils lui firent chacun un présent : deux lui donnèrent de grosses bourses pleines d'or, mais le cadeau du troisième n'était qu'une vieille tabatière ; le pêcheur la mit dans la poche de sa vareuse, sans même avoir envie de l'ouvrir, car il pensait que son beau-frère avait voulu se moquer de lui.

Le pêcheur s'ennuya fort après le départ de ses sœurs, et comme il avait la bourse bien garnie, il quitta sa cabane, s'habilla comme un bourgeois cossu et alla à Paris. Pendant deux ans il y mena joyeuse vie, car il ne manquait de rien, ayant de l'argent plein ses poches ; mais il finit tout de même par voir la fin de ses écus, et quand il n'eut plus rien que des dettes, ses amis lui tournèrent le dos, et il fut mis à la porte de sa maison. Il se souvint alors de son village et de sa petite cabane, et il résolut d'y retourner pour recommencer à mener son métier de pêcheur. Mais quand il arriva à la petite anse où il avait laissé son bateau, il ne le vit plus, car Mistrau * l'avait enlevé, et il ne 'retrouva que son grappin et des bouts d'amarres à moitié pourris. Il entra dans sa cabane qui avait aussi bien souffert du vent et de l'hiver, et il se mit à fouiller dans les poches de sa vareuse pour voir s'il n'y découvrirait pas quelque pièce de cent sous ; mais il eut beau retourner les poches, il n'y avait même pas une pauvre pièce de deux sous : il n'y restait plus que la vieille tabatière que son beau-frère lui avait donnée. Il fut sur le point de la jeter dans un coin ; mais il pensa qu'elle contenait peut-être du tabac, et il l'ou-

* Le vent du Nord.

vrit. Dès qu'il eut soulevé le couvercle, il entendit une petite voix qui disait :

— Maître, qu'y a-t-il pour votre service ?

— Ce qu'il y a pour mon service? murmura le pêcheur bien étonné d'ouïr parler sans voir personne ; il y a beaucoup de choses ; pour le moment, je voudrais bien une table avec un bon dîner dessus.

Aussitôt se dressa devant lui une table couverte de pain et de viandes ; il y avait aussi des bouteilles de vin et même le café et l'eau-de-vie n'étaient pas oubliés. Le pêcheur, qui avait un peu jeûné depuis quelque temps, mangea de bon appétit, puis, quand il n'eut plus faim, il rouvrit sa tabatière, et lui ordonna de le transporter dans la chambre où dormait la fille du roi. Aussitôt il s'éleva doucement au-dessus des nuages, comme s'il était porté sur les ailes des vents ; bientôt il fut déposé sur un lit bien souple, et il vit à côté de lui une princesse belle comme un jour, et qui dormait si tranquillement qu'on entendait à peine son souffle. Le pêcheur resta en extase à la regarder, et au matin il rouvrit sa tabatière pour retourner à sa cabane avant que la princesse fût réveillée. Pendant trois jours, il se fit servir de bons repas, et pendant trois nuits il resta à regarder la flUe du roi qui dormait ; mais il ne voulait point la réveiller, de peur de l'effrayer et de lui faire de la peine.

Cependant le père de la princesse fit bannir à son de trompe dans tout son royaume et dans les pays voisins que sa fille était en âge d'être mariée, et qu'il la donnerait à celui qui lui amènerait la plus grande quantité de grains ; car la récolte avait été mauvaise et ses sujets étaient menacés de la famine. De tous côtés on yit sur les routes des charrettes chargées de grains, et dans tous les ports des navires

18 LES AVENTUKES MERVEILLEUSES

dont la cale était remplie de blé. Le jeune pêcheur fut content d'apprendre la promesse du roi, car il pensait que, grâce à sa tabatière, il pourrait peut-être devenir le mari de la princesse qui lui plaisait tant.

Il ouvrit sa tabatière, et aussitôt il entendit la petite voix qui disait :

— Maître, qu'y a-t-il pour votre service ?

— Je voudrais des mille et des mille charrettes chargées de blé, afin que personne ne pût en amener autant que moi au palais du roi.

Aussitôt, à perte de vue, les routes furent couvertes de chariots, et le pêcheur les amena au roi qui trouva qu'à lui seul il apportait plus de grain que tous les autres ensemble. Huit jours après le pêcheur épousa la princesse, qui n'en fut point marrie, parce qu'il était joli garçon.

