CONTE LORRAIN
Il était une fois deux soldats qui avaient bien soixante ans. Obligés de quitter le service, ils résolurent de retourner au pays. Chemin faisant, ils se disaient :
— Qu'allons-nous faire pour gagner notre vie ? Nous sommes trop vieux pour apprendre un métier ; si nous demandons notre pain, on nous dira que nous sommes encore en état de travailler, et on ne nous donnera rien.
— Tirons au sort, dit l'un d'eux, à qui se laissera crever les yeux, et nous mendierons ensemble.
L'autre trouva l'idée bonne. Le sort tomba sur celui qui avait fait la proposition ; son camarade lui creva les yeux, et, l'un guidant l'autre, ils allèrent de porte en porte demander leur pain. On leur donnait beaucoup; mais l'aveugle n'en profitait guère, son compagnon gardait pour lui-même tout ce qu'il y avait de bon, et ne lui donnait que les os et les croûtes de pain dur.
— Hélas ! disait le malheureux, n'est-ce pas assez d'être aveugle ? Faut-il encore être si maltraité ?
LES DEUX SOLDATS aa
— Si tu te plains encore, repondait l'autre, je te laisserai là.
Mais le pauvre aveugle ne pouvait s'empêcher de se plaindre. Enfin son compagnon l'abandonna dans un bois.
Après avoir erré de côté et d'autre, l'aveugle s'arrêta au pied d'un arbre.
— Que vais-je devenir? se dit-il ; la nuit approche, les bêtes sauvages vont me dévorer !
Il monta sur un arbre pour se mettre en sûreté.
Vers onze heures ou minuit, quatre animaux arrivèrent en cet endroit : le renard, le sanglier, le loup et le chevreuil.
— Je sais quelque chose, dit le renard, mais je ne le dis à personne.
— Moi aussi, je sais quelque chose, dit le loup.
— Et moi aussi, dit le chevreuil.
— Bah ! dit le sanglier, toi, avec tes petites cornes, qu'est-ce que tu peux savoir ?
— Eh ! repartit le chevreuil, dans ma petite cervelle et dans mes petites cornes il y a beaucoup d'esprit.
— Eh bien, dit le sanglier, que chacun dise ce qu'il sait.
Le renard commença :
— Il y a près d'ici une petite rivière dont l'eau rend la vue aux aveugles. Plusieurs fois déjà dans ma vie, j'ai eu un œil crevé ; je me suis lavé avec cette eau et j'ai été guéri.
— Cette rivière, je la connais, dit le loup ; j'en sais même plus long que toi. La fille du roi estbien malade; elle est promise en mariage à celui qui pourra la guérir. Il suflîîrait de lui donner de l'eau de cette rivière pour lui rendre la santé.
Le chevreuil dit à son tour :
'2b LES AVENTURES MERVEILLEUSES
— La ville de Lyon manquo d'eau, et l'on promet quinze mille francs à celui qui pourra lui en procurer. Or, en arrachant l'arbre de la liberté, on trouverait une source, et l'on aurait de l'eau en abondance.
— Moi, dit le sanglier, je ne sais rien. Là dessus les animaux se séparèrent.
— Ah 1 se dit l'aveugle, si je pouvais seulement trouver cette source !
Il descendit de l'arbre et marcha à tâtons à travers la campagne. Enfin il trouva la rivière. Il s'y lava les yeux et il commença à entrevoir ; il se les lava encore, et la vue lui revint tout à fait.
Aussitôt il se rendit près du maire de Lyon et lui dit que, s'il voulait avoir de l'eau, il n'avait qu'à faire arracher l'arbre de la liberté. En effet, l'arbre ayant été arraché, on découvrit une source, et la ville eut de l'eau autant qu'il lui en fallait. Le soldat rerut les quinze mille francs promis et alla trouver le roi.
— Sire, lui dit-il, j'ai appris que votre fille est bien malade, mais j'ai un moyen de la guérir.
Et il lui parla de l'eau de la rivière. Le roi envoya sur le champ ses valets chercher de cette eau ; on en fit boire à la princesse, on lui en fit prendre des bains, et elle fut guérie.
Le roi dit au soldat :
— Quoique tu sois déjà un peu vieux, tu épouseras ma fille, ou bien, si tu le préfères, je te donnerai de l'argent.
Le soldat aima mieux épouser la princesse : il savait bien qu'avec la fille il aurait aussi l'argent. Le mariage se fit sans délai.
Un jour que le soldat se promenait dans le jardin, il vit un homme tout déguenillé qui demandait l'aumône ; il reconnut aussitôt son ancien camarade.