LE TEMPS LONG
sans en laisser un liardniim denier, et s'en va satisfait de l'aubaine, comme on peut penser.
Le mari rentre. « Le temps long est venu, dit la femme, et je lui ai donné l'argent que nous gardions pour lui.
— Le temps long ? vilaine nippe.
— Oui, un pauvre qui m'a dit qu'il était le temps long. Je lui ai tout donné.
— Ah ! pauvre bête, tu t'es laissé voler le magot. Allons, il ne nous reste plus qu'à charger la besace pour aller nous aussi mendier de village en village. Prends tes hardes et déménageons. »
Le mari ne possédait rien au monde que ce qu'il avait sur le corps, la femme guère davantage. Il passe devant, elle le suit.
— Ferme toujours la porte, dit le mari,
— Que je la porte ?
— Que tu la fermes.
— Que je la porte?
— Porte-la au diable.
La femme obéissante décroche la porte de ses gonds, la charge sur ses épaules et suit le mari à travers le bois voisin. La nuit approchait. Ils entendent le bruit d'une troupe de brigands qui venait dans leur direction.
— Montons sur un arbre pour nous cacher, dit le mari.
— Que ferai-je de la porte? demande la femme.
— La porte? laisse-la par là.
— Que je l'emporte?
— Que tu la laisses.
— Que je l'emporte?
— Porte-la au diable.
Elle grimpe à la suite de son mari sur un vieux grand
chêne branchu, tirant la porte après elle. A peine ils étaient installés dans les branches que les brigands arrivent justement au pied de cet arbre, font halte, sortent des provisions, allument du feu, préparent leur souper, comptent le butin qu'ils ont fait dans la journée, et puis se mettent à boire et à manger.
La femme, au haut des branches, dit tout bas au mari :
— La porte m'échappe.
— Tiens-la, vilaine nippe! ou nous sommes perdus.
— Que je la laisse aller ?
— Que tu la tiennes.
— Que je la laisse aller ?
— Laisse-la aller au diable.
La femme lâche la porte qui, avec un grand fracas, dégringole de branche en branche, tombe au milieu des voleurs et leur cause un tel effroi qu'ils décampent au plus vite, oubliant leurs effets et sans tourner la tète. Le mari et la femme descendent, ramassent les bijoux, les pièces d'or, tout le butin laissé par les voleurs, et rentrent chez eux, riches pour le restant de leur vie.
Marcel Devic, dans Mélusine, col. 89,
LXIT
TEOP GRATTER CUIT, TROP PARLER NUIT (conte picard.)
I gn'y avoait eine foës ein curé qu'étoait voëzin d'ein maricheu ' et pis ch' maricheu il avoait ein coq qui rancliclioait - clins le courtil d'ecli' prébyterre, et pis i dégrattuait cliés leguemes, du matin au vèpe. Cli' curé i menanchoait cli' maricheu ed li tuer sin gratteu de coq : ch' maricheu n'ein besoait que rire.
Ein jour, ch' curé en colère, il o tué che coq, tout d' boein. Cakaine, s' mékaine ^^ al l'o pleumé et pis al l'o mis dins sin pot au fu pour foaire d'ol soupe. Ch' curé s'ein vo dire ess' mess. Ch' maricheu il l'o reincontré, i li demandit :
— Quoé qu'o dit de nouvieu, monsieu le curé ?
— 0 dit, qui dit che curé, que t?'op gratter cuit... tachez ed comprendre si oz avez du comprendoëre*.
Che maricheu qui ne voyoait pus sin coq, il l'o charché ed tout coin, ed tout bord, pour el trouvoèr. Il o comprins à la fin que sin coq il avoait le co copé, et pis
* Maréchal.
^ Passait eu dommage.
' Catherine, sa servante.
* De l'entendement.
qui cuisoait. I yo trouver el mékaine d'ecli' curé dins cil' prébyterre.
— Cakaine, qui li disit^ monsieu le curé i n'o poent de vin pour dire s'messe, allez n'y ein porter dins cir l'église.
Pendant qu' Cakeine al vo porter du vin à sin nioette*, cli' mariclieu i preind cli' pot au lu ocché qu'sin coq y cuisoait et pis i 1' porte dins s'moezon. S'ein r'nant d'ol messe, monsieu l'curé i dit à cli' mari cheu.
— Mariclieu, quoé qu'o dit de nouvieu ?
— 0 dit que trop parler nuit, monsieu le curé, tachez à vo toured compreindre.
Cil' mariclieu, il o mingé sin coq à part li comme ein goinffre et pisi n' n'o ieu enne indigession. Comme il étoait malade, monsieu le curé il l'o venu vir.
— Quoé qu'cli'est qu'oz avez donc, cti' mariclieu ?
— J'ai, qu'i dit, monsieu le curé, que trop manger incommode.
Et pis vlo c'ment qu'oz o foait ch' proverbe : Trop gratter cuit, trop parler nuit, trop minger incommode.
Jacques Groedur (Clément Paillard).
(Journal ÏAbbevillois. — Patois du Poulhieu].
' Son maître.
LXin
JEAN BOUÏ-D'HOMME