Le lendemain de ses noces, il ouvrit sa tabatière, et lui demanda un beau château qui devait être suspendu du ciel par quatre chaînes d'or auprès du palais de son beau-père. Aussitôt qu'il eut parlé, il vit dans le ciel un château suspendu aux nuages par quatre chaînes d'or ; il était si beau que jamais on n'avait vu son pareil, et il brillait comme s'il avait été tout en or. Quand le roi vit ce beau palais qui reluisait au soleil, il demanda à son gendre ce que cela pouvait être :

— Sire, répondit le pêcheur, c'est mon château que mes ouvriers invisibles ont bâti cette nuit au-dessus de votre jardin. Si vous voulez venir le visiter, vous verrez que rien n'}' manque.

Le roi embrassa son gendre, car il était ravi de lui voir un aussi beau château, et, quand il l'eut visité de la cave au grenier, il lui proposa de faire une partie de chasse, et ils se mirent en route tous les deux.

Cependant un des anciens amoureux de la princesse

entra au château suspendu par des chaînes d'or, et en le visitant, il aperçut dans un coin une vieille tabatière tout usée. Bien étonné de la voir en cet endroit, il voulut l'ouvrir pour savoir ce qu'il y avait dedans : aussitôt il entendit une petite voix qui disait :

— Maître, qu'y a-t-il pour votre service ?

— Ce qu'il y a pour mon service ? répondit le seigneur ; je veux que ce château soit transporté à plus de quatre cent cinquante lieues d'ici.

A l'instant il sentit remuer le château, et il le vit passer au-dessus des grandes forêts et des vastes mers qu'il traversait en un clin d'œil. Enfin il le vit s'arrêter au milieu d'un pays où aussi loin que la vue pouvait porter on n'apercevait âme qui vive.

En revenant de la chasse avec son beau-père, le jeune pêcheur arriva sur un tertre d'où il pensait qu'il apercevrait son château ; mais il fut bien surpris de ne plus le voir. 11 tâta ses poches et n'y trouva plus sa tabatière. Quand le roi sut que le château où était sa fille avait disparu, il entra dans une grande colère et jura sa parole de roi que, si avant deux mois, son gendre ne lui ramenait pas la princesse, il le ferait écarteler par quatre chevaux.

Le pêcheur était bien triste d'avoir perdu sa femme et son château ; mais il pensa que ses beaux-frères pourraient l'aider, et il se mit en route pour aller les voir. Il commença par aller trouver le roi des Poissons; en entrant au palais, il embrassa sa sœur qui était heureuse comme une princesse qu'elle était, puis il raconta son malheur à son beau-frère et lui demanda s'il n'avait pas entendu parler d'un château suspendu au ciel par quatre chaînes d'or.

— Non, répondit le roi des Poissons, je n'en ai pas

eu connaissance ; mais attends, je pense que dans un instant je pourrai te dire où il est.

Il plongea dans la mer, et il assembla tousses sujets, depuis la baleine jusqu'à la puce de mer, et leur demanda s'ils n'avaient point vu un château suspendu aux nuages par quatre chaînes d'or ; mais ils déclarèrent tous qu'ils en entendaient parler pour la première fois. Comme le roi finissait de les interroger, il vit arriver un vieux marsouin qui avait essuyé bien (les coups de feu et bien des tempêtes.

— Et toi, marsouin, lui demanda le roi, n'as-tu pas vu le château suspendu dans les airs par quatre chaînes d'or ?

— Non, répondit-il, je ne l'ai pas vu ; mais comme je me jouais sur les vagues, j'ai rencontré un aigle qui m'a parlé d'un château suspendu par quatre chaînes d'or ; un mariage doit y être célébré dans huit jours, et on y amène tant de viandes pour les invités, que l'aigle m'a dit que jamais il n'en avait vu autant.

Le roi des Poissons remercia le vieux marsouin ; puis il sortit de la mer et vint raconter à son beaufrère ce qu'il avait appris. Le pêcheur en fut bien aise, puis il partit aussitôt pour aller voir son autre beau- frère, le roi des Oiseaux. En arrivant à son palais, il embrassa sa sœur, puis il raconta ses aventures au roi des Oiseaux et lui demanda s'il n'avait pas ouï parler d'un château suspendu dans les airs par quatre chaînes d'or. Le roi assembla ses sujets et leur demanda s'ils avaient vu le château. L'aigle répondit :

— Oui, je l'ai vu, il brille comme de l'or, et un mariage doit y être célébré dans sept jours; ce sera une belle noce, car, dès maintenant, il y a tant de viandes de toutes sortes qu'hier j'ai pu en manger tant que j'ai voulu.

— Pourrais-tu, demanda le roi, transporter un homme jusque là ?

— Oui, répondit l'aigle ; mais auparavant il faut que je mange beaucoup, car la route sera longue.

Pendant toute la nuit, on servit des viandes à l'aigle, et il s'en reput jusqu'à la pointe du jour. Au matin, il prit le pêcheur sur son dos et s'envola pour aller au château suspendu dans les airs par des chaînes d'or.

Durant plusieurs heures l'aigle vola au-dessus d'une grande mer, si grande qu'on n'y voyait ni terre ni île, rien que le ciel et l'eau ; mais ses forces faiblissaient, et il déposa le pêcheur sur un rocher que la marée venait de laisser à découvert, puis il partit à tire d'aile pour le château aux quatre chaînes d'or, afin de remplir de nouveau son ventre de viandes, et de pouvoir reprendre Ihomme sur son dos.

Le pêcheur resta seul sur le rocher, et le temps lui semblait long, car l'aigle ne revenait point, et il savait que la mer haute couvrait le rocher. Cependant, la marée montait, montait, et il avait beau regarder de tous ses yeux, il ne voyait point revenir l'aigle. 11 se mit debout sur la pointe la plus élevée du rocher; bientôt l'eau vint l'y trouver, elle baigna ses pieds, puis son genou, elle atteignit sa taille, puis ses épaules, et il ne voyait rien venir. Au moment où la vague lui arrivait jusqu'au menton, l'aigle parut ; et, l'ayant pris sur son dos, il le déposa dans la cour du château où les noces devaient être célébrées le lendemain.

La femme du pêcheur était à sa fenêtre ; elle reconnut son mari et fut bien aise de le voir, car elle l'aimait bien, et c'était contre son gré qu'elle avait été enlevée. Elle trouva moyen de lui parler secrètement et lui dit :

— Le seigneur qui m'a enlevée ne quitte jamais la tabatière magique, et tous les soirs en se couchant, il

la met sous son oreiller, de sorte qu'il est malaisé de la prendre sans réveiller. Il faut que l'aigle aille trouver le mari de ta troisième sœur, celui qui commande aux rats et aux souris, et qu'il lui dise d'ordonner à quelques-uns de ses sujets devenir ici. Quand le seigneur ronflera, une petite souris ira lui fourrer la queue dans sa bouche entr'ouverte; alors il toussera, et pendant qu'il sera sur son séant, tu pourras reprendre la tabatière.

L'aigle se hâta d'aller au pays des rats et des souris, et il ne tarda pas à en revenir, apportant sur son dos une petite souris qui avait Fair fin comme tout, et un gros rat à longue queue. La nuit suivante, dès que le seigneur qui, avant de se coucher, avait mis sous son oreiller la tabatière magique, commença à ronfler, la petite souris lui fourra sa queue dans la bouche; mais elle n'était pas assez longue pour aller jusqu'à la gorge, et, sans se réveiller, l'homme la lui serra si fort qu'elle crut qu'il la lui avait écourtée; elle se mit à cuiter' et il desserra les dents; aussitôt elle courut raconter à la femme du pécheur qu'elle n'avait pu réussir parce que sa queue était trop courte. Alors la dame ordonna au gros rat d'essayer à son. tour; il prit si bien ses mesures qu'il fourra sa queue jusque dans la gorge du seigneur. Celui-ci s'éveilla en sursaut, à moitié étranglé, et il se mit sur son séant, toussant et crachant comme s'il était prêt à rendre l'âme.

Pendant ce temps, le pêcheur qui était caché auprès du lit, avait passé la main sous l'oreiller, et s'était saisi de la tabatière. IU'ouvrit aussitôt et entendit une petite voix qui disait :

— Maître, qu'y a-t-il pour votre service ?

' Fit entendre un petit bruit plaintif.

— Ce qu'il y a pour mon service? Je voudrais que mon cliàteau soit de nouveau transporté dans le jardin de mon beau-père, à la place oîi il se trouvait avant que ce scélérat m'eût volé ma tabatière.

A l'instant il sentit que le château était soulevé et transporté dans les airs ; il le vit passer au-dessus des vastes mers et des grandes forêts qu'il traversait en un clin d'œil, et bientôt il s'arrêta immobile dans le jardin du roi, en face de son palais.

Le roi, qui s'éveillait en ce moment, se mit à la fenêtre, et quand il revit le château suspendu par quatre chaînes d'or entre le ciel et la terre, i\ se frotta les yeux, croyant qu'il avait la berlue; mais il vit venir son gendre et sa fille qui l'embrassèrent et lui racontèrent ce qui leur était arrivé.

Il fut bien joyeux de les revoir, et, pour punir celui qui s'était emparé de la tabatière, il le fit écarteler par quatre chevaux. Il y eut de grandes réjouissances pour célébrer le retour de la princesse, et le pêcheur vécut heureux avec elle. Mais il avait soin de porter toujours avec lui la tabatière magique.

Paul SÉBiLLOT, CoiUes des marins, n" xviii.

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